‹ Fragments des œuvres d'Alexandre DumasChapitre 2 sur 100 · H. ALEXANDRE DUMAS · texte numérisé non relu

H. ALEXANDRE DUMAS

.notice Bior.mrinoi f.

Alexandre Dumas , marquis de la Pailleterie (titre aristocratique dont le célèbre écrivain use fort peu), est né, le 24 juillet 1805, en France, à Villers-Cottercts, petite ville du département de l'Aisne.

Le talent de cet auteur est un argument de plus contre les préjugés qui régnent encore dans certaines contrées au sujet de la distinction des races et des couleurs : car Alexandre Dumas n'est pas

d'origine créole, ainsi que le disent quelques notices oomplaisantes, mais de race croisée.

Son père était mulâtre, etnaquil le25mars 1762,

à Jérémie, dans l'Ile de Saint-Domingue. Fils d'un riche colon, du marquis de la Pailleterie, ce mulâtre eut plus d'un trait de ressemblance avec Saint-George, sous le rapport des avantages physiques, de l'élégance des manières et de la supériorité dans tous les exercices du corps.

En 1786, il s'engagea comme simple dragon dans le régiment de la reine Marie-Antoinette. Une action d'éclat accomplie au camp de Haulde, dans les premiers jours de la révolution française, lui valut un avancement rapide ; il devint succès sivement lieutenant-colonel de hussards, général de brigade, puis général de division en 1795. 11 commanda en chef l'année des Alpes; et d;ms la campagne du Tyrol, à l'affaire de Brixen, il défendit à lui seul le passage d'un pont.

Aussi le général Napoléon Bonaparte, faisant allusion à ce trait de bravoure, l'avait surnommé l'HoratiiM Codés du Tyrol.

Le général Alexandre Davy Dumas lit partie de l'expédition d'Egypte, où il comprima la révolte du Caire dans laquelle le général Dupuy venail de succomber.

Une maladie grave dont il «'•lait atteint le força

de rentrer en France. Pendant ce voyage, qu'il faisait avec le célèbre géologue Dolomieu, il fut forcé par la tempête de relâcher à Tarentc; là, il fut arrêté par ordre du gouvernement napolitain.

Le général Dumas et le géologue Dolomieu furent jetés dans un cachot. Après vingt-huit mois de captivité, le général Dumas put enfin revoir la France ; ses opinions républicaines l'empêchèrent de se rapprocher du premier consul qui marchait ouvertement vers le pouvoir monarchique. Le brave Dumas fut oublié; relire à Villers-Cotterets, accablé de blessures et d'infirmités, il s'éteignit lentement malgré les soins de sa noble épouse, malgré les caresses de ses trois enfants. deux filles et un fils. Il mourut le 2(\ février 1*06.

Sa veuve et les trois orphelins que laissait le général Dumas connurent alors de bien pénibles jours.

L'éducation du jeune Alexandre fut, comme en le conçoit, assez négligée. Sa mère, qui l'aimait passionnément, ne voulu! jamais se séparer de lui. Le curé de Villers-Cotterets lui enseigna quelques bribes de latin, et lui (il faire des bouts-rimés français. Quant à l'arithmétique, trois maîtres d'école renoncèrent successivement à lui en inculquer les quatre premières règles.

En revanche, il possédai! les avantages que donne mit" éducation agreste; il montait tons les

Chevaux . f;iis;iil douze lieues à pied pour aller dansera un bal; il tirait assez bien l'épée et le pistolet ; il jouait à la paume comme Saint-George; et tenait le premier rang parmi les plus intrépides chasseurs de la contrée.

C'est avec de semblables ressources que le jeune Dumas se trouva en face de la nécessité de se créer une position.

Laissons-lui raconter cette époque critique de sa jeunesse :

« Je venais d'avoir vingt ans, lorsque ma mère entra un matin dans ma chambre , m'embrassa en pleurant et me dit :

« — Mon ami, je viens de vendre tout ce que nous avons pour payer nos dettes.

« — Eh bien, ma mère?

« — Eh bien , mon pauvre enfant , nos dettes payées, il nous reste deux cent cinquante-trois francs.

m — De rente?

h Ma mère sourit tristement.

« — En tout? repris-je.

■ — En tout.

« — Eh bien, ma mère, je prendrai ce soir les i inquanlc-trois francs et je partirai pour Paris.

« — Qu'y feras-tu, mon pauvre ami?

« — J'y verrai les amis de mon père, le duc de Bellune, qui est ministre de la guerre, Sébastian!, Jourdan, etc. »

Cette conversation eut pour résultat le départ de M. Dumas avec les cinquante-trois francs, qui arrivèrent intacts à Paris ; car il nous apprend qu'avant de partir, jouant au billard une partie d'adieu avec l'entrepreneur des diligences, il gagna sa place, ce qui fut autant d'économisé sur son petit trésor.

