‹ Fragments et correspondanceChapitre 47 sur 47 · I.oïKirns, 5 juillet 18 i · texte numérisé non relu

I.oïKirns, 5 juillet 18 i

« Je dois l'écrire, mon cher ami, et d'autant plus que j'ai à exprimer beaucoup de satisfaction. Il est huit heures et quart du matin, je me lève avec le désir de courir à temps d'ici à Westminster ou à White-Hcfll pour entendre soit le service divin soit un plaidoyer de Queen's bench. Ma première semaine, pendant laquelle j'ai résidé et marché du matin au soir avec l\rcursioH, a été une sorte d'étourdissement d'admiration soutenue et surexcitée par la rapidité du spectacle qui est calculé pour une semaine. Cette semaine-ci est particulièrement intéressée pour moi par le désir de connaître par moi-même, d'apprendre à marcher moi-même dans ce monde prodigieux, et pour cela, il me faut enlever de vive force par l'oreille et la parole, la pratique familière du gazouillement anglais. Je m'adonne passionnément à cette émulation d'autant plus que je crois avancer en effet. Je chasse la construction et les mots allemands qui me désespèrentsouvent par le mélange que j'en fais, d'où vient que je m'embrouille parfois pour dire les moindres choses, et que je m'attire d'autres fois des compliments quand je parle comme je ferais le thème. Quant à mon oreille, elle fait des progrès qui me piquent au jeu, car si j'attrape au vol un plus grand nombre de ces paroles à demi })rononrées, combien en reste-t-il qui m'échappent comme un maudit bredouillement! C'est donc là une gageure active à laquelle je subordonne (oute autre prétention. Par

exemple, je crois que je me résignerai (d'après mon système de réitération pour apprendre) à nîlourner ce soir au même théâtre secondaire où j'étais hier soir, le Lyceum, }iour y suivre plus en détail trois petites comédies assez insigniliantes et qu'en conscience je préfère cette partie à celle d'entendre les opéras italiens splendides qu'on a ici

» Une autre circonstance que le dîner de Greenwich avait ému les cœurs. Comme nous visitions le palais municipal de Guild Hall, l'un des aldermen, ligure admiral)le du type de l'honorahle magistrat anglais, s'était mis à nous introduire lui-même et à nous faire en anglais, prononcé lentement, des compliments affectueux que l'interprète nous traduisait, et auxquels nous répondions par la môme voie de l'interprète comme si nous eussions été une députation de garde nationale. Enfin notre aimable alderman, assisté d'un slierifP, fit des compliments aux dames, dont il y avait trois ou quatre, fit apporter deux grands flacons de mac^ère, les vida lui-même dans des verres passablement grands qui furent en partie rechargés. Cette courtoisie inattendue a eu beaucoup d'effet. On ne se contenta pas de remercîments exprimés chaudement par un de nos messieurs, on désira insérer dans le Times une lettre de remercîments. M. Giraldon me pria de la faire, et je l'ai lue avant-hier dans le Times avec nos signatures en grosses lettres

» Il me reste à m'informer du séjour de la famille royale, parce que je tiens à laire mon hommage, si nuiet que ce soit et si loin que ce soit; j'aurai, je crois, trente lieues de chemin de fer, mais je ne sais encore où. J'ai fait une visite à M. Guizot. Bon accueil. Je me promettai d'y retourner. Il va repasser en France, d'abord en Normandie, à sa campagne. J'irai peut-être à Oxford, c'est à ■quoi m'engage le fils Gucneau de Mussy et ses amis. Tu vois que je ne sais ce que je ferai »

Londres, 10 juillet 1819.

» Cousin n'a point vu l'Angleterre, il a eu tort : mais je ne

lui aurais point conseillé de faire celte course pour moins de 5000

OORHESPONDANGES. . nH

à COOO francs à dépenser en deux mois. C'eût été dans sa position la seule manière décente; et je n'aurais pu à ce compte être son partner. Tu sais quelle autre dilliculté tiendrait à l'incomjjatibilité de nos jugements sur bien des points. Mais ce qu'il a dit à cet égard ne valait que la peine de le dire. J'avais écrit à Saint- Léonard, près Ilastings, où est la famille royale, à M. Boismilon, pour demander le jour et l'heure où le Roi et la Reine voudraient bien m'admettre à présenter mes respects. Boismilon a pris la peine de venir hier à mon adresse, m'a laissé un mot au crayon, où il me dit que je serai reçu jeudi de midi à une heure. Il a eu l'obligeance de revenir ce matin. Nous avons causé amicalement. n est toujours parfait d(^ naturel, comme au collège. Je ne veux pas m'en tenir à la course en chemin de fer du matin pour arriver tout juste. Je trouve plus convenable d'aller à Saint-Léonard la veille qui est demain. Il y a d'ailleurs quelque intérêt à visiter cette localité. Avant-hier dimanches je suis retourné chez M. Guizot; il était absent; j'ai causé quelque temps avec son fils qui porte dans ses traits une distinction rare. Ils retourneront la semaine prochaine- en Normandie.

