Fragments de philosophie traduits de l'Anglais
Les quatre dissertations philosophiques dont je donne la traduction sont l’ouvrage d’un écrivain habile , d’un penseur profond , d’un érudit du premier ordre, dont le nom est encore à peu près inconnu en France 1 , M. William Hamilton, baronet, professeur de Logique et de Métaphysique à l’université d’Edimbourg.
Ces écrits d’un philosophe dont toutes les productions , publiées sous le voile de l’anonyme dans la Revue d'Édim bourg, n’ont pas eu, même dans
' M. Barthélemy Saint-Hilaire a mentionné les travaux de M. Hamilton dans son excellent livre de la Logique tt Aristote (toni. II, p. i3o, 089). M. Cousin a rendu noblement hommage au mérite de cet écrivain , qu'il appelle - le plus grand critique de l'Europe • ( Fragm . philos., 3* édit Avertissement). M. Jouffroy l’avait précédemment cité aussi dans sa Liste chronologique des philosophes écossais. ( OEueres de Reid, toni. I, p. a3o, «8J8.J
PRÉPICE.
son propre pays, le retentissement dont elles étaient dignes, seront, je l’espère, bien accueillis des hommes qui s’occupent d’études philosophiques. Malgré leur mérite absolu , je ne m’exagère pas cependant leur importance relative et de circonstance. Le temps n’est pas opportun pour la philosophie , et surtout pour la philosophie écossaise dont cette publication n’est guère qu’un dernier chapitre. Ces esquisses , quoique tracées par la main d’un maître, ne s’adressent donc qu’à un public très restreint, et dans ce public même qu’à quelques penseurs solitaires. Ni l’attrait du talent, ni la force de raison d’un écrivain n’étant capables de donner à des idées l’intérêt que leur refusent les préoccupations et tendances contemporaines, ce serait bien méconnaître son temps et son pays que d’attendre davantage de quelques spéculations de métaphysique du genre de celles-ci.
Cette assertion que le temps n’est pas opportun pour les spéculations philosophiques pourrait être accusée de téme'rité, car à ne consulter que les catalogues, aucune époque n’a été plus féconde en ce genre. Il importe donc de l’expliquer. La littérature philosophique est riche sans doute en travaux, mais non la philosophie. Les livres abondent , mais que
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nous donnent-ils ? Des traductions d’anciens monuments, des restitutions, des recherches d’érudition , de la critique historique et philologique . On ne blâme point ces travaux dont plusieurs sont d’un prix infini, mais leur nombre et leur excellence même prouvent de restp que les hommes les plus capables ont plus à cœur les livres que les choses , et songent moins à la philosophie qu’à son histoire. On a prétendu, je le sais, que la vérité philosophique était dans l’histoire de la philosophie, mais, sans examiner jusqu’à quel point et en quel sens cela peut être vrai , je sais aussi que pour l’y trouver il faut l’y chercher; or, la plupart de ceux que nous voyons dans cette voie songent-ils à ce résultat? Ces travaux ne sont pour le plus grand nombre que des exercices d’esprit , entrepris et exécutés dans un but littéraire plutôt que philosophique. Tel est, sauf erreur, le caractère général de ce qui se fait en ce moment et depuis assez de temps en philosophie. Mais ce n’est pas là la véritable activité philosophique; celle-ci, quand elle existe , se révèle par d’autres signes ; elle a pour but des conclusions dogmatiques , pour moyens la discussion directe et systématique des questions , pour conditipns la passion , la contradiction et la lutte.
PREFACE
Il est évident que la situation actuelle ne présente rien de semblable.
Les temps de repos qui succèdent au conflit des idées et des systèmes peuvent résulter de deux circonstances : quelquefois ils annoncent le triomphe définitif d’une doctrine et son établissement général. Le règne du cartésianisme et du condillacisme en offrent des exemples. Ceci est un repos naturel de l’esprit philosophique qui se déclare satisfait et jouit pendant un temps plus ou moins long de sa conquête. D’autres fois cette paix apparente n’est au fond que de l’indifférence et de la lassitude. Le combat n’a cessé que faute de combattants. Les esprits , découragés par l’insuccès ou détournés par d’autres objets, se refusent à la spéculation. La solution scientifique des problèmes religieux, moraux et métaphysiques est comme perdue de vue : la philosophie, au lieu d’être un principe actif et vivant, n’est plus qu’une branche morte de la littérature générale. On étudie les systèmes pour les connaître et pour en parler, mais on ne les adopte ni ne les rejette; on les rassemble, on les restaure comme des ouvrages plus ou moins savants et curieux de l’intelligence humaine , mais sans y attacher d’autre prix; c’est ainsi que dans nos musées
PRÉFACE
nous contemplons et admirons le travail de la statue du dieu sans songer au dieu lui-même.
