TRADUITS PAR M. GAILLARD
L'utile et précieux ouvrage dont nous allons parler a déjà une place bien acquise dans l'estime du public; il serait superflu de recommander une réputation établie, si d'abord on n'y trouvait l'occasion de s'occuper encore du plus beau livre piHit-ètre de la prose latine, dignement interprété; mais il importe aussi d'avertir les lecteurs que cette nouvelle édition, qui se présente simplement suivant l'usage comme revue et corrigée, et dont l'avantpropos, excellent d'ailleurs, accuse à peine la nouveauté, contient réellement les IVuits d'un travail qui eût suffi à bien d'autres ouvrages plus longs et moins parfaits. Qvm'i de plus nouveau dans la littérature de ce siècle que les travaux réitérés sur un même objet? Nous résistons à la tentation de développer une proposition générale comme ces préambules de revues critiques (pii semblent faits souvent pour ajourner et reléguer k' plus possible la cbosc dont il s'agit ; mais nous attachons réellement trop de prix à la maxime recommencer, qui nous semble contenir le secret du vrai savant, des œuvres solides et durables, poui- négliger de rendre hommage à cette maxime salutaire, en présence de l'ime de ses plus heureuses applications.
On conçoit, sans qu'il faille le démontrer, que s'il est un genre
I. Exilait (les minn'ros des !."» janvier cl 1.") février 1853 du journal Le Conseiller
de l'euHcigiidncnt iiuhlir. reiidiiit cDinple do la i" édition de ret ouvrage. (Dezobry et Majidelcini'.)
auquel doive profiter la réitération des soins, c'est cebii de la traduction, œuvre patiente, où l'intelliiience la plus élevée de l'ensemble se résout sans cesse en détails, et ne s'obtient ellemême que par ces détails interrogés et scrutés sévèrement. Là où l'écolier ne voit à distinjiuer que le sens et le contre-sens, également prochains, immédiatement ollerts, que de nuances pour l'homme attentif, que de plans intermédiaires, pour ainsi dire, d'un sens relativement vrai, à un sens plus vrai et plus approfondi, qui, d'une époque à l'autre de ses études, vient étendre ses vues, éclairer mille délicatesses et des horizons tout entiers, réformer des expressions et des tours jugés d'abord plausibles, pour satisfaire à la réalité du modèle mieux senti et mieux connu! Une si rude discipline, qui, comme la critique elle-même, semble n'avoir point de terme, ne doit sans doute s'adresser qu'aux œuvres suprêmes, qui contiennent par excellence le génie des maîtres et la substance de l'antiquité classique. Or, entre les monuments de cet ordre, combien en pourrait-on placer à côté des trois livres De V orateur l
D'une autre part, il serait d'une indignité peu intelligente d'incidenter sur cette contradiction apparente d'un livre adopté depuis bientôt trente ans comme un modèle de traduction, et retravaillé aujourd'hui encore après l'avoir été déjà une première fois lorsque du Cicéron de M. V. Leclerc il passa dans la collection des classiques latins dirigés par M. Nisard. C'est que l'on n'est admis à recommencer pour le public un ouvrage de cette sorte qu'après l'avoir une fois bien commencé ; c'est qu'un traducteur doué de goût et de talent aura su donner tout d'abord la justesse du ton et des formes à l'interprétation d'un grand texte classique, et que cette traduction sera vraie longtemps avant qu'elle ait pu recevoir le dernier fini, et même se dégager de toute incorrection de sens. Je pourrais sans témérité exprimer plus hardinKmt cette antinomie. Lorsque M. Gaillard, le professeur de rhétorique dont se souviennent aujourd'hui tant d'hommes de mérite, commençait, à l'invitation de M. V. Leclerc, son travail sur le De Oratore, il .savait bien, sans possédfM' encore toute l'érudition, tous les secrets de ce texte savant, ti'ansmettre à s(^s élèves le sentiment et le tact de ce chef-d'anivre de l'urbanité romaine, la judicieuse réserve et le choix délicat de ressources par
lesquelles notre langue, étudiée aux bonnes époques, peut reproduire ces conversations patriciennes sans les faire déroger. Dès lors le fond même de la traduction était trouvé, et l'ouvrage, susceptible encore alors de tant de remaniements de détail, prenait son rang par sa valeur générale, en d'autres termes par le style, la dignité, la mesure, la grâce, analogues à l'original. Une comparaison de ces diverses éditions servirait aisément à faire reconnaître le traducteur dans le traducteur amendé d'aujourd'hui : nous préférons essayer ici quelques considérations rapides sur l'ensemble du livre, en nous servant du français de M. Gaillard, soit comme spécimen de son excellente manière, soit comme miroir de la pensée originale.