» J'ai fait ce matin une visite dont je suis bien satisfait à M. Libri. Sa conversation est excellente, et il me témoigne nonseulement une grande politesse, mais une vraie obligeance. Je serai de retour mercredi à Londres, et il a voulu me venir prendre ce jour-là pour me mènera la bibliothèque du Muséum britannique, dont les directeurs sont ses amis. Il m'a donné un nouvel ouvrage apologétique sur les calomnies qui l'ont proscrit. C'est un volume à cause d'un grand nombre de pièces justificatives. C'est un homme qui ne perd pas ses paroles. Je ne croyais pas possible de pousser la démonstration au delà de son précédent mémoire, mais je lirai celui-ci avec un grand intérêt certainement. Enfin il m'est agréable de penser que je trouverai chez lui ce que je voudrai de bonnes directions, et que je pourrai reprendre l'entretien d'un homme de ce mérite sans l'importuner. Mais comme les journées passent vite ! Cela me fait redouter le moment où je devrai revenir à Paris — je suppose dans la dernière huitaine de ce mois. Serai-je allé à Edimbourg, d'Edimbourg aux Lacs? je n'en sais rien, tant j'ai peu le don de prévision et d'arrangement préconçu, mais je l'espère. II est toujours

21 s CORRESPONDANCES.

tri''s-vrai que je pourrais mo fontenter et m'ab^f)rl)er dans r(''tiide sur place de la vie et surtout de la parole cà Londres. Je crains de n'avoir rien fini à cet égard quand je reviendrai à Paris. Je ne sais quelle manie de revenir cela pourra me causer. Nous verrons, c'est ce que je dis à tout venant. »

Londres, 18 juin 1851.

« J'ai reçu aujourd'hui ta lettre du 10, mon cher Aupuste, et je t'en remercie. Ecris-moi encore non plus poste restante, mais à mon ancienne adresse Maddox street, où j'ai trouvé dès le second jour de mon arrivée une bonne chambre. Je suis là, et dehors tout le jour, dans une solitude complète dont je me trouverais fort bien si je pouvais m'y voir in high spirits. Mais c'est à quoi je ne réussis guère. Ce n'est pas seulement la tristesse de ncr. circonstances qni me cause un abattement cont'r.uel, c'est surtout un pénible état de santé. Une société de bon entretien et d'un certain mouvement me ferait grand bien, mais je ne l'ai pas. Le temps aujourd'hui est noir et pluvieux à périr du spleen, mais il a été plus ou moins beau ces jours derniers sans me procurer un vrai bien-être. Le Palais de Cristal, l'Exhibition! c'est ce qu'on ne peut regretter, sans blasphémer, d'avoir vu. Ea ligues et souffrances sont bien placées pour l'amour de cette merveille, mais je savais bien d'avance que fussé-je plus dispos, ce livre immense ne m'offrirait plus que des lettres indéchiffrables à mon ignorance. C'est ce que nos précédentes expositions m'ont toujours fait regretter. Dieu bénisse tous les gens qui s'en vont contents après avoir beaucoup regardé sans comprendre. Je n'y suis i)eutêtre pas resté trois heures de suite. Mes visites ont eu lieu vers

la fin des journées cjui s'y prolongent jusqu'à sept heures Je

ne suis d'aucun théâtre ; je n'ai passé qu'une heure et demie à Hay-Market, et je n'ai plus d'entrain pour courir après le sens du dialogue rapide des comédies sur leurs banquettes inconforlabh's. J'ai ])ourtant ici où je loge une ressource qui me console beaucoup. J'occupe rappartement d'un jeune gentleman, récem-

mont sorti do Cambridcfo avec le titro do docteur on Ihéolope, qui sans doute est allé on partie do campagne on do chasse, et qui a laissé une provision de beaux et bons livres avec lesquels je m'oublie volontiers, Je trouve là une garantie contre l'ennui, comme toute ma vie, et je fais des vœux pour que ce gentleman ne revienne pas trop tôt l'un de ces jours, ce qui me forait confiner ailleurs sans cette pâture précieuse »

lloiilclbcrii, 18 iiovomlire IHo'i.

