Voyi'z la nolo latine ci-iiessiis. — Coni., ad
il n'avait que six mois, et, lui perçant le llanr.
On en fil dégoutter plus de lait que de san^';
El ce prodige affreux, dont je trcnildai dans lame .., etc.
ANECDOTES LITTÉUAIIIKS Stll l'IKIUlK CORNEILLE. 19
par concours fortuit, soit par concours ctudié. Mais nous laisserons cette dialectique, pour nous occuper direclement de l'ouvraf>e bizarre, où nous voyons un lambeau véritable du manteau trafique de Corneille tailladé, rcteint et recousu à la lobe de la fée Faribole.
Je trouverais beaucoup d'agrémentà montrer, par un tel exeuq)le, le proditiieux contraste des deux écoles et le cliarme séduisant, aux lieures de loisir, de la manière des poètes caslillu7ts\ si, comme je l'ai dit, cette comédie n'était un essai basardé par Calderon et manqué, tout en offrant souvent une réminiscence de lui-même. Il y a })ourtant encore beaucoup d'esprit : dans quel ouvrage de Caldeion et de Lope n'y en a-t-il pas? Mais c'est le tour de force le plus désolant de la manie des conq)lications. Avez-vous vu ({uebiuefois de ces inscriptions, de ces cachets pour les([uels les Arabes et les l'ersans inventent des lettres ornées en manière d(' nœuds gordiens? Tel est le goût dominant du style et de lii littérature espagnole à ses plus célèbres époques. On y trouve réellement peu de chose d^niropéen. Quiconque a Tliabitude de lire ce théâtre, trouvera que r//t^roch"u6' renchérit encore sur ce travers habituel. On trouvera aussi que c'est une des pièces les plus difficiles à lire, même pour les Espagnols, par l'obscurité répandue dans toute la seconde et la troisième partie, à compter précisément de l'endroit où il faut (pie l'auteur construise un ou deux romans nouveaux })ar-dessus la donnée de Corneille. Ce sont des conce})tions incfjrtaines, llottantes, un merveilleux pénible et sans netteté dont l'auteur ne s'est pas bien rendu compte. Deux conjectures sont permises : la première, que c'est le fruit d'une muse exercée, mais d(''jà vieillissante; la seconde, encore plus certaine, c'est que Calderon, n'ayant guère lu ni la pièce de Corneille en son entier, ni encore moins son exposé des motifs, mais informé du canevas, se sera dit, en digne Espagnol, qu'il lui serait facile de laisser la France bien loin derrière lui en fait de combinaisons subtiles et embrouillées, tout en voulant bien lui emprunter celle-ci, sur laquelle on se récriait comme sur la
\. J'ciiiplaie à dessein celle expression : le théàlrc do Valence avait en des inlcnlioiis plus sérieuses, témoin G. de Castro. Alarcon, l'auteur du M''nteur, vient on ne sail d'où, peut-être du Mexique, mais il n'était point originaire de cette frivole Corle, de la Cour; connue on désignait Madrid.
plus implexe qui fût à notre scène. C'était le mal chez nous, suivant les plus sévères ; c'était le beau chez les Espagnols, et nous (étions restés bien simples, bien pauvres encore, avec une donnée si ingénieuse. Le style est à l'avenant de ce projet; un redoublement d'affiM-tation iiongoriste et de foriues contournées supplée à la netteté des intentions, qui manque partout.
Ainsi, par l'analyse rapide que nous allons l'aire, nous ne rendrons pas un bon ofiice au talent de Galderon, cela est vrai. Les mauvais échantillons de toutes les écoles sont quelque chose d'insupportable; ce n'est point .dans Suréna qu'il faudrait observer Corneille. Mais le choix ne dépend pas de nous aujourd'hui ; en une meilleure occasion, la critique devrait à Calderon un large dédommagement.
Nous ferons, le moins que nous pourrons, un récit de la pièce, mais nous ne promettons pas de ne pas éjtrouver un peu le courage du lecteur qui veut s'instruire.
La vie sauvage d'enfants allaités par les bètes, nourris de leur chair et couverts de hnu's peaux, est une fantaisie dont on s'est avisé dans une multitude de ballets et d'arlequinades. Telle a été la vie de Phocas, délaiss('' parmi les serpents et les loups jusqu'à sa jeunesse; ])uis il est devenu condottiere, puis empereur. Telle est aussi la vie d'IIéraclius et de son frère de lait, (pu' Phocas vient chercher en Sicile, dans les cavernes de l'Etna, à vingt ans de distance de leur naissance et de leur enlèvement. Dans ces contrées, l'empereur reconnaît un sauvage tout hérissé (description gongoresque) pour être le vieux seigneur qui a dérobé jadis à sa vengeance le petit Héraclins; il veut frapper les deux ])upilles de ce vieillard, mais celui-ci l'embarrasse en déclarant que Tiin des deux est son lils, lils naturel de la jeunesse de Phocas.
C'est encore une ftmtaisic amusante, et à laquelle Shakspeare avait donné bien du charme dans la Tempête, de représenter le jeune sauvage, homme ou femme, rencontrant, pour la })romièrc fois, une jeune figure de l'autre sexe, et de faire naître ainsi des instincts naïfs et délicats. Sans faire i)eaucoup de })sychok)gie, Cald(.'ron s'y était pris jihis li('iir(;usrment dans Jj( rie est un sotuje^
1. ComiTK! il est bon (l'ohsnrvnr que cerlaines nouveautés (ritivoiition littéraire ne sont jamais nouvelles cl n'appartiennent à personne, notons que ce vieux ronle de réducation du fUs de Filippo Balducci (Boccace) figurait déjà dans dcilx pièces de
Mais ici, les deux sauvages, en partie carrée avec la princesse de Sicile et une autre jeune fille, font l'amour avec des madrigaux tout musqués du plus lin marinisnie, dès les premiers mots jusqu'aux mariages du dénoùment. Il n'y a pas ombre de passion ni de sentiment; tout s'efface dans une galanterie fausse et fripée, soit lorsque les jeunes filles leur font la malice d'échanger entre elles leur mantille et leur masque, comme cela se voit dans quelques centaines de pièces espagnoles, soit lorsque, au commencement de la troisième journée, les jeunes gens improvisent en parfaits cavaliers de longues gloses rimées sur les yeux, d'après un quatrain de séguidille.
Voici maintenant la magie. Un enchanteur fort insitinifiant, sans intérêt à l'action, et surtout très-maladroit, est cliargé de prolonger la situation indécise fournie par Corneille; il improvise un tremblement de terre mêlé de tonnerres et de ténèbres, pour disperser tous les personnages au moment où il voit Phocas furieux, sans aucun scrupule paternel, prêt à massacrer les trois sauvages à la fois {V" journée).
Mais le bon tyran se réconcilie bientôt avec tout le monde ; sa férocité est adoucie par un plaidoyer de Cintia, la princesse, qui allègue rindulgencc du droit romain dans les cas douteux de personnes, et il ne conserve sa curiosité, dans le cas présent, que pour l'amusement des spectateurs. Le magicien voudrait bien la satisfaire, car, malgré sa puissance, il tient à faire fortune à la cour, mais Cintia, par deux mots de menaces très-vagues, l'oblige à se taire; le puissant Lisipo s'ingénie alors pour créer un prestige au moyen duquel le mystère puisse se révéler de lui-même à Phocas ; peu importe que ce prestige n'aboutisse à rien, après qu'on y aura trouvé de l'amusement. Il élève donc un palais féerique, où il habille les deux jeunes sauvages en princes trèsélégants ; là se prononce quelque ditférence native entre les deux caractères : l'un, doux et modéré, c'est le fils de Maurice ; l'autre, arrogant et dur, c'est le vrai sang de Phocas ; mais le bon tyran est aussi charmé de l'un que de l'autre, et sa curiosité n'est pas
Lopc et une de Guillen de Castro. En voici les litres : El hijo de los leonex. El animal de Ungria. El nieto de su padre Voy. la i\oticé sur G. de Castro, par Angliviei de Labeauinelle, jointe à sa traduction de la Jeunesse du, Cid, dans les Ghefs-d'œuvrô des Théâtres étrangers. Coll. de Ladvocat;
52 > FliAGMENTS.
plus satisfaite après ({iril a longtemps l'eint de dormir pour les mieux observer.
A la fin de la seconde journée, on sépare les princes en tiain de se battre, parce que l'ingrat Léonidc veut maltraiter le vieux tuteur défendu par Iléraclius. Mais l'analyse risque de trop accuser ces nuances morales auxquelles l'auteur n'attache pas une grande importance. Iléraclius se montre, à son tour, très-dur dans l'acte suivant.
Bientôt, au terme fatal d'une année écoulée en quelques quarts d'heure, le palais de vei'ilé-mensomje s'évanouit. Cette chimère est la partie amusante et ingénieuse de l'ouvrage, mais rien n'explique si c'est tout le monde qui est enfermé dans ce rêve, ou seulement les deux jeunes gens, tandis que les autres personnages, dûment avertis, resteraient éveillés et complices du magicien. Calderon laisse tout indécis dans cet essai pénible et négligé en même temps.
(juand le [)alais a disparu, Héraclius et son compagnon se l'etrouvent dans la forêt avec leurs accoutrements de peaux, ne com|)renant rien à leurs brillants souvenirs. Le magicien, à bout d'expédients, en revient à la parole pour révéler le véritable fils de Maurice, mais il tâche de faire courir cette parole à l'oreille des uns et des autres, de manière (pi'on ne sache point qui a parlé. Voltaire, dans son analyse-traduction, n'a rien compris à ces obscures manœuvres : c'est la partie manquée de son travail. 11 lisait vite et incomplètement son texte. 11 reste encore de (juoi admirer la patience qu'un tel honune a pu s'iuq)oser. Ce (|ui iin' choque plus que ses contre-sens, ce sont quelques notes admiratives jetées par lui au hasard, arbitrairement, sans connaissance suffisante de ce qui peut être vulgaire ou distingué dans la langue originale, notes uniquement destinées à compenser (|uel(jue peu les termes de mépris dont il gratifie son le\le, alin de retenir jusqu'au bout les regards du h'cteur.
Passons au dénoùment : j'y reconnais d(!S moyens déjà employés dans la [MWiiWTiiiFnerza laal'niiosa^ de Lope, et qui, depuis, avaient pu èlre icpioduits je ne sais combien di' lois.
l'ii (lue (le Calaiire, cousin geriiiaiinflb'Taclius, est venu, sous
1. Traduite sous In titro : Amour eL y/oH/iC»/', iliiiis les Gliors-irunivrc ilcs Tliéâlrcs clraiigcrs; 1S-2''2,
l'apparonro do son propre .imbassadoiir (antre lien eommnn espagnol), réclamer de IMioeas la eonronne irn})ériale eonime héritier légitime, à délant du lils de Maurice. Repoussé, ainsi qu'on peut le croire, il ]>répari' nne grande expédition pour débarrpier en Sicile. Pendant ce temps, l'identité d'IIéraclius est reconnne ; Pliocas l'invite à rester près de lui comme l'un des siens ; mais le jeune homme, par un accès inattendu de philosophie, s'y refuse obstinément; il veut vivre dans la retraite i)Our n'être plus exposé aux déceptions de la vérllé-mensomje. Il faut bien alors, pour amener la catastrophe, que le débonnaire Phocas reprenne toute sa férocité. Il veut tuer le prince, mais Cinfia lui rappelle sa promesse de renoncer à ce meurtre ; alors, par un détour très-connu sur la scène espagnole, le tyran se contente de faire embarquer Iléraclius et son vieux tuteur dans une nacelle dont on perce le fond par son ordre, et sans réclamation de la part de la belle Cintia. Les malheureux, bientôt submergés en pleine mer, nagent de leur mieux et sont repêchés, près du rivage, })ar le duc de Calabre, qui vient de d('barquer avec son armée. Dès qu'il se nomme, Héraclius reçoit l'honnuage de ce généreux cousin, qui combat dès lors pour sa cause. Phocas périt, on proclame le nouvel empereur, et l'on se marie. Respirons : toutefois, rappelons encore que deux paysans graciosos viennent de temps en temps nuancer les scènes par d'insipides quolibets.
Un mot sur le style. Malgré le travers d'affectation dont nous avons parlé, il est impossible qu'on n'y rencontre point des lueurs poétiques; elles sont rares, ne sont jamais pures, mais il s'en trouve pourtant.
Prenons un seul exemple. C'est le moment où les princes, dans le palais magique, achèvent leur toilette et font des réflexions morales, l'un sur le chapeau à plumes (des grands d'Espagne), l'autre sur l'épée dont on les décore'. Yollaire lait, à cette occasion, un contre-sens assez piquant.
1. Comme ils sont deux, tout est ainsi mi-parti entre eux d'un bouta Tautre, par couplets analogues; il y en a de jolis, au premier acte, sur une musique galante et sur une fanfare militaire. Tout est aussi en partie double dans leurs dialogues avec les deux jeunes filles; de là une alternative, à laquelle Voltaire s'ost embrouillé plus d'une fois. Comme c'est bien certainement la seule comédie espagnole qu'il ait jamais lue, cela n'est pas surprenant; il fait preuve même, s'il n'a pas eu de secours pour ce travail, d'une remarquable sagacité.
Criado. Cine la espada.
Eraclio. Con miedo LIego a cefiirme la espada.
Criado. Por que ?
Eraclio. Porque en los avisos
Que délia Astolfo me daba,
Me decia que era ella
El tesoro de la fama, r En cuyo crédito acepta
Valor todas sus libranzas.
; Geroglifieo, que fàcil
s Hizo el uso, pues te tratan
Muchos como adorno, y no
Conio empeào, ven, fiada , , En que se, que hubiera pocos
Que cineran tu hoja blanea,
Si el dia que se la cinen
Supieran de que se encargan.
Voici le sens exact : a. Le serviteur : Ceignez l'épée. — Héracliiis : C'est avec crainte que je ceins l'épée pour la première fois. — Le serviteur : Pourquoi? — Héraclius : Parce que, dans les leçons qu'Astolfe m'a données sur ce sujet, il me disait que l'épée est le trésor de renommée sur le crédit duquel la valeur accepte tous ses mandats et obligations. 0 toi, signe emblématique dont le sens a été affaibli par l'usage, puisque tant de gens If. portent comme une parure, et non comme un noble engagement, viens à mon côté, certaine que moi, je sais combien peu oseraient ceindre ta blanche lame, si, le jour où ils la ceignent, ils savaient ce dont ils prennent le fardeau. »
Voltaire : « Je ceins cette épée en frissonnant (dit Héraclius) : B je me souviens qu'Astolphe me disait que c'est l'instiunicnt » de la gloire, le ti^ésor de la renommée; que c'est sur le crédit » de son épée que la valeur accepte toutes les ordonnances j> du trésor royal ; plusieurs la prennent comme un orne- B ment et non comme le sisne de leur devoir. Peu de trens ose-
» raient accepter cette feuille blanche, s'ils savaient à quoi elle » oblige. »
Ainsi, ces ordonnances du trésor royal, confirmées par cette feuille blanche, nous donnent, à la place des niétapbores, toujours surchargées, de Galderon, une malice voltairienne, où il faut faire entrer pour moitié la naïveté de quelque vieux dictionnaire.
Mais je m'aperçois que j'aurais tort de quitter Cflte analyse sans recommander aux curieux de chercher dans Voltaire, à défaut de mieux, le passage où Galderon a enchâssé le mot de Corneille, et sans les prémunir contre de notables faux-sens de Voltaire à cet endroit. Ils remarqueront d'abord la valeur des motifs prêtés aux jeunes princes, pour amener cette mémorable exclamation. Héraclius ne veut pas être bâtard de Phocas et d'une paysanne (nulle considération de la justice, de la tyrannie, d'amitié héroïque, etc. : cet ordre d'idées serait trop sérieux); quanta Léonide, il pourrait s'accommoder de. cette origine, mais il ne veut pas être ?ho/«s qu'Héraclius. — « Maurice est donc le ]j/w.s noble {lo mas)'! dit le tyran. — Tous deux ensemble : Oui !
— Et Phocas? — Ensemble : Non ! (Rien! dans Voltaire, est un contre-sens.) — Ah ! fortuné Maurice, ah ! malheureux Phocas...», etc. C'est ainsi qu'est amené le mot sublime de Corneille. Phocas veut alors faire torturer le vieux Astolfe, pour lui arracher son secret. « Qu'on l'arrête. — Les jeunes gens ensemble : Tu nous verras d'abord acharnés à le défendre (Restados en su favor. Voltaire : Tu nous verras auparavant morts sur la place.)
— PJiocas : C'est vouloir que, renonçant ta l'amour paternel qui m'a fait chercher l'un de vous deux, ma colère se venge sur l'un et l'autre. Qu'on les arrête tous les trois. »
Ici, le contre-sens de Voltaire est énorme (sans compter qu'il est triple), parce qu'il introduit un mouvement tragique dans une pièce où il n'y en a pas trace, si ce n'est le seul trait si rapetissé qui vient d'être emprunté tout à l'heure à Corneille. Voltaire fait donc dire à Phocas, au lieu de ce que nous venons de traduire : « Ah! c'est là aimer. Hélas! je cherchais aussi à aimer l'un des deux. Que mon indignation se venge sur l'un et sur l'autre, et qu'elle s'en prenne à tous trois. »
Ceux qui lisent un peu l'espagnol nous en voudraient de ne pas
V rapporter le texte de cette curieuse bévue, qui en conlieni trois ou quatre.
