LE COL DE BALME
— Nous ferons les deux dernières lieues de nuit.
— C'est que vous perdrez un beau paysage.
— Je gagnerai un bon lit et un bon souper. Allons, en route.
Mon guide, qui avait épuisé ses meilleures raisons, me tint quitte des autres et se remit en roule en soupirant. Nous partîmes.
Il était nuit noire lorsque nous arrivâmes à Chamounv. Nous avions fait neuf lieues de pays, qui, sans exagération, en valent bien douze ou quatorze de France; c'était une bonne journée.
Aussi je ne m'occupai (pic de trois choses . que je recommande à tous ceux qui feront la route que je venais de parcourir :
La première, de prendre un bain;
La seconde, de souper;
La troisième , de faire remettre à son adresse une lettre contenant une invitation à dîner pour le lendemain, et portant cette suscription :
A Monsieur Jacques Balmat, dit Mont-Blanc.
Puis je me couchai.
Maintenant, je vais vous dire en deux mots et de mon lit, si toutefois sa célébrité n'est point arrivée jusqu'à vous, ce que c'est que 31. Jacques Balmat, dit Mont-Blanc.
C'est le Christophe Colomb de Chamouny.
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DIT MONÏ-BIANC.
En redescendant vers Chamouny. au milieu du chemin, à peu près, j'aperçus que j'avais perdu ma montre. Je voulus retourner sur mes pas; mais mon guide déclara que c'était son affaire, rien ne devant se perdre dans la vallée de Chamouny. J»' m'établis sur un plateau , d'où la vue était magnifique, et j'attendis patiemment son retour : au bout d'une demi-heure, je le vis sortir, joyeux et triomphant, d'un bois de sapins que nous venions de traverser. Il avait retrouvé la montre et me la montrait en l'agitant au bout de sa chaîne :
il était certes plus contenl que moi. Je lui offris une récompense qu'il relu-:!. Cel incident nous fit perdre une quarantaine de minutes, et ce ne fut que vers les quatre heures que nous fumes de retour au village. En approchant de l'hôtel , j'aperçus sur le liane, placé devant la porte, un vieillard de soixante et di\ ans à peu [très, qui se leva el vint à ma rencontre, sur un signe que lui fit le garçon d'auberge qui causail avec lui. Je devinai que c'était mon convive, cl j'allai au-devant de lui en lui tendant la main.
Je ne m'étais pas trompé : c'était Jacques Balmat, ce guide intrépide qui, au milieu de mille dangers, atteignant le premier la sommité la plus élevée du Mont-Blanc, avait frayé le chemin à Saussure. Le courage avait précédé la science.
Je le remerciai de m'avoir fait l'honneur d'accepter mon invitation. Le brave homme crut que je me moquais de lui; il ne comprenait pas qu'il fût pour moi xn\ cire tout aussi extraordinaire que Colomb qui trouva un monde ignoré, ou (pue Vasco qui retrouva un monde perdu.
J'invitai mon guide à dîner avec son doyen ; il accepta avec autant de simplicité qu'il en avait mis à refuser mon argent; nous prîmes place à table. J'avais commandé la carte au garçon : mes convives parurent contents.
Au dessert, je mis la conversation sur les exploits de Balmat. Le vieillard, que le vin de Montmélian avait rendu gai et bavard, ne demandait pas mieux
JACQUES P.ALMAT. 231
que de me les conter. Le surnom de Mont-Blanc qu'il avait conservé prouve du reste qu'il c>\ fie* des souvenirs que j'invoquais.
Il ne se fit pas prier lorsque je l'invitai à me raconter tous les détails de sa périlleuse entreprise. Seulement il me tendit son verre, je le remplis ainsi que celui de mon guide.
— Avec votre permission, mon maître, me dit-il en se levant.
— Certes, et à votre santé, Balinat.
Nous trinquâmes.
— Merci, dit-il en se rasseyant, vous êtea un bon garçon.
Puis il vida son verre, fit claquer sa langue, cligna des yeux en se renversant sur le dossier de sa chaise , essayant de rappeler ses idées . que le dernier verre qu'il venait d'avaler ne rendait probablement pas plus claires.
Mon guide, de son côté, fit ses dispositions pour écouter le plus commodément possible un récit qu'il avait déjà probablement entendu plus d'une fois. Elles étaient aussi confortables «pic simples , ne consistant qu'en un demi-tour qu'il fit décrire en même temps à sa chaise et à sa personne; de cette manière il se trouva les pieds au feu, le coude sur la table, et la tète sur la main droite.
Quant à moi, je pris mon album et mon crayon. et je me préparai à écrire. C'est donc le récit pur et simple de Balmat que je vais mettre sous les yeux du lecteur.
— Hum ! C'était, ma foi ! en 1780 ; j'avais vingtcinq ans. ce qui m'en l'ait aujourd'hui, tel que vous nie voyez, soixante el douze bien comptés.
i J'étais bon là. Un jarrel du diable et un estomac d'enfer ! J'aurais marché trois jours de suite sans manger. Ça m'est arrivé une fois que j'étais perdu dans le Buet. J'ai croqué un peu de neige , voilà tout. Je me disais de temps en temps en regardant le Mont-Blanc de côté : « Oh ! farceur, tu « as beau faire et beau dire, va, je te grimperai dessus quelque jour, n Enfin c'est bon...
k Voilà que ça me trottait toujours dans la tète, le jour comme la nuit. Le jour je montais dans le Brevent, d'où l'on voit le Mont-Blanc comme je vous vois , et je passais des heures entières à chercher un chemin : « Bah ! j'en ferai un, s'il n'y en a pas, > que je disais, mais il faut que j'y monte.
<! La nuit, c'était bien autre chose, je n'avais pas plutôt les yeux fermés que j'étais en chemin. Je montais d'abord comme s'il y avait eu une route royale, et je me disais : « J 'étais bien bète de croire «que c'était si difficile d'arriver au Mont-Blanc. » Puis petit à petit le chemin se rétrécissait ; mais c'était encore un joli sentier comme celui de Flegère: j'allais toujours. Enfin , j'arrivais à des endroits où le sentier s'effaçait, à des endroits inconnus, quoi ! la terre mouvait, j'enfonçais dedans jusqu'aux genoux. C'est égal, je me donnais une peine ! Qu'on est bête quand on rêve! C'est bien ; j'en sortais à la longue; mais ça devenait si roide, que j'étais obligé d'aller
JACQUES RADIAT. 2ôô
à quatre pattes : c'était bien autre chose alors ! Toujours de plus difficile en plus difficile. Je mettais mes pieds sur des bouts de rocher, et je les sentais remuer comme des dents qui vont tomber; la sueur me coulait à grosses gouttes, j'étouffais que c'était un cauchemar! N'importe, j'allais toujours. J'étais comme un lézard le long d'un mur : je voyais la terre s'en aller sous moi : ça m'était égal ; je ne regardais encore qu'en l'air, je voulais arriver ; mais c'étaient les jambes!... moi, qui ai les jarrets solides, je ne pouvais plus les plier. Je me retournais les ongles sur les pierres, je sentais que j'allais tomber, et je disais : « Jacques Balmat, mon ami, si tu «n'attrapes pas cette petite branche-là. qui esl au-des- « sus de ta tête, ton compte est bon.» La maudite branche, je la touchais du boni des doigts; je me raclais les genoux comme un ramoneur. Ah! la branche, ah! je la pinçais. Allons; ah !... cette nuit-là je me la rappellerai toujours! ma femme m'a réveillé par le plus vigoureux coup de poing!... Imaginez-vous que je m'étais accroché à son oreille et que je la tirais comme un morceau de gomme élastique. Ah ! pour celte fois je me dis : u Jacques balmat. il faut <:que tu en aies le cœur net. » Je sautai donc à bas du lit, et je mis mes guêtres. « Où vas-tu ? » me dit ma femme. — u Chercher du cristal, » (pic je répondis : je ne voulais pas lui conter mon affaire ; « et ne sois pas « inquiète,'" continuai-je, h si tu ne me vois pas revenir u ce soir. Si je ne suis pas rentré à neuf heures, c'est que je coucherai dans la montagne. » Je pris un bâ-
2"1 JACQUES BÂLHAT.
ton solide, bien ferré, double on grosseur et en longueur d'un bâton ordinaire , j'emplis ma gourde d'eau-de-vie, je mis un morceau de pain dans ma
poche, et en roule!
'. J'a\;iis bien essayé déjà de monter par la mer de glaee. mais le Mont-Maudit m'avait barré le passage. Alors je m'étais retourné par l'aiguille du Goûter; mais pour aller de là au Dôme, il y a\ail. une espèce d'arête d'un quart de lieue de long sur un ou deux pieds de large, et puis au-dessous dix-
huit cents pieds de profondeur. Merci '
u Celte fois donc je résolus de changer de chemin : je pris celui de la montagne de la Côte ; au bout de trois heures j'étais arrivé au glacier des Bossons. Je le traversai; ce n'était pas là le difficile. Quatre heures après j'étais aux Grands-Mulets; c'était déjà quelque chose. J'avais gagné mon déjeuner; je cassai une croûte, je bus un coup, (l'est bon.