A laquelle de ces deux causes faut-il attribuer l’êtat où nous nous trouvons? Je crois décidément que c’est à la dernière ; mais le fait étant grave, il importe de le constater avec quelque détail.
Il existe en ce moment en France trois ou quatre écoles philosophiques vivant paisiblement côte à côte, ayant chacune son public, et, pour ainsi parler, son département ; elles marchent isolément sans s’inquiéter les unes des autres et comme sans se connaître.
La première est l’ancienne école désignée aujourd’hui par le nom de sensualiste. Celle-ci est certainement la plus nombreuse , la plus populaire , et en quelque sorte la plus nationale. Ses dogmes sont connus et n’ont subi dans le fond que peu de modifications. Elle règne dans toutes les professions savantes. Les sciences physiques et naturelles, les sciences physiologiques et même les sciences économiques et politiques sont encore profondément empreintes de son esprit. Or, comme c’est surtout par l’étendue des applications, par son influence sur la direction des travaux intellectuels, et en général par ses résultats pratiques, que doit se mesurer l'ira-
PRÉFACE
portance d’une doctrine philosophique , c’est avec toute justice que nous mettons en première ligne cette école.
Cette école pourtant passe pour une école abandonnée, et c’est vrai en partie; son esprit subsiste encore sous une forme latente, mais ses principes positifs , sa psychologie , sa morale , sa politique , n’ont plus de défenseurs directs ; les derniers de ses théoriciens 1 sont morts sans avoir même essayé de se défendre; elle n’a pas produit depuis vingt ans un seul livre remarquable, et parmi ses partisans avoués on ne trouve aucun esprit, aucun talent audessus du commun. Évincée de la Sorbonne, de l’Université et du monde philosophique proprement dit , elle s’est réfugiée dans la médecine qui l’a revendiquée comme sa propriété. Là, réduite à des proportions de plus en plus exigiies , elle est devenue üné simple branche de la physiologie ; et de dégradation en dégradation elle s’est enfin identifiée avec la phrénologie : car c’est là aujourd’hui le véritable nom de la philosophie de Locke, de Condillac, de Voltaire, de d’Àlembert, d’Helvétius, de Destutt dfe Tracy, etc. La phrénologie est le dernier mot et la
' Deslult de Tracy, Laromiguièrfc.
PREFACE
dernière forme appréciable de l’école dite sensualiste: si cette école est quelque part, elle est là; on la chercherait vainement ailleurs *. Dans cette transformation elle a perdu tout ce qui fit sa force , son éclat , sa grandeur et son autorité; elle n’a gardé que son assurance et son hypocrisie.
Mais il est facile de voir que dans ce dernier retranchement le sensualisme n’occupe plus, comme école philosophique , qu’un rang très-inférieur. Depuis ses derniers chefs, qui n’étaient eux-mêmes, ainsi que leur compatriote Mesmer, que des espèces d’aventuriers scientifiques, mais qui, il faut l’avouer, ont été plus dupes de leur propre système qu’on ne serait tenté de le croire d’après la manière dont ils l’ont enseigné et colporté , c’est à peine si on pourrait citer dans cette secte un nom de quelque considération , de quelque autorité ou de quelque éclat. On a vu dans oes dernières années un homme , célèbre à d’autres titres , prendre sous sa protection la phrénologie; mais, sans prétendre juger en passant une si grande réputation, je
' La phrénologie renie, il est vrai, cette origine, et fait la guerre à ta mère. Cela arrive souvent en philosophie. Il est rare qu’un système sache parfaitement d’où il vient et où il va ; mais , sous ce rapport , l'ignorance de la phrénologie est tans exemple.