Focas. Eso es querer',
(}ue, abandon ado el a m or Con que al uno busqué, en anil)OS Se viMigue ini indignacion.
A todos très los prended.
Ce n'est point jiour cette plirase que nous avons loué la vive sagacité de Yollaii'e.
Vï
Venons aux faits de l'enquête reprise par Voltaire, après le P. Tournemine. Ceci peut nous mener loin ; car nous pouvons être conduits à contrôler d'autres ent{uêtes que celle sur l'Héraclius, et des erreurs qu'on a le droit de qualifier d'iniquités ; nous })0uvons être tenté, dans Tintérèt de la vérité, de la gloire de Corneille et de son lionneur personnel compromis indii^nement , d'apprécier sans réserve timide l'esprit critique de Voltaire, et sa bonne foi. Qui eut jamais plus de sens, ])lus de jioiit que ce grand homme? — 11 est vrai ; mais qui jamais fit à la gloire, au moi de l'homme de lettres, plus de misérables sacrifices de la probité littéraire, qu'il convient mieux d'appeler tout couil la probité? Plus d'une cause respectable a des griefs contre Voltaiic : mais
1. Ainsi ponctui'. Ci'Ue vii-iilr, (|ui a joui' un si mauvais tour à Voltain», n'est pas une faute dans riiabiliide ()ithogi-aplii(iu(3 di^ la langue, espagnole, j'entends de la langue d'alors, et de cette langue draniati(iuc où les dilTicidtés de eonstruclion sont dilTércntes, mais, chose singulière, ne sont pas moins grandes que celles de beaneoup de proses allemandes. Ce vice chez les .\llemanils, qui souvent écrivent mal, tient à un défaut de goût et de mesure dans la tenue et la conduite des idées; le vice parallèle des Espagnols tient à un défaut de goût et de mesure dans le sentiment, le uiouvement et la recherche de l'effet. Aussi le travers des premiers domine-t-il dans la prose, celui des seconds dans la poésie, et notaumicnt dans cette sautillante poésie dramatique, hachée en vers de sept ù huit syllabes. J'ajoute, pour le dire en passant, que cette forme étroite et i)uérile de la versification dramati(iue des Espagnols, est une cause, si l'on n'aime mieux dire un elfet, qui, malgré tant de vives imaginations, a maintenu constamment leur théâtre en un état d'enfance et de minorité. Mais ce n'est pas ici le lieu d'insister sur ces idées, qui, je l'avoue, me sembleraient mériter d'èlri' sui\ies.
ici nous prrtcnflons ignorer tout le rcsto, pour nous en tenir ù Corneilio comnientr par luj, et, dans ce (loinincntaii'o, aux trahisons proprement dites. Car il ne serait ni bien utile, ni assez nouveau aujourd'hui, de relever à notre tour ce qui a tant déplu aux meilleurs critiques, savoir, que jamais un jeune lecUnu' n'a pu apprendre, dans le Commentaire, l'admiration et le respect dus au lirand ti'aiiique; ({ue la noblesse des conceptions, des caiactèics, des pensées, y est ravalée sans cesse; et que les remar([ues de style, trivialement ohértcs pour Vinslruclion des jeunes gens, des étrangers qui apprennent notre langue^, rendent souvent méconnaissables la })oésie et Téloquence des images, des tournures et des expressions. Aussi voyons-nous se soutenir une réaction purement littéraire, contre tant de réticences ou de tristes parodies de ce qui est sublime. Cela était suspect ûe jésuitisme en 1817, (piand un éditeui-, M. Le})an, }troposait son Corneilte à la souscri})tion du roi et de la cour. Mais aujourd'hui l'on ne |)eut plus donner au j)ublic le Corneille de Voltaire sans l'antidote des remarques loyales et judicieuses de Palissot, de M. Lepan lui-même, et de beaucoup d'autres. Nous avons sous la main un excellent travail de ce genre, modestement consacré à la jeunesse des écoles, par le savant M. Naudet, sur la tragédie de Nicomède-. Il faut applaudir à ce mouvement de justice et de saine critique, et l'on peut aisément ajx'rcevoir, sous les formes contenues de ces discussions, la conscience indignée du censeur qui n'aime pas à corriger Voltaire, et (jui ne peut s'empêcher de signaler , dans ces apparentes erreurs , de
i. Dédicace à rAcailéiiiie française; ei passim, à tout instant.
2. Ce n'est guère qu'arrivé à la présente page, que j'ai pris connaissance de la préface remarquable de M. Naudet; j'ai besoin de le déclarer, car je m'honorerais d'en avoir été inspiré dans cet essai. Prenez cette préface, qui résulte d'une lecture clairvoyante de la pièce, des enseignements de Corneille sur son ouvrage, et de l'histoire indiquée du doigt par Corneille : supposez ensuite qu'on découvrit en Espagne ou ailleurs un Nicomède, avec Prusias, Arsinoé, Attalc, plus une donnée conforme à Corneille comme le beau rapprocliement anachronistique d'Annibal, et, par-dessus le tout, autant d'extravagances qu'on voudra, combinées à de tels éléments, introuvables à l'extravagance, et demandez à M. Naudet si la pièce étrangère, dont on ne saura pas la date, pourrait être antérieure au Nicomède de Corneille. L'honorable écrivain haussera les épaules. C'est la parité exacte de ïHéraclius; seulement, ici, les données historiques, au lieu de s'appeler les unes les autres directement, comme dans Nicomède, se repoussent, et ne se provoquent dans l'esprit de l'inventeur que par les contraires, par hypothèse en sens inverse du fait de l'histoire : phénomène plus rare dans l'origine des idées, et essentiellement individuel.
véritables liostilitrs contre Corneille: mais enfin, ce que nous proposons d'examiner ici, ce sont les procédés, les acles qui accompagnent ces erreurs. Pourquoi taut-il que tous ces loyaux commentateurs nous aient laissé intacts, depuis si longtemps, les plus sérieux sujets de réclamation, et que leur silence sur de tels griefs ait paru passer condamnation contre Corneille? Dans notre manière de l'entendre, une date falsifiée, une pièce du dossier détournée, seront pour nous quelque chose de plus grave que les plus mauvaises chicanes littéraires, sur lesquelles il est toujours possible d'équivoquer , quand c'est Voltaire qui les signe.
Aussi bien, ne faut-il point demander à un grand artiste de s'enfermer dans l'atelier d'un autre grand artiste, de se pénétrer de sa manière et de son esprit, de s'en faire le proxénète et l'apôtre. Et que deviendraient l'activité, la f('condité j)ropre de l'homjue de gt'nie? Voyez plutôt, dans le tableau d'Horace Vernet, l'air grognard et le regard hieco de Michel-Ange, qui passe, en descendant les degrés du Vatican, devant Raphaël, qu'il voit occupé à l'un de ses dessins inimitables. Voltaire n'est sans doute pas Michel-Ange en poésie, et, quand il donnait au Commentaire ses plus mauvais quarts d'heure, n'ayant, disait-il, que deux heures de bon dans la journée, c'est à ZnUme et à Olympie qu'il consacrait ses méditations tragiques. Mais Voltaire est un grand poëte : il avait orné la scène française d'autres ouvrages que Zulime et qu'Olympie ; il était vieux : mais ce prodigieux vieillaid composait encore, dix ans après, VEpîlre à Horace, à soixante dix-huit ans! Disons donc que le projet de commenter Corneille était mal placé entre ses mains. Il ne pouvait embrasser son rival que ])Our l'étouffer, même involontairement. Cela une fois convenu, nous })Ourrions lui passeï- bien des injustices: mais, si j'y vois des signes de })réméditation et de manceuviv perfide, c'est alors, c'est sur quoi je dois me récrici'.
Quelque joie que trouvât Voltaire à déprimer les gloires rivales de la sienne, il n'eût certainement pas enti-epi'is de lui-même ce ti;uiiaiil labeur graiiinialicnl, où l'on croit voir le cheval de bataille s'atteler à une cli;irrue. Il est bien entendu aussi que l'entreprise, convenablement traitée, ne devait pas se réduire à des admirations et des apologies. Elle n'avait poiu- Voltaire (pi'un ou
ANECDOTES IJTTÉRAIRES SUR PIERRE CORNEIIJ.E. r,9
doux rôles brillants, mais très-brillants et bonoral)los ; c'était la petite-nièce de Corneill(.' qui devait y i^agner une dot de quarante ou soixante mille francs, })ar une souscription européenne ; noble pensée, si le lirand (lorneille n'avait dû payer si cher ce don royal fait à sa jeune postérité; c'était encore cette souscription ellemême, accueillie dans les cours les plus catholiques au nom de Voltaire proscrit et réi)rouvé, immense prospectus, nouveau à cette époque, de la j^loirc du commentateur'.
Mais hors de là, quelles impatiences ne dut pas causer à un tel homme un travail si détaillé, si rempli de broussailles et de petits achoppements! Sonije-t-il à prendre pour base, comme doit le faire tout humble commentateur, la collation des textes de son auteur? ne lui demandez pas cela ; ou seulement les bonnes éditions avouées comme définitives }tar Corneille? nullement. Il prend, comnK^ au hasard , pour les plus belles pièces, r('dition de lOW, qui lui procure ravanta<;e de censurer aitirement des vers déjà corrigés par son auteur, et donne au public, par centaines, précisément les mauvaises leçons. Il connaissait et feuilletait bien certainement l'édition de Jolly, mais il ne la suivait pas. Il avait fini avec les premiers chefs-d'œuvre, quand l'Académie française lui envoya l'une des bonnes éditions corrigées de Corneille, et, bien entendu, il ne revint point sur ses pas ; son siège était fait.
Sa merveilleuse correspondance n'est nulle pai't plus riche en perspectives intérieures, nulle part plus amusante, plus triste si l'on veut, et plus instructive, que dans les renseignements qu'elle donne sur l'exécution et l'esprit du Commentaire. Il avait fallu, pour le succès du programme, que l'Académie française v mît son attache, qu'elle parût avoir expressément chargé Voltaire de préparer cette belle édition d'un classique. De Ferney, Voltaire la tient occupée longtemps et souvent, en séances ordinaires, de ses cahiers ou de ses épreuves qu'il lui envoie à mesure, comme pour recevoir ses avis.
L'Académie se montre visiblement, mais avec discrétion, peu satisfaite de tant d'aigreur, de légèreté, d'impertinence envers
1. La pièce la plus curieuse de la première édition du Commentaire (176-i), c'est la liste des souscripteurs, à la fin du douzième volume.
Corneille. Ses contre-rritiqiies de détail, ses remontr.inces générales en faveur de la justice ou des simples ronvenances, sont confiées à Duclos, le secrétaire perpétuel, et surtout à D'Alembert, le correspondant intime de Ferney, qui les transmettent honorablement ; mais elles ne sont pas reçues de même. Tout ce qui fut ainsi envoyé sous forme de notes est perdu ; mais les lettres de D'Alembert, que nous avons, ne sont pas moins remarquables que les réponses. Voltaire n'écoute pas, et ne fait pas sendjlant d'entendre, sauf quand il montre de temps en temps la griffe. Son cher philosophe, assez droit et fidèle, mais très-adroit, insiste presque uniquement sur les ménagements extérieurs à garder envers une gloire si imposante à l'opinion publique ; il n'est que l'interprète des murmures auxquels il ne veut ])as avoir l'air de prendre jiart. l'aisant bon m;n'cli('' de Corneille, ainsi ({ue de son avis jiersonnel. « Le diable m'emporte, dit-il, si j'y entends rien.... Vous avez toute raison, mais, pour Dieu, soyez poli... Si vous multipliez les croquignoles, multipliez aussi les révérences. » Il rit lui aussi, du bout des lèvres, de Gilles Shakspeare et de son arlequinade de Jules César, traduite comme telle par Voltaire, à l'occasion de Cinna. Il s'en rapporte à la traduction de Calderon, tout comme il iait pour celle du drame anglais; et celle-ci, il l'avait critiquée très-sensément en temps utile, mais sans succès. Enfin, il se résigne à peu près à trouver bien ce qu'il n'a pu empêcher. Voltaire, à qui une opposition aussi coulante convient assez, faute de mieux, se livre, dans le secret de l'intimité, à ses cyniques dédains pour son maître Corneille, pour son vieux général. L'à})re et inexorable égoïsme d'auteur l'avait engagé dans une lutte de mauvais vouloir el d'insolence; il en garda rancune à l'Académie, et, après le beau profil qu'il avait fait de ses conseils, il lui adressa une Dédicace profondt'-ment ii'onique, bien recouverle (Tune forme exii'iieure irréprochable, sauf le Irès-humhle et très-obéissant serviteur , qu'il ('luda lestement, et ne voidut ]ias rendre, malgré les réclamations. Puis, dix ans après, quand vint le moment de réimj)rimer, sans bruil et sans conlrùle, son Connnentairc (en 1774), il eut bien soin d'v rétablir (juelques tiaits auieis el irrévérencieux qu'il s'était vu forcé d'en reiranclier à la première ('■dition.
Je regrelle d'avoir Irojt vite el trop laiMeiiienl nVumi'' la eu-
ANECDOTES IJTTÉUAIHES SLR l'IElUlE COllNEILLE. 61
rieuse conuMie ((ue ])i'('sentent ces nomljreiises })ages de la Correspondiuicc*. C'est là que je renvoie ceux qui nui reprocheraient d'avoii- cliariié les traits du lahli'uu; mais j'ai cru devoir res(juisser, pour indiqiicr les circonstances et faire pressentir Tesprit qui domine dans les enquêtes de Voltaire sur l'originalité de Corneille.
11 y en avait plusieurs à faire pour une curiosité sincère et bien entendue, avant celle d'Héraclius. Le rap})rochement des Mucedadcs del Cid de G. de Castro avec le Cid franrais, était une fort belle étude à faire : il n'y songea point ; de ce c(M(''-là, il s'avisa d'une autre idée... Mais c'est un fait grave à rajiporter ci-après. Rien de plus utile aussi et de i)lus intéi'essant que de traduire, à côté du Menteur de Corneille, toute la pièce originale de J. lîuiz de Alarcon. Voltaire ne songe })as à la connaîti'i' : il ne lit |)as même V Examen de Corneille, dans lequel le i)oëte, en Ititifl, reconnaît avec bonhomie qu'autrefois trom}>é par son édition de la pièce espagnole, la Yerdad sospechosa, il Favait attribuée à Lopc de Yega, mais que, puisque don Juan de Alarcon la réclame comme sienne, il n'y met, quant à lui, aucune opposition, et se borne à l'admirer de tout son cœur. Comme si Corneille n'eût averti de rien, il continue de mettre la pièce sur le compte de Lope, qu'il ne cessa jamais d'ap})eler Lopez, en se donnant l'air de connaître Lopez. Non-seulement Voltaire oublia de lire TExa-
1. Il aurait fallu beaucoup extraire, mais chacuu pourra s'amuser à rapprocher lui-même ces traits, en parcourant avec quelque attention les lettres de cette tqioque, 1761 et 176!2, à D'Alcmbert, à Duclos, à D'Olivet, à D'Argcntal, à Damilaville, à Saurin, au cardinal de Bernis, etc. C'est un examen de bonne foi que nous provoquons. Avec les inégalités d'humeur de Voltaire, et ses correctifs calculés, on peut contester ce que nous affirmons du mauvais esprit qui le domino. Un jour, il écrit à Cideville, d'un mouvement jeune et honnête : « .le viens de relire le Cid; Pierre, je vous adore! » Mais c'était avant de prendre la plume, et au moment de lancer le prospectus de mademoiselle Corneille. A quelque temps de là : « ... Mais je commente Corneille : oui; qu'il en remercie sa nièce, » dit-il à D'Alembert. Cette animosité lui est venue de bonne heure, et ne le quitte plus. Il faut encore observer que M. de Cidevill;' vivait à Rouen, dans la cité toujours fière de Corneille, et qu'il y appartenait à l'Académie. Ce fut lui sans doute qui détermina l'Académie rouennaise à une certaine démarche de reconnaissance auprès de Voltaire, pour l'iionueur fait à la mémoire de Corneille parla publication du Commentaire. Voltaire apprécia et mit à profit la circonstance, en répondant avec courtoisie par un éloge de CiOrneille, le seul juste et conq)let qu'il ait écrit, dans une lettre qui tranche vivement avec le reste de sa correspondance sur ce sujet, et qu'il donne habilement comme une sorte d'expression et de résumé de son travail. — On sait à ipielle pieuse intention il rapporta son Mithninct. en le meltan' aux pieds du Saint-Père.
fi2 FRAGMENTS.
men du Menteur, il oublia même de Timprimer. Que vous semble d'un pareil oubli? Mais ee ne sont là que des bagatelles, à moins qu'il ne l'ait lait exprès... Passons toutefois : nous n'avons pas encore le droit d'être si méfiants, et il ne faut accuser les intentions que sur preuves manifestes.
Enfin, quant à l'Héraclius, Voltaire faisait fort bien d'écrire à son tour en Espagne, mais l'évidence que nous avons attestée aurait dû le frapper ])lus que tout autre, lui poëte dramatique et historien. Il lui appartenait de voir que, sans sortir de France, le doute n'était pas raisonnable. Rien de mieux, d'ailleurs, que de vouloir lire l'Héraclius de Calderon, et de demander, s'il était possible, la date de la première édition, après qu'il aurait eu d'îibord bien lu Corneille. Il eût pu à loisir s'informer du théâtre de Calderon ; il eût même bien fait de l'acheter, car il avait le choix de deux éditions complètes en dix volumes environ, même d'une troisième qui se publiait alors. Ce n'était pas une dépense, eu égard à cette lojQgue leçon de langue et de littérature espagnole, qu'il voulait prendre, pour la transmettre immédiatement à la France.
