‹ Fragments et correspondanceChapitre 3 sur 47 · ARTICLE DE M. SAINTE-15EUVE · texte numérisé non relu

ARTICLE DE M. SAINTE-15EUVE

d'ailleurs indulgente et bénigne s'il en fui, exempte de tout sentiment d'envie, lorsque tant de demi-habiles et de demi-savants se pavanent et triomphent, content de son sort et oubliant de se comparer, il n'éprouvait aucune amertume de n'avoir point donné au public toute sa mesure. L'étude désintéressée et sans terme, voilà })roprement son caractère et sa devise. Il était luimême le premier à sentir ({u'il se livrait troj) au plaisir de voir et d'apprendre indéfiuimenl, qu'il embrassait troj) à la t'ois dans ses couises buissonnières à travers le monde, eL il s'en confessait de bonne grâce, sauf à récidiver le lendemain. Je lis dans une des lettres affectueuses et touchantes que j'ai sous les yeux, écrites de Vienne à son vieil ami Théodore Gaillard, des aveux et des semblants de remords de cette flânerie délicieuse, de cette humeur incurablement vagabonde qui le promenait par toutes les capitales, prenant de chacune ce qu'elle avait d'original et d'excellent : « Quelle existence frivole! n'est-ce pas? quelle flà- )) nerie égoïste! Pensez-vous de moi ainsi? l'entendez-vous dire? I) un véritable Epiciiri de (jyc(jc! .l'en serais pourtant taché, et » je ne voudrais pas, avec ce faux air de cosmopolite, perdre la « sympathie des amis de mon village et de mon voisinage, aux- » quels je pense sans cesse et que je reviendrai voir à temps, » j'espère, avant les glaces de l'Age infirme et solitaire; mais » laissez-moi courir ma dernière course. » Cette course dernière ne venait jamais. Il était bien l'aîné d'Ampère en cela. Promeneur amusé de Munich à Vienne, de Vienne à Venise, de Venise à Milan, et se reprochant les aiiréments mêmes du séjour, un certain charme de sociabilité qu'il rencontrait d'autant mieux chez les autres qu'il le portait avec lui, il écrivait encore : « Dans le » voyage de la vie, il ne tluit pas trop s'attacher aux stations de

)) gaucliemeiil et légèrement manifesté ce désir, mais quoi! en me laissant l'idée » (arrivé jiisqn'ici, je puis dire la certitude) qu'il n'entendrait guère me répondre, <■ ce dont en effet tout son esprit le laisse peu capable. Bref, voici bientôt le jour de' » l'an et, à titre de vasselage, je lui composerai, je crois, une petite lettre sans mon « adresse, et il ne vous la demandera pas. Je plains d'avance les moments qu'il m'en » coiitera. Mais pourtant je le reprendrai sur le 'hème du De Oratore par un argument ad hominem. » — L'argument échoua. Dans le petit nombre des maîtres universellement salués et reconnus qui tiennent, à leur époque, le sceptre de l'esprit et qui pourraient être dans tous les sens les arbitres des grâces, il s'en est rencontré un (chose rare!) qui, par inclination, jouissait de refuser, comme d'autres jouissent d'accorder.

» passage où l'on ne î)cut pas compter de retout'iier, parce » qu'après tout, et avant tout, il faut compter sur le poste final y> de la famille et des vieux amis, où nous attendent le dernier » banc au soleil ou à l'ombre, et nos derniers tisons. » Il a eu son dernier banc au soleil. Mort le 1 1 octobre 18G7, il était né le 19 octobre 1793 : il avait 74 ans. Mais l'expression de son visage et l'allure de sa personne étaient, presque jusqu'à la lin, restés jeunes. Dans cet esprit toujours en marche, l'enveloppe seulement avait diminué; rien ne s'était appesanti.

Le même jour que paraissait dans le Moniteur cet article sur M. Yiguier, M. Patin en publiait un dans le Journal des Débats : il y rendait un juste et complet témoignage à l'ami de toute sa vie'. A cette même date du 7 novembre (1807), un autre de ses vieux condisciples et collègues, M. Dutrey, m'écrivait:

« ... Ce n'est pas sans une vive émotion que j'ai retrouvé, dans ce que vous dites de lui, l'expression si fidèle des souvenirs que m'a laissés notre longue amitié. Depuis l'École normale il n'y a point eu de lacune dans nos relations affeclueuseis. Il m'a été donné de le voir dans les dernières phases de sa maladie, et de représenter, auprès de son lit de mort et de son cercueil, ses anciens camarades absents ou informés trop tard de la catastrophe. Jusque dans la dernière crise, il s'est montré courageux et résigné avec simplicité; et, si je ne craignais d'altérer la tristesse de cette impression, j'ajouterais à l'appui d'une de vos remarques que, jusque dans les suprêmes douleurs, je l'ai vu sensible à l'impropriété de quelques mots qui blessaient la pureté de la langue. » — L'homme de goût fut le dernier à mourir en lui

Je donnerai encore comme un parfait exemple de son indépendance et de son étendue d'esprit, comme aussi de son indulgence et de sa mesure, une lettre de lui écrite à M. Emile Deschane. au lendemain d'uni; conférence sur Voltaire à laquelle il avait

assiste

1. Le loclour trouvera cet article à la suite de celui-ci (page 8). t. M. Sainte-Beuve fait figurer ici le texte de cette lettre qui se trouve dans la Correspondance.

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