vni
PRÉFACE
n’avancerai qu’une chose sue de quiconque est en droit d’avoir une opinion sur ce point, en disant que M. Broussais était profondément incapable du rôle philosophique qu’il s’était donné; il n’avait que le goût ou plutôt la manie de la philosophie, mais aucune véritable aptitude ; sa radicale insuffisance n’était égalée que par son inconcevable hardiesse et par la tolérance non moins incroyable du public compétent. Ce qui a lieu d’étonner surtout en ceci, ce n’est pas que la phrénologie ait fait quelque bruit et pris trop de place , car la vulgarité de ses formes et de son langage, jointe à l’attrait secret et jusqu’ici inexplicable de ses conséquences, lui méritent la popularité; mais bien qu’un système si absurdement formulé , comme théorie , soutenu avec une si scandaleuse ignorance et une si risible inintelligence des questions, présenté sous des formes d’une si honteuse trivialité, ait pu se produire au sein des académies , des écoles et de la société pensante et cultivée , sans que la raison et le goût insultés aient fait le moindre effort pour repousser cette invasion de la populace dans le domaine de la pensée. Aussi, comme on l’a vu en d’autres occasions, cette populace a cru avoir le droit parce qu’elle avait le pouvoir; on lui a laissé
PREFACE
dire que la phrénologie était la philosophie fran* çaise, et, peut-être, l’Europe savante a pu croire un instant à cette humiliation de la patrie de Descartes et de Mailebranche. Je cherche en vain un motif légitime pour ce silence ; quelle qu’en soit la cause, elle est condamnable; dans l’ordre des idées , comme dans l’ordre politique , personne n’a le droit d’abdiquer ni de quitter le poste, quel que soit l’adversaire ou le prétendant.
S’il ne s’agissait que d’une lutte d’amour-propre , d’une vaine dispute d’esprit et de littérature, cette indifférence serait excusable et même louable -, mais la philosophie serait la plus futile des occupations intellectuelles si on la laissait descendre au rang d’une simple curiosité scientifique. Les plus grands intérêts de ce monde sont en fait liés à son sort. C’est elle qui , en définitive , règle et détermine la direction pratique de la société , puisque c’est elle qui, en toutes choses, fournit les principes de croyance, et par conséquent les motifs rationnels d’action. L’homme, en effet, en tant qu’être raisonnable , agit toujours par raison ; et, lors même qu’il cède à la passion ou à l’instinct , ce qui est très-fréquent, il ne manque pas de se mettre sous la protection d’un sophisme ou d’un préjugé, c’est-à-dire
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d’un principe , faux , il est vrai , mais enfin d’un principe. C’est ce qu’oublient les hommes d’état qui prétendent subordonner les idées à ce qu’ils appellent les intérêts. Il y a une politique , une morale, une religion, cachées au fond de toute psychologie et de toute métaphysique , ei c’est uniquement l’attrait éternel et irrésistible de ces grands objets qui soutient le mouvement perpétuel de la spéculation et ne permet pas à l’esprit humain d’abandonner un instant sa toile de Pénélope. Il y a aujourd’hui, il est vrai, des philosophes qui recommandent l’élimination de ces questions comme le plus grand effort de la sagesse philosophique. Si cette prétention était la conclusion d’une Critique directe et approfondie des lois, conditions et compétence de la raison humaine , il n’y aurait rien à dire. J’admets parfaitement la légitimité et même la nécessité de cette recherche, malgré les menaces du scepticisme ou plutôt à cause de ces menaces mêmes. Mais il ne s’agit pas ici de cela. Je veux parler seulement de cette tendance, aujourd’hui fort commune même chez des esprits très-distingués , à faire de la philosophie une simple dépendance de l’anthropologie, c’est-à-dire à prendre la partie pour le tout; tandis qu’en fait elle est au-
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dessus et en dehors de toutes les sciences particulières, soit spéculatives, soit pratiques, puisque sa fonction propre et supérieure est de déterminer les principes , les conditions et la possibilité de toutes les applications de l’esprit humain. Cette opinion a été entretenue en France par lè développement et le succès bruyant, (et si mal compris,) des sciences naturelles, et par l’influence de ia philosophie écossaise dont l’indécision a été prise pour de la prudence. Mais je reviendrai sur ce point *.
