REMARQUES
ScKXE PREMIÈRE. — L'appareil sacré, les formules, les propos rapides de cette foule de personnages pro))re au thétàtre de Valence, le premier qui ait été construit en Espagne, ne convenaient guère à notre poëte. Il écartera donc de son plan et la Reine et le Prince royal à qui cette histoire (c'est le titre, comme on sait, de beaucoup de pièces de Shakspeare) réserve un rôle assez mai-qué. Il se dispensera de faire de don Arias et de Peranzules des conseillers de cour, unis par des liens de parenté l'un à don Diègue, l'autre au Comte. Il invente un seul personnage, le pâle rival de Rodrigue, réservé pour être le champion malheureux de Chiinène, et il l'appelle, on ne sait pourquoi, don Sanche, quoique ce nom soit celui du jeune prince espagnol.
Quant à la scène en elle-même, cette pompe trop extérieure n'est point nécessaire à son dessein.
Scène II. — Celle-ci au contraire devait certainement lui convenir. Nous oserions aftirmer que les circonstances du temps, les sévérités de Richelieu contre le duel, l'humeur susceptible de Louis XIII ont seules empêché Corneille de transporter la hère dispute et le fatal soufflet dans l'intérieur du conseil et en présence de la majesté royale. La mauo en mi paclre pusisteis dclante el Rey con fuvor.
Ce sont les paroles de Rodrigue (empruntées à un vieux romance par l'auteur de la pièce). Corneille dit seulement :
« Ce que n'a pu j.iniais Aragon ni (ireaade,
» Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux,
» Le Comte en votre cour l'a fait presque à vos yeux. »
C'est une combinaison propre ta Corneille d'avoir supposé les deux pères instruits de l'amour de leurs enfants et disposés à le favoriser.
Il en a tiré quelques traits remarquables, et le nœud devient par là plus complexe dès le rommencomeiif. Quant à la grande donnée du drame, nullement historique en elle-même, cet amour des deux jeunes gens antérieur à !a querelle, Castro en a le mérite, mais ne parait pas en être le premier inventeur. C'est au moins ce que donne à penser un mot du passage cité de Mariana, peut-être aussi quelques romances de date peu ancienne relativement, mais pouvant remonter au commencement, du dix-septième siècle, époque de cette composition dnimalique.
Dans la pièce espagnole la dispute des deux rivaux pour la prééminence a lieu en présence du Roi; c'est à lui que leurs arguments sont d'abord adressés, et cette circonstance ajoute à l'intérêt. Les vers suivants, non traduits, mais imités, que Corneille met dans la bouche du Comte, peuvent être cités comme un emprunt de plus à Guillem de Castro : - ,
« Joignez à ces vertus celles d'un capitaine :
» Montrez-lui comme il faut s'emhu'cir à la peine, etc. »
Mais après la réponse de don Diègue, la querelle proprement dite n'occupe que six vers, d'un dialogue fort entrecoupé, entre les deux adversaires et le Roi qui les rappelle au respect. Cette vigueur et cette rapidité étaient d'un fort bon exenqile, et n'ont point l'inconvénient de ce mot un peu excessif... : ne le mériloH pas! (jui donne au vieillard quelque tort de provocation.