(Jue c'est chose difficile, en effet, au lecteur moderne de concevoir au juste le sens et l'esprit d'un livre antique en le lisant dans son texte, et le relisant même bien des fois, toujours sollicité par le souci philologique qui se prend à tous les détails, sans pouvoir jamais en finir avec ces diversions de chaque ligne ! La prétention légitime de tout esprit doué de quelque critique, c'est de contrôler le préjugé d'où résulte toujours plus ou moins de déception, de superstition traditionnelle dans notre manière d'envisager ces monuments qui dès notre jeunesse se sont offerts à nos veux entourés d'une sorte d'irradiation, ou, si l'on veut, d'imposants nuages. L'antiquité est une sphère ditfércntc de la nôtre, dont la perspective et les projections nous font illusion de mille manières. S'il faut sans doute l'étudier et la contempler chez elle, dans sa langue, il faut aussi bien savoir ce qu'on voit, sans prévention, sans prestige, sans faux enthousiasme, oser la prendre à deux mains, et reporter en notre langue ce langage, ces idées, ces sentiments, ces formes sociales. Car quel homme a jamais été bien sûr de penser (;t dt; sentir, dans toute l'étendue du mot, en une langue dilTérenti^ de la sienne? 11 suit de là ([u'un critique sincère hïra toujours bien de s'enquérir des traductions, soit pour constater leur impossibilité là où elles sont impossibles, soit comme moyen d'analyse et d'abstraction quand elles peuvent rendre le fond deà choses sans leurs formes, soit pour surprendre quelquefois dans leurs ingénieux mensonges l'ascendant irrésistible et le contraste de l'esprit moderne, soit enfin lorsqu'elles ne sont que difficiles et qu'elles ne nous désorientent
pas trop, pour mieux discerner les points de ressemblance et d'opposition, les sympathies et les discordances du genre humain. C'est dans cette dernière condition que le De Oratore nous pai ait s'offrir aussi l'avorablement qu'aucun autre ouvi'aye d't'-crivain ancien et de Cicéron lui-même.
En veut-on l'aire r<'preuve? Qu'on lise d'abord ce di'but noble et touchant, en se demandant, sur notre traduction, si les L'Hôpital, les Daguesseau, si nos plus grands maîtres contemporains de politique et d'éloquence, auraient pu mieux écrire, ou l)ien ce qu'ils auraient pu concevoir autrement :
« Lorsque, livré à mes réflexions, je me reporte par la pensée dans les temps anciens, il m'arrive souvent, mon cher Ouintus, d'admirer le bonheur di> ces liommes qui, au sein d'un Ktat bien ordonné, comblés d'honneurs, entourés de l'éclat de leurs actions, ont pu, réglant eux-mêmes le cours de leur vie, trouver la sécurité au milieu des atlaires, ou la dignité dans le repos. Il l'ut un temps où je me flattais aussi de pouvoir jouir à mon tour de ce calme désiré et de revenir à ces belles études que nous chérissons tous deux : il me semblait que parvenu au terme de la carrière des dignités, touchant même déjà au déclin de mes jours, on ne me refuserait pas le droit de me reposer des fatigues infinies du barreau, et de la pénible poursuite des honneurs.