Si j’insiste sur cette fausse manière de considérer le rôle et la nature de la philosophie , c’est qu’elle a singulièrement contribué à faire accepter la phrénologie et autorisé en quelque manière la tolérance inouie dont elle a joui. La phrénologie se présentant comme un recueil de faits relatifs à la nature intellectuelle et morale de l’homme, avec un
1 II convient aussi de remarquer que si , parmi les partisans de cette opinion , il y eu a quelques uns de sincères, il y en a aussi beaucoup d'hypocrites. Ainsi , par exemple, fécule matérialiste et la phrénologie , en particulier, affectent de rejeter comme oiseuses et indignes d'une science positive les questions dont la solution est cependant le but secret de tous leurs efforts. C’est là un vieux péché de cette secte, à partir d’Épicure, sou maître, jusqu’aux encyclopédistes. Elle u’a eu que très-rarement la franchise d’avouer ses intentions, et se refuse toujours à tirer les conséquences de ses prémisses , bien qu'au fond elle ne mette tant d'ardeur à établir ces prémisses qu'en vue de ces conséquences mêmes.
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vaste appareil d’expériences matérielles et d’obser- „• vations positives, les psychologues n’ont guères su que dire. Ils croyaient l’école sensualiste morte avec les métaphysiciens, mais ils oubliaient que Gassendi, Hobbes, Locke, Condillac, Diderot , Helvétius , Destutt-de-Tracy , avaient pour auxiliaires Hartley, Priestley, Darwin, Bonnet, Cabanis, Gall , Broussais, c’est-à-dire les anatomistes et les physiologistes, et quand ceux-ci se sont présentés, les philosophes les ont laissé passer, alléguant pour toute raison que l’anatomie et la physiologie n’étaient pas de leur compétence : cuique in sua arte credendum. La physiologie a été , comme on sait , moins modeste et moins généreuse. Elle a déclaré que tout ce qui porte le nom de philosophie (psychologie , idéologie, métaphysique, etc.), lui appartenait de droit, et elle s’en est emparée incontinent.
Il ne faudrait pas conclure pourtant de là que l’école sensualiste possède encore son ancienne autorité. J’ai dit au contraire, et je répète qu’elle est considérablement déchue. Depuis longtemps , ainsi que je l’ai remarqué, aucun esprit supérieur, aucun talent de quelque distinction, aucun homme d’un véritable savoir n’a pris en main sa cause. Elle se recrute presque exclusivement dans les sciences
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physiques et naturelles, et en particulier dans la médecine ; et encore faut-il dire que dans ces catégories mêmes elle est plutôt une simple habitude d’esprit qu’une opinion systématique 1 et raisonnée. Le vieux matérialisme de d’Holbach , de Lamettrie et de Cabanis, quelques sentences usées de la logique baconienne et de la phraséologie de Condillac, beaucoup de respect pour ce qui se touche , se pèse et se compte, et une grande peur des esprits : tel est pour beaucoup de savants le fonds de croyance philosophique le plus général. Ajoutons aussi que par suite de la direction de jour en jour plus spéciale et plus divisée des études scientifiques, les professions savantes manquent presque tout à fait aujourd’hui de cette haute culture intellectuelle que donne la connaissance des langues classiques, de la littérature et de la philosophie générales. Sous ce rapport, la classe savante de notre siècle est fort inférieure à celle du xvn* et même du xvm* siècle, dont l’éduca-
1 La phrénologie , qui est le seul système matérialiste existant et professé aujourd'hui sous une forme dogmatique , n’a en fait que très-peu d’adhérents dans les régions un peu élevées des sciences physiques et médicales; elle a été même rejetée ou méprisée par tous les physiologistes et naturalistes ayaut un nom , tels que Cuvier, Delamarck, de Blainville, Magendie , Geoffroy Saiot-Hilaire , Serres, etc. Elle est abandonnée à l'exploitation de la médiocrité, de l'ignorance et du charlatanisme. . „,,K
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tion était plus littéraire, plus large, plus encyclopédique et de tout point plus libérale. La philosophie, qui était autrefois (par la logique) la première nourrice de l’intelligence dans toutes les carrières libérales, n’est aujourd’hui, aux yeux de l’immense majorité de nos savants, qu’une spécialité tout à fait analogue à la leur propre, quoique fort inférieure, bien entendu. De là, le dédain ou du moins l’indifférence qu’ils affectent en général pour les spéculations métaphysiques ; de là surtout l’ignorance et l’incompétence véritablement remarquables dont ils font preuve , quand il leur arrive de s’en mêler. Mais j’aurai occasion plus loin de revenir sur ce sujet.
