‹ Fragments de philosophie du moyen âgeChapitre 67 sur 115 · Préface du tome iv. du Thesaur. nov. anecd · texte numérisé non relu

Préface du tome iv. du Thesaur. nov. anecd

2. ïbid. «. Est pênes nos ejusdem Abaclardi liber in qno, genio suo in- « dulgens, omnia Christian» religionis mysteria in utrainque partem verte sat, uegans quod asserucrat et asserens quod negaverat ; quod opus ali- « quando publici juris faeere cogitaverat noster Dachcrius, verum serio " examinatum œternis tenebris potius quam lucc dignum de viroruui eru- « ditorum consilio esistimavit »

5. Brucker, tom. m, p. 765; Tiedemann, t. iv, p. 280, et Tcnnemann, t. vin, p. 490.

■ -î. Hist. lillér. de la France, t. su, p. 131.

avoir jamais été dans l'ancien fonds du Roi, ni dans ceux de Saint-Victor, de Sorbonne et de Xotre-Dame. Toutes nos espérances se reportaient donc sur Marnioutiers et sur Saint-Michel ; et elles n'ont pas été trompées.

De la dévastation de la biliothèque du mont Saint- Michel pendant la révolution , nous savions qu'il était échappé un bon nombre de manuscrits qui avaient été transportés au chef-lieu du département , à Avranches. Un écrit réceût * donne une sorte de catalogue de ces manuscrits , fait par M. de Saint-Victor. On y trouve l'indication suivante : Commentarius in psalterium ac in Sic et non, sans nom d'auteur. Il n'était pas bien difficile de soupçonner sous ce titre le Sic et non d'Abélard ; et ayant obtenu la communication de ce manuscrit par l'entremise de M. le ministre de l'instruction publique, en l'ouvrant nous y lûmes d'abord en caractères rouges, parfaitement formés : Incipit prologus Pétri Abœlardi in Sic et non. Et la preuve incontestable que ce manuscrit est bien celui de Saint-Michel, c'est que sur le dernier feuillet est écrit d'une main ancienne : Iste liber est monasterii Montis sancti Michaelis in periculo maris.

Sur le dos de la couverture est le titre suivant : In psalterium ac in Sic et non, avec le n° 2384 , qui est probablement celui do la bibliothèque d' Avranches, tandis qu'à l'intérieur, sur la marge du premier feuillet, est marqué, d'une écriture beaucoup plus ancienne, le n° 237, qui doit avoir été celui de la bibliothèque de Saint-Michel.

i. Histoire pittoresque du Monl-Saint-Mkiiel, par Max. Raoul. Paris, 1833, in-8«.

2iï PHILOSOPHIE SCIIOLASTIQUE,

Le manuscrit est hi-4°, en parchemin, réglé, écrit avec soin, mais avec beaucoup d'abréviations; il appartient certainement au treizième siècle.

Il contient deux ouvrages : le commentaire de Bruno de Segui sur le psautier, qui a été publié ', et le Sic et non sans autre titre que celui-ci : Incipit prologus Pétri Abœlardi in Sic et non ; ce dernier ouvrage occupe -I7C) feuillets, qui forment le tiers du manuscrit.

Cependant notre parfaite conliance dans l'exactitude de Dom Clément nous laissait convaincu que le Sic et non devait se trouver aussi parmi les manuscrits de l'abbaye de Marmouticrs, et par conséquent a la bibliothèque publique de la ville de Tours où ces manuscrits sont déposés aujourd'hui. Aussi, au premier examen , et sur les indications que nousavions transmises, \eSic etnon fut-il trouvé sous le n° 99, dans un in-folio intitulé : Glossœ in sacrant scripturam ; et nous parvînmes à obtenir de la ville de Tours que ce manuscrit nous fût envoyé, afin de le collationner avec celui d'Avranches, et de tirer de l'un et de l'autre un texte plus sur.

Nul doute que ce manuscrit ne soit celui de l'abbaye de Marmou tiers ; car on lit sur le premier feuillet : Glossœ in scripturam sacram major is monasterii congr. S. Mauri. C'est un in-folio en parchemin, d'une écriture qui appartient, comme celle du manuscrit d'Avranches, au treizième siècle.

Ce manuscrit est une collection d'un grand nombre de pièces de toutes sortes. Un savant bénédictin, peut-être Dachery, Martène ou Durand, en a fait un examen ap-

{. Voyez Falmcius, Uibl. med. lai., art. Bruno,

profondi et a déterminé le sujet et le titre de chacune de ces pièces, dans un index placé en tête du volume.