» Cet espoir où s'arrêtaient mes pensées et mes projets, les malheurs publics, non moins que les travers de ma vie, l'ont fait évanouir. Le temps où je croyais rencontrer le calme et la paix est devenu pour moi le temps des plus cruelles épreuves, des plus cruels orages. Ainsi mon vœu le plus cher a été trompé; jamais il ne m'a été donné de goûter le loisir nécessaire à la culture des arts, auxquels je me vouai dès mon plus jeune âge, et dont j'aurais voulu reprendre avec vous l'étude. Mes premières années ont vu l'antique constitution de l'État ébranlée par des révolutions; mon consulat s'est trouvé jeté au milieu des luttes et des périls d'une effroyable crise; et depuis, j'ai eu sans cesse à lutter contre les flots qui, repoussés par mes efforts loin de la patrie qu'ils allaient engloutir, devaient plus tard retomber sur ma tête. Toutefois ni la rigueur des temps, ni les occupations qui me pressent, ne m'empêcheront de satisfaire notre penchant
commun; et tous les instants que me laisseront l'acharnement de mes ennemis, les devoirs de l'amitié, et le soin des affaires publiques, je les consacrerai de prélrrence à écrire. D'ailleurs, je m» saurais, mon frère, me refuser soit à vos conseils, soit à vos jtrières; car il n'est personne qui ait plus de droits que vous à ma déférence, ni plus d'empire sur mon cœur. »
Voilcà un prélude. Quel grand talent moderne n'en aurait fait sa leçon et son modèle, dût-il ne pas parler tout à fait ainsi de Véclat de ses propres actions, de la carrière des dignités, de la poursuite des honneurs associée si grandement à Rome aux fatigues infinies du barreau que nous entendons tout autrement, et qui seraient chez nous incompatibles avec une telle poursuite, et, disons-le en passant, cette séparation absolue plus rationnelle en soi, résultat d'un ordre légal ))lus avancé, et à jamais pour nous une cause capitale d'infériorité oratoire : c'est ce dont il nous faut bien prendre notre parti. Mais cette imposante douceur, cette harmonie mélancolique et calme, à rapprocher des débuts des deux autres livres, l'un plus intime par les souvenirs, et plus mèl(' au sujet d(''jà di'batfu; l'autre si passionné, si pathétique par le retour aux doulcuis politiqut^s, aux mallieureuses destinées des orateurs de notre Dialogue, partagées déjà et anticipées avec de si solennels pressentiments parCicéron, voilà de puissantes intonations dont les plus nobles esprits et les âmes les plus éloquentes aimeraient à se sentir pénétrés pour les reproduire à pareille occasion.
Or, cette occasion, celle qui s'offre ici avec tant de charmes, notre état de mœurs nous permet mieux peut-être de l'admirer que d'en trouver de semblables. Comme habitude sociale, le salon moderne vaut mieux, je 1(> veux bien, (pie le dialogue de gymnase grec, le banquet antique ou les jardins de l>\is(\duni, mais il n'a pas encore doté le monde de ])areils nionuuieuts. Ici le motif allégué, le prétexte, la forme et les données du livre sont à considérer pour en bien reconnaître la valeur, l'intention réelle, la ])ortée conuue théorie. Parmi les mots de ce beau prélude tpu' nous venons de citer il en est d'autres que n'eût pas euqjloyés un lioyer-Collai'd, par exemple, recueillant les souvenirs de nobles entretiens tels qu'il aurait pu les inaugurer entouré {\c>^ maîtres de uotre éloquence parlementaire, les Laine,
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les Mouuioi', les (lauiille Jordan, les Dcscrres, les Martiiiiiae, sans nonnner d'illustres vivants, et sans nous laisser Iroj) captiver au passage par cette hypothèse très-historique d'une haute compagnie qui, selon nous, valait bien les Crassus, les Antonius, les Catulus et les Caius (Irsar, et les Sulpicius et les (lolla de noti'C Dialogue. Eh bien! ces honunes-là autaieiil pu (hre ([ue les révolutions, les misères des temps, les ont beaucoup empèclié de revenir à ces belles études quils chérissent, et ils ne l'auraient pas entendu de môme. Leur champ plus vague de littérature ancienne et moderne n'eût donné lieu (pi'à une conversation élégante, mais capriciiHise et dispersée : ils n'auraient pu dire, comme Cicéron à son frère : la culture de ces arts auxquels je me vouai dès iJioH jeune âge, et dont j'cturais roulu reprendre avec vous V étude. En un mol, ces généreux esprits auraient bien pu en de tels loisirs se plaire à discourir sur des matières de goût, ou sur de graves objets d'étude et d'observation; mais cet objet spécial, cette grande étude admirée, convoitée, presque unique alors, l'art, ou, comme disent les anciens, les arts de la parole, n'auraient pu fournir l'étoffe ni le prétexte d'un aussi ample traité.