L’école sensualiste est donc incontestablement dans un état d’abaissement relatif très sensible. Mais elle ne laisse pas d’occuper encore une position assez forte. Le sensualisme est d’ailleurs de sa nature impérissable. Toutes ses solutions et conséquences ont été établies pour ainsi dire dès l’origine de la philosophie dans l’orient , comme dans l’occident. C’est un des trois ou quatre grands systèmes auxquels aboutit forcément la spéculation dès qu’elle se laisse conduire par la logique. Incessamment battu par les écoles opposées, il se relève sans cesse sous une forme ou sous une autre. Malgré l’infériorité phi-
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losophique de ses doctrines et de ses maîtres de tous les temps, malgré ses tristes conséquences, il a une sorte de clarté superficielle , une grossière apparence scientifique et je ne sais quel air d’indépendance qui flattent merveilleusement les âmes et les esprits médiocres , c’est-à-dire le plus grand nombre. Il est et sera longtemps la philosophie de tout le monde dans un pays qui a eu pendant cinquante ans Voltaire pour précepteur.
La seconde école qui se présente est celle qu’on enseigne dans toutes les écoles laïques du royaume; elle règne à l’université et dans une portion considérable du monde lettré. Cette école soutenue par des noms célèbres , des écrivains éminents, d’excellents professeurs (MM. Royer-Collar4 , Maine de Biran , Cousin , Jouffroy , Damiron , etc.), bien que désignée souvent sous le titre d’école spiritualiste , se partage réellement en deux branches , qui pourraient, d’après leur origine, être appelées la branche Écossaise et la branche Allemande.
Parlons d’abord de la première.
L’importation de la philosophie écossaise en France s’est faite de toutes pièces. L’histoire de la philosophie offre peu d’exemples d’une transplantation aussi complète et aussi prompte de l’es-
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prit et des doctrines d’une école. Elle s’est opérée presque subitement et comme sans transition. Cette introduction date, comme on sait, de l’enseignement de M. Royer -Collard (i8ii-i3). Soutenue ensuite pendant quelque temps par M. Cousin , qui a fini par s’en écarter sensiblement , elle a été surtout propagée par les traductions nombreuses de ses auteurs originaux et par l’enseignement et les livres de M. Jouffroy, qui est resté le disciple le plus fidèle et le plus distingué de Reid et de Royer-Collard. Sans prétendre porter un jugement sur la valeur absolue de cette philosophie ( i ) (car je ne m’occupe ici des écoles philosophiques que dans leur côté pour ainsi dire extérieur), je ne peux me dispenser de signaler les caractères généraux et les tendances principales qui ont favorisé une si prompte et si universelle propagation , et qui expliquent l’état où elle se trouve en ce moment.
D’abord cette école fille du xvme siècle est fortement empreinte de son esprit; elle a pour méthode l’observation et l’expérience, pour but la science empirique de l’esprit humain , pour base les faits ,
• Voyez, pour l’appréciation de la philosophie écossaise la préface aux Œuvres de Reid de M. Th. Jouffroy. La question y est Imitée avec toute la profondeur, la méthode et ('impartialité désirables.
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pour maîtres Bacou et Newton ; telles sont du moins ses prétentions. Quoique religieuse, elle est profondément antipathique à tout mysticisme, à toute • • * , autorité; quoique née dans lecole, elle est popu-
laire, libérale, ouvertement hostile aux traditions étaux formes de la scholastique; quoique protestante et anglaise , elle n’a ni préjugés de secte , ni préjugés de nation. Son caractère est essentiellement scientifique. L’école Écossaise a donc un air de famille avec toutes les doctrines contemporaines de son siècle. Elle s’établissait en Écosse à peu près au moment où Concjillac commençait sa domination en France; et elle a précédé de très peu l’apparition de la philosophie Critique en Allemagne. Ainsi, quoique ses résultats dogmatiques soient non seulement différents , mais même opposés à ceux de l’é- *
cole Française qu’elle a supplantée , toujours est-il que sa logique et sa manière générale de procéder ne choquaient nullement les habitudes de l’esprit philosophique français.