Ainsi pourvu, le jeune braconnier de Villers- Cotterets débarqua dans un modeste hôtel de la rue Saint-Germain-l'Auxerrois. convaincu, dit-il. que le monde était un jardin à fleurs d'or, et que toutes les portes allaient s'ouvrir devant lui : il éprouva d'abord quelques mécomptes ; les anciens amis de son père ne s'en souvenaient presque plus, et se montrèrent assez indifférents pour lui. Cependant ses tribulations ne furent ni bien longues, ni bien pénibles ; car il n'avait pas encore eu le temps de consommer ses cinquantetrois francs, qu'il était déjà installé, dans les bureaux du secrétariat du duc d'Orléans, comme expéditionnaire aux appointements de douze cents francs. Il dut cette bonne aubaine à l'idée heu-

pense qu'il avait eue de se munir à tout hasard d'une lettre de recommandation d'un électeur influent pour le général Foy. député de son département. I-»1 tableau de son entrevue avec le général est fort pittoresque.

« — Voyons! que ferons-nous de vous? lui dit ce dernier.

« — Tout ce que vous voudrez, général.

<; — 11 faut d'abord que je sache à quoi vous êtes bon.

« — Oh ! pas à grand'chose.

« — Voyons! que savez-vous? un peu de mathématiques?

« — Non, général.

<i — Vous avez au moins quelques notions de géométrie, de physique?

<i — Non. général.

« — Vous avez fait votre droit?

« — Non, général.

« — Vous savez le latin et le grec?

» — Très-peu.

<• — Vous vous entendez peut-être en comptabilité?

« — Pas le moins du monde.

« A chaque question, dit M. Dumas, je sentais la rougeur me monter au visage : c'était I < * première fois qu'on me mettait ainsi face à face avec mon ignorance. »

Le protecteur était fort embarrassé.

— Donnez-moi votre adresse, dit-il à son protégé; je réfléchirai à ce qu'on peut faire de vous.

Le jeune Dumas prend une plume et écrit son adresse ; le général le regardait faire. Tout à coup il frappe dans ses mains et s'écrie :

— Nous sommes sauvés ! vous avez tine belle écriture.

« Je laissai, dit 31. Dumas, tomber ma tète sur ma poitrine ; je n'avais plus la force de la porter ; une belle écriture, voilà tout ce que j'avais! »

Ce fut donc à ce talent de calligraphe que l'auteur futur dut de gagner dés le lendemain cent francs par mois comme copiste dans les bureaux du secrétaire des commandements du duc d'Orléans, aujourd'hui le roi Louis-Philippe.

A peine installé dans son bureau, .M. Alexandre Dumas, en vivant de son écriture, résolut de vivre un jour de sa plume, et songea sérieusement à refaire son éducation.

« Alors, dit-il, commença cette lutte obstinée de ma volonté, lutte d'autant plus bizarre qu'elle n'avait aucun but fixe, d'autant plus persévérante que j'avais tout à apprendre. Occupé huit heures par jour à mon bureau, forcé d'y revenir chaque soir,

de sept à dix heures, mes nuils seules étaient à moi. C'est pendant ces veilles fiévreuses que je pris l'habitude, conservée toujours, de ce travail nocturne qui rend mon œuvre incompréhensible à mes amis eux-mêmes, car ils ne peuvent deviner ni à quelle heure ni dans quel temps je l'accomplis. Cette vie intérieure, qui échappait à tous les regards, dura trois ans sans amener aucun résultat, sans que je produisisse rien, sans que j'éprouvasse même le besoin de produire. Je suivais bien, avec une certaine curiosité, les œuvres théâtrales du temps, dans leurs chutes ou dans leurs succès; mais, comme je ne sympathisais ni avec la construction dramatique, ni avec l'exécution dialoguée de ces sortes d'ouvrages, je me sentais seulement incapable de produire rien de pareil, sans deviner qu'il existât autre chose que cela.

u Vers ce temps les acteurs anglais arrivèrent à Paris. Je n'avais jamais lu une seule pièce du théâtre étranger. Ils annoncèrent ffamlet. Je ne connaissais que celui de Ducis : j'allai voir celui de Shakspeare. Supposez un aveugle-né auquel on rend la vue, qui découvre un monde tout entier dont il n'avait aucune idée; supposez Adam s'éwillant après sa création... Oh ! c'était là ce que je cherchais... 0 Shakspeare, merci!... »

Aux inspirations puisées dans les œuvres de Shakspeare, Alexandre Dumas dut le draine de

Henri III qui obtint, le 10 février 1829, un immense succès sur le premier théâtre de Paris, à la Comédie Française.

Le duc d'Orléans, qui assistait à cette représentation, fit élever les appointements d'Alexandre Dumas à six mille francs, au lieu de douze cents francs; et il ne fut plus assujetti aux heures de burean.

Depuis lors la carrière d'Alexandre Dumas est assez connue. Théâtre, contes, romans, histoires, poésie, impressions de voyages, il a produit en dix-sept années une bibliothèque entière. Les faveurs les plus éclatantes de la célébrité, les faveurs les plus lucratives de la vogue, il les réunit sur sa tête ; et son talent toujours jeune, toujours frais, toujours nouveau, réalise la pensée de Virgile au sujet de la Renommée : prenant des forces dans sa course (vires acquirit eundo).

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