(licéron, en effet, est artiste avant tout, et plus qu'homme d'Etal, tout patriote qu'il lut, plus aussi que philosophe, tout honnête homme qu'il fût, et amateur des docti'ines morales (et les eût-il tant aimées sans l'éloquence de Platon et des rhéteurs d'Athènes et de Rhodes?) et Cicéron plus parfait qu'ailleurs en s'abandonnant ici à son caractère dominant, trouve aisément dans les premiers rangs de ses compatriotes une élite d'artistes comme lui, mais à peine suflisante pour le représenter tout entier lui-même. Car, il ï'AWi le dire, en véritable artiste, c'est à lui qu'il pense de première intention et d'un bout à l'autre; et ne nous plaignons pas; l'égoïsme de l'artiste, inévitable en soi, assez dissimule pour sauver la décence et la grâce, assez transparent toutefois pour donner au critique l'intelligence plus complète de toutes les nuances de sa composition, viendra se confondre éloquemment avec l'amour le plus ardent de l'art, avec les inspirations, les doctrines et l'expérience les plus dignes d'en représenter l'idéal. Sans nous attribuer le moins du monde le droit d'être cru sur parole, nous ne voyons pas d'inconvénient à
110 FltACMENTS.
affirmer pourtant que Cicéron, en donnant plus tard les excellents traités Orator et De claris (iratoribus, coniplénienl de celui-ci, se proposa surtout de ciselci- pour sa propre statue deux autres i'aces du piédestal. Qu'importe encore une fois si ThomnK» et l'art se rencontrent et se confondent à une assez grande hauteur pour dominer tous les siècles et toutes les écoles? Quel dommage seulement que pareille fantaisie ne soit pas venue à Démosthène avec les souvenirs de Périclès, d'Alcibiade, d'llyj)éride et de Lysias ! L'art, autrement personnifié, aurait-il donné de lui-même une manifestation égale ou supérieure?... Suffit, c'est encore une maxime vraie et de bon usage en critique, que chaque époque en somme n'a donné que ce qu'elle devait et pouvait donner; et l'époque grecque, avec tous ses charmes, n'avait point vu les grandes évolutions du progrès qui se découvrent et se résument par la comparaison des Ages et des nations : Rome avait déjà cet avantage à un certain degré ; les hommes d'esprit d'Athènes se rencontraient })0ur s'attaquer j)ar la dialecti({ue, pour lutter assez gaiement peut-être, mais comme dans une arène : ils ignoraient ce ton de haute conversation, cette urbanité de l'aristocratie romaine où les mérites individuels se font valoir réci[)rof[uement et donnent à la contradiction même une sorte d'harmonie par un commun sentiment d'intelligence, d'exp/;rience, de goût et d'éducation. La généralité du sens critique est dans tous les genres, ce qui devait le plus manquer aux Grecs. Vovez où en est ce sens à l'égard de l'art oraloir(^ dans Platon qui le renie et le méprise sans cesse par d'abstraites et subtiles chicane>, éhxpieutes pourtant à sa manière. Aristote se souvient des mêmes raffinements de prudence morale en commençant sa iIk'torifiue : il la continue sans se soucier de l'énorme contracfietion eiilre ses dcux métiers de philosophe rigoriste et de rhéteur, en faisant un très-ingénieux recueil de lieux abstraits pour servir à tout venant, et de lemnrques do détail sur la diction. Mais pour avoir une vue d'ensemble de l'art dans sa beauté, dans ses chefsd'œuvre, dans les caractères des maîtres, il faut deseeiuh-e les âges jusqu'à Cicéron, à Denys d'ilalicaïuasse et Longin. La Poctique du même Aristote prouve pareillement, pour l'art dramatifpie, que la perspective, qui ne s'ouvre qu'à grande dislance
(le temps et de lieU, Ile |)Oiiv;iil eneore être ;i])ereue i'i Athènes
dans sa véritable étendue, et même pour l'appréciation complète du caractère des maîtres alors connus. Répétons donc qu'une époque ne donne que ce qu'elle peut donner.