« Je te dois de mes nouvelles, mon cher Auguste, et d'autant plus qu'elles sont toutes satisfaisantes. Depuis lundi soir je suis installé ici à mon entière satisfaction et disposé à prolonger ce séjour. J'ai des journées de printemps dont je no profile que pendant une heure ou deux pour la promenade dans ce délicieux pays, tant je suis captivé par l'université ou les cours des professeurs, et par le Muséum ou les salons de lecture. Cela me fait des journées extrêmement remplies, et je ne sais quand se ralentira mon ardeur curieuse qui se porte surtout sur la langue allemande dont il s'agit pour moi d'acquérir l'usage familier. C'est rinstrument de la vie, mais c'est bien difficile, et il est impatientant de penser que quand on lit on croit savoir la langue, et qu'on ne la sait plus dès qu'on veut entendre les paroles volantes, et surtout en dégoiser soi-même Tu me diras si tu as

vu et si tu te rappelles cette ville, ce pont, ce Neckar, ce château délabré si beau !

» J'ai fait, sans lettre de présentation, une visite au geheimrath Creuzer à qui j'ai fait plaisir en lui disant de la part de Guigniaut qu'on s'occupe de déterminer M. Didot à réimprimer son Plotin. Le digne vieillard, plus qu'octogénaire, toujours actif, m'a fait causer assez vivement en français, quoique un peu sourd, et m'a depuis laissé sa carte. Je ne me presserai pas de faire d'autres visites. J'ai besoin d'avoir un peu plus la parole en main et d'avoir mieux démêlé l'ensemble du pays, les qualités et haliitudes des gens que je pourrai voir plus tard. En attendant, je

dévore les instants; j'ai entendu aujniirdlnii de (jiiatre à sept lieiires trois lerons consécutives, hier deux, avant hier une, et pour le tout seulement deux professeurs, savoir : Haeusser (deux fois aujourd'hui à une heure d'intervalle), histoire moderne, et Fischer, psychologie, tous deux excellents, parlant à merveille, sauf l'accent qui n'est pas aussi net que celui de Saxe. Cette jeunesse d'étudiants est remarquahle pour la décence et la honne tenue. Je ne trouve plus rien des Burschcn d'autrefois. Je ne sais quand je croirai avoir épuisé du moins mon amusement à prendre connaissance de tant de cours divei's et à plonger dans l'infinité des journaux et revues tant anglais qu'allemands, puis à visiter les personnes et les alentours, mais je me sens fortement captivé du matin au soir. Le régime matériel est bon : chambre propre d'où je vois passer les bateaux sur le Neckar, bon café, bon lait et bonne bière. Toujours quelqu'un avec qui causer. Personne, excepté mon liôte M. Spitz, qui me parle français; tant mieux, et pourtant j'irais de préférence frapper à la porte du professeur (si je le connaisssais)qui aimerait à me parler français comme jadis Krug à Leipzig". Nous verrons. Je n'ai pas eu seulement encore le temps de visiter la fameuse bibliothèque de Heidelberg qui est accessible tous les jours comme tous les cours sans un mot de cérémonie Bonsoir mon cher frère et excellent ami. »

Hui(i('lljL'i'i;', -' iinvomlirc l^'rl.

« Mon cher Gaillard, je; veux avoir de vos nouvelles et vous donner des miennes, mais c'est en regrettant bien sincèrement comme vous l'aimable et affectueuse enlremise (pic nous eut accordée madame votre belle-mèi'e par sa corresjiondancc vive, facih;, gracieuse comme vous savez, et si naturellement sympathique pour tout ce dont on pourrai! lui jiarler avec intérêt. Il faut vous dii'e brusquement mes occupations présentes, ne pouvant vous parler du passé assez bien pour vos souvenirs et pour les miens qui me sont présents clKupie jour malgré le changement et l'activité nouvelle de ma vie. J'attendais de ce vovaye