« A l'époque dont je vous parle on n'avait point encore pratiqué aux Grands-Mulets le plateau qui y est aujourd'hui, si bien qu'on n'y était pas à son aise, je vous en réponds; j'étais en outre assez, inquiet de savoir si je trouverais pins haut un endroit OÙ passer la nuit. J'avais beau chercher à droite et à gauche, je ne voyais rien. Enfin je me remis en route à la grâce de Dieu.
i An bout de deux heures el demie, je trouvai une belle place nue el sèche ; le rocher perçait la neige, et m'offrait une surface de six ou sept pieds : c'étail
tout ce qu'il me fallait, non pas pour dormir, mais pour attendre le jour d'une manière un peu moins dure que dans la neige. Il était sept heures du soir; je cassai mon second morceau de pain, je bus une seconde goutte, et je m'installai sur le rocher où j'allais passer la nuit : ça ne me prit pas grand temps, le lit n'était pas long à l'aire.
Sur les neuf heures, je vis venir l'ombre qui montait de la vallée comme une fumée épaisse, et s'avançait lentement vers moi. A neuf heures et demie, elle m'atteignit et m'enveloppa : cependant je voyais encore au-dessus de moi les derniers rayons du soleil couchant, qui avaient peine à quitter la plus haute sommité du Mont-Blanc. Je les suivis des yeux tant qu'ils y restèrent. Enfin ils disparurent, et le jour s'en alla. Tourné comme je l'étais vers Chamouny. j'avais à ma gauche l'immense plaine de neige qui monte au dôme du Goûter 1, et à ma droite, à la portée de ma main, un précipice de huit ccnls pieds de profondeur. Je ne voulais pas m'endormir, de peur de rouler dans la ruelle en rêvant ; je m'assis sur mon sac, et je me mis à battre des pieds et des mains pour entretenir la chaleur. Bientôt la lune se leva pâle et dans un cercle de nuages, qui la voilèrent tout à fait sur les onze heures. En même temps, je voyais descendre de l'aiguille du Goûter un coquin de brouillard qui
1 Le dôme du GoûUt est ainsi nommé, parce que le soleil l'éclairé à l'heure où l'on fait ce repas.
2"0 JACQUES ruiMAT.
ne m'eut pas plutôt atteint qu'il se mit à me cracher de la ueige a la figure. Alors je m'enveloppai la tête avec mon mouchoir, et je lui dis: « C'est bon, «va ton train. >.\ chaque minute, j'entendais la chute des avalanches qui grondaient en roulant comme le tonnerre. Les glaciers craquaient, et à chaque craquement je sentais la montagne remuer. Je n'avais ni faim ni soif, et j'éprouvais un singulier mal de tète qui me prenait au haut du crâne, et qui descendait jusqu'aux sourcils. Pendant ce temps-là, le brouillard n'arrêtait pas. Mon baleine s'était gelée contre mon mouchoir, la neige avait mouillé mes habits : il me sembla bientôt que j'étais tout nu. Je redoublai la rapidité de mes mouvements, et je me mis à chanter, pour chasser un tas d'idées bêtes qui me venaient dans l'esprit. Ma voix se perdait sur celte neige, aucun écho ne me répondait : tout était mort au milieu de celte nature glacée; ma voix me faisait à moi-même une drôle d'impression. Je me tus, j'avais peur.
« A deux heures, le ciel blanchit vers l'orient. Avec les premiers rayons du jour, je sentis le courage me revenir. Le soleil se leva, luttant avec les nuages qui couvraient le Mont-Blanc ; j'espérais toujours qu'il les chasserait, mais sur les quatre heures, les nuages s'épaissirent, le soleil s'affaiblit, et je reconnus que ce jour-là il me serait impossible d'aller plus loin. Alors, pour ne pas ton! perdre, je nie mis à explorer les environs, et je passai toute la journée à visiter les glaciers et à reconnai-
tre les meilleurs passages. Comme le soir venait, et le brouillard à sa suite, je redescendis jusqu'au Ucc à-1'Oiseau, où la nuit me prit. Je passai celle-là mieux que l'autre, car je n'étais plus sur la glace, et je pus dormir un peu. Je me réveillai transi, et aussitôt que le jour parut, je redescendis vers la vallée , ayant dit à ma femme que je ne serais pas plus de trois jours. Au village de la Côte seulement, mes habits dégelèrent.
« Je n'avais pas fait cent pas hors des dernières maisons, que je rencontrai François Paccard, .Joseph Carier et Jean-Michel Tournier; c'étaient trois guides : ils avaient leur sac, leur bâton et leur costume de voyage. Je leur demandai où ils allaient : ils me répondirent qu'ils cherchaient des cabris ! qu'ils avaient donnés en garde à des petits paysans. Comme ces animaux ne valent pas plus de quarante sous la pièce , leur réponse me donna l'idée qu'ils voulaient me tromper, et je pensai qu'ils tentaient le voyage que je n'avais pu faire; d'autant plus que M. de Saussure avait promis une récompense au premier qui atteindrait le haut du Mont-Blanc. Une ou deux questions que me fit Paccard sur l'endroit où l'on pourrait coucher au Bec-à-1'Oiseau, me confirmèrent dans mon opinion. Je lui répondis que tout était plein de neige, et qu'une station m'y paraissait impossible ; je le vis alors échanger avec les autres un signe d'intelligence que je fis semblant de ne pas apercevoir. Ils se retirèrent à l'é-
1 Des chevreaux.
238 JACQUES SALUAT.
eart, se consultèrent entre eux, et finirent par me proposer de monter tous ensemble ; j'aeeeptai ,
mais j'avais promis de rentrer, et je ne voulais pas manquer de parole à ma femme. Je revins donc chez moi pour lui dire de ne pas être inquiète, changer de bas et de guêtres, et prendre quelques provisions. À onze heures du soir, je partis de nouveau sans me coucher, et à une heure je rejoignis mes camarades au Bcc-àd'Oisoau, quatre lieues audessous de l'endroit où j'avais couché la veille; ils dormaient comme des marmottes; je les réveillai : en un instant ils furent sur pied, et nous nous mimes tous les quatre en marche. Ce jourdà, nous traversâmes le glacier de Taconnay, nous montâmes jusqu'aux Grands-Mulets, où, l'avaiil-vrille, j'avais passé une si fameuse nuit; puis, prenant à droite, nous arrivâmes vers les trois heures au dôme du Goûter. Déjà l'un de nous, Paccard, a\ait manqué d'air un peu au-dessus des Grands -Mulets, et il était resté couché sur l'habit de l'un de nos camarades.
« Parvenus au sommet du dôme, nous vîmes, sur l'aiguille du Goûter, bouger quelque chose de noir que nous ne pouvions distinguer. Nous ne savions pas si c'était un chamois ou un homme. Nous criâmes, et l'on nous répondit; puis, au bout d'un instant, comme nous faisions silence pour entendre un second cri, ces paroles nous arrivèrent :
« — Ohé ! les autres ! attendez, nous voulons monter avec vous.
« Nous les attendîmes en effet, et en les attendant nous vîmes arriver Paccard qui avait repris force. Au bout d'une demi-heure, ils nous rejoignirent : c'étaient Pierre Bahnat et Marie Coutet, qui avaient fait le pari, avec les autres, d'être parvenus avant eux au dôme du Goûter; leur pari était perdu. Pendant ce temps, pour utiliser les moments, je m'étais aventuré à la découverte, et j'avais fait un quart de lieue à peu près, à cheval sur l'arête en question qui joint le dôme du Goûter au sommet du Mont-Blanc : c'était un chemin de danseur de corde : mais c'est égal, je crois que j'aurais réussi à aller jusqu'au bout, si la Pointe-Rouge ne fût venue me barrer le chemin. .Comme il était impossihlc d'avancer plus loin, je revins vers l'endroit où j'avais quitté les camarades ; mais il n'y avait plus que mon sac : désespérant de gravir le Mont-Blanc, ils étaient partis en disant :
« — Balmat est leste, il nous rattrapera. « Je me trouvai donc seul, et un instant je balançai entre l'envie de les rejoindre et le désir de tenter seul l'ascension. Leur abandon m'avait piqué; puis, quelque chose me disait que celle fois je réussirais. Je me décidai donc pour ce dernier parti : je chargeai mon sac et me mis en route ; il était quatre heures du soir.
« Je traversai le grand plateau, et je parvins jusqu'au glacier de la Brin va . d'où j'aperçus Cormayeur et la vallée d'Aoste en Piémont. Le brouillard était sur le sommet du Mont-Blanc ; je ne
240 JACQUES IÎAI.MAT.
tentai pas d'y monter, moins dans la crainte de me perdre, que dans la certitude que les antres, ne pouvant in'\ voir, ne voudraient pas croire que j'y étais parvenu. Je profitai du peu de jour qui me restait pour chercher un abri ; mais au bout d'une heure, comme je n'avais rien trouvé, et que je me rappelais l'autre nuit, vous savez, je résolus de revenir chez moi. Je me mis donc en marche ; mais, arrivé au grand plateau, comme je ne savais pas encore me garantir la vue avec un voile vert, ainsi que je l'ai fait depuis, la neige me fatigua tellement les yeux, que je ne distinguais plus rien ; j'avais des éblouissemenls qui me faisaient voir de grandes taches de sang. Je m'assis pour me remettre; je fermai les yeux, et je laissai tomber ma tète entre mes mains. Au bout d'une demi-heure, ma Mie s'était remise, mais la nuit était venue ; il n'y avait pas de temps à perdre. Je me levai, et allez !