Mais il était autrement inspiré. Son parti était pris contre Corneille, nous le voyons en plus d'une autre occasion, comme en celle-ci. L'édition de Gabriel Jolly, dont nous avons jtarlé', lui offrait à combattre, outre les allégations de son très-cher et révérend père Tournemine, un argument déjà signalé, argument bien simple et bien sérieux , qu'il a feint constamment de ne point voir : Corneille était honnête homme ; quand il a eu à déclarer des imitations, il l'a fait; sa candeur y était engagée depuis les luttes du Cid ; il avait lui-même annoté Pompée avec les vers de Lucain, comme le Cid avec ceux de Guillen de Castro (vers l'année 1044) ; il l'avait fait d'impatience, par une sorte de scruj)ule dédaigneux à l'égard des insinuations envieuses, et })lus tard, sans doute, il ne voulut point, dans les dernières éditions, continuer de reproduire lui-même ces quittances de détail ; mais, quand Corneille ne dit rien d'un prétendu modèle, quand il appelle lui-même loiit exjtrès sa IragV-die (rih-raclius " un (>ri(jinal
1. Il .s'alislii'iil siii^Miciisoiiii'iil (11' iiii'iilidiiiicr cetlr ('(litioii, mais il nous ost di'inontrù (|u'il lu connaissait, ou tout au moins ([uo li.-s arguments lm\ ([ucstion lui étaient allégués par l'Académie.
)^ dont on a i'ait de belles copies », il faut en croire Corneille! Voltaire ne lait pas semblant d'entendre cela'.
11 lait passer à Madrid, par l'entremise de ses amis, mais avec mystère, une note portant une série de questions qui ne se sont point conservées. Le Consul général de France à Madrid remit ces questions aux bibliothécaires de la cour, notamment à La Huerta, poète estimé, critique ignorant et très-violent, qui, par aversion pour l'école française, déclina le soin d'y r('pondre-. On les transmit alors à rex-bibliotliécaire Gregorio Mayans y Siscar, grand jurisconsulte et polygraphe infatigable, dont la vanité aspirait à une réputation européenne en fait (rérmiition. Ce fut lui qui répondit, charmé sans doute d'avoir à satisfaire M. de Voltaire, et il devait se montrer fort enclin à y mettre de la complaisance, en suivant la direction et la pente des questions, quand même il eut été possible à un Espagnol de ne pas revendiciucr pour sa nation toutes les priorités imaginables d'invention littéraire. Du reste, je ne pense jias qu'il lût l)ien fanatique de poésie espagnole, ni qu'il eût beaucou}) de tenq)s à donner dans sa vie aux ouvrages dramatiques. Toutefois, il faudiait ({ue cet ex-bibliothécaire royal eût été de la dernière ignorance, pour répondre les choses que Voltaire lui attribua. Un iîdèle extrait de cette réponse de Mayans aurait dû trouver place dans la dissertation iinale ou dans la pr('face que Voltaire ajouta à sa traduction d'IIéraclius ; de tels renseignements se reproduisent à la lettre ou à peu près. Point du tout : l'érudition espagnole de Voltaire se para du nom de ce savant, sans oser lui l'aire dire expressément tout ce qu'elle voulait taire cioire au public, et La Huerta s'abstient très-justement de rendre son docte devancier responsable de ions ces absunlos, comme il les appelle dans l'écrit déjà indiqué.
1. Il doil être bien eiUeiidu que ralliisioii à ces belles copies de rHéraclius, faites sitôt qu'il a paru, ne pouvait nullement désigner la pièce de Calderon, qui n'existait pas encore, ou qui certainement n'était pas imprimée à l'époque oii Corneille donnait cet Examen, c'est-à-dire treize ans après sa propre publication.
"1. Lui-même le raconte ainsi dans le prologue diffus de son Tlieatro ltespanol,t. I. — Voltaire est singulièrement mystérieux sur certains points de fait qu'on ne supprime pas quand on procède simplement. Du reste, La Huerta devait être mieux en mesure que personne de donner une réponse sur le point chronologique; mais il en aurait trop coûté à son rude préjugé espagnol. Quoique traducteur de Zaïre, ce La Huerta est intraitable.
61 FJiAGMEXTS.
Personne mieux que Voltaire ne sut jamais faire diverse mesure, selon roccurrenee, au public, aux i^ens de lettres, aux correspondants divers : il est cui'ieux de' voir la manière dont il distribue ses renseignements sur rJl(''raclius de Calderon. Avec Duclos, dans ses comnumications semi-olïicielies à rAcadémie, il sait imperturbablement la date de cette pièce, et il la donne presque comme s'il l'avait vue : c'est qu'il étuit bien aise de mater ces messieurs, et qu'avec une date rondement articulée, il a de quoi lermer la bouche à toute rArad(''iiiie Iranraise sui' l'oi'iginalité de Coi'neilli', ({ui y trouvait sans doute ({uel(|ues diM'enseurs; en l'ace du pidjlic, il aClirmera vai>uement cette date, sans dire de quelle part (Dissert, sur rHcradius esp.);... avec le docte Mayans, il convient tout net (pi'on Titinore. Comparez les textes de la môme époque. Tout serad pMpiant dans ces citations : le concours de tant de petites faussetés iiiéiialcment réparties mériterait un examen détaillé; bornons-nous à qucbiues lipies: « Je me suis mis, » dit-il à lîuelos le :^.j avril 170:2, c je » me suis mis à traduire l'IIéraclius espai^nol, imprimé à Ma- » drid, en i04o, sous ce titre: La faïuosa Cuniedia En esta vida » TODo ES VERDAD V ToDo ES {sic) MENTIRA, fiesUi que se reprc- » sentô à sas Magestades en el salon real del^ Palacio. Le savant » qui m'a déterré cette édition prodigieusement rare prétend » que sus Magestades veut dire Philippe et Elisabeth , lille de » Henri IV. (pii aimait passionnément la comédie, et qui y menait » son lirave Jiiari. Elle s'en repentit, car Phili})pe IV devint amou- » reux d'une comédienne, et en eut don Juan (rAutiiclie. Il devint » dévot et n'alla jjIus au spectacle après la mori dKlisjibeih. <)i', » ÉHsabeth mourut en 1044, et mon savant prétend que la » l'amusa Comedia, jouée en 1040, lut imprimée en lO'i-o; mais, » co)iime mon exemplaire est sans date, il faut en croire mon » savant sur sa parole. Le fait est ({ue cette trai:édie e>t à l'aire » mourir de rire d'un bout à l'autre... » Etc.
(Juel((ues semaines ajtrès (15 juin). Voltaire, se souvenant de ses oblig'ations à don (Ire^oiio Mayans, lui (''rril inie liMIre de leiiHTritiieiils (|iii e-t iiiie perle d'iiiipert iueiice deini-radh'use, où
1. U y a de. l'ulacio, mais Vullaire croyait iieul-ètio loctilicr, faute de savoir cet iilioljsiiii; eiiiiiliati<nie.
ANECDOTES J.ITTEiaiKES SI P, l'IEliliE COIiNKlI.I.K. 65
il dit entre autres choses : « Entre nous, je crois que Corneille a » puisé tout le sujet d'IIéraclius dans Calderon. Ce Calderon me " })araît une tète si chaude (sauf respect), si extrava^iante , et » quelquefois si subli)ne, ([u'il est impossible que ce ne soit pas I) la nature pure. ■> Plus loin, il ajoute innocemment : « Je crois )) qu'il sufht de mettre sous les yeux la fa m osa Comedia, pour » faire voir ([ue Calderon ne Va pas volée. « Mais voici le meilleur: (( Le point important est de savoir en quelle année h fa- » mosa Co)ne(lîa fut jouée devant amhas Magestades. C'est ce » que je vous ai demandé, et je vois quil est impossible de le » savoir. »
Cela est clair: le blanc et le noir ne peuvent s'a})pliquer plus nettement sur un même lait. Voici maintenant la demi-teinte employée à l'usai^e (hi public, dans h Dissertation sur VHévaclius espagnol. Je sou})connerais que Mayans, passant condamnation dans sa réponse sur l'époque trop réelle de la pièce imprimée ( UiOi), ne pouvait pas être mis en avant sur ce point : mais qu'il avait bien pu, à l'aide d'arguments très-puérils, se retrancher sur la possibilité de la pièce jouée dès avant UU6. La ressource est chétive, mais Voltaire saura bien en tirer parti. « On » ne sait pas précisément en quelle année la famosa Comedia ' » fut jouée : mais on est sûr que ce ne peut être plus tôt qu'en » 1037, et plus tard qu'en 1040. Elle se trouve citée, dit-on , » dans des romances de 1641. » Ce dit-on est charmant, ainsi que ces romances citant ces représentations : qui les trouverait mériterait une récompense honnête. De vieux romances figurent textuellement, il est vrai, dans des comédies: il y en a de semblables dans le Cid de Castro ; mais l'inverse, des romances citant des comédies, est ridicule. Mayans aurait cité infailliblement, et Voltaire aurait transcrit la citation décisive; il en aurait parlé à l'Académie, s'il n'y avait pas là une de ces erreurs bénévoles que personne ne viendra contrôler, du moins on l'espère, et dont on se réserve l'excuse à la faveur d'une méprise de détail. Il paraît que Mayans avait répondu en latin, par courtoisie : ses termes de littérature moderne devaient être un peu confus. Mais, après
\. Voltaire paraît très-frappé de cet adjectif famasa, qui, pendant deux siècles, accompagna indifféremment toutes les comédies espagnoles.
celte {)reuv(i qui, si elle était sérieuse, serait péremptoire, autant Voltaire vient de lilisser rapidement sur le point décisif, autnnt il s'étendra sur l'arf^ument le plus futile. Celui-là, il le doit réellement à don Gregorio : il lui demande, dans sa lettre, la permission de s'en servir, indice de la réserve presque honteuse du critique espagnol, réduit à de pareilles inductions. C'est une phrase d'un éloge de Calderon, composé après sa mort par un prêtre de ses amis; un d(; ces éloges qu'on faliri(itiail pour les approhations de livres, et auprès destjuels nos plus mauvaises amplifications de rliétori({ue sont des modèles de simplicité. « Ce que j'admire le ])lus dans ce rare génie, dit le panégyriste de Calderon, c'est (|n'/7 n'unila personne. » Voyez dans Voltaire le soin avec lequel il développe ce grave argument en faveur de l'IIéraclius espagnol, et dites si vous croyez qu'il put en être dupe. Il oublie d'ailleurs de donner au public celte date triomphante de l'impression, 1643, qu'il a donnée à l'Académie selon son bon plaisir, ou sur la foi de son savant, quoique son exemplaire soit sans date. Le public se contentera des romances de KV'il .
Du reste, et pour cause, Voltaire, dans sa lettre, ne remercie aucunement don (iregorio de celle éd'iùon prudigieusouen t rare (pi'il en avait rerue ; nous ne savons si c'est en payant, mais nous savons que Mayans n'était pas riche, et qu'il demandait avec instance des subventions d'auteur. Il faut bien dire ce qu'était celle édition })ro(ligieusriiiriit rare, et accorder à la loyauté espagnole ([ue ce n'est pas le grave Mayans, un ('\-li!liliolh{'caire, (pii, en la donnant pour telle, aurait fait un véi'itablc toui' de jiicaro. Car il est bon de savoii" qu'il n'(!xist(.' jtoint (r(''(niion rare de celle comédi(3 stttis date. (Juaire iijai'a\{''dis devaient en avoii' soldt' la dépense en Espagne, et je me suis donné la satisfaction d'acheter un exemplaire i)robablement pareil ou équivalent à celui de Voltaire, chez un lii)raire de Paris, au prix peu exorbitant de 1 h'anc "Ib centimes.. Voici le mystère. Calderon avait laissé bien souvent imprimer ses pièces isolées par des libraires qui les joignaient à d'autres de divers auteurs. Cependant, une lettre iijtéressante (pii reste de lui, pr(''cisé-menl en tèle du volume on son ll(''iaelius se pli'sdlle le piniiier. lioUS a|ij)l'eil(l (|u"ll \oillul d(''leudn', le
plus pu>sible en ce;> temps-là, ses droits de prupiitHe. U mourut, ne laissant que quatre volumes remplis de comcdic& exclusive-
ANECDOTES LIT lEIlAlIlKS SIK l'IEIlUE COUNEILLE. ti7
ment de lui, à douze par volume, selon l'usage, plus un seul tome de ses Autos sacramentelles. La comédie £'/^ es^rt vida... est la première du troisièm(; volume [tercera parte) : elle ne ligure, que je sache, dans aucun recueil antérieur, et ce volume est daté de KiOi. Si Texemplaire prodigieusement rare est sans date, c'est tout simplement parce que ces sortes de livres en Espagne, toujours imprimés sous forme compacte, petit in-4" à deux colonnes, sont disposés de manière à pouvoir être disloqués par tirages partiels, et débités en autant de cahiers qu'ils contiennent de comédies, et que la date figure seulement sur le frontispice général , ainsi qu(,' dans les feuillets d'approijalions, privilèges, taxes, erratas certitiés, etc., valables poui' tout le volume.
Cet usage économique a devancé nos livraisons compactes les plus populaires et subsiste encore à peu près le même en Espagne. Or, la preuve m'est acquise par le développement du titre de Voltaire, Fiesta que se représenta..., que ce fragment de volume envoyé à Voltaire ne [)rovient pas même du volume original donné sous les yeux de Caklcron en 1064, car celle circonstance de la représentation devant Leurs Majestés (il s'agit de Philippe IV et de Marie-Anne d'Autriche, sa seconde femme) n'y est pas jointe au titre; et, d'une autre part, la preuve presque complète m'est également acquise que les comédies de ce volume, et notamment celle dont il s'agit, ne figuraient point dans les recueils antérieurs, quelle que lut alors la facilité laissée aux libraires d'anticiper sur les éditions originales de comédies ou de les conlrelaire après cou[). Cette preuve, que je veux bien a})peler presque complète, résulte des explications données par Calderon lui-même en tête du volume en question : voir sa dédicace et la lettre qui suit, à lui adressée par son éditeur, portant que cette publication est destinée à préserver ces comédies du destin qu'ont éprouvé tant d'autres pièces de l'auteur, défigurées par des impressions frauduleuses, hurtadas, agenas y defectuosas. Une preuve semblable pourrait résulter d'une recherche dans les nombreux recueils de comedias sucltas (isolées), antérieurs non-seulement à KKii, mais (si l'on songe encore à constater matériellement la priorité de Corneille) antérieurs à 1017. Quelque superllue que me paraisse cette recherche, j'en ai con-
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staté le résultat négatif sur un bon nombre de ces recueils : mais qui pourrait les atteindre tous?
(Jue si don Gregorio Mayans, qui ('(ait lorl occupé, s"csl jjorné à faire acheter cette rare édition, ce cahier d'impression commune et mal])ropre, dans ces échoppes à prix lixe où Ton en tiouve par milliers en Espagne, le même don Gregorio n'avait pas non plus lait autant de frais en critique que Voltaire veut bien nous le faire croire. Où donc aurait-il pu voir, et jamais Espagnol a-t-il pu dire que ce roi si i)assionné pour le théâtre, que Philippe IV cessa par dévotion d'aller à la comédie? Mais c'est là une hypothèse toute française, empruntée des souvenirs, familiers à Voltaire, de la vieillesse de Louis XIV ! Toute sa vie le l)eau-père de Louis XIV demeura fidèle au théâtre. Quand il fut moins occupé de galanteries, ce monarque, qui ne régnait guère par lui-même, mais qui gouverna constamment ses poètes dramatiques, conane faisait en France le cardinal de Richelieu, semble en effet avoir commandé un jteu })lus fréquemment des contcdias sautas à Galderoii. à Morcto, à Solis, à d'autres linjenios plus jeunes et fort médiocres, tels que Diamante, Matos Fragoso, Zavaleta, Zarate, etc. ; mais, saintes ou profanes, héroïques, galantes ou bouffonnes (les différences réelles étaient fort légères, d'autant plus que toutes sont chastes au point de vue espagnol'), il lui fallut toujoin^s des comédies en cl salon real de Palacio, à Buen-Fteliro, h lu Zarzuela, indépendamment des aulos. Vi'w d'années avant sa mort J'ambassade française de 'IGÔO, à .Madrid, le voyait soleum'lleincnt appliqué à ces longs spectacles: dans les mémoires du mar('clial duc de Grammont, chargé de celle ambassade, on voit ([iielle <''lail riiabiliide des grands d'assister debout et couverts à la comédie jouée devant le roi. Écoutons un autre témoin : « Le meilleur de tout, et que je vous
1. Il ne faillirait pas croire que la grossièreté ou IXTroalcrie du lani;agc se produisent nulle part dans le théâtre espagnol du xvii' siècle. Voltaire suppose grnluilement tout le contraire dans sa lettre à Mayans : il lui adresse à ce sujet, sur les pièces ordurieres de (laideron, une sorte de risée d'inlelligenc.,' qui devait sembler bien froide à sou correspondant. Un drame sur un sujet connue celui de Léocndie |)ar exemple, ou comme Taventure de Uireno et iVOliinpia, d'après l'Arioste, pouvait être développé, surtout à celte éjioque, sans (|ue l'on y Inuivàt une ombre de scandale, sans (pie l'expression naïve des détails contînt la moindre indécence. C'est aussi ce qui arrivait constainment. Le goût public et la censure etclcsiastiqiic devaient s'entendre facilement à cet égard.