CORHESl'ONDANCES. 22*

une iiLiréable et alUichante diversion d'esprit, je l'ai trouvée au delà de mon attente. J'ai passé les trois ou quatre premiers jours à Strasbourg-, à Manlieim, à Spire, et me voici depuis une douzaine de jours plongé dans les habitudes allemandes universitaires de cette charmante ville d'études et de pittoresques alentours. A Strasbourg j'ai revu avec plaisir l'excellent doyen Delcasso. J'ai regretté beaucoup d'apprendre que M. Willm se trouve fort aftaibli et incapable d'occupations par suite d'attaques. La cathédrale de Strasbourg m'a fait plus de plaisir que jam;iis par les dispositions bien entendues des derniers travaux qu'on a faits à l'intérieur. Celle de Spire, décorée à fresque par les peintres de l'école actuelle de Bavière, a été pour moi quelque chose d'inattendu et de merveilleux. Que vous dire du Hhin et de ces belles contrées ou l'hiver ne voulait pas commencer, s'éclairant d'un très-beau soleil, sauf à souffrir quelques intervalles de pluie par concession pour le mois de novembre. Pas encore le moindre froid, et mes premières journées ici ont été aussi belles et lumineuses qu'il convenait absolument pour retrouver et reconnaître ces monlagnes, ce fleuve, ce vieux château, ces bois. Il est bien vrai que la pluie et les nuages gris se sont emparés de tout ces derniers jours, mais c'est à (juoi je n'ai pas le temps de regarder tant je suis pressé par mon régime d'étudiant (de quarantième année) Je suis tout à fait bien à Vliôtel de Hollande,

tout près de la poste et du pont du Xeckar. On y dort à merveille, on se lève d'assez bonne heure, le café au lait et les petits pains sont bons, et dès huit heures on court à l'université. C'est un bâtiment parfaitement accommodé pour une cinquantaine de cours des diverses facultés. Je n'ai que l'embarras du choix; tous sont ouverts sans nulle façon.

)) Sur la même })lace est un grand bâtiment dit Muséum, qui est le casino des professeurs et des étudiants, des bourgeois et des étrangers, immense collection de journaux, où règne le silence dans les salons de lecture et qui contient une bibliothèque libéralement servie, des salles de conversation paisible, un vaste salon de concerts, institution des plus honorables (j'omets la fameuse bibliothèque de Heidelberg qui est à la disposition du public). Enfin je me trouve ici sollicité par une prodigieuse envie de tout lire, de tout entendre, de tout voir et de tout dire,

222 œURESPONDANCES.

de m'cmparcr do la langue la plus familière, de tous les cours, de tous les prolesseurs, de tous les journaux, de tous les livres, de tous les paysages et de toutes les montagnes. Vous concevez combien je dois trouver la journée courte surtout en cette saison, surtout en me donnant le plaisir d'entendre trois ou quatre cours de suite ilans la matinée, et deux ou trois dans raprès-midi jusqu'à sept heures. Je me suis trouvé une solidité à rester si longtenjjjs sur les bancs dont je ne me serais pas cru capable. La fatigue est plus que compensée par le plaisir d'accoutumer mon oreille à la parole la plus rapide, outre l'intérêt même des cours qui sont si bien faits et si bien écoutés. Vous seriez bien frappé et charmé de la tenue de ces cours et de ces étudiants, et de leur ton et de leur mine, et des cahiers qu'ils tiennent à chaque cours avec tant d'ordre, — c'est une civilisation inconnue malheureusement chez nous ; il est vrai qu'ils ne sont à l'université que six à sept cents et qu'ils n'ont point un Paris pour garnison '. Ce régime salutaire, régulier, n'empêche pas les projets de courses aux alentours comme on peut l'entendre avec un chemin de fer, les soirées de bonne musique, le théâtre même de Manheim qui combine ses heures avec le retour du convoi. Hier et avant hier ont été desjournées d'un magnifique printemps, et comme je parcourais à la hâte ces alentours comparables à ceux de Bade, devant entrer bien vite à mes cours, je voulais absolument que vous vinssiez avec votre fils passer ici les vacances de Pâques. Ce ne serait pas seulement une partie de plaisir facile et charmante, je tiendrais aussi à vous donner l'impression vraie des ressources qui s'offrent ici pour l'éducation d'un jeune homme à divers degrés d'ûge et d'études » . :,

Heidelborg, 7 iléccmbre ISbi.

« Mon cher Auguste,

» J'ai écrit à Gaillard il y a (pudques jours, en toute vérité comme ([uoi j'ai ici le diable au coi'])S ])Our vouloir tout voir et

1. Passaijc ciLc par .M. Saiiilc-lîcuvc ilinis ses Xoui'can.c lundis. (Note des éditeurs.)

COUKESPONDANCES. ^i'23

tout ciilundrc et tout lire. Méphistophélôs prescrit à l'rculior eiinj leçons })ar jour ; j'en ai entendu jusqu'à sept plusieurs l'ois, depuis la théologie jusqu'à la philolo^iie, la jurisprudenee, l'histoire,

la psychologie, l'esthétique, etc Je donne les intervalles aux

journaux par centaines, revues et nouveautés que je trouve au Muséum, ce vaste et ^l'ave casino de la ville et de l'universiti'. Quand je peux, quand il fait soleil (et l'hiver n'a })as cncoi'e i)ai'ii ici) je cours aux ruines, à l'allan du vieux château, à la Mol-

