MÉMOIRES D'UN MAITRE D'ARMES
Le grand-duc Constantin, frère cadet de l'empereur Alexandre et frère aîné du grand-duc Nicolas, n'avait ni l'affectueuse politesse du premier, ni la dignité froide et calme du second. 11 semblait avoir hérité tout entier de son père, dont il reproduisait à la fois les qualités et les bizarreries.
Tandis qu'Alexandre, âgé de douze ans, répondait à Graft , son professeur de physique expérimentale, qui lui disait que la lumière était une émanation continuelle du soleil : « Cela ne se peut pas, car alors le soleil deviendrait chaque jour plus petit; » Constantin répondait à Sakcn, son gouver-
514 LE GRAND-DUC CONSTANTIN DE lU'SSIE.
ocur particulier, qui t'invitait à apprendre à lire: >i Je ne veux pas apprendre à lire, parce que je vois que vous lisez toujours el que VOUS êtes toujours
plus bête. »
Le caractère el l'esprit des deux enfants étaient tout entiers dans ces deux réponses.
C'est avec Constantin que j'allais me trouver face à lace : il était venu à Pélcrsbourg, tlisait-on sourdement, parce qu'il avait surpris à Varsovie les fils d'une vaste conspiration qui couvrait la Russie tout entière; mais ces Bis s'étaient brisés entre ses mains par le silence obstiné des deux conspirateurs qu'il avait fait arrêter. La circonstance, comme on le voit, était peu favorable pour aller lui faire une demande aussi frivole que la mienne.
Je ne m'en décidai pas moins à courir les chances d'une réception qui ne pouvait manquer d'être bizarre. Je pris un droscbki . et je partis le lendemain malin pour Strelna, muni de ma lettre pour le général Rodna. aide de camp du czarowitz, et de ma pétition pour l'empereur Alexandre. Après deux heures de marche sur une magnifique route toute bordée à gauche de maisons de campagne, à droite de plaines qui s'étendent jusqu'au golfe de Finlande, nous atteignîmes le couvent de Saint- Serge, le saint le plus vénéré après saint Alexandre Newski,ct dix minutes après nous étions au village. A moitié de la grande rue et près de la poste, nous tournâmes à droite; quelques secondes après, j'étais devant le château. La sentinelle voulut m'arrèler;
mais je montrai ma lettre pour M. de Rodna, et on me laissa passer.
Je montai ie perron, et je me présentai à l'antichambre. M. de Rodna travaillait avec le czarowitz. On me fit attendre dans un salon qui donnait sur de magnifiques jardins coupés par un canal qui se rend directement à la mer, tandis qu'un officier portait ma lettre; un instant après, le même officier revint et me dit d'entrer.
Le czarowitz était debout contre la cheminée, car, quoiqu'on fût à peine à la fin de septembre, le temps commençait à se faire froid ; il achevait de dicter une dépêche à M. de Rodna assis. J'ignorais que j'allais être aussi rapidement introduit, de sorte que je m'arrêtai sur le seuil, étonné de me trouver si vile en sa présence. A peine la porte fut-elle refermée, qu'avançant la tête sans faire aucun autre mouvement du corps, et fixant sur moi ses deux yeux perçants :
— Ton pays? me dit-il.
— La France, Votre Altesse.
— Ton âge?
— Vingt-six ans.
— Ton nom ?
— Grisier.
■ — Et c'est loi qui veux obtenir un brevet de maître d'armes dans un des régiments de Sa Majesté Impériale mon frère?
— C'est l'objet de toute mon ambition.
— Tu dis que tu es de première force?
— J'en demande bien pardon à Votre Altesse Impériale; je n'ai pas dit eela , car ce n'est pas à moi de le dire.
— Non, mais tu le penses?
— Votre Altesse Impériale sait que l'orgueil esl le péché dominant de la pauvre race humaine ; d'ailleurs j'ai donné (10 assaut et Votre Altesse peut s'informer.
— Je sais ce qui s'y est passé, mais tu n'avais affaire qu'à des amateurs de seconde force.
— Aussi les ai-jc ménagés.
— Ah ! tu lésas ménagés; et si tu ne les avais pas ménagés, que serait-il arrivé?
— Je les eusse touchés dix fois contre deux.
— Ah! ah!... ainsi, par exemple, moi , tu me toucherais dix fois contre deux?
— C'est selon.
— Comment ! c'est selon?
— Oui, c'est selon comme Votre Altesse Impériale désirerait que je la traitasse. Si elle exigeait que je la traitasse en prince, c'est elle qui me toucherait dix fois et moi qui ne la toucherais que deux. Si elle permettait que je la traitasse comme tout le monde, ce serait alors très-probablement moi qui ne serais touché que deux fois et elle qui serait touchée dix.
