‹ Fragments des œuvres d'Alexandre DumasChapitre 59 sur 100 · ÉCOULEMENT DE GOLDAU · texte numérisé non relu

ÉCOULEMENT DE GOLDAU

pouvaient attendre des secours ; elle essaya, en conséquence, de consoler l'enfant ; mais Marianne commençait à avoir faim , et demandait sa soupe en pleurant : bientôt ses gémissements s'affaiblirent , et Francisque ne l'entendit plus. Elle crut que la pauvre enfant était morte, et elle pria l'ange qui venait de quitter la terre de se souvenir d'elle au ciel. Bien des beures se passèrent ainsi. Francisque éprouvait un froid insupportable ; son sang , qui ne pouvait circuler à cause de la pression de ses membres, se portait à sa poitrine et l'étouffait : elle se sentait mourir à son tour.

Ce fut alors que Marianne, qui n'était qu'endormie, se réveilla et recommença ses plaintes; celte voix bumaine, toute faible et tout impuissante qu'elle était, ranima la pauvre Francisque; elle fit des efforts inouïs, dégagea une de ses jambes et se trouva soulagée. Alors l'assoupissement la prit à son tour; et elle venait d'y céder, lorsque ma petite Marianne entendit ma voix et me répondit. Je trouvai enfin Francisque, et, avec une peine incroyable, je parvins à la dégager. Elle croyait avoir les bras et les jambes cassés ; elle demandait de l'eau , car ce qui la faisait le plus souffrir, disait-elle, c'était la soif. Je la portai près de Marianne, audessous du trou que j'avais pratiqué, et à travers lequel on voyait le ciel ; je lui demandai si elle apercevait les étoiles; mais elle me répondit qu'elle croyait être aveugle. Alors je lui dis de rester à l'endroit où elle était, et que j'allais revenir à son se-

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cours ; niais elle me saisit par le bras et me supplia de ne pas la quitter. Je lui répondis qu'elle n'avait rien à craindre, que tout était tranquille maintenant, que j'allais commencer par faire sortir Marianne . et qu'aussitôt je retournerais à elle et lui rapporterais de l'eau : elle y consentit.

Je dénouai alors le tablier qu'elle avait autour du corps, je me l'altacbai au cou; je mis .Marianne dans le tablier, j'en pris les deux extrémités opposées entre mes dents, et grâce à cet expédient qui me laissait les mains libres , je parvins à remonter le long de la poutre à l'aide de laquelle j'étais descendu. Je courus au pied de la croix; sur la route, je vis passer près de moi, comme une ombre, le malheureux jeune bomme qui cherchait sa fiancée : il tenait toujours son bouquet de roses à la main.

— Avez-vous vu Catherine? me dit-il.

— Venez avec moi , du côté de la croix, lui répondisse.

— Non, continua-t-il, il faut que je la retrouve. Et il disparut au milieu des décombres , appelant toujours sa fiancée.

Je retrouvai au pied du crucifix non-seulement mon père et les deux enfants, mais encore trois ou quatre personnes qui avaient échappé au désastre, et qui instinctivement étaient venues chercher un refuge au pied de la croix. Je déposai Marianne près d'elles, la recommandant à son frère et à sa sœur, plus âgés qu'elle; je racontai à ceux qui étaient là que Francisque était restée dans les dé-

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combres, el que je ne savais comment l'en tirer : ils me dirent alors qu'une seule maison , placée à l'écart, était restée debout et que j'y pourrais trouver une écbclle ou des cordages. J'y courus; elle était ouverte et abandonnée, les propriétaires en avaient fui; cependant j'entendis du bruit au-dessus de ma tète, j'appelai.

— Est-ce toi, Catbcrinc? dit une voix que je reconnus pour celle du fiancé.

Il me brisait le cœ;ir; j'entrai dans la cour pour ne pas revoir ce malheureux jeune homme : j'y trouvai une échelle que je mis sur mon épaule, une gourde que je remplis d'eau, et je retournai au secours de Francisque.

La fraîcheur de l'air lui avait rendu un peu de forces, elle était debout et m'attendait. J'introduisis l'échelle, elle était assez longue pour toucher la terre ; je descendis près de Francisque , et lui donnait la gourde, qu'elle vida avec avidité ; puis je l'aidai à monter à l'échelle, la guidant, car elle n'y voyait pas, et je parvins à la conduire hors de l'espèce de tombeau où elle était restée quatorze heures. Pendant cinq jours elle fut aveugle, et tout le reste de sa vie elle resta sujette à des mouvements convulsifs et à des accès de terreur.

Le jour parut : rien ne peut donner une idée du spectacle qu'il éclaira. Trois villages avaient disparu; deux églises et cent, maisons étaient enterrées ; quatre cents personnes ensevelies vivantes ; un fragment de la montagne avait roulé dans le lac

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