Le jeu de scène qui doit suivre le soufllet n'est suffisamment indiqué ni dans l'un ni dans l'autre texte. R est fâcheux que les grands maîtres ou leurs éditeurs (à remonter jusqu'aux Grecs) aient si souvent négligé ce genre d'indication. Dans le Cid de Corneille, la tradition théâtrale nous fait voir un duel à l'éjjéc (|ui ne dure que (pielques instants, le Comte faisant tomber tout d'aboril l'arme des mains de don Diègue. Celui-ci, dans l'espagnol, n'est pas armé peut-être, ou n'a pas recours à son épée. R lève le bâton sur lequel il s'appuyait. Peranzules, cousin germain du Comte, lui retient le bras. Le Roi, indigné contre Gormas, appelle ses gardes, et ordonne qu'on l'arrête. R nous faut continuer de devimn- l'action scénique : Gormas ne se laisse pas arrêter, il tire probablement du fourreau son épée redoutable, et s'éloigne lentement en adressant au Roi des renuintrances et des ex cuses hautaines, entre autres : « ... Pardonne à cette épée et à celle main de te manquer ici de respect. » Le Roi le laisse sortir, s'elTor i;aul inulilcmeiil de le rappeler. « Oui, fapjwh'z, nijiiielez le Conile,
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s'écrie énergiquemcnt don Diègue, qu'il vienne remplir la charge de gouverneur de votre lils! etc. Llaniadle, llamad al Coude..., etc. » Corneille cite ce mouvement sans e.\|)Iiquer comment il en a lait une éloquente apostroi)hc dans son l'ameux monologue : Comte, sois de mon prince à présent gouverneur..., etc.
« Achève, et prends ma vie après un tel afTront,
» Le premier dont ma- race ait vu rougir son front. »
De ces deux vers, l'un est trouvé par Corneille, l'autre provient du romance Pensât iro eslaba et Cid, ([ue Castro a transcrit presque entier
La scène royale, dans la pièce de Castro, se teriuine d'une manière que Piichelieu n'eût pas plus admise que ce qui précède. Don Diègue se retire à son tour, songeant déjà à sa vengeance, et n'est pas non plus retenu par l'ordre du Iloi. Celui-ci se laisse persuader par ses deux autres conseillers de renoncer à faire justice, de peur de compromettre envers un puissant vassal sa propre puissance. Le scandale pourra d'ailleurs n'être pas ébruité, et il espère vaguement assoupir cette querelle.
Scène III. — La salle d'armes de don Diègue. Nous n'avons pas besoin d'insister sur l'embarras et la dilïiculté d'illusion que s'impose Corneille en se relusant à déterminer les divers lieux de son action
Le petit vers : Aqui ofensa y allï espada, cité par Corneille comme emprunté par lui :
« EiiOa tu sais l'affront, et tu tiens la vengeance, »
est un assez frappant exemple de la distance de l'action aux paroles qui sépare les deux poètes. La vraie traduction de l'espagnol est dans le double geste du père, montrant d'abord sa joue visiblement meurtrie depuis le soufflet reçu, puis remettant aux mains de son fils l'épée de Muddara. Nous ne pouvons plus savoir si pour réaliser le : Tu tiens la vengeance, Corneille conseillait à l'acteur de placer son épée dans la main de Rodrigue, comme un jeu de scène indiqué plus haut par ce vers :
« Vasse, [lour me venger, en de meilleures mains. »
Qnand le vieillard épuisé par sa véhémence quitte Rodrigue, dont // ignore l'amour pour la iille du Comte, il semble moins précipiter
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sa retraite que le don Diéi;ue français, qui n'attend pas un mot de réplique à sa fatale révélation : le père de Cliimène. Tout cela est à considérer conrr.e matière d'étude et non dans un injuste esprit de censure.
Le monologue en stances, Percé jusques au fond du cœur, réclamerait un attentif parallèle avec l'espairnol. Là n(tus lisons aussi trois stances d'une coupe soignée, d'un uiouvcnient et d un refrain semblables, avec des rimes croisées d'une manière analogue et un peu plus artificielle encore, par le privilège de la poésie lyrique méridionale
Scène IV. — Le Comte, suivi de serviteu.s armés, se promène avec son cousin Peranzulés. Il convient, comme chez Corneille, il arone à don Arias, qu'il a eu le sang un peu chaud dans la ([uerclle; mais il n'entend pas s'humilier en satisfactions.