— Luhenski, cria le ezarovvitz en se frottant les mains ; Luhenski, mes fleurets ! Ah ! ah ! monsieur le fanfaron, nous allons voir.
— Comment, Votre Altesse permet... ?
— Mon Altesse ne permet pas, Mon Altesse veut que tu la louches dix fois; est-ce que tu reculerais, par hasard ?
— Quand je suis venu au château de Strclna , c'était pour me mettre à la disposition de Votre Altesse. Qu'elle ordonne donc !
— Eh bien ! prends ce fleuret, prends ce masque, et voyons un peu.
— C'est Votre Altesse qui m'y force?
— Eh oui, cent fois oui, mille fois oui, mille millions de fois oui !
— J'y suis.
— Il me faut mes dix coups , entends-tu? dit le czarowitz en commençant àm'attaquer; mes dix coups , entends- tu? pas un de moins. Je ne te fais pas grâce d'un seul. Ha! ha!
.Malgré l'invitation du czarowitz, je me contentais de parer et ne ripostais même pas.
— Eh bien ! s'écria-t-il en s'échauffant , je crois que tu me ménages. Attends, attends... Ha! ha!
Et je voyais le rouge lui monter au visage à travers son masque, et ses yeux s'injecter de sang.
— Eh bien ! ces dix coups, où sont-ils donc?
— Votre Altesse, le respect...
— Laisse là ton respect ! et touche , touche ! J'usai à l'instant de la permission et le touchai
trois fois de suite.
— Bien cela! bien, cria-t-il ; à mon tour... Tiens... Ha! touché, touché...
C'était vrai.
— Je crois que Votre Altesse ne me ménage pas. et qu'il faut que je fasse mon compte avec elle.
— Fais ton compte, fais... Ha! ha !
Je le touchai quatre autres fois, et lui , dans une riposte, me boutonna à sou tour.
— Touché, touché! cria-t-il tout joyeux et en piétinant. Rodna, tu as vu que je l'ai touche deux fois sur sept.
— Deux fois sur dix. monseigneur, répondis-jc en le pressant à mon tour. Huit... neuf... dix... Nous voilà quittes.
— Bien, bien!... cria le czarowitz; bien, mais ce n'est pas assez d'apprendre à tirer la pointe : à quoi veux-tu que cela serve à mes cavaliers? C'est l'espadon qu'il faut, c'est le sahre. Sais-tu tirer le sahre , toi?
— Je suis à peu près de la même force qu'à l'épée.
— Oui? Eh bien! au sahre, te défendrais-tu, à pied, contre un homme à cheval armé d'une lance?
— Je le crois, Votre Altesse.
— Tu le crois, tu n'en es pas sur... Ah ! ah ! tu n'en es pas sûr?
— Si fait, Votre Altesse, j'en suis sûr.
— Ah ! tu en es sur, tu te défendrais?
— Oui , Votre Altesse.
— Tu parerais un coup de lance?
— Je le parerais.
Contre un homme à cheval ?
— Contre un homme à cheval.
— Lubcnski ! Lubenski ! cria de nouveau le czarowitz.
L'officier parut.
— Faites-moi amener un cheval, faites-moi donner une lance; une lance, un cheval, vous entendez; allez!
— Mais, monseigneur...
— Ah ! tu recules, ah ! ah !
— Je ne recule pas. monseigneur, et contre tout autre que Votre Altesse, tous ces essais ne seraient qu'un jeu.
— Eh hien ! contre moi, qu'y a-t-il?
— Contre Votre Altesse, je crains également de réussir et d'échouer, car je crains, si je réussis, qu'elle oublie que c'est elle qui a ordonné...
— Je n'oublie rien; d'ailleurs, voilà Rodna devant qui je t'ai ordonné et t'ordonne de me traiter comme tu le traiterais, lui.
— Je ferai observer à Notre Altesse qu'elle ne me met pas à mon aise, car je traiterais Son Excellence fort respectueusement aussi.
— Flatteur, va, mauvais Batteur; tu crois t'en faire un ami. mais personne n'a d'influence sur moi, je ne juge que par moi. entends-tu, par moi seul ; tu as réussi une première fois, nous verrons si tu seras aussi heureux une seconde.
En ce moment, l'officier parut devant les fenêtres, conduisant un cheval et tenant une lance.