« Je n'avais pas fait deux cents pas que je sentis avec mon bâton (pic la glace manquait sous nies pieds : j'étais au bord de la grande crevasse.
<c — Ah ! )> je lui dis: «je te connais. » Au fait non>-!*,i\ ions traversée le malin sur un pont de glace recouvert de neige. Je le cherchai, mais la nuit allait toujours s'épaississant ; ma vue se fatiguait de plus en plus et je ne pus le retrouver : le mal de tète dont j'ai déjà parlé m'avait repris; je ne me sentais aucun désir de boire ni de manger; de violents maux de rieur me labouraient l'estomac.
Cependant il fallait se décider à demeurer jusqu'au
jour près de la crevasse. Je posai mon sac sur la neige, je lirai mon mouchoir en rideau sur mon visage et je me préparai de mon mieux à passer une nuit pareille à l'autre. Cependant, comme j'étais deux mille pieds plus haut à peu [très, le froid était bien plus vif; une petite neige fine et aiguë me glaçait ; je sentais une pesanteur et une envie de dormir irrésistibles, des pensées tristes comme la mort me venaient dans l'esprit, et je savais très-bien que ces pensées tristes et celte envie de dormir étaient un mauvais signe, et que. si j'avais le malheur de fermer les yeux, je pourrais bien ne plus les rouvrir. De l'endroit où j'étais, j'apercevais, à dix mille pieds au-dessous de moi, les lumières de Chamouny, où mes camarades ('•(aient bien chaudement, bien tranquilles près de leur feu, ou dans leur lit. Je me disais : Peut-être n'y en a-t-il pas un parmi eux qui pense à moi, ou, s'il y en a un qui pense à Balmat, il dit. en tisonnant ses braises ou en tirant sa couverture sur ses oreilles :
« — A l'heure qu'il est. cet imbécile de Jacques s'amuse probablement à battre la semelle, bon courage, Balmat!
«t Ce n'était pas le courage, mais la force! L'homme n'est pas de 1er, et je sentais bien que je n'étais pas à mon aise, enfin. Dans les courts intervalles de silence qu'interrompaient de minute en minute la chute des avalanches et le craquement des glaciers, j'entendais aboyer un chien à Cormayeur,
242 JACQUES BALM.VT.
quoiqu'il y eût à peu près une lieue et demie fie ce Village à l'endroit OÙ j'étais; cola me distrayait.
C'était le seul bruit de la terre qui arrivai jusqu'à
moi. Vers minuit, le maudit chien se lut, et je retombai dans ce silence comme il en l'ait un dans les cimetières, car je ne compte pas le bruit des glaciers et des avalanches; ce bruit-là. c'est la voix de la montagne qui se plaint, et bien loin de rassurer l'homme, elle l'épouvante.
« Sur les deux heures, je vis paraître à l'horizon la même ligne blanche dont je vous ai déjà parlé. Le soleil la suivait comme la première fois, mais comme la première fois aussi, le Mont-Blanc avait mis sa perruque : c'est ce qui lui arrive quand il est de mauvaise humeur, et alors il ne faut pas s'y frotter. Je connaissais son caractère : aussi je me tins pour averti, et je redescendis dans la vallée, attriste, mais non découragé par ces deux tentatives inutiles, car maintenant j'étais bien certain que la troisième fois je serais plus heureux. Au bout de cinq heures, j'étais de retour au village : il en ('-tait huit. Tout allait bien chez moi. Ma femme m'offrit à manger ; j'avais plus sommeil que je n'avais faim : elle voulut aussi me faire coucher dans la chambre, mais je craignais d'y être tourmenté par les mouches ; j'allai m'enfermer dans la grange, je m'étendis sur le foin, et je dormis vingt-quatre heures sans me réveiller.
« Trois semaines se passèrent sans amener de changement favorable dans le temps, et sans dimi-
nucr mon envie de faire une troisième tentative. Le docteur Paccard, parent du guide dont j'ai parlé, désirait m'accompagner dans celle ci : il fut convenu en conséquence qu'au premier beau jour nous partirions ensemble. Enfin, le 8 août 1780, le temps me parut assez sûr pour risquer le voyage. J'allai trouver Paccard, et je lui dis :
.! — Voyons, docteur, ètes-vous bon?rs*'avczvous peur ni du froid, ni de la neige, ni des précipices? Parlez comme un bomme.
« — Je n'ai peur de rien avec toi, Balmat, répondit Paccard.
u — Eh bien ! repris-jc, le moment est venu de grimper sur la taupinière.
«Le docteur me dit qu'il était (ou! prêt; mais au moment de fermer sa porte, je crois que son grand courage lui manqua un peu, car la clef ne sortait pas de la serrure : il tournait le double tour, le détournait.
« — Tiens, Balmat, ajouta-t-il, si nous faisions bien, nous prendrions deux autres guides.
« — Non pas, lui répondisjc, je monterai seul avec vous, ou vous y monterez avec d'autres, je veux être le premier, et pas le second.
ti Il réfléchit un instant, tira sa clef, la mil dans sa poche, et me suivit machinalement et la tète baissée. Au bout d'un instant, il secoua les oreilles.
« — Eh bien ! dit-il, je me fie à toi, Balmat.
« — En route, et à la grâce de Dieu.
244 JACQUES BALMÀT.
h Puis il se mil à chanter, mais pas très-juste. Ça le tracassait, le docteur.
. Alors je lai pris le liras.
« — Ce n'es! pas le tout, lui dis-je, il faut que personne ne sache notre projet, excepté nos femmes.
« Une troisième personne fut cependant hum1 dans la confidence : c'est la marchande chez laquelle nous avions été obligés d'acheter du sirop pour mêler avec notre eau, le vin ou l'eau-de-vie étant trop forts pour un pareil voyage. Comme elle s'était doutée de quelque chose, nous lui dimes tout, en l'invitant à regarder le lendemain à neuf heures du matin du côté du dôme du Goûter : c'était l'heure à laquelle nous devions y être, si rien ne dérangeait nos calculs.
« Toutes nos petites affaires arrangées et nos adieux faits à nos femmes, nous partîmes vers les cinq heures du soir, prenant, l'un du côté gauche, et l'autre du côté droit de l'Ane, afin que nul ne se doutât de notre projet, et nous nous réunîmes au village de la Côte. Le même soir, nous allâmes coucher au sommet de la Côte, entre le glacier des Bossons et celui de Taconnav. J'axais emporté une couverture, je m'en servis pour envelopper le docteur comme on cmmaillotte un enfant, et grâce à cette précaution, il passa une assez honne nuit : quant à moi je dormis tout d'un trait jusqu'à une heure et demie à peu près. A deux heures, la ligne blanche parut, el bientôt le soleil se leva sans nuages, sans brouillard, beau et brillant, enfin
nous promettant une fameuse journée : je réveillai le docteur, et nous nous mîmes en route.
<i Au bout d'un quart d'heure, nous nous engageâmes dans le glacier de Taconnay : les premiers pas du docteur sur cette mer, au milieu de ces immenses gerçures dans la profondeur desquelles l'œil se perd, sur ces ponts de glace cj tic l'on senl craquer sous soi, cl qui. s'ils s'abîmaient, ■vous abîmeraient avec eux, furent un peu chancelants; mais peu à peu il se rassura en me voyant faire, et nous nous en tirâmes sains el saufs. Nous nous mimes aussitôt à gravir les Grands-Mulets . que nous laissâmes bientôt derrière nous. Je montrai au docteur la place où j'avais passé la première nuit. Il lit une grimace très-significative, garda le silence dix minutes; [mis s'arrêtanl toul à coup :
« — Crois-tu. Balmat, me dit-il, que nous arriverons aujourd'hui au haut du Mont-Blanc?
« Jevisbicn de quoi il retournait, et jele rassurai en riant, mais sans lui rien promettre. Nous montâmes encore ainsi l'espace de deux heures; depuis le plateau, le venl nous avait [iris, et devenait de plus en plus vif : enfin arrives à la saillie du rocher qu'on appelle le Petit-Mulet, un coup d'air bien violent enleva le chapeau du docteur. Au cri qu'il poussa, je me retournai, et j'aperçus son l'entre qui décampait du côté de Cormayeur. 11 le regardait s'en aller, les bras tendus.
« — Oh! il faut en faire votre deuil, docteur,
que je lui dis. nous ne le reverrons jamais. Il s'en \i dans le Piémont. Bon voyage!
a H parait que le vent avait pris goût à la plaisanterie, car à peine avais-je fermé la bouche, qu'il nous en arriva une bouffée si violente, que nous fûmes obligés de nous coueberù plat ventre pour ne pas aller rejoindre le chapeau : de dix minutes nous oe pûmes nous relever; le vent fouettait la montagne, et passait en sifflant sur nos tètes, emportant des tourbillons de neige gros comme la maison. Le doeteur était découragé. Moi, je ne pensais pendant ce temps qu'à la marchande, qui, à celte heure, devait regarder le dôme du Goûter : aussi, au premier répit que nous donna la bise, je me relevai; mais le docteur ne consentit à me suivre qu'en marchant à quatre pattes. Nous parvînmes ainsi à une pointe d'où l'on pouvait découvrir le village : arrivé là, je tirai ma lunette, cl à douze mille pieds au-dessous de nous dans la vallée, je distinguai notre commère à la tète d'un rassemblement de cinquante personnes, qui s'arrachaient les lunettes pour nous regarder. Une considération d'amour-propre détermina le docteur à se remettre sur ses jambes, et à l'instant où il fut debout, nous nous aperçûmes que nous étions reconnus, lui à sa grande redingote, et moi à mon costume habituel : ceux de la vallée nous firent des signes avec leurs chapeaux. J'y répondis avec le mien. Celui du docteur était absent par congé définitif.