•kenkur dans ces beaux bois si riches de perspectives, etc l'ai

un ardent désir de me rendre la langue làmilière, mais je n'ai ni la langue, ni l'oreille agile, c'est ce que j'éprouve surtout à cette table d'hôte où je dîne avec de jeunes étudiants dont je ne puis suivre et partager la causerie rapide. Aux cours, c'est différent. Il y en a dont je ne perds pas un mot, et le tant })Our cent de ce qui m'échappe diminue de jour en jour. Cette émulation de progrès me captive plus que je ne puis te dire. On parle très-peu français ici. .l\ii fait déjà un certain nombre da visites, en choisissant un peu au hasard mes professeurs. Tous m'accueillent fort bien, il en reste encore beaucoup avoir (surcroît d'occupation assez notable) dans le nombre desquels il s'en trouve peutêtre de disposés à parler français, ce qui m'est encore indis})ensable pour avoir une vraie conversation. En attendant, j'ai vu hier l'un des plus distingués, Schlosser, l'historien, que j'aurais dû visiter bien plus tôt, mais il a cessé de professer : d'ailleurs forl, vif, parlant bien français. Après trois quarts d'heure d'entretien, il m'a très-bien marqué le désir de me voir revenir chez lui. Je n'y manquerai pas, et je compte sur de bonnes relations de ce côté. J'ai aussi forcé la porte du célèbre jurisconsulte Mittermaier (associé de l'Institut), homme de beaucoup d'esprit et de distinction, qui se place ici à côté de Schlosser. C'est en italien que nous avons causé assez longtemps. Mais jusiju'ici je n'avais pas assez de relations sociales. L'encombrement de ma pauvre cervelle solitaire allait jusqu'à troubler le contentement de mon humeur. J'aurai peut être plus tard à me plaindre d'avoir trop de gens à qui parler (si je savais parler!).... Là-dessus, il faut que je sorte, car je t'écris après dîner et je vois le soleil briller sur le Heiligenberg; je n'aurai pas tro}) de temps pour me promener. L'un des cours qui m'attend cette après-midi est celui

224 œUPiESPONDANCES.

d'un docteur Fischer qui traite admirablement la psychologie et deux fois la semaine en outre l'esthétique. C'est un très-heau modèle de parole enseignante. Il mériterait que Cousin l'entendit ou seulement môme le vît parler. C'est aussi une connaissance que je compte cultiver, mais la chose n'est pas encore en train.

» Adieu, mon cher ami, je m'enfuis au-delà du pont : le soleil va })rdir et se coucher si tôt! »

Heidelbcrg, "ib décembre 1852.

» Mon cher Gaillard,

» J'ai été bien sensible, dans la vérité du terme, à votre bonne lettre, où j'ai trouv(i des faits et des détails, et des paroles aifectueuses dont je vous suis reconnaissant. J'étais tenté de vous écrire tout de suite comme si mon premier tableau de Ileidelberg et de ma laborieuse activité n'avait pas dû suflire à vous mettre au courant d'une vie satisfaite, il est vrai, mais que je n'oserais comparer avec celle que vous consacrez à votre cher tlls.... Yous me demandez très-judicieusement si j'ai trouve ici quelque ressource de société. C'est ce qu'il faut sans doute, si peu que je m'en donne le temps et d'ailleurs ne voulant })as Irop à mon âge me commettre en impoi'tunités, chez de bonnes gens polis et hospitaliers, mais qui voient passer au travers de leur ville tant de curieux, d'Anglais, d'étrangers indifférents et disparates. Au l'ail, cependant, je trouve déjà chez qui causer tous les jours, si je n'étais le plus souvent acharné à mille lectures par-dessus les cours de toute sorte, entassant dans ma pauvre cervelle plus que fêlée de quoi Tf-tourdir el (;mpirer les fuites, sans compter mes veux, que je fatigue passablement. J'ai déjà eu jilus d'une, fois de bonnes heures d'entretien avec M. Schlosser, historien distingué, occupant un rang assez considérable dansTcstimc de l'Allemagne (n'est-il pas, comme le jurisconsulte Mittermaier, associe étranger de l'Institut). Il m'a donné à dîner un peu en cérémonie; sa maison est élégante et confortable comme celles de la piupail de ces