Ce qui l’a surtout recommandée parmi nous , c’est sa sagesse , son extrême circonspection dogmatique et l’esprit général de ses recherches qui n’a aucune tendance à rien qui ressemble au système. La France, par une sortede contradiction singulière,
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PRÉFACE
n’est pas moins remafquable par sa timidité spéculative que par sa hardiesse pratique. Dans la sphère
des idées , elle repousse comme par instinct tout 0 • • * * ce qui dépasse ,les données immédiates de l’expé- ' " ■ • * rience; elle a pour suspects tous les élans de la pensée
et de l’imagination qui s’écartent du grand cheimn du sens commun. Tandis qu’inccssamment agi™e jusques en ses fondements dans sa vie politique , elle mériterait presque, s’il fallait en croire un prophète chagrin (1), d’être mise au Lan de l’Europe, elle ne permet pas le moindre écart à ses philoso- ' • phes, a ses poètes, a ses savants, a ses artistes. En fait de littérature, de langue, de science, d’art et de spéculation, elle pousse l’amour de la règle et l’horreur de l’innovation jusqu’au pédantisme. En philosophie principalement, nous avons une crainte extrême des chimères ; et de toutes les faiblesses de l’esprit la plus redoutée est la crédulité. On préférerait risquer sa fortune dans une entreprise hasardeuse, qu’engager sa foi philosophique dans un système, et être dupe d’un fripon que d’un métaphysicien. L’école Écossaise avec ses allures modestes , ses appels continuels à l’examen, à l’observation, au sens commun, entièrement purgée de toute arrière-
' Voyez la lettre deM. Royer-Collard aux électeurs , février r31ç>.
PRÉFACE
pensée de métaphysique, d’ontologie, de théologie, et ne présentant ses vues que comme une sorte d histoire naturelle et expérimentale de l’esprit humain , était tout à fait d’accord avec le goût philosophique de notre pays.
Une autre circonstance non moins influente* c’est
sa langue. En France on n’aime le technique daps aucune science; ou cherche à s’en passer tant qu’on peut parce qu’on n’y adopte rien sans le comprendre,
ou sans qu’on croie le comprendre. En philoso-
phie surtout, on ne souffre ni néologisme, ni jargon d’épole , ni appareil didactique. Si les Allemands et Kant en particulier ont si pe% d’accès chez nous , c’est en grande partie à cause de la forme scholastique de leurs livres et la technicité de leur langage. En revanche, les livres des Ecossais pour lesquels l’emploi du langage commun n’est pas seulement une habitude littéraire , mais une sorte de principe philosophique , devaient remplir cette condition de la clarté qui passe avant toute autre en France, et qui serait , dit-on , un des caractères distinctifs de nos productions littéraires et philosophiques '.
1 Quant à cette clarté extérieure qui tient uniquement aux mots et qui semble dispenser de toute attention et réflexion , on ne peut guère la refuser à la plupart de nos ouvrages de philosophie. Mais quant à cette clarté in-
PltEFACK.
sous ce rapport Reid et Stewart sont pour le lecteur français des écrivains à souhait.
Enfin, on doit rappeler qu’à l’époque où M. Royer- Collard commença à commenter et expliquer Reid , l’école sensualiste , sous sa forme condillacienne, expirait pour ainsi dire de sa mort naturelle.
C’est là, en effet, une des manières dont finissent
les systèmes. Ils ne peuvent plus servir précisément parce qu’ils servent depuis longtemps, et le dégoût qu’ils inspirent est d’ordinaife proportionné
en degré et en durée, au degré et à la durée de leur
domination. Avant M. Royer-Collard même, quelques symptômes de rfretion ou de variation s’étaient déjà manifestés dans les écrits de MM. Maine de Biran, Degerando, Laroiniguière , ainsi que le remarque M. Hamilton (p. 4)- Mais il n’est pas exact que ces premières tentatives fussent suscitées par
l’Ecosse, car ces philosophes n’en connaissaient ab-
solument rien. C’était là un mouvement original qui
trinsèque qui résulte de 11 parfaite détermination des idées, de la propriété réelle des termes et de leur emploi précis et uniforme , elle est beaucoup plus douteuse. Je ne connais rien de moins clair et de plus difficile à bien comprendre que le traité des Sensations de Condillac , par exemple , et 1rs Éléments d'idéologie de O. de Tracy. Condillac pourtant est regardé comme le type de la clarté française ; et Oestutt prétendait avoir fait l'expérience que les jeunes enfants unissaient avec plaisir et avec facilité son idéologie et sa logique. C’étaient là , il faut le dire , des enfants bien avancés pour leur Sge.