« Cependant Paccard avait usé toute son énergie
JACQUES BALMÀT. 247
à se remettre sur pied, et ni les encouragements que nous recevions, ni ceux que je lui donnais, ne pouvaient le déterminer à continuer son ascension. Après que j'eus épuisé toute mon éloquence, et que je vis que je perdais mon temps, je lui dis de se tenir le plus chaudement possible, et de se donner du mouvement; il m'écoutait sans m'entendre, et répondait oui, oui, pour se débarrasser de moi. Je comprenais qu'il devait souffrir du froid, j'étais moi-même tout engourdi. Je lui laissai la bouteille, et je partis seul en lui disant que je reviendrais le chercher.
« — Oui, oui, me répondit-il.
« Je lui recommandai de nouveau de ne pas se tenir en place, et je partis. Je n'avais pas fait trente pas, que je me retournai, et je vis qu'au lieu de courir et battre la semelle, il s'était assis le dos au vent : c'était déjà nue précaution.
<i A compter de ce moment, la route ne présentait pas une grande difficulté, mais à mesure que je m'élevais, l'air devenait de moins en moins respirable. De dix pas en dix pas. j'étais obligé de m'arrèter, comme un phlhisique. 11 me semblait que je n'avais plus de poumons, et que ma poitrine était vide.: je pliai alors mon mouchoir connue une cravate, je le nouai sur ma bouche, et je respirai à travers, ce qui me soulagea un peu. Cependant le froid me gagna de plus en plus, je mis une heure à faire un petit quart de lieue : je marchais le front baissé, mais voyant que j'étais sur
51S JAOQUBS n.U.MAT.
une pointe que je ne connaissais pas. je relevai la tête, ci je m'aperçus que j'étais enfin arrivé sur la sommité du Mont-Blanc.
i Alors je tournai les yeux tout autour de moi, tremblant de me tromper el de trouver quelque aiguille, quelque pointe nouvelle, car je n'aurais pas eu la force «le la gravir ; 1^ articulations de mes jambes me semblaient ne tenir qu'à l'aide de mou pantalon. Mais non. non. J'étais au terme de mon voyage. J'étais arrivé là où personne n'était venu encore, pas même l'aigle et le chamois ; j'y ('•lais arrivé seul, sans autre secours que celui de ma force et <le ma volonté; tout ce qui m'entourait semblait m'appartenir , j'étais le roi du .Mont-Blanc, j'étais la statue <le cet immense piédestal. Ah !
i Alors je me tournai vers Chamouny, agitant mon chapeau au bout de mon bâton, et je vis, à l'aide de ma lunette, qu'on répondait à mes signes. Mes sujets de la vallée m'avaient aperçu. Tout le village était sur la place.
«i Ce premier moment d'exaltation passé, je pensai à mon pauvre docteur. Je redescendis vers lui aussi vite que je pus. l'appelant par son nom. et tout effrayé de ne pas l'entendre me répondre; au bout d'un quart d'heure, je l'aperçus de loin, rond comme une boule, mais ne faisant aucun mouvement, malgré les cris que je poussais, et qui arrivaient certainement jusqu'à lui. Je le trouvai la tète entre les genoux et tout racorni sur lui-même
comme un chai qui f.iit le manchon. Je lui frappai sur l'épaule, il leva machinalement la tête. Je lui dis que j'étais parvenu au haut du 3Iont-i: cela parut médiocrement l'intéresser ; car il ne me répondit que; pour me demander où il pourrait se coucher et dormir. Je lui dis qu'il était venu pour monter au plus haut de la montagne, et qu'il 5 monterait. Je le secouai, le pris sous les épaules, et lui fis faire quelques pas : il était comme abruti, et il lui paraissait aussi égal d'aller d'un côté que de l'autre, de monter que de redescendre. Gependanl le mouvement que je le forçais de prendre rétablit un peu la circulation du sang : alors il me demanda si je n'aurais point par hasard, do poche, des gants pareils à ceux que je portais à mes mains : c'étaient des gants en poil tic lièvre que je m'étais faits exprès pour mon excursion, sans séparation entre les doigts. Dans la situation où je me trouvais moi-même, je les eusse refusés tous les deux à mon frère : je lui en donnai un.
« A six heures passées nous étions sur le sommet du Mont-Blanc, et quoique le soleil jetât un vif éclat, le ciel nous paraissait bleu foncé, et nous y voyions briller quelques étoiles. Lorsque nous reportions les yeux au-dessous de nous, nous n'apercevions que glaces, neiges, rocs, aiguilles, pics décharnés. L'immense chaîne de montagnes qui parcourt le Dauphiné et s'étend jusqu'au Tvrol. nous étalait ses quatre cents glaciers resplendissants de lumière. A peine si la verdure nous pa-
raissait occuper une place sur ta terre. Les lacs de Genève et de Neuchâtel n'étaient que des points bleus presque imperceptibles. A notre gauche s'étendail la Suisse des montagnes toute moutonneuse, et au delà, la Suisse des prairies, qui semblait un riebc tapis vert ; à notre droite, tout le Piémont et la Lombardie jusqu'à Gènes; en face, l'Italie. Paccard ne voyait rien, je lui racontais tout : quant à moi, je ne souffrais plus, je n'étais plus fatigué; à peine si je sentais cette difficulté de respirer qui, une heure auparavant, avait failli me faire renoncer à mon entreprise. Nous restâmes ainsi trentetrois minutes.
<: Il était sept heures du soir, nous n'avions plus que deux heures et demie de jour : il fallait partir. Je repris Paccard par-dessous le bras : j'agitai de nouveau mon chapeau pour faire un dernier signe à ceux de la vallée, et nous commençâmes à redescendre. Aucun chemin tracé ne nous dirigeait : le vent était si froid, que la neige n'était pas même dégelée à sa surface; nous retrouvions seulement sur la glace les petits trous qu'y avait faits la pointe de nos bâtons ferrés. Paccard n'était plus qu'un enfant sans énergie et sans volonté que je guidais dans les bons chemins, et que, dans les mauvais, je portais. La nuit commençait à tomber lorsque nous traversâmes la crevasse; au bas du grand plateau , elle nous prit tout à fait : à chaque instant Paccard s'arrêtait, déclarant qu'il n'irait pas plus loin, et à chaque instant je le forçais de reprendre sa marche,
non par la persuasion , il n'entendait rien , mais par la force. A onze heures , nous sortîmes enfin des régions des glaces et mîmes le pied sur la terre ferme : il y avait déjà une heure que nous avions perdu toute réverhéralion du soleil; alors je permis à Paccard de s'arrêter, et je me préparai à l'envelopper de nouveau dans des couvertures , lorsque je m'aperçus qu'il ne s'aidait plus de ses mains. Je lui en fis l'observation. Il me répondit que cela se pouvait bien, vu qu'il ne les sentait pas. Je tirai ses gants, ses mains étaient blanches et comme mortes; moi-même, j'étais bête de la main où j'avais mis snn petit gant de peau à la place du mien : je lui dis que nous avions trois mains de gelées à nous deux; cela paraissait lui être fort égal, il ne demandait qu'à se coucher et à dormir; quant à moi, il me dit de me frotter la partie malade avec delà neige; le remède n'était pas loin.
« Je commençai l'opération par lui , et je la terminai par moi. Bientôt le sang revint, et avec le sang la chaleur, aussi aiguë que si on nous avait piqué chaque veine avec des aiguilles. Je roulai mon poupard dans sa couverture, je le couchai ;t l'abri d'un rocher, nous mangeâmes un morceau, bûmes un coup, nous nous semâmes l'un contre l'autre le plus que nous pûmes, et nous nous endormîmes.
« Le lendemain, à six heures, je fus réveillé par Paccard.
'<■ — C'est drôle, Balmat, me dit-il, j'entends chanter les oiseaux, et je ne vois pas le jour ; pro-
2 19 JACQ1 ES BALHATt
bablemcol que je ne peux pas ouvrir les yeux.
u Notez qu'il les ovail écarquillës comme ceux d'un grand-duc. Je lui répondis qu'il se trompai! sans doute, el qu'il devait très-bien j voir. Alors il nu demanda un peu de neige, la lit fondre dans le creux il»' sa main avec de l'eau-de-vie, et s'en frotta les paupières. Cette opération Qnie, il n'en voyait pas davantage, seulement les yeux lui cuisaient 'll|l plus.
«c — Allons, dit-il, i! parait que je suis aveugle, Balmat.
« — Dame ! répondis-je, <;a m'en a bien l'air.
u — Comment vais-je faire pour descendre? continua-t-il.
«i — Prenez la bretelle de mon sae , et marchez derrière moi. voilà un moyen.
< C'est ainsi que nous descendîmes, el arrivâmes au village de la Côte.
<: Là. comme je craignais que ma femme ne fût inquiète, je quittai le docteur, qui regagna sa maison en tâtonnanl avec son bâton, el je revins ehez moi ; c'est alors seulement que je me \ i>
n'étais pas reconnaissante; j'avais les yeux rouges, la figure noire ci les lèvres bleues ; chaque luis que je liais ou bâillais, le sang me jaillissait <!. s i<'\ res el des joues. Enfin je n'y voyais plus qu'à l'ombre.