messieurs. C'est un vieillard plein de force, de bon sens, d'expérience du monde, qui pourrait encore professer malgré ses soixante-seize ans. Un autre intérieur m'est ouvert, maison de très-bonne tenue et très-tranquille en même temps, chez M. de Mohl, professeur de droit public, ancien député à Francfort, où je crois même qu'il a présidé, frère du membre de l'Institut, orientaliste naturalisé en France, avec lequel je me suis trouvé une lois en rapport. Il a une fille fort aimable, qui aime à jaser en français, et qui lit l'anglais tout aussi bien, appréciant la prose de Dickens, ce qui est très-distingué, et qui a voulu même m'en prêter un volume, ce qui me dérange \m peu dans mon application exclusive à l'allemand ; qui enfin m'offre gracieusement des tasses d'excellent thé, accompagnées de friandises dont il faut me priver pourtant, parce qu'elles me font mal le soir. L'autre soir, il y avait concert au muséum : c'était excellent, trois quartetti de Haydn, Mozart et Beethooven, supérieurement exécutés par des artistes de Manheim, et comme madame et mademoiselle de Mohl arrivaient un peu tard, j'ai été assez heureux pour céder une chaise à ces dames. J'espère que voilà des relations sociales intéressantes ! Mais je veux engager plus avant ma connaissance commencée avec Fischer, un docteur de philosophie dont j'aime et j'admire singulièrement la parole et le talent. J'entends de lui par semaine quatre à cinq leçons de métaphysique, trois d'esthétique, de ces leçons dont deux par semaine fatigueraient beaucoup nos seigneurs de la Sorbonne. La jeunesse se presse à la porte pour entrer. Depuis assez longtemps, je ne perds pas une syllabe de sa prononciation, ce qui est vraiment une chose bien agréable pour moi : figure teulonique, jeune, franche et noble, ' voix agréable et ferme, et une clarté de constructions, de déductions, de récapitulations à faire envie à l'esprit français le plus lucide. J'ai eu déjà plusieurs causci'ies et deux bons petits soupers chez lui, la seconde fois avec madame Fischer, jeune française, élevée en Allemagne, je crois par la volonté de sa mère qui était allemande.

» Je trouverais accueil également chez plusieurs professeurs de théologie et autres, mais outre que je crains un peu trop peut-être d'enfoncer des portes qui sont ouvertes, et que je préfère pécher par trop de réserve, j'entends aussi ménager ma

to

-mil COliP.ESl'O.NDA.NCES.

liberté et garder beaucoup d'heures et de soirées pour lire. Si j'avais le temps, je ferais des promenades instructives avec tels et tels, comme hier avec deux docteurs, l'un jurisconsulte, l'autre botaniste, mes voisins à la table d'hôte, ne parlant ni l'un ni l'autre français. Nous sommes montés à la Kanzel (la chaire), c'est un des points de perspective les plus merveilleux de ces environs, au-dessus du Riesenslein (rocher géant), et nous sommes allés voir le cimetière si propre, si pittoresque, surmonté d'une chapelle d'une architecture délicieuse. Mais je n'ai assez de temps pour rien de ce que je veux faire. Je vais pourtant revoir ce soir un très-digne professeur de théologie (j'ai beaucoup entendu de théologie), qui m'ayant vu très-assidu ta lire au muséum, m'a offert de me prêter des livres; j'en ai cinq ou six de commencés chez moi, mais je n'aimerais pas moins à parcourir des rayons de bibliothèques privées. Le bon et savant M. Ullmann a deviné par instinct ce que je n'oserais demander encore à personne.

» Yoici l'époque des congés, des visites. Ici c'est admirable d(! voir partout la grande affaire des arbres de la Noël, qui est dans toutes les familles plus que le jour de l'an chez nous. Mais, c'est chez nous pourtant, que ces circonstances me ramènent en ma pensée. C'est bien une occasion de plus d'adresser un regret à la diiine mère, dont l'âme s'est retirée d'au milieu de nous. Je tiens toutefois en cette circonstance à porter mes compliments à tous

les amis, que m'a procurés mon séjour dans votre famille

Bon jour et bon avenir, mon cher ami. »

lleidi'Uiert;, 13 jauvici' 1853.

« Rien de bien nouveau pour moi, mon cher Auguste, chaque journée est beaucoup trop courte. Je lis toujoui's Iro}) pour mes forces, tout en écoulant et en eni-ageant du cliarabiat qui se parle partout dans ce pays, qui est une (picue de la Suisse. En somme, petite existence sociale, et assez court horizon de pelile ville, malgré ce qu'a de respecta])le ce corps universitaire.