Ici se place un emprunt que Corneille n'a pas dû signaler. Dans un temps où l'on punissait les duels, il ne pouvait conserver ces vers remaripiahlos :
« Ces satisfactions n'aitaisent jjoiui um' àmc :
» Qui les reçoit n'a rien, qui les fait se (liffainc,
» Et de pareils accords l'effet le }ilus coiuiimii
» Est de jiei'ilre (riiouiicur dcuv liiHniii"s au lieu iriui; »
et en effet il les supjtrima avant l'iuipression. Dans la pièce i!e Castro cette superbe doctrine est développée par don flormas avec moins de précision, mais avec vigueur
Suivent d'autres propos de raffiné duelliste : don (lornias couqiare toute excuse à une pièce de couleur (iouteusc, qui, recousue à l'honneur d'un honnne, laisserait un trou à l'honneur d'un autre.
En somme, celte petite scène est toute d'emprunt dans Corneille. L'ami officieux agit, connue dans l'original, par connuission du Roi, bien (lu'ici le Roi n'ait pas été témoin de la querelle. Il reste à signaler certaines nuances qui caractérisent l'époque de Richelieu, soit dans ce vers de l'orgueilleux Coimas :
« El ma iètc en tombunl feroit choir sa courouie, »
soit dans l'utile correctif des maximes de don Arias sur l'obéissance due au pouvoir absolu des rois.
Vient inunèdiatcmeni le d(''fi de Rodrigue, imité par Cm ii 'ille, mais
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avec choix, cl iivec autant de vigueur que d'élévation. Tout ce (ju'il élimine d'incidents accessoires, de mouvements scéniques compliqués, est presque inimaginable dans nos habitudes théâtrales, soit que le théâtre espagnol, ennemi de l'austère simplicité tragique, lut plus exerc ' à la mise en scène, soit (jue son public docile se contentât, à peu de frais, (le moyens assez grossiers trillnsion.
Il iaut supposer complaisanmient la plac^ assez grande pour qu'on s'y promène et qu'on y agisse séparément de divers côtés. Le déti et le combat, solitaires dans Corneille, vont avoir le ])lns do témoins possible. Les dames sont toujours à la fenêtre ilu palais; Chimène s'inquiète de l'air irrité de son père, puis s'alarme de la figure pâle de Rodrigue, qui survient en tenue de combat et armé de sa grande épée. Ignorant ce dont il s'agit, l'aimable Infante appelle l'amant de son amie, et l'engage en quelques propos de délicate galanterie qu'il interrompt par des aparté douloureux. C'est bien pis quand le Comte reparaît d'autre part, se promenant avec Peranzules et ses officiers (car il ne se soumet pas à l'ordre du Roi, qui lui a fait signifier de garder les arrêts dans sa maison). Déj.à les regards courroucés se croisent de loin : nouvelles alarmes de Chimène ; le trouble de Rodrigue augmente, dans une hésitation qu'il se reproche, et bientôt, sur le seuil de sa demeure, apparaît morne et sombre le vieux don Diègue, tournant vers son fils chancelant ses yeux pleins de fureur et sa joue meurtrie. Son ami don Arias l'interroge en vain; en vain de son côté Peranzules veut détourner le Comte de passer fièrement devant ses ennemis... A ce moment Rodrigue se décide :
(( (Pardonne, objet divin, si je vais, mourant, donner la mort !) Comte ! — Qui es-tu"? — Par ici; je veux te dire qui je suis. »
On passe en se battant dans la coulisse, d'où le Comte s'écrie : « Je suis mort! » Chimène a couru éperdue après son père. Mais une mêlée remplit de nouveau le théâtre; ce sont les gens du Comte réunis pour le venger contre Rodrigue seul, mais terrible. L'Infante, de son balcon, fait entendre sa voix, et arrête les assaillants. Rodrigue s'arrête aussi en lui adressant des paroles de respect, poétiques et chevaleresques, qu'elle accueille gracieusement. Les spadassins intimidés refusent de suivre Rodrigue pour renouveler plus loin le combat, et se •dispersent. « 0 valiente Castellano! » s'écrie Urraque; et ainsi finit la première journée.