‹ Fragments des œuvres d'Alexandre DumasChapitre 58 sur 100 · EB0ULEME.NT DE GOLDAU · texte numérisé non relu

EB0ULEME.NT DE GOLDAU

pris deux dans mes bras, et je lui criai de me suivre.

— Et Marianne, s'écria-t-ellc en s élançant vers la maison, Marianne, qui est restée chez nous avec Francisque !

Je la retins parle bras, car, au moment même, la maison tournait sur elle-même comme un dévidoir. Mon père, qui meltait le pied sur le seuil, fut poussé de l'autre côté de la rue. Je tirai ma femme à moi, et je la forçai de me suivre. Tout à coup un bruit affreux se fait entendre, un nuage de poussière couvre la vallée. Ma femme m'est arrachée violemment ; je me retourne, elle était disparue avec son enfant : c'était quelque chose d'incompréhensible, d'affreux ; la terre s'était ouverte et refermée sous ses pieds; je n'aurais pas su où elle était passée, si une de ses mains n'était restée hors du sol. Je me jetai sur celte main, que la terre serrait comme un étau; je ne voulais pas quitter la place : cependant mes enfants criaient et m'appelaient à leur secours; je me relevai comme un fou , j'en pris un sous chaque bras, et je me mis à courir. Trois fois je sentis la terre se mouvoir sous mes pieds, et je tombai avec mes enfants, trois fois je me relevai; enfin il ne me fut plus possible de demeurer debout; je voulais me retenir aux arbres, et les arbres tombaient; je voulais m'appuyer à un rocher, et le rocher fuyait comme s'il eût été animé. Je posai mes enfants contre la terre, je me couchai sur eux; un instant après, le dernier jour de la création sembla venu . la montagne tout entière tombait.

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Je restai ainsi avec mes pauvres enfants tout le jour et une partie de la nuit; nous croyions être les derniers êtres vivants du monde, lorsque nous entendîmes des cris à quelques pas de nous : c'était un jeune homme de Busingen qui s'était marié le jour même; il revenait d'Art avec la noce. Au moment d'entrer à Goldau , il était resté en arrière pour cueillir dans un jardin un bouquet de roses à sa fiancée. Village, noce, fiancée, tout avait disparu (oui à coup, et il courait comme une ombre parmi les débris, son bouquet de roses à la main, et criant : h Catherine ! » Je l'appelai, il vint à nous, nous regarda , et voyant que celle qu'il cherchait n'était point avec nous, il repartit comme un insensé.

.Nous nous relevâmes, mes enfants et moi : en regardant autour de nous, nous aperçûmes, à la lueur de la lune, un grand crucifix qui était resté debout; nous allâmes vers lui : un vieillard était couché au pied de la croix, je reconnus mon père, je le crus mort et me précipitai sur lui, il se réveilla: la vieillesse est insoucieuse.

Alors je lui demandai s'il savait quelque chose de ce qui s'était passé dans la maison où il était rentré au moment de la catastrophe ; mais il n'avait lien vu. si ce n'est (pic Francisque, notre cuisinière, avait pris la main de la petite Marianne, en criant : « C'est le jour du jugement, sauvons-nous, sauvons-nous! » .Mais eu ce moment tout avait été bouleversé , et lui-même repoussé dans la rue ; il ne savait plus rien , sa tête ayant frappé contre une

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pierre et la violence du coup l'ayant étourdi ; quand il avait repris connaissance, il avait pense à la croix, était venu à clic , avait fait sa prière et s'était endormi ; alors je lui confiai mes deux enfants, et je me mis à errer parmi tous ces décombres, essayant de deviner où était la place de notre chalet.

Enfin , en m'orientant d'après la croix et la cime du Rossbcrg, je crus me reconnaître : je montai sur une petite colline formée par la terre qui couvrait les débris dune maison, je m'inclinai comme lorsqu'on parle à des ouvriers qui sont dans une mine , et j'appelai de toutes mes forces. Aussitôt j'entendis une voix d'enfant qui répondait par des plaintes, je reconnus celle de Marianne. Je n'avais ni pioche ni bêche ; je me mis à creuser avec mes mains; comme la terre était mouvante, j'eus bientôt fait un trou de quatre à cinq pieds de profondeur; je sentis le toit brisé ; j'arrachai les tuiles qui le couvraient. Lorsqu'il y eut passage pour mon corps, je me laissai glisser le long d'une poutre, et, comme le plafond était défoncé, je me trouvai dans l'intérieur de la maison, pleine de pierres et de débris de charpente. J'appelai une seconde fois, et j'entendis des plaintes du côté du lit : c'était l'enfant qui avait été jetée sous la couchette ; je sentis sa tète et une partie de son corps; je voulus la tirer à moi, mais elle était serrée entre le bois de lit et la terre ; le toit en s'affaissant avait brisé la couchette; la couchette lui avait cassé la jambe.

Je soulevai le bois de lit par un effort près-

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que surnaturel, ['enfant rampa en s'aidant de ses mains. Je la pris dans uns bras; mais elle me dit qu'elle n'était pas seule, que Francisque devait être quelque part. J'appelai Francisque; la pauvre fille. ne put me répondre <juc par de* gémissements : je posai l'enfant à terre, et je me mis à chercher. Séparer violemment de Marianne, qu'elle avait saisie par la main au moment de L'accident, elle était restée suspendue entre les débris, la tête en bas, le corps pressé de toutes parts, le visage meurtri. Après bien des efforts, elle était parvenue à dégager une de ses mains et à essuyer ses yeux pleins de sang. C'est dans celte affreuse position qu'elle avait entendu lesgémissements de la petite Marianne. Elle appela, l'enfant répondit; elle lui demanda où elle était, et .Marianne dit qu'elle se trouvait couchée SUT le dos, prise sous la couchette, mais qu'elle avait les mains libres et qu'à travers une crevasse elle apercevait le jour et même des arbres. Alors l'enfant demanda à Francisque s'ils resteraient longtemps ainsi, et si l'on ne viendrait pas les secourir; mais Francisque en était revenue à son idée première, que le jour du jugement était arrivé, qu'elles survivaient seules à la (nation, et que bientôt elles allaient mourir et être heureuses dans le ciel ; alors l'enfant et la jeune (ille se mirent à prier ensemhle. Pendant qu'elles priaient, une cloche sonna Y^ngelus , et une horloge sept heures; Francisque reconnut la cloebe et l'horloge pour être celles de Stcrnerberg. 11 existait donc encore des êtres vivants et des maisons debout : elles

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