ANECDOTES LITTÉIIAIRES Slll l'IKliliK CORNEILLE. (39
» garde pour Iti bonne lioiiche, c'est la comédie qui se vient de » faire an palais, à la hienr de six gros flambeaux di^ cire blanche )) seulement, ([ui soni v('Tilablrmciil dans des chandeliers d'ar- » lient d'une L;randeur prodiuieuse... Le roi, la reine et rinfanle » sont entrés après une de ces dames, qui portail un flambeau... » Pendant toute la comédie, hormis une parole qu'il a dite à la » reine, il n'a pas branlé ni des pieds, ni des mains, ni de la tête, » tournant seulement les ycnix quelquefois d(; côté et d'autre, et » n'ayant j)ersonne auprès de lui qu'un nain'. >^ On imagine difficilement la profonde frivoliti'' du grave et pieux Philippe lY. C'est ce long règne qui vit fleui-ir l'école espagnole des casuistes de Pascal et celle du théâtre de (laideron, dont ces pères étaient aussi épris que le roi : quelques oppositions rigoristes contre la comédie ne vinrent que plus tard. Ces deux écoles, par les doctrines communes qu'elles dévelopi)ent et les habitudes qu'elles déterminent en Espagne, se recommandent également à l'attention de l'histoire.
Une conjecture très-vraisenibla])le et ([ui comporterait une recherche int(''ressanle , c'est que Philii)pe lY (hsignail souvent lui-même les sujets de comédie à ses poètes ordinaires; on sait qu'une ou deux mauvaises pièces passent pour être de sa composition ; on sait aussi qu'un jour le monarque , répétant une scène, dans le rôle du Père éternel, avec Calderon, chargé' de celui d'Adam, interrompait gaîinent une trop longue tiiade du poète, en s'écriant : « Parbleu, j'ai créé là un Adam l)ien bavard ! » — Or, pour s'expliquer cette rare, mais induljitable imitation du bancais dans l'IIéraclius espagnol, il me semble permis de conjecturer que l'hilippe lY y fut pour quel({ue chose; que, disposé de})uis la j)aix et les conférences des Pyrénées à traiter gracieusement li's arts <'t les idées françaises, il voulut avoir sur son théâtre quelque échantillon du nôtre ; qu'enfin il chargea son plus habile poët(% probablement aussi étranger que luimême à notre langue, d'aftubler à l'espagnole une pensée du célèbre Corneille, au risque d'hiuiiiliei' la France, dans cette lutte nouvelle, de toute la supérioriti' du style cuUo et de l'en-
1. Mémoires de madame de Motteville, t. V. Lettre de son frère, qui faisait partie de l'ambassade.
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tortillapr' caslill;in. On avait été assez rudement éprouvé sur (raiilres champ^^ de lialaillc, pour se permettre sans inconvénient cette ])acitifpic revanclie.
Aussi bien l'IIéraclius, dont la cause nous paraît maintenant jugée, n'était-il pas l'unique emprunt, ni le premier, fait au théâtre français par l'Espagne.
VU
La guerre n'avait point empêché la ploire du Cid de passer les Pyrénées dès avant 1058 : nous avons sous les yeux un livre de comédies espagnoles de divers auteurs, daté de cette même année, où figure en tête une traduction du Cid, sous le titre : El Honradorde su padre (le Vengeur de l'honneur de son père) ', par J.-Bapt. Diamante.
Il est. vrai que cette pièce n'est annoncée, ni conuue traduction, ni comme imitation, ni avec le nom de railleur li'aduit, ainsi qu'on ferait de nos jours, mais alors, indépc.'ndamment de l'état de guerre, on n'y regardait pas de si près. Il est vrai encore que la traduction, interpolée d'accessoires bouffons ou autres, à l'espagnole, ne s'étend à peu près qu'aux trois quarts de l'ouvrage et se termine par un dénouement autrement conduit que celui do Corneille.
Ce phénomène est singulier. 11 atteste l'éclat ([in- fil en Europe notre premier chef-d'oîuvi-e, et peul-êti'(;, i)Our concevoir que l'Espagne en fut ainsi frappée, nous permetlra-t-on d'imaginer que, vers cette époque, un illustre connaisseur en fait d'ouvrages d'esprit, alors déserteur chez l'ennemi qui le recevait à bras ouverts, que le grand Condé ti'ouva plus d'une occasion de relever
1. Comedias nuevas escogidas, etc. 0)i<ena parle. Madrid, 1058, in-i". Pout-iHre faut-il attribuera quelque suoci'-s qu'aurait obtenu eette mauvaise et infidèle traduction, sa place en tète du volume, et l'existence dans uu autre recueil (Madrid KifiS), d'une autre pièce, dont le Cid est le liéros, ainsi intitulée : FA Ilnnmdor de sua hijas. Dans ce mauvais drame, également ori5,'iuaire des vieux romanceros, le Cid châtie les comtes de Carrion, époux de ses deux filles, qu'ils ont déshonorées j)ar leur poltronnerie en fuyant devant uu lion échappe à ses gardiens. L'auteur est Francisco Polo.
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son nom de Français, en vantant aux Espagnols une gloire nationale }ilus pure (jiic la sienne.
On peut d'autant mieux s'étonnei' de rcxistencc de cette traduction, que les Espagnols étaient en droit de s'honorer d'avoir été en partie traduits eux-mêmes par Corneilii', et de s'en tenir au modèle avouéparbu, à l'ouvrage très-re)nar(|ual)le de Guillem de Castro, Las Mncedades del Cid (Ti'aits de la jeunesse du Cid) '. ils pouvaient rap})eler ce titre original à meilleur droit que les Scudéry, les Claveret et la cabale envieuse ne l'avait pu en lllo?, lorsque cette cabale étalait avec tant de zèle les moindres vers de Castro, imités, agrandis par ceux de Corneille; et, lorsque le grand et honnête homme, aftaqui- à outrance comme pour un plagiat dissimuh'', s'i'criait (pi'i! n'avait jamais fait mvstère A ])ersonne de ses obligations envers la |)iè('e espagnole, ajoutant : «... Que même j'en ai porl('' l'original en sa langue à .AI. le cardinal votre maître et le mien », Voltaire annote cette phrase sur le mot maitre. Il voyait bien, du moins à l'époque de sa seconde édition, un autre commentaire plus grave, auquel il donnait lieu lui-même par une inconcevabh^ témérité ; mais ce commentaire flétrissant pour Corneill(\ il n'i'lail ])as bien aise de l'écrire luimême, tout en le suggérant au h-eteur. Ceux qui l'ignorent, verront tout à l'heure de quoi il s'agit.
Le nombre des vers emprunt(''s de l'espagnol ne laissait }tas de s'élever à environ cent soixante, sur environ deux cents de la forme étroite du mètre espagnol. Les principales données dramatiques appartenaient à Castro, non-seulement celles qui se confondent avec les légendes des romanceros, dont il use naïvement jusqu'à en copier les couplets, mais surtout la grande idée dramatique fondamentale, celle d(^ rendre Rodrigui» et Chimène amoureux l'un de l'autre avant la querelle de leurs pères. Cette idée manquait tout à l'ait à ces vieux récits, et pourtant elle se trouve indiquée dans la romanesque histoire de Mariana, ce que Corneille nota soigneusement, sans rien contester de ses obligations envers le poète valencien. Il en vint même, comme nous l'avons dit, à imprimer, au bas des pages de certaines éditions du
1. Bien entendu, la Primera parle; on a du même auteur, sous le même titre, comme secomle partie de cette jeunesse, un drame pris à Tépoque de la maturité du héros.
It l'MA(iMENTS.
Cid, les vers espa.miols imités; jusqu'au moinenl où il balaya tous les accessoires plus ou moins incohérents ou mesquins de ses éditions, pour donner son théâtre, escorté seulement des trois Discours et des Examens, comme l'expression dernière de son expérience d'artiste, éclairée par le temps et par la série de ses propres travaux.
Il s'était passé juste un siècle sans que personne eût songé à chercher quelli^ traduction les Espagnols pouvaient avoir laite du Cid, sans que J.-B. Diamante eût été nommé quelque part dans la critique française. Si ce nom avait dû paraître quelque part, c'est dans la notice donnée parFontenelle sur Corneille, son oncle, lorsqu'il y disait : « M. Corneille avait, dans son cabinet, cette » pièce traduite dans toutes les langues de l'Europe... Elle était » en allemand, en anglais, en flamand...; elle était en italien, » et, ce qui est pins étonnant, en espagnol. Les Espagnols » avaient bien voulu copier eux-mêmes une pièce dont V original » leur appartenait. » Ni Fontenelle, ni Voltaire après lui, n'avaient cherché à connaître cette traduction : cela est peu surprenant, et on peut presque dire, comme le fabuliste : je ne Vaurais pas ramassée. A'oltaire avait même livré au public, au commencement de 17C'i', .son Commentaire, première édition, lorsqu'il lui survint, six mois après, une bien étrange révélation. — Les termes manquent pour caractériser ce qu'il va faire. Pas un mot d'éclaircissement ne résulte de sa correspondance ni d'ailleurs.
A cette époque, il jetait quelquefois dans un journal naissant, intitulé : Gazette Httéraire, des articles qu'on trouve réunis au nombre d'une vingtaine, avec ses Mélanges.
Le 1'' auguste 1704, on lut dans ce journal une rare nouvelle sous ce titre : Anecdotes sur le Cid. Voici le début de Voltaire en proclamant ces anecdotes :
« Nous avions toujours cru que le Cid de Guillem de Castro » était la seule tragédie que les Espagnols eussent donnée sur ce » sujet intéressant; cependant, il y avait encore un autre Cid, » qui avait été représenté sur le théâtre de Madrid avec autant » de succès que celui de Guillem. L'auteur est don Juan-Bautista » Diamante, et la pièce est intitulée : Comedia famosa dél Cid > honrador de su padre... » II induit du mot famosa le grand
ANECUOTKS LITTÉHAIUES SI li l'IKIUlK (.olI.NKII.I.K. 7!!
succès (le ces pièces, cl d'une troisième dont il parle, quoiqu'elle appartienne à d'autres événements de la vie du C.id.
Puis il ajoute avec aplomb : « Pour le Gid honoraleur de son » père, on la croit antérieure à celle de Guillem de Castro de )) quelques années. Cet ouvrage est très-rare, et il n'y en a » peut-être pas aujourd'hui trois exemplaires en Espagne. » Il suit de là quf tout lecteur économe de son temjts doit renoncer à le cherciier et s'en rapporter pieusement à nos anecdotes.
11 énumère les personnages, sans remarquer qu'ils sont rigou- • reusement les mêmes que ceux de Corneille, en n'y ajoutant que le valet gracioso obligé. Puis il se jette tout d'abord, avec citations, sur \me scène fort plate de ce gracioso, qui interrouqit un instant raclion de ses quolibets; méthode admirablement calculée pour l'aire méconnaître la traduction d'une œuvre de Corneille; enfin il reprend :
«. Qui croirait qu'à de si basses Itoulïonneries put immédiate- » ment succéder cette admirable scène que Guillem de Castro » imita... » (il faut se rappeler que Voltaire n'a jamais vu les lignes éparses de Castro ailleurs que dans les citations de Corneille; son Commentaire, où il les reproduit, sans un seul mot de plus, mais sans dire d'où il les emprunte, le prouve suffisamment); « que Guillem de Castro imita, et que Corneille traduisit, » dans laquelle Chimène vient demander vengeance de la mort ' » de son père, et D. Diègue la grâce de son tils? » Suivent dix vers de Diamante, très-conformes, en effet {Justicia, huen rey, justicia, etc.), aux cris de Chimène : Sire, Sire, justice!...
Voltaire trouve ce vers :
Il a tué mon père. — Il a vengé le sien.
bien supérieur à Voriginal. « D'ailleurs, dit-il, la scène entière, » les sentiments, la description douloureuse, mais recherchée, » de l'état où Chimène a trouvé son père, est dans don Juan » Diamante. »
Suivent huit vers espagnols littéralement exacts... et quelques autres citations semblables, dont l'une présente à Voltaire
74 FUAG3IENT.S.
Voriginal jikis simple, plus vrai, moins recherché que le français.
Si nous ne voulions que relever <l('s bévues de détail dans ce malencontreux article, il faudrait un volume. Quand Voltaire dit, par exemple : « On peut observer que les deux auteurs espagnols » marient Rodrigue le jour même quil a tué le père de sa maî- » tresse... », nous aurions à faire observer, pour ne parler que de Castro, que son second acte contient, en action, une campagne de Rodrigue contre les Maures dans la Sierra d'Oca et son retour à Rurgos; qu'il y a un intervalle d'un an et demi après ce second acte; et qu'au troisième, le Cid fait un pèlerinage en Galice, où il a une édifiante entrevue sur la route avec un pauvre lépreux, qui bénit le charitable guerrier, en disparaissant sous la vraie figure de saint Lazare; qu'enfin, de Burgos où il revient, le Cid s'en va combattre en Aragon don Martin Gonzales, champion tout à la fois de Chimène et du roi d'Aragon, détenteur d'une place contestée par la Castilb;. Le mariage n'arrive à la fin, qu'après tous ces faits mis en action dans la pièce. Quiconque, pour en parler, y aurait seulement jeté les yeux, aurait-il pu s'y tromper?
C'est donc plus qu'une erreur qui nous occupe. L'exemple en est illustre, la victime en est grande, les imitations en sont fréquentes et se renouvellent tous les jours dans le commerce de la littérature : nous croyons bien faire d'insister.
Cherchez mieux que je n'ai fait dans tout Voltaire : vous trouverez peut-être, mais je ne le pense pas, la mention, oubliée ici, de la date de son Diamante. Ce n'était que l'essentiel; à moins de dire où il avait puisé des notices sur cet auteur. Mais non, la révélation sort du nuage : c'est un profond mystère tout à l'entoui'.
Et, puisqu'on avait entre les mains ce rare volume, ou cet imprimé, du prétendu prédécesseur de Castro, on savait assez d'espagnol pour reconnaître successivement dans le même ordre, dans les mêmes termes, les scène§ de Corneille ; et alors, en conscience, il fallait le dire.
On pouvait avoir d'autres occupations. Le premier coup d'œil avait pu sauter çà et là par petites places; mais ce coup d'œil en avait assez appris au successeur et au commentateur de Cor-
ANECDOTES LITTEIIAIIŒS SUR l'IElUlE COilXEILEE. 75
neille, pour provoquer singulièrement son attention. Le premier acte dii Cid français doit à peine vingt vers à Castro; et nous le trouvons tout entier dans Diamante! Voyons les autres : portons du moins nos regards sur les dialogues, les vers les plus fameux : tout se retrouve ! Plus nous en retrouverons, plus notre surprise augmentera, dois-je dire diminuera? jusqu'au moment où nous aurons assez constaté que Corneille, au lieu de commettre une bassesse qui eût été en même temps une stupide impiudence, à la face de ses contemporains, a trouvé dans Diamante, non pas le prédécesseur de Guillem de Castro, non pas un texte à traduire (et à confisquer!), mais simplement un traducteur faible et vulgaire, très-exact pour ce temps-là, pour un auteur de théâtre surtout, le traductciii', (înfm, dont parlait M. de Fontenelle, sans y avoir regardé de bien près.
Voltaire conserva-t-il dans sa ])i])liotlièf[ue le rare volume de Diamante? Nous Tignorons : mais, dix ans après, son examen était resté aussi incomplet, et ses assertions aussi foi'melles. 11 donnait alors, en 111 A, une édition revue et auymentêe du Commentaire, et là il introduisait son Diamante presque comme une vieille connaissance au moyen de quelques paragraphes interpolés. Quand Corneille suivit le consiùl du vieux gentilhonmie qui lui fit ap])rendre Fcspagnol, «. il y aVait en Espagne, dit Vol- » taire, deux tragédies du Cid, rmn', celle de Diamante, qui clait » la plus ancienne; l'autre, el Cid \ de G, de Castro, qui était )i la plus en vogue; on voyait dans tous les deux... un bouffon. » appelé le valet gracieux. » Or, il se trouve, par hasard, ((u'il n'y a point de valet gracioso, ni rien de semblable, dans la pièce de Castro.
« Je n'avais pu encore déterrer, dit-il, le Cid de Diamante, » quand je donnai la première édition des Commentaires sur Cor- » neille; je marquerai dans celle-ci les principaux endroits » cjuil traduisit de cet auteur espagnol. » C'était trop i)romettre : là était le danger de son erreur; et, s'il tenait à cette erreur, il fallait prendre garde de trop démontrer. Au lieu de rapportera pleines mains des tirades, des actes entiers, il se bornera pru-
1. Le hasard avait voulu que, dans la dispute de Scudéry, le titre espagnol de la pièce de Castro ne fûl ; oint cité exactement : c'est pourquoi Voltaire l'ignore, et le fabrique sans façon.