» Les livres m'intéressent plus que les hommes, et la langue

pailéc ou à parler, plus que ceux qui la parlent en cliarabiat, avec des Ilots d'idées banales fianraises qui font pitié comme des échos de province. — Me voilà bien sévère. Je maintiens toutefois ce que je t'ai dit précédemment. Il est certain, que la nature avec le beau temps, que Gœthe, Schiller, Uhland et cent autres talents supérieurs valent mif>ux que le monde vulgaire même de ces professeurs laborieux et savants, si supérieurs aux nôtres, mais qui font \m bien rude métier, qui sont réellement bien renfermés dans ce métier, et qui n'ont ni le temps ni l'envie de quitter leurs ornières ; conversations de tabac et de bière, politique de même, non sans quelques tracasseries de petit endroit. Je ne suis du reste brouillé avec personne, garde-toi de le croire, quoique mon vénérable et aimable M. Schlosser, dont j'ai lu des moiceaux d'histoire, soit un bien pauvre critique. — Je vais lui faire une visite aujourd'hui, jour de pluie. — Je l'ai bien vexé, pres- (pie involontairement, il y a quelque temps en lui parlant avec la justice et l'admiration convenable de M. Thiers, contre lequel il s'est permis des injures et des mépris imprimés, ce qui fait passer dans le sang les sottises qu'on a une fois rencontrées. — Et de cette façon, on est exposé à marcher sur le pied, sans trop le vouloir, en causant, à tous ces messieurs qui impriment tant et qui enseignent tant de choses. Encore un coup, je ne le leur reprocbe pas. Que n'avons-nous en France leurs pareils ! Nous serions moins barbares. Mais il n'en est pas moins vrai que les esprits communs et bornés restent tels en dépit de la culture et de l'énorme travail qui fait d'eux de bons et honorables professeurs, bons à entendre dans leur Katheder — ■ hors de là — grand Dieu, quand je pense à ce qu'il m'a fallu entendre en politique d'un très-convenable professeur de Politik, — tandis qu'il est vrai aussi, que les bornés de chez nous, grâce à l'absence de culture réelle, de bêtes qu'ils sont nés deviennent des sots par l'éducation.

» Il pleut. Cette lettre est un peu morose, mais je ne le suis point avec les personnes, et je suis ravi avec les livres, sauf quelque réaction moins agréable, quand je m'y suis trop appesanti et me suis trop privé d'air. »

Heidelbcrg, 19 février 1853

« Ah, qu'il y a longtemps, mon cher Gaillard, que je ne vous ai écrit, et que je ne me suis mis dans le cas d'avoir de vos nouvelles ! N'en inférez pas, je vous prie, que je consente aux lonos intervalles avec vous. Je proteste au contraire, et je vais vous dire pourquoi j'ai eu l'air de vous oublier depuis le 2(j janvier, que j'ai reçu votre lettre, et je vous assure que votre bonne correspondance me fait faute quasiment comme celle de mon frère, trop souvent paresseux.

Voilà donc le fait : c'est que j'ai déjà fait deux excursions hors de Heidelberg, l'une de trois ou quatre jours à Francfort et Mayence, l'autre d'une vingtaine de jours à Munich, passant par lleilbroun, Stuttgard, Ulrn, Augsbourg, et revenant par le lac de Constance, Zurich et Bàle. Cela m'a fait une existence toute en l'air et au dehors, sans une place où poser le papier et l'écritoire ; mais puisque me voilà rendu à mon foyer de Heidelberg, je veux me rattraper avec vous. Je n'y suis pas d'ailleurs pour longtemps, et je vous préviens que je compte dire adieu ici à la tin de ce mois. Je ferai un nouveau zigzag, mais pour retourner à Munich où j'ai regretté de n'être allé faire qu'une pointe, muni d'un léger havrcsac, tandis qu'il m'a été démontré qu'il me faut deux mois de séjour dans cette grande et aimable ville savante, artistique, harmonieuse, confortable, dramatique, hospitalière, riche de chansons et d'excellente bière, de tableaux, de sculptures, de monuments et de doctes professeurs plus civilisés que ceux de Heidelberg, comme habitants d'une grande ville et non pas d'une petite, soit dit sans faire tort à tous les mérites de mon présent séjour, dont je vous envoie encore une image sans pouvoir vous envoyer les promenades qu'on y fait par de l)rau\ layons de soleil ou au clair de lune.