Le Sic et non occupe dans le manuscrit de Tours viugt-sept feuillets, à deux colonnes.

Quand on compare ce manuscrit a celui d'Avranclies, on le trouve plus complet sous certains rapports et moins complet sous quelques autres. L'ouvrage comprend d'abord une préface, appelée prologue, prologus, exactement de la même étendue dans les deux manuscrits. Puis vient l'ouvrage lui-même, composé d'un certain nombre de chapitres, sous la forme de questions. Chacune de ces questions a son titre soigneusement marqué en encre rouge dans le manuscrit d'Avranclies, tandis que les titres manquent assez souvent dans celui de Tours. Souvent aussi plusieurs questions sont réunies en uue seule dans ce dernier manuscrit; celui d'Avranclies divise davantage. Quelquefois l'ordre des chapitres ou questions n'est pas le même dans tous les deux , et il y a une foule de morceaux qui dans celui-ci se rapportent à telle question et dans celui-là à telle autre; et dans chaque question, l'ordre des paragraphes n'est pas le même non plus. Enfin les dernières questions manquent entièrement dans le manuscrit de Tours. Mais , en revanche, il contient de fort longs extraits de Bède le Vénérable, qui peuvent très-bien avoir été faits par Abélard dans le même but que le reste de l'ouvrage; à la suite de ces extraits viennent encore d'autres extraits du livre des Retractationes de saint Augustin, que le prologus promettait formellement dans l'un et l'autre manuscrit, et que celui d'Avranclies ne donne point.

Si maintenant on examine ces deux manuscrits sous le

rapport de la pureté du texte, celui de Tours nous paraît eu général préférable. Il présente rarement de ces fautes grossières qui trahissent un copiste sans intelligence. Nous avons donc pris pour base de notre travail le manuscrit d'Avranches, a cause de son ordonnance, de ses divisions bien marquées, de ses titres commodes , et nous l'avons fréquemment rectifié dans le détail sur le manuscrit de Tours.

Mais il est temps d'arriver a l'ouvrage lui-même. Expliquons-en d'abord le sujet et le titre.

Le dialecticien Abélard, en entrant dans la théologie, y transporta d'abord ses habitudes philosophiques. Il conçut l'idée très-simple en elle-même, mais très-féconde, d'établir sur tous les points de quelque importance le pour et le contre, a l'aide de passages des saintes Ecritures et des saints Pères qui semblent se combattre et dire le oui et non, le Sic et non.

Au premier coup d'œil, c'est donc ici une pure compilation d'autorités contraires ; mais, en réalité, c'est une construction de problèmes et d'antinomies théologiques puissamment établies , qui condamnent l'esprit a un doute salutaire, le prémunissent contre le danger de toute solution étroite et précipitée, et le préparent a des solutions meilleures. Mais ces solutions ne sont pas même indiquées , et elles ne devaient pas l'être; car Abélard eût fait alors un traité de théologie, et non pas ce qu'il voulait faire, une préparation critique à la théologie. Et il ne faut point s'effrayer ici, avec Dachery, Durand et Martène, de l'apparence du scepticisme ; car ce scepticisme n'est que provisoire : Abélard se réservait de lever ensuite les contradictions qu'il avait d'abord amassées, et de re-

conduire à la foi et a l'orthodoxie chrétienne à travers le doute et parla puissance même de la dialectique.

Les questions du Sic et non embrassent la théologie tout entière, et forment en quelque sorte la table des matières des traités dogmatiques de théologie et de morale composés par Abélard. Chaque question ou chapitre suppose une assez grande lecture , et le choix des autorités une érudition bien entendue. Les auteurs le plus fréquemment employés sont , avec les saintes Écritures, les pères et les docteurs de l'Eglise latine, surtout saiut Augustin, saint Jérôme, saiut Ambroise, saint Hilaire, saint Isidore, saint Grégoire, Bède le Vénérable. Les pères de l'Eglise grecque sont bien plus rarement invoqués , et on se sert toujours des traductions latines. Boëce revient souvent et comme théologien et comme philosophe. Des autorités profaues sont mêlées aux autorités sacrées. Aristote est cité plusieurs fois, et dans la traduction latine de Boëce. A côté de Boëce et d'Aristote, sujets habituels des études d'Àbélard, on rencontre quelquefois Sénèque et Cicéron. Un seul poëte est cité, et ce poëte est Ovide, et Ovide dans l'Art d'aimer.