70 FKAG.MENTS.
demment à qiichjiies mots Irès-courts et peu apparents de la version espagnole. A voir ces petites citations lionteiises et fugitives, on jionrrail espérer (jur rilliistj'c cri(i(|U(' ivtournc seulement ses notes, son article de dix ans auparavant. Mais malheureusement il extrait quelques citations nouvelles, ce qui donne à penser que la fatale pièce de conviction était rest('e entre ses mains, et qu'il jugeait à propos d'cntr'ouvrir seulement ce livre mystérieux, de crainte d'en abuser '
Il resterait maintenant à suivre de l'œil la longue procession de tant d'honorables maîtres en critique, M. de Laharj)e en tète, avec tous ses copistes et ses successeiu's, et le panégyriste de Corneille, M. Victorin Fabre, et tant d'autres, et tant de studieux éditeurs, (jui tous, empressés d'accueillir les découvertes de Voltaire, ont rendu hommage à l'étranger pour le Cid et l'Héraclius, sans s'émouvoir des scrupules du bon sens et de l'honneur si gravement compromis pour le compte de Pierre Corneille.
Mais nous aimons mieux laisser en paix l'erreur docile, après avoir suffisamment signalé l'eireur volontaire, qui méiit(^ un tout autre blâme.
Nous devons toutefois une mention au critique déclamateur
1. J"ai (lit ]iliis liant qu'il ne n'-siillo aucun éclaircissement ni de la corresponilance ni d'ailleurs, siu- cette belle découvei'te. Si Voltaire eût pu la croire véritable, il n'aurait pas manqué de sonner toutes ses cloches, au lieu de l'introduire aussi fu"'tivenient, sans rien signer, sans rien spécifier. C'est par l'entremise et sur les instances de ses amis d'Argental, qu'il gratifiait de ses articles la Gaz-elie littéraire entreprise par Suard, Arnaud et autres. 11 rap])elle en ces termes à la comtesse l'envoi de ses Anecdotes sur le Cid ((> auguste 17(11) : « Je ne sais si c'est vous. Madame, ou u M. d'Argental, qui a reçu un petit mémoire tiré d'Ksi)agm', fort propre à figurer » dans la Gazette littéraire. J'ai découvert un ancien Cid, dont Corneille avait encore M plus tiré que de celui de Guillem de Castro, le seul qu'on connaisse en Fi-ance. )) C'est une anecdote curieuse pour les amateurs : je voudrais bien en déterrer )) quelquefois de pareilles, mais les correspondants que Cramer m'avait donnés ne » me fournissent rien, u II s'agit, dans ces derniers mots, des envois de livres étrangers, particulièrement italiens et espagnols, que Cramer le libraire avait promis de procin-e:' à Voltaire ]iour l'engager à en rendre compte dans cette Gazette. Ceci n'expli(iue donc rien. L'anecdote, une fois lancée, s'achemine et s'accrédite comme tant d'absurdités traditionnelles, bafouées par Voltaire dans les écrits des autres. L'annét! suivante, il ose écrire à M. de Cideville : « Les Welches n'ont rien à eux en « pro|)re, pas même le Cid, qui est tout entier de deux auteurs eupagnols; pas mémo le Soyons amis, Cinna, ipii est île Sénèque. Je ne connais guère que le Qu'il mourût et le cinquième acte de Rodogune, qui soient de l'inveutiou du grand (Corneille. » (l février 17G5.)
ANECDOTES l,ITTEIi.VIUES SI U PIEllUE COI'.NEll.li:. 77
({ui (1(3 Jiosjoui's a [ir('S(|U(' comproiiiis la yloirc de Shalvcsjx.'are par le lati'as am])liiii'()iiri([ii(' de sa lonani^c, et qui a lait en pros(î de si ri(Jieul(.'S dithyrambes en l'honneur de Caldcron, alin d'appr('ndr(3 aux Ani^lais i[i\e \cuv ('nlh()usiasin(j n'avait pas la hauteur convenable, aux Espagnols qu'ils possi'daient tous les tivsors spéculatii's de la rêverie allemande du xix* siècle, sans jamais s'en être doutés. Feu Guillaume Schlcgel ne pouvait manquer de condamner du ])remier mot la musc fran(;aise, d(''S qu'il la trouvait en telle concurrenee avec l'Espagne pour l'ib-raclius. On sait aussi comme il la comprfMiail dans lîaciue. Mais, ([uoi(pi"il n'ait point parl('' de Diamantc, voici deux de ses sentences (jui int(''ressent notre sujet. Un chen^he le .sens de la prenii("'re; on trouve une calomnie dans la seconde. « Voltaire aurait pu, dit-il dt'dai- » gneusement, s'épargner la [)eine de prouver que Caldcron n'a » pas imité Corneille; mais, ce qui lui est plus difficile, c'est de » démontrer (pie Corneille n'ait pas imil('' Caldcron. Il est certain » que le pO('ie Iram^ais se donne jiour avoir con(ju la j)remière » idée de cette pièce (Héraclius), mais il faut se souvenir que ce » n'est que forcé par la nécessité qu'il a r(,'connu ce qu'il devait » à l'auteur espagnol du Cid. >i Cours de Utt. draui. — Nous regrettons que rinduence des idées de Schlegel, les suppositions rêveuses de cette critique et quelques réminiscences d'après certaines analyses de Shakespeare aient entranié M. de Puibusque à rendre un compte bien inexact de l'Ib-raclius espagnol dans l'ouvrage inté-ressant (pie l'Académie française a justement couronné : Histoire coiuparée des littératures française et espa- (j)wle. Où sont donc les belb's choses que cet ingénieux écrivain a vues dans l'Héraclius de Caldcron?... Un jeune sauvage « qui » aborde successivement les idées de famille, de société, de pou- » voir, sous Vélreinte d'un doute terrible, et qui passe par les » plus fortes épreuves de Vamitié et de Va)nour, sans pouvoir » jamais décider de quel côté se trouvent la vérité et le men- » songe! » Où a-t-il vu, de grâce, que « c'est un penseur (un » penseur!) aussi t)'iste, )nais jdus tendre ^^'IIamlkt, et qui, à » la vue d''un monde dont la perversité Vepouvante, voitdraif se » réfugier dans Vinnocence de ses souvenirs"^... )» Et tous « ces » premiers phénomènes qui marquent réveil des sens dans la » transition de l'état d'isolement à Vetat de société; « et tant
78 FRAG3IENTS.
d'analyses intimes; et le cœur Aç^ Phocas ior^uré par l'énigme redoutable qna Calderon a représentée sous toutes ses faces!... Existerait-il un autre Iléraclius de Calderon que celui dont nous avons fait deux lectures attentives, et que tout le monde peut retrouver à peu près dans la mauvaise traduction de Voltaire? De [die^ misrepresentations (qu'on nous pardonne ce mot anglais) déparent un spirituel ouvrage, et, après l'exposé que nous avons fait plus haut, nous nous sommes vu en quelque sorte forcé de les relever bien à regret. (Voyez le tome II, page 148 de l'ouvrage précité.)
Il est enfin nécessaire de déclarer que, si je m'étonne infiniment d'être le premier à toucher l'évidence dans le premier des trois procès littéraires que je me suis proposé d'examiner, celui dont les pièces décisives sont entre les mains de tout le monde, je n'ai pas la prétention d'être le premier dans ce second procès. L'un des traducteurs les plus capables de la collection des Théâtres étrangers, feu Angliviel Labeaumelle, avait, en 1823, à l'occasion de Guillem de Castro, signalé nettement, mais en passant, l'erreur de Voltaire sur le Cid de Diamante'. Il m'est bien arrivé, il y a quelques années, d'acheter chez un bouquiniste, de lire, et de reconnaître cette version esi)agnole- avant d'avoir lu
1. Dopuis, un spirituel écrivain a insisté d'une manière piquante sur cette erreur ilaiis lui article (le feuilleton. Voyez le Artif'oHa/, Il avril IRil ; ou y reconnaît M. Génin sous les initiales F. (i.
2. J'ai même pu croire avoir fait une (loubir Irouvaiilc par l'aiHiuisilioa de mon vieux livre espaj^nol, daté do 1G58. Une grande écriture au crayon, évitlemment du teni])» de Louis XIV, présente sur le feuillet blanc ces mots : Donné par mon bon atnij monsieur Garnier. J'aurais bien souhaité (pie ce livre fût précisément celui dont i>arle l'ontenelle, et ({uc ^1/. Corneille avait dans son cabinet avec tant d'autres traductions du Cid. Les enfants un les neveux du poète manccau Robert Garnier, famille du même ordre riue celle de Corneille, n'ont-ils pu reclierciier son amitié? L'un d'eux aurait-il eu le bonheur de lui faire un présent si bien choisi? Je puis encore, avec un peu de bonne volonté, persister dans cette espérance. .Malheureusement j'ai constaté (pic cette écriture n'est pas de la main de Pierre Corneille. Il resterait à vérilicr, pour un plus empressé bibliophile, si elle n'est point de la main de Thomas son frère, ou de rpickpie \>'u'u\ (•(ilicctcur de rc!i(|ues de l'auteur du Cid. - - Pour sortir des raretés douteuses, je tbiis ra|ipcler aux curieux (pii aiuK-raient à collationuer pai^e à page le Gid de Gorneille avec celui de Diamante, (pic celui-ci est devenu vulgaire depuis ([uehiues années, par la collection imprinu-e chez Haiidry, où l'édilenr Ochoa l'a inséré {Tesoro (tel Teatro e.sp., t. V). On ])eut reconnaître dans ipichpies ligues entortillées de préambule, données par cet éditeur, tout à la fois l'emiiarras et rinstinct d'un espagmd (pii ne veut point se désister au détriment de Diamante de son entêtement national pour toutes sortes de priorités
ANECDOTES LITTÉRAIRES SUR l'IKIUiK CORNKIME. 7!)
les estimables notices de Labeuunielle : mais il l'aut lui laisser [)l('iiiement son droit de découverte, sauf à dire cuunne D'Accilly, quand on réclamait l'initiative de ses épii^rammes pour I'Amtiquilê:
Oiie ne vciiail-clle après moi, Et je l'aurais dil avant elle.
Il me reste à traiter encore, au sujet de (Corneille, une question de priorité, c'est-à-dire de génie cl d'honneur, qui, je crois, est restée entièn^jnsqu'à ce jour. En vérité, les Espagnols, à qui nous reproclions rinsouciance et les préjugés de leur criticpie, pourraient bien nous reprocher à leur tour rinatteiition et la légèreté de la nôtre.
YIII
Le commentair(» sur Corneille contient nn troisième procès d'invention contestée, dirig(' contre l'une des [)lus grandes créations dramati(iues du })oète, la Roiloijiuic, dont il l'tait lier, et qu'il aftectionnait au delà de toutes les autres. Cette l'ois encore, Voltaire, dans rAvertissement à ses llemarqiics sur cette })ièce, prend parti ouvertement, quoique d'une manière fort embarrassée, contre Corneille, et c'est en faveur de Gabriel Gilbert, auteur d'une Rodogune qui eut quelques mois d'avance sur l'immortelle tragédie. L'accusation de plagiat, car c'en est une nécessairement contre l'im des deux, auteurs, méritait sans aucun doute d'être remarquét;; mais il semble que piirsonne n'y ait fait attention. Faut-il louer le bon sens public de n'en avoir pas tenu compte, ou n'est-ce pas l'effet, chez les critiques du moins, d'une indifférence blâmable? Chez nos voisins, en pareille circonstance,
]ii>i'liiiii('s, et lo scntimeiU homiiHo (|iii voudrait respecter la proliiu'' ilc Corneille, et le senliiuent, tiè-;-vif aussi chez les Espajiiiols, d'aversion et de méfiance envers Voltaire. — Quant à l'cntètouient nati(nial dont je viens de parler, il se produit, dans cette c(ill(M'lion, par divers exemples, entre autres par l'exliuuiation d'une pitoyable comédie de Lopo sur le sujet des lloraces, El honrado Ilermano, iloiniéc pour être l'orii;inc des Horaces de Corneille. Ou peut ])erdrc son temps, si Ton veut, à examiner en détail cette prétention burlesque. (Voyez le tome II.)
les droits ou les obligations de Shakespeare auraient donné lieu à de solides et scrupuleuses recherches; et il faut bien reconnaître qu'en général les Anglais ont mieux senti que nous le charme et TuliUlé de riiistoirc littéraire nalionai '. Ils ont en cî genre de grandes et bonnes monographies, que les sincères amis des hommes supérieurs ne trouvent jamais trop minutieuses.
Or, ici, le premier appel de la cause entre Gilbert et Corneille n'a-t-il pas assez de quoi provoquer l'attention? S'il s'agissait de (juelque (Edipe, d'une Electre, ou d'une Virginie, on concevrait llicilcmenl la rencontre Ibrtuile des deux contemporains; mais la Rodogune, comme l'iléraclius, est un de ces sujets qui ne peuvent appartenir simultanément à deux maîtres légitimes, jiar la même raison d'originalité entière et primitive qu'on pourrait alléguer pour Zaïre ou Tancrède, et à bien plus forte raison encore. Le nom de Rodogune ne rapjielle directement aucune tradition dramatique, ni dans la fable, ni dans l'iiistoire. Ce nom, tout neuf jiuur la scène, est obscurément relégué sur l'arrière-plan d'un l'écit atroce d'Appien et de Justin, dont l'héroïne n'est pas même Rodogune ; c'est, on le sait par l'histoire et par Corneille surtout, une Cléopàtre, reine de Syrie. Cette digne fdle des successeurs d'Alexandre, issue des Ptolémées, mariée au roi de Syrie, fit périr son mari, puis son lils aîné Séleucus, et voulut, pour conserver le trône, empoisonner son second fils Antiochus. Celui-ci, non moins fidèle à sa naissance, contraignit sa mère à boire le poison qu'elle lui avait préparé. Voila ce que donnait riiistoire : Corneille nous l'expose textuellement j)ar deux fois, dans la Prélace et dans l'Examen de sa jiiècc. Il convient que, si la princesse Rodogune fut épousée dans son pays, chez les l'arthes, par le mari de Cléopàtre, devenu leur prisonnier, jamais cette reine jalouse ne fil Iran.^portei' la j)rincesse étrangère dans son palais à Séleucie. Kncore moins Rodogune connut-elle, à Séleucie, les deux fils de Cléo{)àtre, d'âge inégal selon l'histoire, mais nés jumeaux selon Corneille. Os deux frères, quoique tendrement l'.nis, aiment également la jeune Rartlie, abhorrée de leur mère parce (pi'elle fut sa rivale; mais, par une précaution de bon goût. Corneille veut qu'elle ait été seulement fiancée au roi défunt, époux infidèli} de Cléopàtie, ([ui ne lui a pas laissé le
A.MXDUTES LITTEKAIKES SUR l'IKIIIlK Ci UINKII.LH. SI
temps d'accomplir son second hymen. Dans la tragique journée de Corneille, le trône et la main de la princesse appartiendront à celui des deux princes jumeaux que leur mère déclarera être venu au jour le premier. Ainsi se prépare, dans cette double situation traitée avec autant de délicatesse et de dignité attachante, que d'habileté de composition, le fameux dénoùment où Corneille a su rejeter sur l'ambitieuse reine mère tout l'odieux de sa catastrophe. Ehe l'ait assassiner l'un de ses fils, elle oiYre à l'autre, sur la scène, la coupe empoisonnée; mais elle se voit comme obligée d'y goûter la première, et les premiers effets du poison viennent à temps la trahir, sans qu'Antiochus, le fils survivant, soit aucunement responsable de sa mort. Voilà bien des constructions ; ii moins d'un prodige, ou d'une association qui n'exista point, elles n'ont pu avoir deux architectes différents. Et pourtant il a été donné à Gilbert de produire, en même temps que Corneille, voire même quelques mois ctvant lui, une Rodogune où se présentent ces constructions ainsi ordonnées, moins les terreurs du cinquième acte de Corneille ; une Rodogune où figurent ces deux jumeaux, ces rivalités entre eux, entre leur mère et leur maîtresse (celle-ci presque veuve de leur père), où se développe leur embarras entre ces deux femmes qui veulent se détruire réciproquement, et qui veulent les engager à leur cause contre leur ennemie, l'une en offrant la couronne, l'aulic en offrant sa main à celui qui servira sa haine. Tout cela, c'est aussi le sommaire des quatre premiers actes de Corneille.
Si quelque architecte chinois a pu esquisser la coupole de Saint-Pierre pendant que Michel-Ange la dessinait à Rome, alors nous admettrons qu'il soit possible, ou que Corneille n'ait pas été pillé par Gabriel Gilbert, ou que le grand Corneille n'ait pas commis un acte de piraterie envers son contemporain.