Nous disions que la nôtre ne saurait porter une œuvre analojïue au De oratore, et non pas môme, pourrions-nous ajouter, l'époque anglaise actuelle, quand môme un Broui^liam, un Derby, un Disraeli, trouveraient le temps de recueillir les glorieux souvenirs parlementaires où brillent des noms tels que ceux, de Chatam, Pitt, Burkc, Fox, Shéridan, Erskine, Grattan, Peel, et tant d'autres. On lerait une belle liistoire : les citations magnifiques ne manqueraient pas ; ce serait là un luxe heureux, beaucoup trop ménagé dans les œuvres critiques de Cicéron qui allègue fort peu de monuments modèles, qui ne cite nulle part peut être deux lignes de Démosthènes, cl chose étrange, qui n'en parle pas du tout dans le De Oratore. 11 est nommé deux fois en passant, liv. 111, c. xix. Nous convenons de tout cela; mais on n'aurait jamais une étude de l'art aussi directe, aussi classique, aussi professionnelle. On regarderait j)lus haut ]»eut-ôtre : le caractère des honmies, la valeur de la conduite et des doctrines politiques, la grandeur des questions débattues et de celles qui en sortent pour l'avenir ; on aurait vu des hommes d'Etat éloquents; on n'aurait nullement cette spécialité désormais perdue des avocats de Rome (ne pas confondre avec la profession moderne), de ces avocats tels que Cicéron et ses amis, qui, ne s'élevant point par la guerre, n'étaient hommes d'Etat qu'autant qu'ils passaient leur vie adonnés à de grands et orageux procès tout palpitants de passions politiques ; de procès plaides chaque jour devant tous les ordres de citoyens, entraînant des proscriptions et des exils, des triomphes et des ruines de partis, et la promotion à tous les honneurs publics comme à toutes les catastrophes éclatantes pour les heureux praticiens de la parole. Chez nous un avocat éminent obtient de la fortune, de la célébrité ; mais pour atteindre à toutes ces gloires aventureuses, il faut précisément, nous f avons beaucoup vu, qu'il cesse d'être avocat.
Cicéron entend se ménager une autre qualification qu'il n'est pas pressé de définira part, et dont il nous faudra parler en terminant, pour reconnaître les hautes prétentions personnelles, si légitimes d'ailleurs, qui déterminent pour lui l'étendue de l'art
oratoire; mais j'insisterai sur la remarque précédente, en observant qu'il se considère encore comme avocat dans le douloureux début que nous avons cité. Tant d'éloges sont dus à la traduction, que nous pouvons bien y relever une ombre d'inexactitude povu^ avoir le plaisir d'y revenir. Dans cette phrase, tous les instants que me laisseront Vacharnement de mes ennemis, les devoirs de V amitié., et le soin des affaires publiques, je les consacrerai de préférence à écrire, que sont, s'il vous [)lait, ces devoirs de V amitié pour lesquels se réserve l'homme illustre qui a traversé tant d'orages et de gi'andeurs? a Quantum mihi vel » Iraus inimicorum, vel causce amicorum, vel respublica tiibuet » otii, ad scribendum potissimum conferam. » M. Gaillard a certainement été partagé entre le sens plus large de causœ analogue à res, negotia, nécessitas, et le sens plus restreint, res foreuses, les causes juridiques, les affaires à plaider. Si le latin était un peu équivoque, le français devait nécessairement l'être davantage; mais je persisterais à croire que l'intention de l'écrivain est de considérer sa vie comme partagée entre les cabales de ses ennemis à repousser, les affaires publiques à suivie, surtout au Sénat, et les fatigues du barreau réduites aux procès politiques de ses amis^mt il ne cesse de se charger jusqu'à la lin d'une vie si laborieuse.