— C'est bien, continua Constantin en s'élançant dehors; viens ici , dit-il en me faisant signe de le suivre; et toi, Lubcnski, donne-lui un sabre, un
."•20 II; GBAltD-DUC CONSTANTIN DE RUSSIE.
sabre bien à sa main, un sabre des gardes à cheval. Ah ! ah ! nous allons voir. Tiens-toi bien, monsieur le maître d'armes, je ne te dis que cela, ou je t'enlile comme les crapauds qui sont dans mon pavillon. Vous savez bien, Rodna, le dernier; cb bien! le dernier a vécu trois jours avec un clou au travers du corps.
A ces mots, Constantin sauta sur son cheval, sauvage enfant des steppes, dont la crinière et la queue balayaient la terre; il lui Ut faire, avec une habileté remarquable et tout en jouant avec sa lance, les évolutions les plus difficiles. Pendant ce temps on m'apportait trois ou quatre sabres en m'invitent à en choisir un; mon choix fut bientôt fait; j'étendis la main et je pris au hasard.
— C'est cela! c'est cela! y es-tu? me cria le czarowitz.
— Oui, Votre Altesse.
Alors, il mit son cheval au galop pour gagner l'autre bout de l'allée.
— Mais c'est sans doute une plaisanterie? demandai-je à M. de Rodna.
— Rien n'est plus sérieux, au contraire, me répondit celui-ci ; il y va pour vous de la vie ou de votre place; défendez-vous comme dans un combat, je n'ai que cela à vous dire.
La chose devenait plus sérieuse que je n'avais cru; s'il ne s'était agi que de me défendre et de rendre coup pour coup, eh bien ! j'en aurais couru la chance; mais là c'était tout autre chose; avec
mon sabre émoulu et sa lance afliléc, la plaisanterie pouvait devenir fort grave; n'importe, j'étais engagé, il n'y avait pas moyen de reculer; j'appelai à mon secours tout mon sang-froid et toute mon adresse, et je fis face au czarowitz.
Il était déjà arrive'- au bout de l'allée et venait de retourner son cheval. Quoi que m'en eût dit M. de Rodna, j'espérais toujours que tout cela n'était qu'un jeu, lorsque, me criant une dernière fois: « Y es-tu? » je le vis mettre sa lance en arrêt et son cbcval au galop. Alors seulement je fus convaincu qu'il s'agissait tout de bon de défendre ma vie , et je me mis en garde.
Le clieval dévorait le chemin, et le czarowitz était couclié sur son cou de telle manière, qu'il se perdait dans les flots de la crinière qui flottait au vent; je ne voyais que le haut de sa tète entre les deux oreilles de sa monture. Arrivé à moi, il essaya de me porter un coup de lance en pleine poitrine, mais j'écartai l'arme par une parade de tierce, et, faisant un bond de côté, je laissai le cbeval et le cavalier, emportés par leur course, passer sans me faire aucun mal. Quand il vit son coup manqué, le czarowitz arrêta son cbeval court avec une adresse merveilleuse.
— C'est bien, c'est bien, dit-il ; recommençons.
Et sans me donner le temps de faire aucune observation, il fit pirouetter son cheval sur les pieds de derrière, reprit du champ, et, m'ayant demandé si j'étais préparé, revint sur moi avec plus d'acbar-
Dément encore que la première fois; mais, comme la première fois, j'avais les yeux fixés sur les imm, et je ne perdais aucun de ses mouvements; aussi, saisissant le moment, je parai en quarte et fis un bond à droite, de sorte que cheval et cavalier passèrent de nouveau près de moi aussi infructueusement qu'ils l'avaient déjà fait.
Le czarowitz fit entendre une espèce de rugissement. Il s'était pris sur ce tournoi comme à un combat véritable, et il voulait qu'il finit à son bonncur. Aussi.au moment où je croyais en être quitte, je le vis se préparer à une troisième course. Cette fois, comme je trouvais la plaisanterie par trop prolongée, je décidai qu'elle serait la dernière.
En effet, au moment où je le vis tout près de m 'atteindre, au lieu de mécontenter cette fois d'une simple parade, je frappai d'un violent coup d'estoc la lance qui , coupée en deux , laissa le czarowitz désarmé; alors, saisissant la bride du cheval, ce fut moi, à mon tour, qui l'arrêtai si violemment qu'il plia sur ses jarrets de derrière : en même temps je portai la pointe de mon sabre sur la poitrine du czarowitz. Le général de Rodnn poussa un cri terrible ; il crut que j'allais tuer Son Altesse. Constantin eut sans doute aussi la même idée, car je le vis pâlir. Mais aussitôt je fis un pas en arrière, et m'inclinant devant le grand-duc :
— Voilà, monseigneur, lui dis-je, ce que je puis montrer aux soldats de Votre Altesse, si toutefois elle me juge digne d'être leur professeur.