Quant aux questions elles-mêmes , elles sont posées avec une grande indépendance. Par exemple, les quesi tions suivantes contiennent et renouvellent les vieilles controverses de l'arianisme et du sabellianisinc : Q. <>. Quod sit Deus tripartitus ? et contra. 7. Quod in trinitate non sunt dicendi plures œterni ? et contra, il. Quod non sit substantia ? et contra. -Il . Quod divinœ personœ ad invicem differunt? et contra. 12. Quod in trinitate alter sit unus cum altero ? et contra. 13. Quod Deus sit causa jilii ? et contra, \A. Quod sit

228 PHILOSOPHIE SCI10LASTIQUE.

filius sine principio ? et contra. 15. Qaod Dcus non genuit se. 17. Quod soins paler dicatur ingenilus ? et contra. 4 8. Quod œlerna generatio filii narrari vel sciri vel intelligi possit ? et contra. Voici des questions qui ne sont pas sans rapport au nestorianisme : 62. Quod Deus personam hominis non susceperit, sed naturam ? et contra. 63. Quod filins Dei mntalus sit suscipiendo carne m ? et contra. Eu voici d'autres qui remuaient les cendres du pélagianisme : Q. 27. Quod prœdestinatio Dei in bono tantum sit accipienda ? et contra. 35. Quod nihil fiât Deo nolente ? et contra. 54. Quod homo liberum arbitrium peccando amiserit ? et contra. Je veux encore signaler la question 23. Quod philosophi quoque trinitatem seu verbum Dei crediderint? et non ; question qui peut nous faire comprendre cette autre accusation portée contre Àbélard , qu'il était trop favorable a la philosophie païenne et surtout à Platon '. Du reste, il est impossible de donner une idée plus précise du travail d' Abélard : ce serait citer des citations; nous renvoyons à l'ouvrage lui-même 2. i\ous avons publié intégralement toutes les questions qui présentent encore aujourd'hui quelque intérêt, et nous avons eu soin de donner le titre de toutes les autres et de marquer leur place, afin qu'on eût une idée exacte de l'ensemble de cette singulière composition.

Mais la partie la plus curieuse du Sic et non, celle qui lui donne son vrai caractère, c'est l'introduction, le prologus où Abélard indique lui-même le but qu'il s'est proposé, et découvre de loin en loin l'indépendance de

\. Epistol. ad papam Innoccntiura. S. Bern. opp. t. i, p. 650. 2. Ouvr. inéd., p. 5-UîO.

ses vues. Il s'y rencontra plus d'un germe, faible encore, que le temps a développé.

1° Abélard commence par remarquer l'extrême difficulté de l'interprétation des textes sacrés, et il en énumère plusieurs raisons ; celle sur laquelle il insiste davantage, est le caractère particulier du langage des saintes Ecritures et même de la plupart des saints Pères. Ce langage n'était pas destiné aux doctes ; il a été fait pour les ignorants, et il en est d'autant mieux approprié aux besoins du peuple. A cette occasion, Abélard prend vivement le parti de cette façon d'écrire et de parler, et, en manière d'apologie des saints Pères, et par la bouche de saint Augustin il adresse aux professeurs de son temps les conseils de la sagesse la plus ingénieuse et la plus hardie.

2° La seconde difficulté d'une bonne interprétation est la corruption des textes, et la multiplicité des ouvrages apocryphes. Ici Abélard est encore plus en avant de son temps. 11 n'hésite pas a déclarer que souvent « on a « mis parmi les livres sacrés bien des ouvrages qui ne le « sont pas, afin de leur donner de l'autorité. ».... « Et « dans les ouvrages authentiques, et qu'il faut véritable- « ment attribuer à l'Esprit saint, beaucoup de passages « sont corrompus. » Il ne s'en tient point a cette assertion générale; il l'explique, et il donne un assez bon nombre d'exemples décisifs. Or, « s'il en est ainsi dans « le texte des saintes Ecritures, à plus forte raison en est- « il de même dans les ouvrages des Pères. La source de « ces altérations est l'ignorance des copistes. Les églises « primitives étaient composées de gentils ignorants, et le « copiste qui ne comprenait pas tel ou tel mot, kl ou tel h. 20

« tour de phrase , croyait faire merveille en les chan- « géant; et pour corriger de prétendues erreurs, il en « introduisait de véritables \ »

3° Une condition essentielle d'une saine interprétation, est de rechercher si le passage de tel ou tel Père, dont on s'autorise, n'a pas été rétracté par lui; par exemple, il y a beaucoup d'assertions de saint Augustin, sur lesquelles on pourrait être tenté de s'appuyer, si on ne connaissait pas ses Rétractations.