< Quatre jours après, je ] artis pour Genève afin de prévenir M. de Saussure que j'avais réussi à escalader le Mont-Blanc : il l'avait de^à appris par
des Anglais. Il vint aussitôt à Chaniouny, et essaya avec moi la même ascension ; mais le temps ne nous permit pas d'aller plus haut que la montagne de la Côte, et ce ne fut que l'année suivante qu'il put accomplir son grand projet. »
— Et le docteur Paccard , dis-je, est-il resté aveugle?
— Ah ! oui , aveugle ! il est mort il y a onze mois, à l'âge de soixante et dix-neuf ans, et il lisait encore sans lunettes; seulement il avait les yeux diaboliquement rouges.
— Des suites de son ascension?
— Oh ! que non !
— Et de quoi alors?
— Le bonhomme levait un peu le coude...
En disant ces mots, Bahnat vida sa troisième bouteille.
D'Artagnan ne connaissait personne à Paris. Il alla donc an rendez-vous d'Athos sans amener de second, résolu de se contenter de ceux qu'aurait choisis son adversaire. D'ailleurs son intention était formelle de faire au brave mousquetaire toutes les excuses convenables, mais sans faiblesse, craignant qu'il ne résultât de ce duel ce qui résulte toujours de fâcheux dans une affaire de ce genre, quand un homme jeune et vigoureux se bat contre un adversaire blessé et affaibli : vaincu, il double le triomphe de son antagoniste ; vainqueur, il est accusé de forfaiture et de facile audace.
Au reste, d'Artagnan n'était point un homme
25G LBS ■00SQ0ITAIHES.
ordinaire. Aussi tout en se répétant à lui-même
que sa mort était inévitable . il ne se résigna point à mourir tout doucettemenl comme un autre moins
courageux el moins modéré que lui eût l'ait à sa place. Il réfléchi! aux différents caractères de ceux avec lesquels il allait se battre et commença à voir plus clair dans sa situation. 11 espérait . grâce aux excuses loyales qu'il lui réservait, se faire un ami d'Athos, dont l'air grand seigneur et la mine austère lui agréaient fort. Il se flattait de faire peur à Portlios avec l'aventure du baudrier, qu'il pouvait, s'il n'était pas tué sur le coup , raconter à tout le monde, récit qui, poussé adroitement à l'effet, devait couvrir Portlios de ridicule : enfin , quant au sournois Aramis, il n'en avait pas très-grand'pcur, et en supposant qu'il arrivât jusqu'à lui, il se ebargeait de l'expédier bel et bien , ou du moins en le frappant au visage, comme César avait recommandé de faire aux soldats de Pompée, d'endommager à tout jamais cette beauté dont il était si fier.
Ensuite il y avait cliez d'Arlagnan ce fonds inébranlable de résolution qu'avaient déposé dans son cœur les conseils de son père, conseils dont la substance était : ne rien souffrir de personne que du roi, du cardinal de Ricbelicu et de M. de Tréville. 11 vola donc plutôt qu'il ne marcha vers le couvent des Carmes déebaussés, ou plutôt déchaux, comme on disait à cette époque, sorte de bâtiment sans fenêtres, bordé de prés arides, succursale du Préaux-Clercs et qui servait d'ordinaire aux rencontres
des gens qui n'avaient pas de temps à perdre.
Lorsque d'Artagnan arriva en vue du petit terrain vague qui s'étendait au pied de ce monastère, Alhos attendait depuis cinq minutes seulement, et midi sonnait. Il était donc ponctuel comme la Samaritaine, et le plus rigoureux casuiste à l'égard des duels n'avait rien à dire.
Alhos , qui souffrait toujours cruellement de sa blessure, quoiqu'elle eût été pansée à neuf par le chirurgien de M. de Trévillc , s'était assis sur une borne et attendait son adversaire avec celle contenance paisible et cet air digne qui ne l'abandonnaient jamais. A l'aspect de d'Artagnan, il se leva et fit poliment quelques pas au-devant de lui. Celui-ci, de son côté, n'aborda son adversaire que le chapeau à la main et sa plume traînant jusqu'à terre.
— Monsieur, dit Athos, j'ai fait prévenir deux de mes amis qui me serviront de seconds, mais ces deux amis ne sont point encore arrivés. Je m'étonne qu'ils tardent : ce n'est pas leur habitude.
— Je n'ai pas de second, moi , monsieur, dit d'Artagnan, car, arrivé d'hier seulement à Paris, je n'y connais encore personne que M. de Trévillc, auquel j'ai été recommandé par mon père , qui a l'honneur d'être quelque peu de ses amis.
Athos réfléchit un instant.
— Vous ne connaissez que M. de Trévillc ? demanda-t-il.
— Oui, monsieur, je ne connais que lui .
258 LES ■0U5QUBTA1RBS.
— Ali rh ! mais, continua Athos, parlant moitié à lui-même et moitié à d'Artagnan , tfa ça ! mais si je vous tue, j'aurai l'air d'un mangeur d'enfants, moi !
— Pas trop . monsieur, répondit d'Artagnan a^cc un salut qui oe manquait pas de dignité; pas trop, puisque vous me faites l'honneur de tirer l'épée contre moi avec une blessure dont vous devez être forl incommodé.
— Très -incommodé, sur ma parole, et VOUS m'avez fait beaucoup de mal, je dois le dire; mais je prendrai la main gauche, c'est mon habitude en pareille circonstance. >'c croyez donc pas (pue je vous fasse une grâce , je tire proprement des deux mains; il y aura même désavantage pour vous : un gaucher est très-gênant pour les gens qui ne sont pas prévenus. Je regrette donc de ne pas vous avoir fait part plus tût de cette circonstance.
— Vous êtes vraiment, monsieur, dit d'Artagnan en s'inclinant de nouveau, d'une courtoisie dont je vous suis on ne peut plus reconnaissant.
— Vous me rendez confus, répondit Athos avec son air de gentilhomme ; causons donc d'autre chose, je vous prie, à moins que cela ne vous soit désagréable. Ah! que vous m'avez fait mal! l'épaule me brûle.
— Si vous vouliez permettre..., dit d'Artagnan avec timidité.
— Quoi, monsieur?
— J'ai un baume miraculeux pour les blessures,
un baume qui me vient tic ma mère, et dont j'ai fait l'épreuve sur moi-même.
— Eh bien?
— Eh bien, je suis sûr qu'en moins de trois jours, ce baume vous guérirait, et au bout de trois jours, quand vous seriez guéri, eh bien ! monsieur, ce me serait toujours un grand honneur d'être votre homme.
D'Artagnan dit ces mots avec une simplicité qui faisait honneur à sa courtoisie, sans porter autrement atteinte à son courage.
— Monsieur, dit Atbos, voici une proposition qui me plaît, non pas que je l'accepte, mais elle sent son gentilhomme d'une lieue. C'était ainsi que parlaient et faisaient ces preux du temps de Charlcmagne sur lesquels tout cavalier doit chercher ;> se modeler. Malheureusement nous ne sommes plus au temps du grand empereur. Nous sommes au temps de M. le cardinal, et d'ici à trois jours on saurait, si bien gardé que soit le secret, on saurait, dis-je, que nous devons nous battre, et l'on s'opposerait à notre combat. Ah çà mais, ces flâneurs ne viendront donc pas?
— Si vous êtes pressé, monsieur, dit d'Artagnan à Atbos avec la même simplicité qu'un instant auparavant il lui avait proposé de remettre le duel à trois jours, si vous êtes pressé et qu'il vous plaise de m'expédicr tout de suite, ne vous gênez pas, je vous en prie.
— Voilà encore un mot qui me plait, dit Atbos
en faisant un gracieux signe de tête à d'Artagnan, il n'est point d'un homme sans cervelle et il est ;i coup sûr d'un homme de cœur. Monsieur, j'aime les gens de votre trempe el je vois que, si nous ne nous tuons pas l'un ou l'autre, j'aurai plus tard un vrai plaisir dans votre conversation. Attendons ces messieurs, je \ous prie , j'ai tout le temps et cela sera plus correct. Ah ! en voici un, je crois.
Eu effet, au hout de la rue de Vaugirard, commençait à apparaître le gigantesque Porthos.
— Quoi! s'écria d'Artagnan, votre premier témoin est M. Porthos?
— Oui, cela vous contrarie-t-il?
— Non, aucunement.
— Et voici le second.
D'Artagnan se tourna du côté indiqué par Athos et reconnut Aramis.
— Quoi ! s'écria-t-il d'un accent encore plus étonné que la première fois, votre second témoin est M. Aramis '
— Sans doute; nesavez-vous pas qu'on ne nous voit jamais l'un sans l'autre, et qu'on nous appelle dans les mousquetaires et dans les gardes, à la cour et à la ville, Athos, Porthos el Aramis, ou les trois inséparables? Après cela, comme vous arrivez de l)ax ou de Pau...
— De Tarbcs, dit d'Artagnan.
— Il vous est permis d'ignorer ce détail, dit Athos.
— Ma foi, dit d'Artagnan, vous êtes bien nommes, messieurs, et mon aventure, si elle fait quelque bruit, prouvera du moins que votre union n'est pas fondée sur les contrastes.