Il vécut donc pour ainsi dire de son art jusqu'au bout. Les personnages de son dialogue, Crassus, Antonius et leurs cinq interlocuteurs, excepté, notez ceci, le jurisconsulte, le vieux Scévola du premier livre, sont autant d'éminents avocats romains. Il expose puissamment l'excellence professionnelle d'Antonius et lui fait une part magnifique, mais c'est Crassus qui lui convient surtout par la richesse et l'étendue de sa culture oratoire, pour soutenir tous les attributs que l'éducalion bien plus complète et le talent supérieur du luaitre qui le fait parler prétendeiil imposer à l'orateur : si toutefois Cicéron n'a pas trop renchéi'i et surfait cet illustre personnage pour l'accommoder à son dessein. C'est, quant à nous, ce que nous croyons en songeant que de tous ces fameux artistes morts durant l'adolescence de Cicéron, il ne restait pas une ligne écrite; notre auteur le témoigne expressément, ce qui donne à penser qu'il a dû lui-même arranger et rédiger, d'après une vague tradition, quelques traits oratoires
dont il leur fait honneur, entre autres ce furieux défi de Crassus au consul Philippe, cycneam divini hominis vocem. Plus authentique et, selon toute apparence, plus admirahle nous est restée la dernière harangue de lord Chatam, à laquelle les Anglais rattachent les classiques souvenirs des regrets que Cicéron consacre à la mort de Crassus, et que M. Gaillard a si bien traduits.
Encore une observation sur l'objet dominant, presque exclusif, qui est, selon nous, celui de l'orateur de Cicéron, savoii' la grande plaidoirie politique. Mais n'y avail-il pas, dira-t-on, des délibérations au Sénat et devant le peuple? Comment, n'était-ce pas là le genre essentiel de la haute éloquence, l'objet supérieur de la critique oratoire? Nous répondrons, voyez plutôt, remarquez à chaque page, dans tous les détails de la théorie, sur quoi se porte la préoccupation de Cicéron, comme en général celle de toutes les rhétoriques anciennes, y compris celles des Grecs. C'est chose étrange, à l'envisager d'après nos habitudes acquises de gouvernement représentatif, de voir le consul romain oublier presque dans ses admirations et ses études les sententiœ in senatu, les conciones ad popuhim, pour se renfermer dans les séances du barreau. N'a-l-il pas lui-même ce qu'on appelle ses harangues consulaires (dont plusieurs, il est vrai, et les principales, sont encore des plaidoyers)? N'a-t-il pas à toutes les époques de sa carrière d'importants discours purement déli.bératifs? Eh bien non, il apj)artient à un esprit curieux de la ré;dité des choses, sincère appréciateur des vices ou des imperfections nécessaires des constitutions antiques, de reconnaître combien la délibération proprement dite y était inférieure aux d('bats judiciaires comme art et comme objet de travaux préparatoires, comme application des facultés de l'orateur; Tune, fort resserrée au Sénat par mille convenances et par l'obligation d'une brièveté sévère, amoindrie également devant les peuples, mais d'une autre manière, par les vivacités d(;sordonnées, les effets corporels et déclamatoires d'une situation qui excluait aussi l'étendue; l'autre, au contraire, en possession du temps, d'un auditoire solennel, immense et passionné parfois, de procédés réguliers et de larges développements savamment préparés .
En insistant, si nous en avions le loisir, sur cette vue assez
lU FRAGMENTS.
importante, il y aurait à compter combien de prétendues harangues délibératives de Gicéron se sont réduites à n'être que des brochures destinées à être lues pour exercer plus efficacement quelque influence sur l'opinion populaire ou aristocratique, ce qui se pratiquait beaucoup aussi chez les Grecs; combien aussi ces harangues participent de la forme et de l'esprit du plaidoyer, du foctum ou du mémoire judiciaire plus que de la vraie manière délibérative telle qu'il faut l'entendre ; exemples, le Pro lege Manilia, deux ou trois des Catilinaires, presque toutes les Philippiques contre Antoine.