4° Il y a dans les Pères bien des choses qui se sentent de leur érudition profane, et qu'ils ont avancées sans y attacher une grande importance.

5° Ils parlent quelquefois selon le sens apparent, et d'après les opinions reçues de la multitude a laquelle ils s'adressent.

6° Leurs contradictions apparentes viennent souvent de la diversité du sens que les différents Pères attachent quelquefois au munie mol.

7° Quand les contradictions ne peuvent pas être résolues de cette manière, il faut s'en rapporter aux témoignages les plus accrédités; et pour les passages dont on ne peut pas se rendre compte, il faut les abandonner en se disant, non que tel Père a tort, mais que le manuscrit dont on se sert est défectueux, ou telle autre raison qui n'ôte rien a l'autorité générale de ce Père.

8° Distinguer les écritures canoniques de l'Ancien et du Nouveau Testament, où tout est nécessairement vrai, d'avec tous les autres écrits ecclésiastiques, qu'il faut consulter sans qu'on soit tenu de les suivre. Faire exception en faveur des apôtres, mais des apôtres seuls, et

\. Et ut errorera emendaret, fecit errorem.

bien se garder encore de confondre les commentaires avec les textes.

Ces dernières règles sont exposées par Abélard avec beaucoup de réserve et entourées d'une foule d'autorités. On voit qu'il redoute de passer pour un téméraire, et de paraître trop donner a la raison ; aussi va-t-il jusqu'à recommander de porter dans l'interprétation sacrée l'esprit d'humilité et cette charité « qui croit tout, espère « tout, supporte tout, et ne soupçonne pas aisément les « défauts de ceux qu'elle aime. » 11 faut avouer que, sous cet appareil de précautions et de citations, la pensée d'Abélard fléchit au milieu de ce prologue, et le style avec la pensée; mais l'un et l'autre se relèvent a la fin, quand Abélard arrive au but du Sic et non. La il proclame hautement que la vraie clef de la sagesse est le doute. « Hàéfc « quippe prima sapientiœ clavis definitur, assidua scili- « cet seu frequens interrogatio.... Dubitando enim ad « inquisilionem veuimus; inquirendo veritalem percipi- « mus '. » Il s'appuie sur Aristote. 11 cite le témoignage de la Vérité elle-même, qui a dit : Cherchez-, et vous trouverez; frappez, et on vous ouvrira. Il invoque et présente a ses auditeurs l'exemple de Jésus-Christ luimême, qui dès l'âge de douze ans s'asseyait parmi les docteurs, interrogeait, étudiait et faisait l'office d'écolier. C'est précisément, dit Abélard, parce que les saintes Écritures sont inspirées qu'il faut s'efforcer davantage d'en pénétrer le sens caché.

Il resterait à rechercher l'époque a laquelle a pu être composé le Sic et non. On voit par la lettre de Guillaume de Saint-Thierry qu'il parut dans le monde vers le môme

\. Ouvr. inéd., p. 10.

temps que les deux traités de théologie et de momie, et quelques autres ouvrages, par lesquels probablement il faut entendre X H examer on et surtout le commentaire sur les épîtres de saint Paul, commentaire évidemment écrit après X Introduction à la théologie, qui y est citée, et avant la Théologie morale, qui y est annoncée. Le Sic et non parut donc ou plutôt commença a être connu en même temps que ces différents ouvrages; mais nous regardons comme assez vraisemblable qu'il aura été composé auparavant. En effet, il semble répugner qu'on pose des questions après les avoir résolues. Il eût été aussi inutile pour Abélard que pour les autres de revenir sur des contradictions qu'il aurait déjà levées; et c'est un homme au début de la carrière, et non pas un athlète consommé, qui fait ainsi provision de passages et d'autorités. Par cette même raison, on pourrait penser que cet écrit est même antérieur au concile de Soissons; car où ne conçoit guère que notre auteur ait pu entreprendre un traité dogmatique de la Trinité, avant les études d'érudition et de critique que représente le Sic et non. Nous inclinerions donc à le placer avant le concile de Soissons, c'est-à-dire avant H 21 . Dans ce cas, il ne resterait que deux époques à choisir : ou, lorsque après les malheurs qui suivirent sa liaison avec Héloïse , retiré à Saint- Denis, Abélard donna dans un lieu voisin de cette abbaye ces leçons qui attirèrent tant d'auditeurs, lui firent tant d'ennemis, et frayèrent la voie à sa première condamnalion; c'est l'époque certaine de la publication du traité sur la Trinité ' ; ou lorsque, avant de connaître Héloïse, à son retour de Laon, il commença à appliquer la dialec-

Page 1