‹ Fragments et correspondanceChapitre 2 sur 47 · ARTICLE DE M. SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

ARTICLE DE M. SAINTE-BEUVE

Toscan attique. 11 comparait spontanément les écrivains dos diverses nations, il les rapprochait d'une manière inattendue et avec une sorte de recherche ingénieuse qui chez lui était naïve : ce qui aurait pu sembler de la subtilité n'était que la fleur suprême du iioùt. Il eût été digne d'être de l'Académie de la Crusca, non-seuli'uient en Italie, mais de toutes les Cniscas, s'il y en avait eu une pour chaque littérature étrangère. Voyageur et curieux inlatigable, à Tage de soixante ans il revoyait rAllemagne en détail, allait s'asseoir sur les bancs des Universités et se faisait un bonheur de se rompre de nouveau à la familiarité du })uissant idiome. Il y avait entendu, trente années auparavant, tous les grands professeurs qui présidèrent à la renaissance de l'érudition et de la critique, et, entre autres, à Berlin, l'illustre Wolf. L'article Wolf de M. Yiguier dans la Bioçjraphie universelle est fait d'original. Trente ans plus tard, il revoyait, en courant, les Universités des bords du Rhin, et le vieux Creutzer le mythologue, et l'historien Schlosser, et le jurisconsulte Miltermaier. 11 redevenait étudiant comme au premier jour'. En tout de même : ces belles et illustres études de Gœthe, de Schiller, de Shakespeare, de Dante, de Calderon, dont tant de plumes brillantes, dont tant fift chaires sonores nous parlaient magnifiquement, mais un peu superficiellement, lui, il ne croyait jamais les posséder assez, il les faisait et les recommençait sans cesse dans une lecture assidue, les yeux collés sur les difficultés du texte autant que sur les beautés. Et en effet, pour qui l'a vu, ses grands yeux saillants, à fleur de tète, semblaient avides de regarder et comme naturellement voués à une continuelle lecture. Et notez que, connaisseur des Anciens comme personne et versé dans toute religion classique, il restait ouvert et des plus sensibles aux découvertes et aux merveilles du génie moderne. Les poésies populaires l'occupaient aussi et le passionnaient à la rencontre; il les recueillait chemin faisant à plaisir, air et paroles : ses amis se surprirent plus d'une fois à sourire, en lui entendant réciter, vouloir chanter et mettre en action les plus humbles ballades et mélodies. On est tenté de maudire ce trop de curiosité et d'étude qui l'a détourné d'une œuvre à lui, d'une production durable. Il

î. Voyez à la Correspondance sa lettre dati'e du :27 novembre 18r)'2.

ne se décidait guère à un travail proprement dit que quand il y était sollicité par l'amitié ou par un devoir. 11 doit se trouver dans les carions du ministère de rinstruction publique des rapports exquis de M. Yiguier, à propos de livres, la plupart assez insigniliants, qu'on lui envoyait à examiner : sans y mettre rien de trop, il y appliquait tout son savoir avec justesse. Quelque jeune and, — et il en avait de cet âge, et un particulièrement bien digne de lui', — devrait se donner pour lâche pieuse de recueillir dans ses divers écrits, et aussi dans les lettres pleines d'effusion et nourries de détails ({u'il adressait à ses amis de France durant ses voyages d'Allemagne et d'Italie, des extraits, des pensées, des jugements, de quoi rappeler et fixer dans la mémoire quelques traits au moins de la physionomie de cet homme excellent dont les qualités morales et la candeur égalaient la haute intelligence. Ce serait une urne modeste, mais (jui renfermerait de précieuses reliques-. Une première édition à cent exemplaires en amènerait peut-être une seconde, réclamée du public lelti'é, comme pour Joubert. J'ai tout à l'heure prononcé le mot de candeur : entendons-nous bien, cet homme de simplicité et de modestie n'était nullement dupe, et quand l'amitié ne l'enchaînait pas, il pénétrait avec bien do la saLjaclie ses grands contemporains universitaires : quelques lignes sur eux qui lui échappaient à l'occasion, tracées de son encre la plus légère, seraient, si on les détachait, loiil un jugement ^ Nature

1. Le fils tic M. Tliéoilore Gaillard, M. .Iules Gaillard, attaché aux Affaires étrangères, et qui s"cst déjà fait coiiuaitrc imi- nue traduction élégante des Mémoires de l'empereur Maxirnilien.

2. La publication de ce volume a été faite pour réaliser ce vreu de M. Sainte-Beuve. (Note des éditeurs.)

3. Sur M. Yillemain par exemple, ce grauil et bel esprit, si libéral dans ses livres, ce haut et puissant seigneur qui régnait à rAcadéinic comme à l'Université et à qui cliacun rendait sans qu'il se crût obligé à rien en retour, — à sou sujet, M. Yiguier écrivait à M. Théodore Gaillard, le parfait traducteur du De Oralore cl dont le travail, une (b-rnière fois revu et retouché, venait de paraître : « (Heidelberg, t'y dé- ,1 cembre 185:2)... Vous avez aussi très-bien fait de voir M. Villeniain, et je ne puis Il in'empèciier de croire qu'il n'ait en vue un moyen, bien simple pour lui, de rendre .1 une convenable justice à votre travail sans en écrire pour les journaux. Et puisqu'il » est si avare des avances d'une vraie et abondante bienveillance, je me rejette sur » la conviction qu'il aimera à parer son prochain Rapport à rAcadémie d'une tirade « sur le De Oralore, qui sera de meilleur aloi que rinexaclc réminiscence sur Ber- • nardin de Saint-Pierre. C'est malheureusement toujours par le coté de sa personua- « lité (pi'il m'a habitué à l'interpréter. Vous ne vous êtes nullement mépris en aper- » cevant chez lui quelque déplaisir de ce que je ne lui ai pas écrit. Il m'avait

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