III. APPLICATION DE LA PHILOSOPHIE d'ABÉLARD A LA THÉOLOGIE
Nous avons reconnu le rapport du réalisme et de l'orthodoxie chrétienne dans saint Anselme et dans Guillaume deChampeaux. Roscelin nous a montré la tendance hétérodoxe du nominalisme; nous retrouvons cette même tendance dans Abélard et dans toute son école. Abélard est en théologie ce qu'il est en philosophie : ni tout à fait orthodoxe, ni tout à fait hérétique, mais beaucoup plus près de l'hérésie que de l'orthodoxie, et cela par une conséquence nécessaire de l'esprit du nominalisme.
Méthode théologique d'Ahélard. Du Sic et non , d'après les manuscrits de Saint-Michel et de Marmouticrs.
Roscelin, au lieu de se borner à l'exposition Adèle du dogme chrétien, avait tenté de l'expliquer, et en l'expliquant dans le sens du nominalisme, il l'avait détruit. Abélard entra d'un pas ferme dans la roule frayée par Roscelin, et ce qui n'avait été jusqu'alors qu'une tentative incertaine, il Térigea en un principe général, il en (it une méthode. Partout dans ses ouvrages imprimés, il proclame l'introduction de la philosophie dans le domaine de la foi '. Mais on ne démontre que ce qui est ou parait douteux, et pour convertir les dogmes en démonstrations, il faut d'abord en faite des problèmes; et il faut poser ces problèmes avec le pour et le contre, avec des solutions contraires tirées d'autorités presque égales, avant d'établir soi-même la véritable solution. C'est ce qu'Abélard a tenté dans un ouvrage original et hardi qui représente et résume sa méthode théologique. Cet ouvrage est le fameux Sic et non; le oui et le non, que nous avons retrouvé et que nous publions ici pour la première fois. 11 convient donc à tous égards de faire connaître en détail ce curieux monument.
Guillaume de Saint-Thierry en dénonçant à saint Bernard la théologie d'Abélard , déférée plus tard et condamnée au concile de Sens, en 1140, lui parle du Sic et non, comme d'un ouvrage suspect qui circulait mystérieusement parmi les élèves et les partisans d'Abélard 2.
I. Abœl. opp. Invectiva in qucmdam ignarum dialeciices, pag. 258 ; îi1 début de l'Introductio in theologiam christianam , pag. 974, et le Beond et le troisième livre de la Theologia christiana dans le Thésaurus anecd noviss. de Pez, lom. v.
-'. s. Bernard, opp., tom. i , p. 301. « Sunt cutem , ut amlio, adhuc alia
C'est la la seule mention qu'on rencontre du Sic et non dans tout le moyen âge. Cependant l'ouvrage oublié n'avait point péri. Marlène et Durand ' nous apprennent qu'il existait encore de leur temps à Saint-Germain, et que leur confrère Dachery avait songé a le mettre au jour; mais qu'après l'avoir examiné sérieusement, il n'avait osé le publier de peur de scandale 2. Ce que les historiens de la philosophie ont dit du Sic et non n'a pas d'autre fondement que ce peu de lignes des deux savants bénédictins3. L'auteur de l'article Abélard , dans l'Histoire littéraire de la France , D. Clément , en parle seulement sur les notes laissées par ses prédécesseurs , car il déclare qu'il n'a pu retrouver à Saint-Germain le manuscrit qu'avaient eu entre les mains Dachery , Martène et Durand ; il suppose que ce manuscrit n'apppartenait pas à Saint-Germain, et que c'était l'un des deux exemplaires qui se voyait de son temps, à ce qu'il assure, à la bibliothèque de Marmoutiers et a celle du mont Saint-Michel 4. En effet, le Sic et non n'est point aujourd'hui dans le fonds de Saint-Germain conservé à la Bibliothèque royale de Paris. Il n'est pas non plus et il ne passe point pour
« ejus opuscula, quorum noraina sunt : Sic et non, Scito te ipsnm, et alia <c quaedaiu de quibus timeo ne, sicut monstruosi sunt nominis, sic etiam « sint monstruosi dogmatis ; sed , sicut dicunt, oderunt lucem, nec etiam « quœsita inveniuntur. »