‹ Fragments des œuvres d'Alexandre DumasChapitre 98 sur 100 · CATACOMBKS D UN COUTENT DE CAPUCINS · texte numérisé non relu

CATACOMBKS D UN COUTENT DE CAPUCINS

père gardien, habitué aux visites quotidiennes qu'il reçoit des étrangers, uous conduisit-il à ses catacombes ; nous descendîmes trente marches, el nous nous trouvâmes dans un immense caveau

souterrain, taillé en croix, ('clair*'' par des ouvertures pratiquées dans la voûte, et où nous attendait un spectacle dont rien ne peut donner une idée.

Qu'on se figure douze ou quinze cents cadavres réduits à l'état de momies, grimaçant à qui mieux mieux, les uns semblant rire, les autres paraissant pleurer, ceux-ci ouvrant la bouche démesurément, pour tirer une langue noire entre deux mâchoires édentées, ceux-là serrant les lèvres convulsivement, allongés, rabougris, tordus, luxés, caricatures humaines, cauchemars palpables, spectres mille fois plus hideux «pie les squelettes pendus dans un cabinet d'anatomie, tous revêtus de robes de capucins, que trouent leurs membres disloqués, et portant aux mains une étiquette sur laquelle on lit leur nom, la date de leur naissance et celle de leur mort. Parmi tous ces cadavres est celui d'un Français nommé Jean d'Ksachard, mort le 4 novembre 1831 . à l'âge de cent deux ans.

Le cadavre le plus rapproché de la porte, et qui de son vivant s'appelait Francesco Tollari, porte à la main un bâton. Nous demandâmes au gardien de nous expliquer ce symbole; il nous répondit que, comme le susdit Francesco Tollari était le plus près de la porte, on l'avait élevé à [a dignité

CATACOMBES d'un COUVENT DE CAPUCINS. 477

de concierge, et qu'on lui avait mis un bâton à la main pour qu'il empêchât les autres de sortir.

Celte explication nous mit fort à notre aise ; elle nous indiquait le degré de respect que les bons moines portaient eux-mêmes à leurs pensionnaires; dans les autres pays on rit de la mort, eux riaient des morts : c'était un progrès.

En effet, il faut avouer que, dans cette collection de momies, celles qui ne sont pas hideuses sont risiblcs. 11 est difficile à nous autres gens du Nord, avec notre culte sombre et poétique pour les trépassés, de comprendre qu'on se fasse un jeu de ces pauvres corps dont l'âme est partie, qu'on les habille, qu'on les coiffe, qu'on les farde comme des mannequins ; que, lorsque quelque membre se déjette par trop, on casse ce membre, et on le raccommode avec du fil de fer, sans craindre, avec ce sentiment éternel qui réagil en nous contre le néant, que le cadavre n'éprouve une souffrance physique, ou que l'âme qui plane au-dessus de lui ne s'indigne aux transformations qu'on lui fait subir. J'essayai de faire part de toutes ces sensations à notre compagnon ; mais Arami était Sicilien, habitué dès l'enfance à regarder comme un honneur rendu à la mémoire ce que nous regardons comme une profanation du tombeau. Il ne comprit pas plus notre susceptibilité, que nous son insouciance. Alors nous en prîmes notre parti ; et comme la chose était curieuse au fond, convaincus que ce qui ne blessait pas les vivants ne

î7.s CATACOMBES lù\ COUVENT DE CAPUCINS.

devail pas blesser les morts, nous continuâmes

notre visite.

Les momies sont disposées, tantôt sur doux el tantôt sur trois rangs de hauteur, alignées côte il

côte, sur des planches en saillie, de manière à ce (lue celles du premier rang servent de cariatides à celles du second, et celles du second au troisième. Sous les pieds des momies du premier rang sont trois étages de coffres en bois, plus ou moins précieux, décorés plus ou moins richement d'armoiries, de chiffres, de couronnes. Ils renferment les morts pour lesquels les parents ont consenti à l'aire la dépense d'une bière ; ces bières ne se clouent pas comme les nôtres, pour l'éternité, mais elles ont une porte, et cette porte a une serrure dont les parents possèdent la clef.

Parmi ces morts, il y a des comtes, des marquis, des princes, des maréchaux de camp dans leurs cuirasses; le plus curieux de tous ceux qui composent cette société aristocratique est sans contredit un roi de Tunis qui, poussé à Païenne par un coup de vent, tomba malade au couvent des capucins et y mourut ; mais avant de mourir, touché parla grâce, il se convertit et reçut le baptême. Cette conversion, comme on le pense bien, fit grand bruit, l'empereur d'Autriche lui-même ayant consenti à être son parrain. Aussi les capucins, afin de perpétuer l'honneur qui en rejaillissait sur leur couvent, se sont-ils mis en Irais pour le royal néophyte. Sa tète et ses deux mains sont posées sur une

Page 1