Ils ne se nomment pas même l'un l'autre ; mais, si Gilbert est le coupable, si, par quelque stratagème déloyal, il a profité du travail plus lent du grand poète, il semblerait encore beaucoup moins répréhensible que ne le serait Corneille si c'était lui qu'il fallût accuser. Car enfin, Gilbert, quel que soit son di-oit, arrive le premier sur la scène, où il est vrai qu'il dut tomber tout à plat. On est fondé à croire ces deux faits, quoique nous man-
quions des nouvelles théâtrales de ce temps-là. Il arrive certainement le premier, d'une année entière, à l'impression. Malgré le calque du dessin général, je ne le trouve coupable d'aucun des vers de Corneille : cela est bien ; il faut savoir gré de cette discrétion au poëte qui rencontre ses maîtres sur tant de points, qui eut peu après l'honneur de donner une tragédie d'Hippoli/te, vingt ans avant Pradon et Racine, et de fournir à ce dernier tout un hémistiche, et l'un des plus souvent cités, traduction heureuse d'un hémistiche d'Euripide : C'est toi qui Vas nommé! D'ailleurs, il n'attache à sa Rodogune pas un seul mot d'avis préliminaire; modeste, il ne se permet pas une ligne, ni sur le sort qu'il a pu éprouver au théâtre, — il est vrai qu'il n'y avait pas sans doute de quoi se vanter, — ni sur les sources premières qu'il a dû consulter en un, sujet si nouveau. Il donne pour tout renseignement au lecteur une dédicace à l'oncle du roi mineur, Gaston, duc d'Orléans, lieutenant général du royaume. Les innocentes flatteries qu'il lui adresse sur ses récentes victoires, celles qu'il y joint en l'honneur de la reine Anne d'Autriche, annoncent un poëte courtisan ou un poëte protégé, qui, s'il est plagiaire, ne croit pas avoir besoin de couvrir ses plagiats d'un grand appareil de mensonges, et ([ui, d'ailleurs, sil'tlé ou délaissé du })ublic, invoque un illustre asile dont il a besoin.
Mais si Corneille est le plagiaire, combien n'est-il pas ingrat clhvpocritc! Corneille triomphant au théâtre avec la dépouille d'autrui ne se contente pas de donner une longue et belle dédicace, singulièrement parallèle, quolcjne très-supérieure, à celle de Gilbert, mais offerte à un autre triomphateur, au jeune prince de Gondé, patron des esprits audacieux, qui, en ce temps-là, préludait à la Fronde, et qui, chaque jour, comme l'attestent les mémoires du t(Mups, trouvait moyen de vexer cruellement, dans sa petite gloire, le prince Gaston, ])rotecleur de Gilbert. Corneille ne se borne pas à cette manoeuvre savante; il ose encore énumérer, dans une longue préface, les autorités , les origines et les procédés de ce qu'il donne expressément pour son invention, du ton de l'artiste le plus sincère qu'on ait vu jamais... Et de Gilbert, pas un mot !... Il ne daigne pas nommer l'infortuné poëte dont rœuvr(\ si heureuse entre ses mains, est étalée dans la boutiqui' du libraire, aux yeux de l(nit le iintiide (l'ons, rhci
ANECDOTES LITTÉU.VmES SUll l'IElUiE COKNEII.I.E. 83
Auguslin Courbe, au P^ihiis, daus la salle des Merciers, 16i6, ïn-i"). Cela est inouï! L'appareil de ses longues citations liisloriqiies, où comparaissent Appien d'Alexandrie, et Justin, et Josèplie, et les Macliabées, serait le mensonge le plus habilement ourdi |)Our se donner l'air d'avoir arraché à l'histoire, })ar un savant lahrur, ce qu'il aurait volé sans miséricorde à son contem[)(irain ! Et ce qui n'est pas moins étrange, c'est qu'entre tous les beaux es})rits jaloux, il ne se soit trouvé personne pour crier au voleur contre Corneille, pris en si flagrant délit ; personne, jusqu'à celui qui vient enfin pousser le cii délateur contre son vieux maître. Voltaire, qui lait entendre sa clameur très-distinctement, mais à demi voix, d'un air honteux, soit pour Corneille, soit ])Our lui-même, c'est ce qui va être expliqué. Mais admirons encore une autre merveille : c'est que Gilbert, qui en avait le loisir, et peut-être le })Ouvoir (il était, ce semble, bien en cour; on veut qu'il lut alors résident chargé des affaires d'une i)uissance alors considérable, de la Suède) , (jilbei't, (jui continua de rimer des tragédies, et qui vécut i)lus de trente ans encore, ne fit pas entendre le moindre ci'i de l'éclamation. Que de bonheur accompagne les attentats de Corneille ! C'était sans doute le succès magique de sa fi'aude sur le Diamante, dérobé à l'attention du monde entier, ([ui lui donnait, connue aux grands cou})ables, l'audace de compter sur l'impossible, et le bonheur de l'obtenir quelquefois'.
Mais il est temps de débrouiller enfin cette énigme des deux Rodogunes, qui ressemble par trop à une plaisanterie , et qui n'existait plus dans l'esprit de personne quand Voltaire en a retrouvé les morceaux et les a rapprochés soigneusement, pour s'en faire l'éditeur avec des réflexions é'tranges et quelque addition de faits non moins curieuse. Nous Fentendrons après : donnons d'abord le niot cherché.
1. Il est vrai ijue ce suliliiae iiuposteur avait île grandes chances de réussir en gardant son Diamante dans sa poche. Nous oublions que Voltaire nous affirmait qu'i7 n'y en a peut-être pns trois exemplaires en Espagne. C'est beaucoup d'en ajouter deux au dehors, l'un ilans la poche de Corneille, l'autre dans celle de Voltaire. L'auteur du Cid a dû compter sur ce miracle biblio^raidiii(ue aussi bien que son commentateur; ce dernier^ qui ne croit guère aux miracles, aurait dû nous expliquer la chose au moyen de quelque incendie ou de quelque tiendîlement de terre qui aurait englouti toute l'c'ditinu. Il faut làilier d'être conséquent, i[uoi([ne ce ne sdit ]ias toujours facile.
p]n qur'I({iir'S paroles, ol sans daigner en dire davanta|ie, après Corneille (pii n'avait daigné rien dire du tout, Fontenelle, son biographe, dissipe le nuage. Yoici ces paroles bien simples, à l'oceasion de la Rodogune de Corneille : « Je ne crois pas devoir » rappeler ici le souviMiir d'une autre Rodogune que fit M. Gil- » bert sur le }»hui de celle de M. Corneille, qui fut trahi en cette » occasion par quelque confident indiscret. Le public n'a que » trop décidé entre ces deuK pièces, en oubliant parlaiteraent )) Tune. » Vie de M. Corneille, Œuvres de Fontenelle, 1758, I. III, p. 100'.
Avec ce peu de paroles, tout s'explique admirablement. Ce n'est pas seulement la prolbndc originalité de Corneille ([ui retrouve son authenticité, qu'on ne peut sans ridicule mettre en question, mais c'est encore l'énorme et inconcevable ignorance de Gilbert qui s'explique et se conçoit, tandis que, sans une telle interprétation, elle ne pourrait se concilier avec les données dramatiques dont il est en possession, non plus qu'avec la mesure d'esprit qu'on est l'orcé de lui accorder. Quiconque aura le courage de lire sa pièce assister.! pour ainsi dire au larcin le plus grossier, comme s'il le voyait coimnettre. Gilbert cùt-il été bien informé sur tous les points du grandiose projet de Corneille, Gilbert, sans doute, n'aurait pu encore d('rober la massue d'Hercule sans courir le risque d'en être écrasé ; mais, par une fatale aventure, tandis ({ue le grand poëte fi'availlail plus lentement à
1. Ou clicrcliciail vaiiieinoiit ces lignes dans la Vie de Corneille pur Foiileiielle, telle que VolUiirc Va. insérée dans son connnentaire. Voltaire nous prouvera tout à l'heure, qu'il les a bien lues, mais, s'il les omet, nous ne voulons pas le prendre en mauvaise part. Il peut n'y avoir mis que de l'inattention. En voici la raison, qu'on sera bien aise (rapprendr(\ parce qu'on lit trop peu Fontenelle aujourd'hui. Fontenelle avait, pendant bien des années, laissé courir en manuscrit sa Vie de P. Corneille; elle était alors telle cpic nous la lisons communément d'après Voltaire : c'était ce texte (|ue D'Olivet avait déjà imprimé, avec la permission de l'auteur, dans son Histoire de l" Académie française; d'autres encore s'en étaient emparés. Mais, lorsque le vieux Fontenelle domia une dernière édition de ses œuvres complètes, il voulut sans doute relever la valeur d'un morceau qui avait tant couru. Sans compter qu'il y rattacha deux excellents traités inédits {Histoire du théâtre français jusqu'à Corneille, et Réflexions sur la poétique du théâtre), il ju^jea à propos de modifier ou d'augmenter quelques passaj^es de sa Vie de Corneille. C'est là ([u'il faut chercher les lij^nes ci-dessus citées. C'est ce texte que Voltaire aurait dû i-eproduire, s'il eût été plus atlenlif. Ses éditeurs et ceux de Corneille ont tous, sans exception, imité cet oubli, malgré la discordance grave qui en résulte pour le passage du commentaire que nous citerons tout à l'heure.
cette tiagédie qu'à aucune autre de son théâtre, Gilbert entendit mal, ou fut mal renseigné par le confident indiscret, sans compter qu'il le fut incomplètement.
Ce qu'il ignora, ce fut, d'une part, la source historique, de l'autre, le dénoùment de la tragcklie. Rodogune, sans son dénoùment si célèbre, vers lequel la pièce est dirigée tout entière, n'est plus qu'un torse cruellement mutilé, bien (ju'il ne k\[\\e pas réduire le mérite de l'ouvrage à ce seul cinquième acte, comme Voltaire affectait de le faire à toute occasion : c'était autant d'enlevé à l'ennemi. Gilbert termine donc la fable de Corneille par une honnête et fade réconciliation de tous les personnages. Les horreurs historiques de la maison des Séleucides, les crimes de cette héroïne qui réunit en elle plusieurs Frédégondes, Gilbert les réduit à quehpies explications amicales, d'où chacun se retire content et vertueux.
Mais aussi, quelle était cette héroïne? Corneille l'avait nommée Cleopatre, d'après l'histoire ; toutefois, il avait fort judicieusement compris l'inconvénient qu'il y aurait à annoncer à l'ignorant public une Cleopatre qui ne serait pas celle que tout le monde connaît. Le titre de sa pièce, emprunté au nom de ce personnage dominant, eût été le seul rationnel, mais il aurait désorienté le parterre : on aurait clieiihé l'Egypte et Marc-Antoine, ou César, comme dans la Mort de Pompée, tandis qu'il fallait aller en Syrie, près d'un siècle auparavant. Par ce motif, il s'était décidé (voy. Préf. de Rodog.), non sans répugnance, à désigner sa pièce par le nom du second rôle, de Rodogune. Il faut voir avec quel sérieux scrupule il s'en excuse, heureux de trouver à citer des tragédies grecques dénommées par le personnage collectif du chœur, telles que les Trachiniennes , ou les Choéphores, dont le titre plus régulier, selon nos idées, serait Hercule et Oreste ou Electre. Dans le dialogue, il eut soin que Cleopatre fût appelée seulement la reine, pour éviter la même méprise, sachant bien que le destin des batailles et des premières représentations tient souvent à fort peu de chose.
Cela bien établi, si Corneille allait de temps en temps à l'hôtel de Rambouillet, à l'hôtel de Condé, mais surtout s'il allait parfois faire sa cour au Luxembourg ou au Palois-Royal, il ne pouvait guère échapper à de fréquentes questions , comme nos
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princes, bien ôlevés, n'en font plus ; mais alors rien n'était plus simple : « Eh bien, monsieur de Corneille, que nous annoncezvous (le divertissant pour la Comédie ? Sera-ce quelque chose comme Cinna ou Poli/cucte? Contez-nous donc la pièce que vous composez. X'avez-vous pas quelques actes à nous en lire ?» — Et le front du poëte s'inclinait : s'il donnait eu r('ponse à ces illustres caprices son titie nouveau de Rndognue, il ne se compromettait guère; ou bien s'il allait au delà, s'il exposait ou s'il lisait même ses premiers actes, soit par obéissance, soit pour pressentir le goût ou pour préparer les oreilles de la cour, j'ai bien peine à croire qu'il comprit, dans ces confidences, les terribles surprises de son dénoûment. Un si habile tacticien ne devait pas être pressé' de démasquer une telle batterie. — Il lui restait beaucoup à faire pour arranger cette partie de sa composition ; — et les banales idées romanesques de ses auditeurs le tenaient quitte d'avance, en supposant pour la fin des mariages, des éclaircissements qui rapprochent tout le monde, ou quelque coup de poignard donné à propos pour écarter le personnage sacrifié. En cet état, les prémices du nouveau chef-d'œuvre s'annonçaient dans le grand monde ; la nouvelle en circulait aux ruelles les plus élégantes ; des beaux esprits jaloux préparaient leurs critiques, d'autres pouvaient songer à gagner de vitesse le grand poëte; c'est ce que fit sans façon M. Gilbert, sans ouvrir un livre, sans mesurer ni peser aucune des difficultés du plan qu'il recueillait au hasard.
Par une j)iquant(' fatalité, lui qui donna bientôt le Garçon insensible ou Hijipolijte, s'il vécut, connue on peut le croire, au delà de 1677, cai- la date de sa mort est incertaine, il put voir alors le jeune et téméraire Pradon jouer à Racine, pour sa Phèdre, le même mauvais tour que lui-niêine, dans sa jeunesse, i! avait joué à Corneille pour Piodotjune. Le plagiat de Pradon fut beaucoup moindre. Hacine avail dû moins j)aiier (|ue Corneille. Pradon, il est vrai, fut e\(il('' par une intrigue de cour tramée à riiùlel de Pouillon; mais nous serions assez porté à croire, (juaiil à (lilbrrl, qu'il s'(''lait passi'' (piehjiie cliose d'analogue, peut-être au Luxembourg, dans le salon de .Monsieur, ou dans celui de sa fille, mademoiselh; de Monipensier, qui l'un et l'autre n'aimaient guère M. le Prince. Ur, M. le l*rincu goidait
ANECDOTES ElTTÉllAIUES SUR PIEHRE CORNEIIJ.E. 87
fort les œuvres de Corneille ; il le prouva en pailieulier pour sa Rodogune, donl le poëte lui rapporte tout le succès en termes très-signiricalirs '. C'était donc une belle idée toute princière à cette époque de contïnander à Gilbert, ainsi qu'à Pradon plus tard, tout simplement une autre Rodogune, une autre Pbèdre, qui pussent arrivera temps i)Our taire tomber par terre l'u'uvre dramati({ue adopl('e d'avance })ai' la jnotection de la maison ennemie. Sous Louis XIV, et déjà sous Mazaiin, l'état jiolitique de la France n'admettait presque plus d'autre guerre civile entre les grands de l'Etat. Racine, dans la prélace de Phèdre, parut ignorer l'existence de la pièce rivale et de son auteur ; c'est ce qu'avait fait Corneille dans la préface de Rodocjune. Les convenances de leur bumble condition , plus encore que le dédain d'une légitime fierté, leui' conseillaient ce silence : ils auraient eu trop à dire.
Au reste, je ne pr(''lends donner les suppositions précédentes que comme des conjectures, qu'il est permis de i-ejeter si on le veut, et je tiens à en distinguer ce qui est évident et indubitable dans cette question, savoir le fait du plagiat de Gilbert.
Ce poëte, tout médiocre qu'il était, n'était pas dépourvu d'intelligence et même de talent. \\ obtint les éloges de Chapelain, de Ménage et la protection de la reine Christine, après celle de l'oncle de Louis XIV. Mais la situation si fausse et si défavorable où il se plaçait, en dérobant comme à tâtons l'œuvre d'autrui, et quelle encore? une œuvre savante qui n'avait pas au monde un seul modèle, l'exposait à commettre infailliblement les plus énormes balourdises. C'est ainsi qu'il a bien entendu conter la fable de l'avant-scène, de l'exposition et du nœud de la pièce, et qu'il les reproduit assez fidèlement; mais, comme l'inventeur du sujet n'est pas là pour lui dire par quelle prudente précaution
1. « Monscignour, Rodognno se présente à votre Altesse avec quelque sorte de )i confiance, et ne peut croire qu'après avoir fait sa bonne fortune, vous dédaigniez » de la prendre en votre protection. Elle a trop de reconnaissance de votre bonté, )i pour craindre que vous veuillez laisser votre ouvrage imparfait et lui dénier la » continuation des grâces dont vous lui avez été si prodigue. C'est à votre illustre I) suffrage qu'elle est obligée de tout ce qu'elle a reçu d'applaudissement, et les favoi> râbles égards dont il vous plut favoriser la faiblesse de sa naissance lui donnèrent i< ta"ht d'éclat et de vigueur, qu'il semblait que vous eussiez pris plaisir à répandre » sur elle un rayon de cette gloire qui vous environne, et à lui faire part de cette I» facilité de vaincre qui vous suit partout... » • . . .
il écarte autant que possible le nom propre de Cléopatre; comme Gilbert ne sait où se tourner pour tiouver les textes de cette bistoire, fùt-il même capable d'en faire usage et en eût-il le temps; comme, enfin, il n'entend parler que de Rodogune, le voilà qui s'imagine que la princesse Rodogune est la vraie béroïne de la tragédie ; il en fait la reine, la mère des deux jeunes princes, qu'il appelle Darius ou Darie, et Artaxerce; il nomme à tout basard Lidie, la jeune étrangère qui est la Rodogune de Corneille et des historiens, et place toute l'aventure n'importe où, en Orient, dans une capitale de la Perse. Cette erreur du plagiaire, d'après un titre donné, est assez plaisante : cela s'appelle voler un sac en se trompant sur l'étiquette, et peut-être avons-nous lieu de savoir gré au grand Corneille de quelque finesse bien placée, pour s'être permis, en laissant voir l'étiquette, de ne pas montrer le fond du sac aux regards des curieux.