Pour terminer sur ce point, voici des observations que Gicéron, dans ce Traité (II, 82), jette pour ainsi dire entre parenthèses :
« Il ne me semble pas nécessaire de donner des règles à part pour les genres démonstratif et délibératif. .. »
Ces mots rendent très-bien, mais malheureusement dans un ordre inverse, suasionibus et laudationibus ; il valait mieux conserver l'ordre consacré entre les deux genres, l'un si considérable encore, malgré ce que nous en pouvons dire en ce moment même, tandis que Gicéron fait assez bon marché de l'autre, la laudatio, ce genre démonstratif des Grecs, auquel Arislote accorde un tiers d'importance, jadis approprié à quelques fêtes nationales, et depuis dégénéré en futiles puérilités.
(( On doit s'énoncer avec moins d'appareil dans les délibérations du Sénat ; car on parle devant un conseil de sages, et il faut laisser à beaucoup d'autres le temps d'opiner à leur tour. On doit aussi éviter de paraître vouloir faire parade de son talent. » Sages recommandations auxquelles se réduit à peu près toute la rhétorique, spéciale à l'usage du Sénat. Les deux pages qui suivent accordent à l'éloquence des assemblées du peuple un élan beaucoup plus élevé, mais il n'en est question que dans ce seul passage, et tout cet endroit, comprenant aussi le genre démonstratif, n'est qu'une reproduction assez froide des préceptes ou des lieux aristotéliques qu'Antonius, traitant de l'invention, se pique de ne pas ignorer. Du reste, tout est composé et envisagé exclusivement, comme Quintilien l'a fait, au point de vue des jugements.
Puisque nous nous sommes proposé d'éclaircir, selon notre
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inuiiière de l'entendre, la conception du De Oratore, nous devons terminer ces réflexions, déjà trop prolongées peut-être, par quelques mots sur cette grande question générale, toute grecque d'origine, qui domine ces trois dialogues, ainsi que VOrator, celle de l'universalité des études de l'orateur. Le bon sens spirituel propre à Cicéron, qui lui fait habituellement comprendre les choses selon l'esprit moderne, plutôt que d'après la scholastique des raisonneurs grecs, ne semble pas sur ce point dégager suffisamment ses idées; mais c'est qu'il s'agit de sa gloire; il s'agit au fond pour lui de revendiquer tous ses titres de grand écrivain, disciple de Platon comme tel, et de les revendiquer à titre d'orateur, car c'est le seul que les Romains sachent encore comprendre, et qui convienne à l'illustre consulaire. De là cette thèse de la nécessité pour l'orateur de posséder à peu près l'encyclopédie du savoir humain; car c'est la thèse des sophistes, comme celle de leurs adversaires socratiques, et celle des rhéteurs, selon qu'il leur convient de tout absorber dans la philosophie, même l'art de la parole, ou réciproquement dans l'art de la parole toutes les puissances intellectuelles et pratiques de l'humanité. La thèse est à bien des égards artificielle, exagérée ; mais c'est celle de ces petits Grecs que nos personnages romains ne peuvent se dispenser de prendre pour maîtres, tout en les dédaignant; et non-seulement c'est une façon spécieuse d'introduire dans le monde romain les traités philosophiques dont Cicéron était fort occupé alors, cette notable partie de sa gloire, espèce de contrebande à faire passer sous le couvert de la rhétorique, l'incomplète éducation de ses compatriotes l'exigeait ainsi ; mais encore, et c'est là le beau côté de cette controverse, Cicéron sentait admirablement le rapport des idées générales, de la culture littéraire dans toute sa variété, surtout des littératures comparées avec toutes les perfections de la diction et du style qu'il voulait léguer au monde dans ses œuvres écrites de tout genre ; il sentait en lui-même l'affinité et l'unité du grand écrivain et du grand orateur. 11 faut prêcher à l'école oratoire romaine d'élargir les voies de la pensée, de multiplier les applications de la parole pour apprendre à parler ; il faut prêcher l'instruction, l'étude infatigable et sans limites pour élever le goût avec les idées, enrichir et varier le jeu de l'instrument qui les interprèle. Le noble