Pendant ce temps, Porlbos s'était approebé, avait salué de la main Àtbos ; puis, se retournant vers d'Artagnan, il était resté tout étonné.
Disons en passant qu'il avait ebangé de baudrier et quitté son manteau.
— Ab! ab! fit-il, qu'est-ce que cela?
— C'est avec monsieur que je me bats, dit Albos en montrant de la main d'Artagnan, et en le saluant du même geste.
— C'est avec lui que je me bals aussi , dit Portbos.
— Mais à une beurc seulement, répondit d'Artagnan.
— Et moi aussi, c'est avec monsieur que je me bals , dit Aramis en arrivant à sou tour sur le terrain.
— Mais à deux beurcs seulement, fit d'Artagnan avec le même calme.
— Mais à propos de quoi te bats-tu, toi, Albos? demanda Aramis.
— Ma foi, je ne sais pas trop, il m'a fait mal à l'épaule ; et loi, Porlbos ?
— Ma foi, je me bats parce que je me bats, répondit Porlbos en rougissant.
Atbos, qui ne perdait rien, vit passer un fin sourire sur les lèvres du Gascon.
Ml i ! I MOUSQUETAIRES!
— Nous avons eu une discussion sur la toilette, dit le jeune homme.
— Et toi, Aramis? demanda Athos.
— Moi, je me bats pour cause de théologie, répondit Aramis tout en faisant signe à d'Artagnan qu'il le priait de tenir secrète la cause de son duel.
Athos vit passer un second sourire sur les lèvres de d'Artagnan.
— Vraiment? dit Athos.
— Oui. un point de sain! Augustin sur lequel nous ne sommes pas d'accord, dit le Gascon.
— Décidément, c'est un homme d'esprit, murmura Athos.
— Et maintenant que vous êtes rassemblés, messieurs, dit d'Artagnan. permettez-moi de vous faire mes excuses.
A ce mot d'excuses, un nuage passa sur le front d' Athos, un sourire hautain glissa sur les lèvres de Porthos, et un signe négatif fut la réponse d'Ara mis.
— Vous ne me comprenez pas, messieurs, dit d'Artagnan en relevant sa tête, sur laquelle jouait en ce moment un rayon de soleil qui en dorait les lignes fines et hardies, je vous demande excuse dans le cas où je ne pourrais vous payer ma dette à tous trois ; car .M. Athos a le droit de me tuer le premier, ce qui ôle beaucoup de sa valeur à votre créance, M . Porthos, et ce qui rend la vôtre à peu près nulle, M. Aramis. Et maintenant, messieurs, je vous le
LES MOUSQUETAMES. 2G3
répète, excusez-moi, mais de cela seulement, et en garde !
A ces mots, et du geste le plus cavalier qui se puisse voir, d'Artagnan tira son épéc.
Le sang était monté à la tète de d'Artagnan, et dans ce moment il eût tiré son épée contre tons les mousquetaires du royaume comme il venait de le ftu'rc contre Alhos, Porthos et Aramis.
Il était midi et un quart. Le soleil était à son zénith, et remplacement choisi pour être le théâtre du duel se trouvait exposé à toute son ardeur.
— Il fait très-chaud, dit Alhos en tirant son épée à son tour, et cependant je ne saurais nier mon pourpoint; car, tout à l'heure encore, j'ai senti que ma hlessurc saignait, et je craindrais de gèner monsieur en lui faisant voir du sang qu'il ne m'aurait pas tiré lui-même.
— C'est vrai, monsieur, dit d'Arlagmm. et, tiré par un autre ou tiré par moi. je vous assure que je verrai toujours avec bien du regret le sang d'un aussi hrave gentilhomme; je me battrai donc en pourpoint comme vous.
— Voyons, voyons, dit Porthos, assez de compliments comme cela, et songez que nous attendons notre tour.
— Parlez pour vous seul, Porthos, quand vous aurez à dire de pareilles incongruités, interrompit Aramis. Quant à moi, je trouve les choses que ces messieurs se disent fort bien dites et tout à fait dignes de deux gentilshommes.
— Quand vous voudrez, monsieur, dit Athoscn se mettant en garde.
— J'attendais \o> ordres, dit d'Àrtagnan en croisant le fer.
Mais les deux rapières avaient à peine résonné en se touchant, qu'une escouade des gardes de Son Eminence, commandée par M. de Jussac, se montra à l'angle du couvent.
— Les gardes du cardinal! s'écrièrent à la fois Porthos et Arainis. L'épéc au fourreau, messieurs, l'épée au fourreau!
Mais il était trop lard. Les deux combattants avaient été mis dans une pose qui ne permettait pas de douter de leurs intentions.
— Holà ! cria Jussac en s'avançanl vers eux et en faisant signe à ses hommes d'en faire autant, holà ! mousquetaires, on se bat donc ici? Et les édits. ipi 'en faisons-nous?
— Vous êtes bien généreux, messieurs les gardes, dit Atbos plein de rancune, car Jussac était l'un des agresseurs de l'avant-vcillc. Si nous vous voyions battre, je vous réponds, moi. (pic nous nous garderions bien de vous en empêcher. Laissez-nous donc faire, et vous allez avoir du plaisir sans prendre aucune peine.
— Messieurs, dit Jussac, c'est avec grand regret que je vous déclare que la cliose est impossible. Notre devoir avant tout. Rengainez donc, s'il vous plaît, et nous suivez.
— Monsieur, dit Aramis parodiant Jussac, ce
serait avec grand plaisir que nous obéirions à votre gracieuse invitation si cela dépendait de nous, mais, malheureusement, la chose est impossible; M. de Tréville nous l'a défendu. Passez donc votre chemin, c'est ce que vous avez de mieux à faire. Cette raillerie exaspéra Jussac.
— Nous vous chargerons donc, dit-il, si vous désobéissez.
— Ils sont cinq, dit Alhos à demi-voix, et nous ne sommes que trois ; nous serons encore battus, el il nous faudra mourir ici, car, je le déclare, je ne reparais pas vaincu devant le capitaine.
Athos, Porlhosct Aramissc rapprochèrent à l'instant les uns des autres tandis que Jussac alignait ses soldats.
Ce seul moment s u fil l à d'Artagnan pour prendre son parti. C'était là un de ces événements qui décident de la vie d'un homme, c'était un choix à faire entre le roi et le cardinal, et ce choix fait, il fallait y persévérer. Se battre, c'est-à-dire désobéir à la loi, c'est-à-dire risquer sa tète, c'est-à-dire se faire d'un seul coup l'ennemi d'un ministre plus puissant que le roi lui-même, voilà ce qu'entrevit le jeune homme, et, disons-le à sa louange, il n'hésita point une seconde. Se tournant donc vers Alhos et ses amis :
— Messieurs, dit-il. je reprendrai, s'il vous plaît, quelque chose à vos paroles. Vous avez dit que vous n'étiez que trois , mais il me semble , à moi , que nous sommes quatre.
2G0 LES MOrSQl'ETAinES.
— Mais vous D'étés pas des noires, dit Porthos.
— C'est vrai, répondit d'Artagnan . je n'ai p;is l'habit, mais j'ai l'âme. Mon cœur est mousquetaire,
je le sens bien, monsieur, et cela m'entraîne.
— Eeartez- vous, jeune homme ! cria Jussac, qui sans doute à ses gestes et à L'expression de son visage avait deviné le dessein de d'Artagnan. Vous pouvez vous retirer , nous y consentons. Sauvez votre peau ; allez vite.
D'Artagnan ne bougea point.
— Décidément , vous êtes un joli garçon , dit Athos en serrant la main du jeune lionunc.
— Allons, niions, prenons un parti, reprit Jussac.
— Voyons, dirent Porlhos et Arainis, faisons quelque chose.
— Monsieur est plein de générosité, dit Athos. Mais loii^ trois pensaient à la jeunesse de d'Artagnan et redoutaient son inexpérience.
— j\ous ne serions que trois dont un blessé , plus un enfant, reprit Athos, et l'on n'en dira pas moins que nous étions quatre hommes.
— Oui, mais reculer ! dit Porlhos.
— C'est difficile, reprit Athos.
— C'est impossible, dil Aramis.
D'Artagnan comprit leur irrésolution.
— Messieurs, essayez-moi toujours, dit-il. et je vous jure sur l'honneur que je ne veux pas m'en aller d'ici si nous sommes vaincus.
— Comment vous appclle-t-on, mon brave? dit Athos.
— D'Artagnan, monsieur.
— Eh bien ! Athos , Porthos, Aramis et d'Artagnan, en avant ! cria Athos.
— Eh bien! voyons, messieurs, vous décidezvous à vous décider? cria pour la troisième fois Jussac.
— C'est fait, messieurs, dit Athos.
— Et quel parti prenez-vous? demanda Jussac.
— Nous allons avoir l'honneur de vous charger, répondit Aramis en levant son chapeau d'une main et en tirant son épéc de l'autre.
— Ah ! vous résistez ! s'écria Jussac.
— Cela vous étonne ?
Et les neuf combattants se précipitèrent les uns sur les autres avec une furie qui n'excluait pas une certaine méthode.
Athos prit un certain Cahusac, favori du cardinal ; Porthos eut Hiscarat, et Aramis se vit en face de deux adversaires.
Quant à d'Artagnan , il se trouva lancé contre Jussac lui-même.