Au surplus, on me dispensera facdement de compter toutes les méprises et tous les achoppements où vient heurter la fausse Rodogune. Un poète, rnème plus fort que n'était Gilbert, aurait dû nécessairement trébucher à chaque pas, dans un larcin ténébreux, sur un terrain si nouveau, sans en connaître ni les abords, ni cette mystérieuse et redoutable issue qui était restée le secret de Corneille; obligé enfin de commettre son mauvais coup, ou sa tragédie, avec une précipitation dont on reconnaît la preuve à chaque })age. Je n'ai garde d'inviter mes contemporains à exhumer, comme j'ai dû m'y résoudre, un pauvre rimeur enseveli à jamais dans cette médiocrité passable, ingénieuse même parfois, ïpii lui lit quelque honneur en son temps. Mais, si l'on veut que j'épargne ici les citations de la Rodogune de Gilbert, ce doit être à condition de m'accorder qu'en fait de contre-façon dans un ouvrage d'art, la preuve intelUgenle, résultant de la constitution intrinsèque des pièces controversées, surtout quand l'un des deux auteurs, quand riionuue de génie a daigné rendre compte à fond de ses piocédés, est une preuve irréfragable après laquelle on est fondé à compter poui- peu la preuve chronologique, si l'intervalle des deux époques de composition est peu de chose, comme dans le cas actuel. Au sujet de l'IIéraclius, j'ai regardé, pour ainsi dire, comme un devoir de faire passer la preuve intelligente avant la preuve matérielle ou chronologique, quoique me trouvant à
ANECDOTES I.ITTÉUAlliES SUR PIERUE CORNEILLE. 89
peu près aussi assuré de cette seconde, sur un intervalle de dixsept ans, que de la première. Mais en vérité la Rodogune de Gilbert eût-elle, à l'impression, dix années d'avance au lieu d'une seule sur celle que Corneille, selon Fontenelle, fut si longtemps à préparer', alors, j'ose le dire, on serait forcé d'affirmer que Corneille avait dû concevoir sa Rodogune et en laisser échapper quelque confidence plus de dix ans auparavant. Ce parti vaudrait cent fois mieux que l'impossible hypothèse d'une pièce ainsi inventée par Gilbert, ainsi copiée par Corneille.
Nous nous tenons donc pour édifiés pleinement sur le fait de piraterie littéraire, et sur le vrai coupable. Il reste à nous édifier sur un autre genre de piraterie, celui du commentateur de Corneille, dérogeant d'une manière déplorable à sa propre gloire, jusqu'à imiter certains flibustiers qui se mettaient en course, non pas, comme Gilbert, pour prendre et piller à leur profit, mais uniquement pour ruiner et détruire les possessions de quelque prince étranger.
Voyons comment Voltaire dirige son attaque. On peut bien penser d'avance que, tout comme pour l'IIéraclius et le Diamante, il ne sortira pas de la preuve chronologique, trop heureux cette fois de n'avoir pas à la forger, do même que dans ces deux autres procès : je me trompe, et je le dis avec peine, il ne pourra s'empêcher de forger un document, nous verrons lequel, pour renforcer ses prétentions, non pas en faveur de Gabriel Gilbert, dont il se moque parfaitement, mais à l'encontre de Pierre Corneille, qui ne lui est pas aussi indifférent à beaucoup près.
Nous lirons en entier V Avertissement de Voltaire au devant de la Rodogune.
Il fallait d'abord couvrir l'attaque. Voici au début une concession fort juste et fort sensée, terminée par un mot aigre et inu-
1. Il Mais peut-être préférait-il Rodogune, parce qu'elle lui avait extrêmement )i coûté ; car il fut plus d'un an à disposer le sujet. » Fontenelle, Vie de M. Corneille.
tile, mais telle au fond que l'Académie et l'opinion publique l'exigeaient en faveur de Corneille :
« Rodogune ne ressemble pas plus à Powpcc que Pompée à » Cimia, et Cinna au Ckl. C'est cette variété qui caractérise le » vrai génie. Le sujet en est aussi grand et aussi terrible que » celui de Théodore est bizarre et impraticable. »
Cet éloge si obligé de la grande originalité de Corneille, il s'agit maintenant de le saper autant que possible par la base, en rendant plus que suspecte l'origine de cette tragédie. Ne passons rien.
(( Il y eut la mt^-me rivalité entre cette Rodogune et celle de Gilbert — (celle de Gilbert! le tour est familier, mais il n'est pas franc pour introduire une œuvre aussi généralement ignorée) — « qu'on vit depuis entre la Phèdre de Racine et celle de Pra- » don. » Il y a pourtant cette différence capitale, que Rodogune est un sujet tout neuf et savamment trouvé, tandis que Phèdre est un sujet du domaine public, déjà exploité plus d'une fois dans tous les pays et dans tous les siècles littéraires. Continuons, mais sachons bien que Voltaire commence à prévariquer, du moment où il se détourne de ce point de vue qui contient la question tout entière, de cette considération si imposante aux regards surtout d'un auteur tragique et d'un historien.
« La pièce de Gilbert fut jouée quelques mois avant celle de » Corneille, en 1C45; elle mourut dès sa naissance, malgré la » protection de Monsieur, fds (sic : lisez frère) de Louis XIII et » lieutenant gf'néral du royaume, à qui Gilbert, résident de la » reine Christine, la dédia. »
Quoique ces détails soient présentés à la façon des conteurs de sociét('! qui complètent avec de simples vraisemblances les circonstances de leur récit, nous les tiendrons pour exacts, à la réserve d'une erreur ou, si l'on veut, d'une fiction historique passablement ridicule. Comment peut-on supposer qu'à celte époque le poëte Gilbert, né parisien, occupât un poste aussi important qiu' celui de résident à Paris pour la reine Christine, encore sur le trône, au moment où se pn-paiail le traité de AVestphalie? Ce poste dans lequel venait de niouiii' le grand publiciste bollandais, l'exilé Grotius, était en ri';\\'\\r eehii d'ambassadeur, et, immédiatement après cette mort, il lui rempli, en 1640, par le
ANKI^.DOTKS LITTÉHAIKES SUR PIEHK?: CORNEILLE. !)1
fameux conito Mapnus de Lagardio, un jeune et brillant soigneur suédois, originaire de France, qui vint (!'blouir la cour à Fontainebleau par ses riches équipages et par les fatuités d'un enlhousia'^me indiscret pour sa souveraine. Voltaire voit bien, puisqu'il prend la peine de lire la dédicace au IVère de Louis Xlll, que l'auteur la signe Gilbert tout court, sans un seul mot qui le rattache à une position officielle qu'il ne lui aurait pas été possible d'oublier un instant. L'historien du siècle de Louis XIV n'aurait-il pu conti'ôler un peu la notice de Moréri ou celle des frères Parfait, qui, routinièrement, qualifient Gilbert de résident, etc., du moment ([u'ils aperçoivent ce protocole à la suitt^ de son nom sur le frontispice d'un de ses livres? N'est-il pas bien simple do supposer que ces dignes compilateurs n'auront oublié qu'un point, c'est de regarder à la date? Rien no les y obligeait, au surplus, dans leurs courtes et indifférentfîs notices. Mais Voltaire! mais l'historiographe du grand siècle!...
A défaut de Moréri et de Voltaire, rogardons-y un peu nousmêmes, et nous trouverons moyen, à dix ans de là, de relever si haut la dignité de notre Gilbert. Passe encore pour la seconde époque de la vie de Christine, lorsque la reine, volontairement découronnée, vint deux années de suite se donner en spectacle à la cour de France, qui, par deux fois, n'hésita pas à reconduire poliment (1656 et 1657-8). Que si, alors, la docte Christine, telle qu'on la représente dans tous les mémoires, regrettant sa royauté, traînant avec elle une suite si peu royale, jugea à propos d'y attacher, avec de maigres gages mal payés, le pauvre Gilbert, c'est une raison manifeste de croire que le gouvernement suédois avait eu, à l'époque dos doux Rodogunos, et qu'il continua d'avoir après le règne de Christine d'autres correspondants politiques que cet auteur, toute sa vie humble parasite et poëte ta gages. C'est la qualification la plus réelle qui résulte pour lui du recueil de ses Poésies diverses, où il ne fait que tendre la main.
Toutefois, n'en doutons point, il fut résident de Christine, et même secrétaire do ses commandements. Mais, à l'époque où ses livres le présentent revêtu de ces deux titres officiels, 1657-1661, sa mission devait se borner à solliciter timidement pour sa reine la permission do se fixer à Paris, permission qu'elle convoita toujours en vain; ot le pauvre secrétaire-résident, resté
sans salaire, finissait par insérer parmi ses poésies fup^itives, toujours décorées des mêmes titres, en lOGl, ce triste et famélique
madrigal :
A LA lŒYNE DE SUEDE
En servant celte Reyne égale aux Amazones, Je n'aurai pas perdu six ans; Car qui sait donner des couronnes, Peut bien faire d'autres présents.
Reine trop ingrate, en effet, ou tro}» endettée : car Christine, qui favait trouvé assez en vogue à Paris, lors de son premier séjour, en 1G5(), et qui l'avait emmené à sa suite pendant près d'une année en Italie, n'avait pas dédaigné de lui commander sa tragédie des Amours de Diane et irEndijmion, comirie il le dit lui-même au cardinal de Mazarin, en dédiant cet ouvrage à son Eminence en 1657. Tout indique que la reine avait posé avec tous ses charmes pour cette tendre pastorale qui est fort curieuse, texte et gi^avure, et qui n'est pas sans mérite. On est même fondé, sans trop de médisance, à lui attribuer quelque coopération, quelques rimes tout au moins. Quant au berger Endymion, ce ne devait pas être l'infortuné Monaldeschi; nous ne saurions le croire : car déjà deux mois après la tragédie de Fontainebleau, Diane, admise enfin à Paris, pour y jouir gaiement du carnaval avec toute la cour, et surtout pour prendre congé de la France après les derniers bals de la saison, Diane s'empressait d'aller voir jouer à l'hôtel de Bourgogne V Endymion de son résident. Témoin la Muse hisfoyiijue de Loret, dont le cacjuet, en mauvais vers, s'él(3nd longuement sur toutes ces circonstances {Lettre du "1 mars 1(558) :
Christine, cotte belle reine
Pour (|ui cent et cent fois ma veine, etc..
A ce spectacle étant présente Près de notre reine excellente Son espi'it grand et sans égal .Xdmira fort ballel et bal, .Jugeant, selon toute apparence, Que sans doute la Cour de France Est, en pompe et cliarmes divers, La première de l'Univers.
ANECDOTES LITTERAIRES SUR PIERRE CORNEILLE. 0;î
Il s'agit d'un bal donné dans l'opulente maison de Carnavalet. La voici maintenant à Tliôtel de Bourgogne :
Elle a vu jouer Timocrate,
(jui pourrait ravir ua Socrale;
Et l'histoire d'Endimion,
Oa'i, selon mou opinion
Et celle aussi de tout le monde,
Eu plusieurs beaux traits est féconde,
Et fait juger monsieur Gilbert
Écrivain tout à fait expert.
El, pour leriuiner l'épisode, avant de revenir à la prose de Voltaire qui nous a entraîné à cette digi^ession avec son résident, c'est une chose prodigieuse combien ces mythologiques amours de Diane semblent tenir au cœur ou à la mémoire de Christine. Voilà qu'en effet, trente-deux ans après, en 1(189, nous la voyons encore à Rome, peu avant sa mort, occupée à commander et à tracer un Endimion à un autre de ses pensionnaires. Le drame, italien cette fois, devait être mêlé de chants ; il était terminé ; mais la dernière maladie de Christine empêcha qu'il ne fût représenté devant sa brillante cour de cardinaux et de beaux esprits; il fut lu plus tard, en 1GU:2, dans une fête de l'Académie naissante degli Arcadi, encore pleine de son souvenir, avec un beau 'prologue plein de louanges et de regrets en son honneur. Dans cette pièce, où l'on remarque fréquemment des vers d'un assez bon tour italien, signalés par des guillemets comme étant de Christine elle-même, on reconnaît encore quelques linéaments, quelques trames brisées, de l'ouvrage de Gilbert. Les détails trop galants de celui-ci ont disparu, et la poésie s'est élevée. Cette fois, en effet, Christine avait rencontré un plus habile collaborateur dans le célèbre abbate Alessandro Guidi, sous le nom académique et pasloi^al de Eril Cleoneo. Cet abbé était, dit-on, borgne et bossu, mais ce fut un des poêles lyriques les plus distingués de l'Italie, un rival des Chiabrera et des Filicaja.
Reprenons l'historique de Voltaire sur la Rodogune de Gilbert :
« La reine de Suède et le premier prince de France ne sou- » tinrent point ce mauvais ouvrage, comme, depuis, l'hôtel de
» Bouillon et l'hôtel de Nevers soutinrent, la Phèdre de Pradon. » Nous convenons que la reine de Suède, souveraine alors à Stockholm, aurait eu quelque peine à soutenir une Uodogune de Gilbert au théâtre de Paris.
Un lait résulte toutefois d'une ode mortellement longue que notre Gilbert adressait, quatre années plus tard, à Christine (reine encore, en 1650), des bords de Loire, probablement du château de Blois, chez Monseigneur Gaston d'Orléans, où peut-être il s'ennuyait fort : c'est que le jeune et av(.'ntureux rimeur, destiné, comme on voit, à se trouver sur le chemin de plus d'une grande renommée contemporaine, aui-ait dès- lors été bien aise de se voir appelé pour son beau génie, à Stockholm, comme les Naudé, les Yossius, les Meibomius, les Saumaise, comme aussi le grand Descartes.
Ma muse, au pied de Ion trône, h'ait chanter (es hauts fuib
Mais, ajoutait- il plus modestement :
Mais à ces honneurs insignes Je n'oserais aspirer, Et l'Europe a trop de cygnes (Jue tu me dois préférer :
Un sort })his heureux éch\ire Ces esprits qui, pour te phiire, Font de si nohles eiforts, Et dont la docte musicjue, Aux bords de la mer lialtique, Fait ouïr ces doux accords.
Son i)oëme didactique do VArt déplaire (1655), dont la première partie, à l'usage des dames, est passionnément consaciéc à Christine, avant que l'auteur l'ait vue encore, acheva sans doute de i)révenir la reine en sa faveur, au moment où elle se disposait à venir visilci' la France'. Mais tout cela, connue on le voit, est
1. I,a notice sur (kibricl C.ilhrit est si luiil laiti\ i|iini(iiir :i<-;i"z .■tniiliii', dans la Jlioijntpliie universelle, (\\w relu pdiinail, je iiciisc, excuser nos (((•veldiiiieninnls ('liisodiqiies sur C(î personnage, qui eu lui-nième ne laisse pas d'oll'i ir quchpic intérêt. Ses dix-sept ouvrages dramatiques, la jiliipart applaudis on leur temps, smit analysés cl extraits avec soin par les IVères Parlait, Histoire du tliédlre français. 11 semble
ti-ès-postéricur à la naissance de sa bâtarde Rodogune : ce qu'il fallait démontrer. — Ecoutons Voltaire :
(( En vain le résident présente à Son Altesse royale, dans son » Epître dédicatoire, la (jénéreuse Rodogune, femme et mère )) des deiLv jdns grands monarques de l'Asie; en vain corapare- » t-il cette Rodogune à Monsieur, qui cependant ne lui ressein- » blait en rien, ce mauvais ouvrage l'ut oul)lié du protecteur et du » |)ul)lic. »>
La boulYonnerie, au sujet de Monsieur, serait meilleure si cette comparaison burlesque était réellement de Gilbert; mais il faut avoir compassion des malheureux, et la justice nous oblige à déclarer que Voltaire impute un ridicule de trop au ^o'éle-résident. Sa dédicace est calculée })Oui- partager la louange entre la reine Anne d'Autriche et le prince Gaston. C'est la reine, les citations même de Vohaire le font voir, et non pas Gaston, que Gilbert compare à sa Rodogune, dont il trouve moyen de faire une excellente mère à son dénoûment. — Et, puisque nous nous sommes permis quelques conjectures sur les circonstances de cour ou de société qui ont pu déterminer Gilbert à son plagiat, nous pouvons bien y ajouter celle-ci. Anne d'Autriche était susceptible, scrupuleuse, romanes({ue, emportée, et sa position de régente, tutrice du jeune roi et de son frère, élait fort délicate, ainsi que celle de Gaston, si incertain de ses droils et de ses devoirs comme lieutenant général du royaume. Oi', le bruit courait chez M. le Prince et partout, qu'une héroïne nouvelle de Corneille allait faire voir sur la scène une reine régente, mère de deux princes, homicide par ambition de son mari et de ses deux fds. Le duc d'Orléans, Gaston, devait assez bien faire sa cour à la régente, en commandant au poëte Gilbert une autre reiuf} mère que celle de
qu'il aurait ilù onti'er à rAcadéuiie IVaiiraise, s'il ii'oùl pas été iirotostant. Il semble aussi qu'il ait tâché de rendre équivoque sa communion, à en jugei' par quelques madrigaux scmi-catlioliqiles joints à son recueil de poésies diverses. Son séjour en Italie auprès de Christine, moins convertie que philosophe, dut exiger ces vagues ménagements. Mais un psautier rimé par lui, et précédé d'une préface aSsez austère, paraît prouver qu'il mourut adonné à sa religion native. Enfin, il est remarquable que l'indigence de ses dernières années semble avoir été entièrement délaissée par Christine, et que le poîitc, pi'csque oublié du public contemporain de llacinc; et de Despréaux, ait trouvé un asile dans cette riche et hospitalière maison d'Hervart, qui devait, quelques années après, s'honorer par les mêmes bienfaits envers La Fontaine.