PREFACE
ne serait peut-être pas allé bien loin K mais qui annonçait la prédisposition des esprits à une réforme.
Telles sont les principales, si non les seules causes du succès rapide de la philosophie Écossaise erf France. Files rendent compte aussi jusqu’à un certain point de la direction actuelle de cette école.
La philosophie Écossaise , prise dans un point de vue général et élevé, a sans doute, ainsi que toute philosophie, pour problème supérieur l’origine et la certitude de la connaissance et la solution des • grandes questions de la philosophie , car elle est à la fois une modification du système exclusivement empirique de Locke, une protestation contre le scepticisme de Hume , et une réiutation, au nom du sens commun , du matérialisme et de l’idéalisme. Mais sa forme et son esprit ne sont rien moins que dogmatiques, et c’est surtout par son côté négatif, de beaucoup le plus apparent, qu’elle a pénétré chez nous. On a même trouvé un rapport entre sa méthode et celle que Kant a rendue depuis si célèbre sous le nom de Philosophie Critique. On ne peut nier que sa tendance à considérer la connaissance de l 'esprit humain comme la condition et le point de départ de toute philosophie, son peu de confiance
PRÉFACE
aux forces de la raison hors du champ de l’expérience , et ce veto qu’elle oppose sans cesse aux entreprises de la spéculation , ont pu lui mériter ce rapprochement. M. Jouffçoy (préf. citée.) a fait habilement ressortir ce point de vue auquel se prêtent quelques autres analogies , telles que la part faite à la raison comme source originale de certaines vérités, etc. *. Mais malgré ces rapports il est évident qu’au fond la philosophie Écossaise n’a ni le carac-
tère , ni la portée de la philosophie Critique. Son caractère distinctif est d’avoir réduit la philosophie à la science de l’esprit humpin , et d’avoir limité cette science à l’observation et description empiriques des phénomènes et à leur classification. Cette * ' •
* On va Irop loin d'ailleurs quand on assimile les vérités du sens commun , les principes instinctifs, des lois de la croyance , de Reid et Stewart , aux formes et catégories de Kant. Il serait facile de montrer que ces dêtermicatinns sont loin d'avoir le même sens et le même but. Mais ce n’est pas ici le Heu. Ccst dans les écrits si injustement négligés* du P. Rallier qu’on peut trouver une véritable conformité avec les principes de l'école écossaise. Cette conformité est si frappante, qu’on ne peut s’empêcher de croire que c’est à cet auteur que Reid a directement emprunté sa méthode, ses vues les plus générales, et jusqu'à certaines formes de langage. On peut ajouter, à notre honte, que cet excellent philosophe serait encore absolument inconnu en France, si Reid lui-mème n’avait signalé son mérite. Cette citation d»* Reid , une mention de M. Destutt deTrary ( Logique , dise, prêt .), et deux lignes de Voltaire ( Siècle de Louis XI y), composent à peu près toute l’histoire du P. Buffier. Il est surprenant sqrtout que les disciples de l’école écossaise en France n'aient pas songé, malgré l’indication de Reid, à établir cette filiation.
PRÉFACE
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vue empruntée à la logique de Bacon et surtout aux exemples fournis par les sciences physiques et naturelles est la donnée fondamentale de cette école. Si ce but n était pas d’ailleurs formellement avoué par ses fondateurs, et en particulier par D. Stewart, on le verrait manifestement dans les travaux de leurs disciples. Qu’a produit jusqu’ici l’école Écossaise ? Des études psychologiques. Quel est l’esprit et la nature de ses- recherches? L’observation purement phénoménale de la vie morale et intellectuelle. Quelle en est la forme et le résultat ? Une description et une énumération historiques et chronologiques des phénomènes , des classifications, et rien de plus. Loin de nier ce caractère , on en fait le plus beau titre de gloire des Écossais, et on le regarde (RI. Jouffroy) comme un des pas les plus sûrs et les plus importants qu’ait faits la philosophie. On a même comparé souvent cette nouvelle méthode de philosopher sur l’esprit humain à la révolution opérée précédemment dans les autres sciences, et on en a espéré les mêmes résultats. Il faudrait, pour autoriser ce rapprochement, supposer deux choses: i*que l’avancement des sciences à partir du seizième siècle a eu pour véritable cause l’emploi d’une méthode nouvelle, d’un instrument et de procédés logiques