Le cœur du jeune Gascon battait à lui briser la poitrine , non pas de peur , Dieu merci . il n'en avait pas l'ombre, mais d'émulation; il se battait comme un tigre en fureur, tournant dix fois autour de son adversaire , changeant vingt fois ses gardes et son terrain. Jussac était, comme on le disait alors, friand de la lame, et avait fort pratiqué ; cependant il avait toutes les peines du monde à se défendre contre son adversaire qui , agile et bon-
2G8 IFS MOrSQlETAinES.
dissant, s'écartait à tout moment des règles reçues, attaquant de tous côtés à la fois, et cela tout en parant en homme qui a le plus grand respect pour son épidémie. Enfin cette lutte finit par faire perdre patience à Jussac. Furieux d'être tenu en échec par celui qu'il avait regardé comme un enfant, il s'échauffa et commença à faire des fautes. D'Artagnan, qui, à défaut de la pratique, avait une profonde théorie, redouhla d'agilité. Jussac, voulant en finir, porta un coup terrible à son adversaire en se fendant à fond ; mais celui-ci para prime, et tandis que Jussac se relevait, se glissant comme un serpent sous son fer, il lui passa son épée au travers du corps. Jussac tomba comme une masse.
D'Artagnan jeta alors un coup d'œil inquiet et rapide sur le champ de bataille.
Aramis avait déjà tué un de ses adversaires, mais l'autre le pressait vivement. Cependant Aramis était en bonne situation, et pouvait encore se défendre.
Pdscarat et Porthos venaient de faire coup fourré. Mais comme ni l'une ni l'autre des deux blessures n'était grave, ils ne s'en escrimaient qu'avec plus d'acharnement.
Alhos, blessé de nouveau par Cahusac, pâlissait à vue d'œil, mais il ne reculait pas d'une semelle ; il avait changé seulement son épée de main, et se battait de la main gauche.
D'Artagnan, selon les lois du duel de cette époque , pouvait secourir quelqu'un ; pendant qu'il cherchait du regard celui de ses compagnons qui
avait besoin de son aide, il surprit un coup d'oeil d'Athos. Ce coup d'oeil était d'une éloquence sublime. Atbos serait mort plutôt que d'appeler au secours ; mais il pouvait regarder, et du regard demander un appui. D'Artagnan le devina, fit un bond terrible et tomba sur le flanc de Cabusac en criant :
— A moi, monsieur le garde, ou je vous tue ! Cabusac se retourna ; il était temps. Atbos, que
son extrême courage soutenait seul, tomba sur un genou.
— Jeune homme, cria-t-il à d'Artagnan, ne le tuez pas, je vous en prie ; j'ai une vieille affaire à terminer avec lui quand je serai guéri et bien portant. Désarmez-le seulement ; liez-lui L'épée. C'est cela. Bien ! très-bien!
Cette exclamation était arrachée à Atbos par l'épée de Cabusac, qui sautait à vingt pas de lui. D'Artagnan et Cabusac s'élancèrent ensemble, l'un pour la ressaisir, l'autre pour s'en emparer; mais d'Artagnan plus leste arriva le premier et mit le pied dessus.
Cabusac courut à celui de ses gardes qu'avait tué Aram'is, s'empara de sa rapière et voulut revenir à d'Artagnan, mais sur son chemin il rencontra Atbos qui, pendant cette pause d'un instant que lui avait procurée d'Artagnan, avait repris haleine, et qui, de crainte que d'Artagnan ne lui tuât son ennemi , voulait recommencer le combat.
D'Artagnan comprit que ce serait désobliger Atbos
270 LES MOI SQD1 rAIR] S.
que de ne pas le laisser faire, Kn effet, quelques set ondes après, Cahusac tomba la gorge traversée d'un coup d'dpée.
Au même instant, Aramis appuyai! son épée contre la poitrine de son adversaire renversé, el le forçai I à demander merci.
Restaient Porlhos et Biscarat. Porthos faisait en se battant mille fanfaronnades , demandant à Biscarat quelle heure ii pouvait bien être, el lui faisant ses compliments sur la compagnie que venait d'obtenir son frère dans le régiment de N narre; mais tout en raillant . il ne gagnait rien. Biscarat était un de ces hommes de 1er qui ne tombent que morts.
Cependant il fallait en finir. Le guet pouvait arriver et prendre tous les combattants blesses ou non, royalistes ou cardinalislcs. Athos, Aramis et d'Artagnan entourèrent Biscarat et le sommèrent de se rendre. Quoique seul contre tous et avec un coup d'épée, Biscarat voulait tenir; maisJussac, qui s'était relevé surson coude, lui cria dese rendre.
— Ils sont quatre, quatre contre toi ; finis-en, je te l'ordonne, dit Jussac.
— Ah! si tu l'ordonnes, c'est autre chose, répondit Biscarat; comme tu es mon brigadier , je dois obéir.
El faisant un bond en arrière, il cassa son épée sur son genou, pour ne pas la rendre, en jeta les morceaux par-dessus le mur du couvent, et se croisa les bras en sifflant un air cardinalisle.
La bravoure est toujours respectée, même dans un ennemi. Les mousquetaires saluèrent Biscarat de leurs épées et les remirent au fourreau. D'Artagnan en lit autant, puis aidé de Biscarat, le seul qui fut resté debout, il porta sous le porebe du couvent Jussac, Cahusac et celui des adversaires d'Aramis qui n'était que blessé. Le quatrième, comme nous l'avons dit, était mort. Puis ils sonnèrent la cloebe, et emportant quatre épées sur cinq, ils s'acheminèrent ivres de joie vers L'hôtel de M. de Tréville.
On les voyait entrelacés, tenant toute la largeur de la rue, et accostant ebaque mousquetaire qu'ils rencontraient , si bien qu'à la (in ce fut une marebe triomphale. Le cœur de d'Artagnan nageait dans l'ivresse ; il marchait entre Atbos et Porlbos, en les étreignant tendrement.
— Si je ne suis pas encore mousquetaire, dit -il à ses nouveaux amis en franchissant la porte de l'hôtel de M. de Tréville , au moins me voilà reçu apprenti, n'est-ce pas?
££ MET* DE GÏAGE.
La route du Montanvert est une des plus exécrables que j'aie faites : vers la fin de l'année surtout, lorsque les gens de pied et les mulets l'ont dégradée, les parties étroites du chemin s'éboulent, et alors la surface plane disparait, et fait place à un plan incliné ; or, c'est comme si l'on marchait à une hauteur de deux mille pieds sur un toit d'ardoise : un faux pas, une distraction, un point d'appui qui vous manque, et vous roulez jusque dans la source de l'Arveyron que vous entendez gronder au fond de ce précipice , et où vous précèdent , comme pour vous en montrer le chemin ,
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les pierres à qui un simple déplacement fait perdre l'équilibre, et que dès lors leur poids seul suflît pour entraîner.
C'est par eet aimable chemin qu'on grimpe , plutôt qu'on ne monte, pendant l'espace de trois heures à peu près; puis l'on aperçoit une masure perdue dans les arbres, c'est l'auberge des Mulets ; vingt pas plus loin, une petite maison s'élève dominant la mer de glace, c'est l'auberge des voyageurs : si je n'avais pas peur d'être taxé de partialité pour l'espèce humaine , j'ajouterais même que les quadrupèdes y sont beaucoup mieux traités que les bipèdes, attendu qu'ils trouvent dans leur écurie du son , de la paille, de l'avoine et du foin, ce qui équivaut pour eux à an dîner à quatre services, tandis que les bipèdes ne peuvent obtenir dans leur hôtel que du lait, du pain et du vin, ce qui n'équivaut pas même à un mauvais déjeuner.
D'ailleurs, le premier besoin qu'on éprouve en arrivant sur le plateau n'est point celui de la faim : c'est le désir d'embrajBser d'un seul coup d'œil cette large nature qui vous environne : à votre droite et à votre gauche le pic de Charmoz et l'aiguille du Dru, qui s'élancent vers le ciel comme les paratonnerres de la montagne ; devant vous la mer de glace, gelée au milieu du bouleversement d'une tempête , avec ses vagues aux mille formes , qui s'élèvent à soixante ou quatre-vingts pieds de haut, et ses gerçures qui s'enfoncent à quatre ou cinq cents pieds de profondeur ; au bout d'un instant de
cette vue , vous n'êtes plus en France, vous n'êtes plus en Europe , vous êtes dans l'océan Arctique , au delà du Groenland ou de la Nouvelle-Zemble . sur une mer polaire, aux environs de la baie de Bnffin ou du détroit de Bering.
Lorsque le guide Pavot crut que nous avions assez considéré de loin le tableau qui s'étendait au-dessous de nous, il jugea qu'il était temps de descendre vers la mer de glace, que nous dominions d'une soixantaine de pieds, par un chemin bien autrement exigu que celui du Montanvert : c'est au point que j'eus un instant d'incertitude, pour savoir s'il ne valait pas mieux me servir de mon bâton ferré comme d'un balancier que comme d'un appui ; quant à Pavot, il marchai! là comme sur une grande route et ne se retournait même pas pour savoir si je le suivais.
— Dites donc , mon brave , lui criai-je au bout d'une minute, lui donnant une épithète que dans ce moment je ne pouvais convenablement garder pour moi: dites donc, est-dfi qu'il n'y a pas un autre chemin?