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Crassiis, avec son savoir et son expérience (îlendiie (qiir luimême conteste modestement), est à grand'peine assez bon pour représenter le grand liommc qui le lait parler et qui songe surtout à lui-même. Cette préoccupation de soi, tout autrement pardonnable ici que dans les harangues, parce qu'il s'agit, non des faits de la personne, mais d'une doctrine à jamais utile à tout le monde, remarquons-la dans les passages suivants qui éclairent beaucoup l'intention secrète de l'ouvrage :
« Souvenez-vous, reprit Crassus, qu'il n'est pas question de moi, mais du parfait orateur. Eh! qu'ai-je appris, et que pourrais-jc savoir, moi qui ai parlé en public sans avoir eu le temps de m'instruire, moi qui, partagé entre les occupations du barreau, la poursuite des honneurs, les intérêts de l'Etat et ceux de mes amis, me suis vu accablé par les affaires avant d'avoir soupçonné même l'existence de tant de belles choses que l'orateur doit savoir? Si vous me placez si haut, moi qui, même en admettant ce talent naturel qu'il vous plaît de me prêter, n'ai eu ni assez de loisirs pour étudier, ni ce zèle constant et infatigable qui veut tout savoir, que penseriez-vous donc d'un orateur qui, à plus de génie, réunirait encore toute cette culture que je n'ai pu acquérir? A quelle hauteur un tel homme ne s'élèverait-il pas? » (I, 17).
Plus loin, Anlonius se charge à son tour de prédire ce que sera exclusivement l'orateur romain :
<i Pour moi, et j'ose faire cette prédiction en voyant les heureuses dispositions de nos concitoyens, je ne désespère pas qu'il se. rencontre quelque jour un homme qui, avec plus d'ardeur que nous n'en mettons ou que nous n'en avons mis à l'étude, avec plus de loisir, une facilité d'apprendre plus grande et plus mûrie, une application plus forte, une activité plus vive, après avoir beaucoup lu, beaucoup entendu, beaucoup écrit, réalise enlin ce type que nous cherchons, et mérite d'être apj)çlé éloquent, et non pas seulement disert. Mais un tel oraleui-, ou c'est Crassus lui-même, ou ce sera quelque Romain qui, doué d'un génie égal au sien, mais ayant entendu, lu, éci'it davantage, pourra encore aller un peu plus loinqur hii. j) (I, 21).
Voilà enfin une réserve un peu forte eu laveur du futur écrivain philosojjhique, mise dans la bouche de Crassus, le(iuel avoue
encore (III, 22) qu'il n'a actuellement aucun commerce ni avec les philoso})lies, ni avec leurs écrits, et qu'il a fait bannir durant sa censure des hommes professant la philosophie en latin (III, 24). Crassus s'excuse tant bien que mal de cette rigueur peu cicéronienne, et il ajoute :
« Ce n'est pas que je prétende qu'il faille désespérer de voir traiter avec succès en latin les matières qui nous occupent en ce moment. Ni la nature des choses ni le génie de notre langue ne s'opposent à ce que l'antique et exquise doctrine des Grecs soit appropriée ù notre usage, adaptée à notre manière; mais il faut pour cela des hommes de talent et de goût, et jusqu'à présent nous n'en avons point eu dans ce genre ; si jamais il s'en présente, ils l'emporteront même sur les Grecs. »
En terminant, nous devons remercier M. Gaillard d'avoir acquitté dans son entier la dette du traducteur consommé d'un auteur difficile, non pas seulement en accompagnant sa traduction d'un certain nombre d'éclaircissements, de remarques et de collations littéraires fort utiles au lecteur, mais en donnant à part dans une autre publication de la maison Dezobry et Magdeleine un complet commenlaire condensé sous le texte du De Oratore. Ce travail si achevé va se placer comme un appel réciproque à côté de la tivaduction, de manière à garantir par un doul)le contrôle, et pour longtemps, la confiance du public : homo luiins libri. C'est justice aussi qu'une vie universitaire, vouée modestement aux plus excellents services, ait rencontré, à côté des travaux pratiques de cette haute profession, l'objet et la matière d'une œuvre philologique et littéraire destinée à un plus long avenir.
ViGUIER.