9fî FRAGMFJNTS.
Corneille. — Celte nouvelle régente, destinée à supporter l'allusion du jour, doit remplir la double condition de n'être pas trop infidèle au plan de Corneille et d'être exemple du meurtre de son mari et de ses deux enfants. A cela près, le poëte peut se permettre, pour le besoin du drame, d'en faire une personne assez violente encore dans ses passions. Par exemple, elle se vante elle-même, comme d'une fort belle chose, d'avoir poignardé sa nourrice de sa propre main, parce que cette femme faisait à sa vertu l'offense de lui conseiller un second mariage après la mort de son époux. Cette incomparable reine, dans le cours de la pièce de Gilbert, est bien vivement tentée de faire périr ses deux fds, d'après le conseil d'un confident qu'elle ne poignarde point. Combattue entre cet innocent désir et sa tendresse maternelle, elle quitte la scène à la fin du quatrième acte sans avoir pris son parti. Mais, ainsi qu'il convienl à une si grande princesse, elle finit par sortir de peine avec tous les honneurs de sa vertu, lorsque, au cinquième acte, s'apercevant qu'elle a mal compris quelques apparences, elle abjure toute haine, toute ambition, et qu'elle marie convenablement les deux princes : heureux dénoûment qui permet à Gilbert, dans sa Dédicace, de confondre de la manière la plus flalteuse sa reine Rodogune avec la belle-sœur de Gaston d'Orléans. Tel était l'idéal scabreux des héroïnes de cette époque et les licences accordées à leur gloire, soit sur la scène, soit dans la galerie ensanglantée de Fontainebleau.
Nous prions le lecteur de reprendre avec nous In fil \vo\) interrompu peut-être des informations de Voltaire. S'il s'est moqué de Gilbert, il n'entend pas moins en tiier bon parti. Il reprend son sérieux.
« Le privilège du résident pour sa Rodogune est du 8 janvier l()iO » (exact) : « elle fut imprimée en février Ki'w » (inexact par pure inadvertance; il faut lire février 10-40). « Le privilège » de Corneille est du 1.) aviil 1040, et sa Rodogune ne fut im- » primée (ju'aii rU) janvier 1047. Ainsi, la Rodogune de Corneille » ne parut sur le pai)ier (pi'un an ou environ après les représen- » talions » (il i)ouiiait même dire après l'impi-ession) k de la » pièce de Gilbert, c'est-à-dire un an après (pie eelli' pièce ii'exis- » tait plus. »
Oiiel rhéteur grec n'eût admiré la finesse de ces derniers mots? Ils maintiennent Corneille en possession d'une certaine originalité par métaphore. Car enfin, la pièce de Gilbert existait toujours, au sens propre, pour son plagiaire : mais, devant le public, pour lequel elle est morte au sens figuré, c'est comme si elle n'eût jamais existé, et en même temps le plagiat de Corneille se laisse d'autant mieux concevoir. Du reste, quelle sollicitudf; chronologique! que de chiffres, que de soins, malgré une erreur involontaire, pour amener le lecteur à ime induction qui doit déjà lui sembler démontrée! Mais on insiste, afin de vous la faire concevoir plus vivement.
« Ce qui est étrange, c'est qu'on retrouve dans les deux Ira- » gédies précisément les mêmes situations, et souvent les mêmes » sentiments que ces situations amènent. Le cinquième acte est )) diiïérent; il est terrible et pathétique dans Corneille. Gilbert » crut rendre sa pièce intéressante en rendant le dénoûment )) heureux; et il en fit l'acte le plus froid et le plus insipide qu'on » pût mettre sur le théâtre. »
Logiquement, le fait ra})porté par Fontenelle, qui dissip<'rait tout d'abord ce qu'il y a là de si étrange pour Voltaire, devrait arriver ici comme à sa véritable place. Mais le commentateur, qui ne pourra se dispenser d'en faire mention, le réserve pour un peu plus tard. Nous ne sommes pas sans doute encore bien préparés pour l'entendre. Il n'est rien de tel que de prendre son temps. Suivons.
« On peut encore remarquer que Rodogune joue dans la pièce » de Gilbert le rôle que Corneille donna à Cléopatre, et que Gil- » bert a falsifié l'histoire. »
L'heureuse négligence de cette candide observation doit charmer tout lecteur intelligent : il est clair que ce n'est pas Corneille qui a été falsifié par Gilbert, mais que c'est Vhistoire. Voltaire sait parfaitement que Gilbert a songé à falsifier l'histoire, tout juste autant que Perrault, en composant Peau-tVâne ou Cendrillon. Et Corneille, avec tout son cortège historique, qu'a-t-il donc fait? La conséquence est toute simple : il a falsifié Gilbert à l'aide de l'histoire! C'est précisément ce qu'il allait faire par récidive, dès la même année 1647, avec une égale perfidie, à l'égard de Calderon, pour l'IIérarlius. Mais Voltaire n'a garde
de le suivre dans ces voies souterraines de l'histoire'. Il est scandalisé, mais sa pudeur se renferme, comme il convient, dans les formules d'un étonnement significatif. Ne perdons pas une syllabe.
« Il est étrange que Corneille, dans sa Préface, ne parle point y> d'une ressemblance si frappante. »
Le bonhomme Palissot, qui contrôle le Commentaire de Voltaire en le reproduisant dans son édition de Corneille, observe seulement en note : « Il n'en parla pas, ou par mépris, ou par » quelque ménagement politique pour le caractère dont Gilbert » était revêtu. » C'est Là une bien faible résistance de vieillard. Il laisse passer dans la place le cheval de Troie, quand le bon sens conseillerait
Terebrare cavas utero et tentare latebras.
Quoi qu'il en soit. Voltaire maintenant vous croit au point où il a voulu vous mettre. Il va vous dire l'anecdote de Fontenelle d'un ton légèrement yoi'uenard :
« Bernard de Fontenelle, dans la vie de Corneille, son oncle, » nous dit que Corneille, ayant ftiit confidence du plan de sa pièce » à un ami, cet ami indiscret donna le plan au résident, qui, » contre le droit des gens, vola Corneille. »
Un tel fait est possible de sa nature; l'autorité de ce Bernard a bien quelque valeur : il s'agit de les infirmer l'un et l'autre. Ici, nous voyons tomber à plat le plus spirituel génie qui ait peutêtre existé jamais. S'il est une rareté surprenante à signaler dans Voltaire, ce sont, à coup sûr, quelques lignes comme les suivantes, d'une ineptie, d'une... bêtise achevée. Je les copie, sans craindre de paraître passionné en les ({ualifiant de la sorte. Chacun peut en juger.
« Ce trait est peu vraisemblable. Rarement un homme revêtu » d'un emploi public se déshonore et se rend ridicule pour si peu » de chose. Tous les mémoires du temps en auraient parlé; ce » larcin aurait été une chose publique. »
1. Il n'a garde, du moins, d'y conduire le lecteur. Mais il y a telle note du Commentaire sur liodogune qui prouverait qu'il avait un peu étudié le terrain exploité par Corneille.
11 suit de ce prodigieux raisonnement qu'un homme de rien, tel que l'auteur de Cinna et de Pohjeucte, n'avait rien à perdre, et, par conséquent, ne risquait pas de se déshonorer en commettant un plagiat qui eût déshonoré, et, qui pis est, rendu ridicule M Gilbert, un homme revêtu d'un emploi public ! Et pour. . . quoi? Pour si peu de chose ! Et qu'auraient dit les mémoires du temps, qui, en effet, sont bien préoccupés d'un personnage tel que M. Gilbert? De sa Rodogune mort-née, ils n'ont pas dit un mot, malgré sa qualité de résident, preuve manifeste que le larcin n'est point imputable à un homme en place qui devait si bien connaître le droit des gens. Mais de Corneille triomphant (au rebours de la i'able) sous la dépouille de Gilbert, quoique ce lût une chose publique, comme il ne s'agissait que de l'avocat Pierre Corneille, de sa Rodogune, de si peu de chose enfin, il est tout naturel que personne n'ait songé à en dire un mot. La malignité, l'envie, n'ont souci que des résidents, et non pas des simples poètes. Tant d'honneur n'est pas fait pour eux!
On demeure confondu. Modérez vos impressions, ùii Avertissement de Voltaire contient encore quelques lignes, et de piquantes ou pénibles surprises du même genre.
Voici comment je me permettrais d'induire la marche de ses pensées.
Malgré ce ton d'assurance parlaite et ces airs dégagés, c'est Voltaire qui parle, et je le crois un peu en peine du succès de ces belles découvertes. Ce qu'il désire, c'est de rendre méconnaissable l'originalité du génie qu'il a si rapuiement laissé entrevoir au début de cette dissertation. Il ne se propose pas autre chose, après tout, et sa prétention n'est nullement d'intenter à Corneille un procès bien en forme ni trop éclatant. — Quand de premiers mensonges risquent de manquer leur effet, la méthode des maîtres c'est d'en ajouter de nouveaux. Il ne serait pas prudent de laisser l'esprit du lecteur trop arrêté sur ce duel ridicule des deux Rodogunes. Il faut brouiller cette partie, c'est le moyen de la gagner. Un moyen hardi, admirable, inattendu, c'est de mettre hors de cour et Gilbert et Corneille sur le point de priorité; c'est de faire arriver brusquement une troisième Rodogune, la plus ancienne {comma la pièce de Diamante), sous la forme <rnn de ces romans d'alors qu'on ne lit i)lns, et qui ont jiresque
disparu du monde. Ce sera un roman sans date, sans nom d'auteur, excessivement rare, un roman qui n'existe nulle part, mais dont on nous a parlé, et même nous donnerons le nom de l'imprimeur, et le format in-octavo. Le moyen de ne pas y croire ! Cherchez-le, lionnes gens; cherchez bien, patients bibliophiles. Le public, dont j'ai pris la mesure, vous laissera courii' et admettra, en attendant, le témoignage de Voltaire appréciateur de Corneille.
Lisons textuellement cette étonnante création de la troisième, que dis-je? de la première Rodogune, évoquée du sein du néant.
« On parle d'un ancien roman de Rodo(jnne : je ne l'ai pas vu; » c'est, dit-on, une brochure in-8" imprimée chez Sommaville, » qui servit également au grand auteur et au mauvais. Corneille » embellit le roman, et Gilbert le gâta. »
Tout amateur du mensonge doit se prosterner devant ces quelques lignes, et les bien méditer dans chaque mot, chaque tournure, dans les constructions et les incises de la phrase. Quel adroit passage du tour indéterminé. On parle..., dit-on, au tour aiïirmatif : qui servit également... et à cette conclusion qui met la paix entre les deux rivaux de priorité : Corneille embellit le roman, etc.! Qui ne voit combien ces dit-on si commodes font comprendre et apprécier l'origine de tous ces absurdos qu'ailleurs il a mis, comme vous savez, sur le dos de son savant, du bibliothécaire don Gregorio Mayans, qui n'en peut mais...?
Nous ne sommes point un savant bibliographe; la Bibliothèque royale, dont on nous a permis de scruter les catalogues, pourrait, à la rigueur, avoir laissé échapper (bien que ce soit peu prol)able) la brochure mystérieuse, insaisissable (bien qu'elle soit in-^\ et imjirimée chez Somniaville, sans doute en ce beau caractère dont ce libniire enrichissait les dix volumes de la Cassandre de La Calprenède, et la Sibylle de Perse de Du Yerdicr) ; enlin, la certitude physique ne nous est point donnée absolument : mais nous croyons et nous affirmons que cette brochure est une chimère, et nous })romettons libérale récompense à qui nous détrompera.
Le scrupuleux éditeur de Voltaire, M. rJeuchot, dont nous ai-
ANECDOTES LITTÉHAIRES SIT. PIERRE CORNEILLE. iOl
mons à citer lo nom avec honneur, nous pardonnera d'appeler le sourire du lecteur sur cette note qu'il attache avec une bonhomie si parfaite nu je ne Vai pas vu de son auteur chéri : « Je » n'ai pas été plus heureux que Voltaire. Je n'ai pu découvrir » cette Rodog une, brochure in-8°. » Oui n'aurait regret à toutes les insomnies dont cette vaine recherche a dû troubler la longue et savante carrière du consciencieux bibliographe?
Il reste encore à lire. deux }»hrases : Tune semble destinée à une diversion à peu près honorai)Ie sur le style de Corneille ; l'autre vous expliquera l'origine occasionnelle de la première Rodogune inventée par Voltaire, grâce à une quatrième et dernière Rodogune... Quel déluge de Rodogunesl — C'est précisément ce que Ton veut vous faire dire. Pour celle-ci, nous ne prétendons nullement en contester l'existence; nous l'avons vue et touchée, mais malheureusement elle est sans conteste la dernière en date.
« Le style nuisit aussi beaucoup à Gilbert, car, malgré les » inégalités de Corneille, il y eut autant de différence entre » ses vers et ceux de ses contemporains, jusqu'à Racine, i> qu'entre le pinceau de Michel-Ange et la brosse des barbouil- » leurs.
» \\ y a un autre roman de Rodogune en deux volumes, mais il » ne fut imprimé qu'en l()(i8; il est très-rare, et presque oublié: j; le premier Vest enlicronent. » Ce dei'nier tour est déjà de notre connaissance, et nous savons qu'il signihe : ne le cherchez donc pas!
Ici finit cette préface, triste monument non apprécié encore.
— Donnons quelque notice sur cette dernière Rodogune qui a eu le malheur de suggérer un ignoble artifice à Voltaire. C'est tout ce qu'elle a d'intéressant. C'était, vers 1668, le dernier soupir de l'école romanesque des Calprenède et des Scudéry. Je ne suis pas assez versé dans ces lectures pour dire jusqu'à quel point ce livre reproduit l'image pâlie des romans si goûtés quelques années auparavant. L'auteur, qui se nomme à la tin de son Discours au lecteur, D'Aigue-d'Iffremont, parait un homme de bon ton; il fait une grande apologie des romans au point de vue moral, il admire infiniment mademoiselle de Scudéry, et Cyrus, et Clélie, et Pharamond, et Cassandre, et Cléopatre. Enfin, il
s'humilie mille fois devant l'illustre M. Corneille, et no sonp;e pas seulement à frilbert. Ses prétentions, qu'il expose avec modestie, sont surtout d'être plus historique que le grand poëte : il croit fermement avoir reproduit les récits des historiens : cette créance de bonne foi, selon l'esprit du temps, contraste plaisamment avec les faits, les modes, les propos de cour, dont il est rempli. Du reste, quoique écrivant assez bien, il est très-insipide : l'achève qui pourra. Voici le titre : Rodpgune, on VHhtoire du grand Antiochus. Paris, Est. Loi/son, au Palais, à rentrée de la galerie des Prisonniers, au Noni-de-Jésus, 1669 (2 volumes in-H"). Le libraire Sommaville, comme on le voit, n'y est pour rien du tout, mais l'identité subsiste quant au format inoctavo.
Voltaire n'était pas toujours audacieux, mais il Tétait quelquefois. 11 l'est beaucoup, ce me semble, dans ses dernières lignes, où il ose signaler cette quatrième Rodogune retardataire. S'il s'en était prudemment abstenu, comme il dut en être tenté en ourdissant toute cette imposture, il laissait aux bonnes Ames le droit de dire, en reconnaissant la fausse hypothèse de la première des Rodogunes, que sa mémoire l'avait abusé par confusion, et lui avait fait reporter, avant l'œuvre de Corneille, l'existence de ce même roman de Rodogune qui l'avait suivie plus de vingt ans après. Voltaire ne s'est point avisé ou ne s'est point soucié de laisser aux interprètes charitables cette ressource, pour, au besoin, expliquer son erreur. Comptait-il donc si fort sur le succès de cette erreur? Etait-ce audace ou maladresse? Je le laisse à juger. 11 est certain, néanmoins, que tant d'artilices, si substils et si grossiers tout ensemble, ont pu passer inap(>rçus jusqu'à ce jour, sans rencontrer la réponse ({ue la vérité, que la mémoire de Corneille, attendaient depuis si longtemps, t
P,ir 1111 si rare oxeniple appiviiez à inontir.
En terminant ici cette série d'observations ou d'anciMlofcs critiques, avons-nous besoin de protester qu'une admiration fanatique pour Corneille n'est pas ce qui nous inspire? Ce grand et noble génie a des défauts qu'il est trop f;\cile de censurer aujour-
(Tliui, même sans lo secours d'une redoutable autorité. Il faut, à qui veut s'élever au point de vue de la juste admiration qu'on lui doit, un peu de recueillement et de méditation. 11 y l'aut, pour le grand nombre, l'interprétation au théâtre par quelque rare talent de tragédien, et avant tout pour la j(Hmesse, il faut se garder de lire le Commentaire de son illustre Zoïle. C'est donc une bonne œuvre, et de goût, et de justice nationale, de prémunir l'opinion contre cette autorité captieuse et intéressée, qui vous prend par la main pour vous détourner du juste point de vue dont nous parlons. — Songez à ce que fut Corneille dans l'estime du grand siècle, et voyez s'il est possible de le réduire aux proportions que lui font aujourd'hui beaucoup de jeunes esprits. Vous lui avez élevé de belles statues : voyez s'il n'est pas possible de le lir e attentivement ' .
1. Comme complément de cet érrit, voyez ci-après lu lettre à M. Marty-Laveaux