— Tiens ! vous voilà assis, vous , me dit-il. Eh ! que faites-vous là?
— Ah! ce que je fais; je fais que la tète me tourne ; est-ce que vous croyez que je suis venu au monde sur le coq d'un clocher, vous? Vous êtes encore un fameux farceur ; allons, allons, venez me donner la main; je n'y mets pas d'amour-propre, moi .
Pavot remonta aussitôt vers moi et me tendit
le bout de sou bâton; grâce à ce secours, je lis heureusement ma descente, jusqu'au rocher situé à
sc))t pieds à peu près au-dessus d'une espèce «le bourrelet en sable lin qui en\ ironne la merde glace ; arrivé là. je poussai un ah! prolongé, qui tenait autant au besoin de respirer qu'à la satisfaction que je pouvais avoir de me trouver sur une plate-forme ; puis, l'amour-propre me revenant, dii moment où le danger s'était éloigné, je tins à prouver à P;iyot que si je grimpais mal, je sautais bien, et d'un air dégagé, sans rien dire à personne, et afin de jouir de l'effet que produirait sur lui mon agilité, je sautai du rocher sur le sable.
Nous poussâmes deux cris qui n'en firent qu'un : lui . parce qu'il me voyait enfoncer, et moi, parce que je me sentais enfoncer : cependant comme je n'avais pas lâché mou bâton, je le mis en travers, comme cela m'était arrivé en pareille circonstance avec mon fusil, en cliassanl au marais : ce mouvement instinctif me sauva ; Pavot eut le temps de me tendre son bâton, que j'empoignai d'une main, puis de l'autre; et me tirant comme un poisson au bout d'une ligne, il me réintégra sur mon roeber.
Lorsque je me trouvai sur mes pieds :
— Ah eà ! étes-vous fou? me dit Payot; vous allez sauter dans les moraines, vous!
— Eb ! allez vous promener, vous et votre brigand de pays, où l'on ne peut faire un pas sans
risquer de se casser Je cou ou de s'ensabler ; estce que je connais vos moraines, moi?
— Eh Lien! une autre fois vous les connaîtrez, me dit tranquillement Pavot; seulement je suis bien aise de vous dire que, si vous n'aviez pas mis votre bâton en travers, vous vous enfonciez sous le glacier d'où vous ne seriez probablement sorti que l'été prochain , par la source de FArveyron. Maintenant voulez-vous venir au Jardin?
— Qu'est-ce que le Jardin ?
— C'est une petite langue de terre végétale, en forme de triangle, qui est située dans le nord du glacier de Talèfre , et qui forme la partie la plus basse de ces hautes pointes de montagnes, appelées les Rouges. Les voyez-vous là-bas?
— Oui, très-bien, et que fait-on là?
— Rien au monde.
— .Pourquoi y va-t-on alors?
— Pour dire qu'on y a été.
— Eh bien ! mon cher ami . je ne le dirai pas . et voilà tout.
— Vous viendrez au moins faire un petit tour sur la mer de glace?
— Oh ! pour cela, tout à vous, je sais patiner.
— N'importe, donnez-moi toujours le bras, vous n'auriez qu'à faire quelque nouvelle inprudcnce.
— Moi ? vous ne me connaissez guère , allez ; j'en suis revenu, et je vous réponds que je ne marcherai pas autre part que sur votre ombre.
Je lui tins , ou plutôt je me tins religieusement
278 la MF.n ni: c;i.Acn.
parole; nous finies, lui marchanl devant, et moi derrière, à peu près un quart de lieue sur cette nier dont on ne peut mesurer la largeur que lorsqu'on se trouve au milieu de ses vagues, el dont les horribles craquements semblent des plaintes inconnues, qui montent du centre de la terre jusqu'à sa surface : je ne sais si cela tient à une organisation plus impressionnable et plus nerveuse (pic celle des autres; mais au milieu des grands bouleversements de la nature, quoiqu'il me soi! démontré qu'aucun danger réel n'existe, j'éprouve une espèce d'épouvante physique en me voyant si petit et perdu au milieu de si grandes choses; une sueur froide me monte au front, je palis, ma voix s'altère, et si je n'échappais à ce malaise en m'éloignant des localités qui le produisent, je finirais certes par m'évanouir. Ainsi je n'avais aucune crainte . puisqu'il n'y avait aucun danger, et cependant je ne pus rester au milieu de ces crevasses sous mes pieds, de ces vagues suspendues sur ma tcle ; je pris le bras de mon guide et je lui dis : m Allons-nous-en. » Payot me regarda.
— En effet, vous êtes pâle, me dit-il.
— Je ne me sens pas bien.
— Qu'avez-vous donc?
— J'ai le mal de mer.
Pavot se mit à rire, et moi aussi.
— Allons, ajouta-t-il, vous n'êtes pas bien malade, puisque vous riez; buvez un coup, cela vous remettra.
En effet, à peine eus-jc posé le pied sur la terre que cette indisposition passa : Payot nie proposa de suivre le bord de la mer de glace jusqu'à la Pierre aux Anglais. Je lui demandai ce que c'était que cette pierre.
— Ah! me dit -il, nous l'avons appelée ainsi parce que les deux voyageurs qui sont parvenus les premiers jusqu'ici, surpris parla pluie, se sont réfugiés sous la voûte qu'elle forme, et y ont dîné. Or ces deux voyageurs étaient des Anglais, qui, dans une excursion, avaient découvert Chamouny, dont on ignorait l'existence, ce village étant enfermé dans une vallée où l'on trouve sans le secours du commerce extérieur tout ce qui est nécessaire à la vie. Ils ignoraient tellement quels hommes habitaient ce pays inconnu, qu'ils y entrèrent eux et leurs domestiques armés jusqu'aux dents, et croyant probablement avoir affaire à des sauvages ; au lieu de cela , ils trouvèrent de braves gens qui les reçurent de tout leur cœur, et qui , ignorants euxmêmes des beautés qui les environnaient, n'avaient jamais cherché à explorer le cours solide de cette mer de glace, dont l'extrémité descendait jusqu'à la vallée; la reconnaissance nous a fait leur consacrer cette pierre où ils ont trouvé un abri ; car en venant ici et en disant les premiers au monde entier ce qu'ils y avaient vu, ils ont fait la fortune du pays.
En achevant ces mots, Payot me montra un rocher formant voûte, sur lequel était gravée cette
380 IV M lit DE GLACE.
inscription rappelant les noms des deux voyageurs et l'année de leur voyage.
POCOX ET WIXDIIEM. — 1741.
Après avoir fait le tour de la pierre, nous primes le chemin de l'auberge; en entrant dans la seule chambre dont elle se compose, j'aperçus un homme à genoux, soufflant le feu avec sa bouche. Pavot m'arrêta sur la porte :
— Vous vouliez voir Marie Coutct? me dit-il.
— Qu'est-ce que c'est (pie Marie Coutet ? reprisjc, cherchant à rappeler mes souvenirs.
— Le guide qui a été emporté par une avalanche
— Oui, certainement, je voulais le voir.
— Eh bien ! c'est lui qui souffle le feu ; depuis qu'il a manqué d'être gelé, il est devenu frileux comme une marmotte.
— Comment ! c'est là l'homme qui est tombé dans la crevasse du grand plateau?
— Lui-même.
— Croyez-vous qu'il veuille me raconter son accident ?
— Certainement; quoique ce ne soit pas une chose gaie, c'est une chose curieuse, et nous sommes ici pour satisfaire la curiosité des voyageurs.
Je ne parus pas faire attention à l'espèce d'amertume avec laquelle il prononça ces mots. J'appelai
le maître de l'auberge afin qu'il nous apportât une bouteille de son meilleur vin cl trois verres ; je les emplis, et en prenant un de chaque main, j'allai à Coutet.
En m'entendant venir à lui, il se releva. Je lui présentai le verre, qu'il accepta avec un sourire que je n'ai jamais trouvé plus cordial que sur la figure des habitants de la Savoie.
— A votre santé, mon maître, lui dis-jc , et puissc-t-clle ne jamais se retrouver dans un danger pareil à celui qu'elle a couru !
— Ah! monsieur veut parler de ma cabriole dans la crevasse? répondit Coutet.
— Justement.
— Le fait est (Coutet interrompu sa phrase pour vider son verre) que j'ai passé un mauvais quarl d'heure, continua-t-il en le posant sur la table et en s'essuyant la bouche du revers de sa main.
— Auriez-vous la complaisance de me donner quelques détails sur cet événement? repris-jc.
— Tous ceux que vous voudrez, monsieur.
— Alors asseyons-nous.
Je donnai l'exemple : il fut suivi. Je remplis les verres des deux guides, et Coutet commença .
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En d820, le colonel anglais Anderson et le docteur Hamcl (ce dernier envoyé par l'empereur de Russie pour faire des expériences météorologiques sur les montagnes les plus élevées du globe) arrivèrent à Chainounv : à peine arrivés, ils manifesté' rent leur intention de gravir le Mont-Blanc et ordonnèrent tous les préparatifs nécessaires à cette expédition : déjà neuf ascensions pareilles à celle qu'ils allaient faire avaient eu lieu sans accident.
Au jour fixé, les dix guides se trouvèrent prêts : c'était mon tour d'être guide-chef : je pris donc le commandement de la petite caravane ; ceux qui marchaient sous mes ordres étaient Julien Ucvois-