» Mais je vous ennuie avec mes projets à venir, vous voulez peut-être des détails du passé. Voilà ce que c'est que de diiîérer. Il y en a trop. Comment en faire un récit lié? Tant de zigzags, de jours rapides, les uns brillants et clairs et très-animés, les autres

sombres, neigeux, liumides, moins remplis par conséquent d'enthousiasme, mais encore satisfaisants, soutenus par des lectures et de bonnes occupations de curieux. Je tiens un journal à ma manière, au crayon, lisible à peine pour moi, sur des papiers dont j'ai bientôt cent pages, grandes comme des cartes de visite. Mais je ne vais pas vous repasser ce journal. J'imaginerais plutôt un de ces albums (si je savais dessiner) tel cjuc celui des pérégrinations en caricature de M. Jabot, ou autre original représenté dans une série de situations et d'impressions poétiques. Nous y verrions M. Zigzag, au clair de lune, sur la terrasse du château de Heidelberg, M. Zigzag lisant le Times et la Gazette crAugsbourg, M. Zigzag marchant l'autre jour devant la voiture sur la route glacée de la Suisse en lisant les spirituels voyages humoristiques de Henri Heine et se laissant tomber très-lourdement sur la terre dure. Comme il y avait lieu de se casser les genoux, les bras et une joue, et que cela se réduit à des contusions et des écorchures, M. Zigzag se rappelle en ce moment son plus fréquent dicton : « Supposons que c'est bien! » et cette fois il va même jusqu'à supposer que c'est très-bien. M. Zigzag est à Munich trop mal vêtu, pas assez chaudement; tout le monde, habitants et voyageurs l'avertissent que ce climat, exposé à l'air des monts du Tyrol voisin, est fort dangereux; il écoute, il va son train et ne s'enrhume pas. Mais voilà que M. Zigzag, ayant acheté d'enthousiasme un petit havre-sac à porter en bandoulière pour aller à Municii, comme s'il devait reprendre ses anciennes courses pédestres, et revêtu de ses plus mauvais habits, s'aperçoit qu'il n'a pas assez d'argent pour le retour de Munich, et qu'il n'a pas emporté sa lettre de crédit. Il est éconduit pour cette raison par les commis de son banquier, le baron Simon d'Eichthal, qui vont même jusqu'à lui dire qu'il aura peu de chance de réussir en s'adressant au patron. Il voit pourtant enfin le patron en robe de chambre, fumant un cigare. C'est un excellent homme, de beaucoup de bon sens et de raison. Après avoir causé longtemps de toutes choses, M. Zigzag s'entend dire avec satisfaction qu'il a fait une échappée d'écolier plutôt que d'inspecteur, qu'il va avoir les fonds demandés, mais à la condition de venir dîner chez le digne financier quand il reviendra à Munich. M. Zigzag s'assure d'une bonne connaissance à Francfort pour le séjour prochain

qu'il y veut faire : c'est un maître (ritalien distingué nommé Casella, qui a longtemps habité Paris où il a eu la faiblesse d'entreprendre un ouvrage de grammaire française que l'Université n'a point voulu adopter, et un autre ouvrage non moins fou, la traduction en français du Dante. De la table d'hôte où la conversation s'engage en italien, M. Zigzag suit M. Casella chez lui, et ne le contredit que très-modérément sur des interprétations baroques de la Divina Comedia. A Munich, M. Zigzag s'assure aussi de la connaissance d'un bienveillant et distingué professeur de l'Université qui vient souper à son hôtel. Dans cette ville où les églises catholiques sont si pompeuses, le carnaval si joyeux sans cesser d'être paisible, il s'est déjà lié aussi avec un général, homme plein d'esprit et de bonnes manières, un vieil artiste italien, premier chanteur pensionné de la chapelle royale, excellent homme qui sait gré à Zigzag de lui parler sa langue d'Italie. Le Mardi gras, dans cette même ville, Zigzag se rend au grand théâtre, à dix heures du matin, pour y entendre un opéra bouffon en très-bonne musique, jusqu'à midi et demi ; puis, à trois heures et demie, il se rend à un théâtre secondaire très-amusant qui finit à cinq heures et demie; puis, encore à sept heures et demie, il va voir un autre théâtre secondaire non moins amusant qui finit avant dix heures. La tenue du public aux places à six sous égale celle de l'aristocratie des places à dix-huit et vingtquatre, et le comique, la gaieté, le naturel sont parfaits. Quant à M. Zigzag, le plaisir de démêler, de suivre plus ou moins les jargons populaires, s'ajoute pour une grande part, comme d'étude, à l'amusement surabondant de ces séances si multipliées, car chacun de ces deux petits théâtres donne chaque jour deux fois la même pièce aux heures ci-dessus.

» Assez de tableaux de voyage, mon cher Gaillaid. Je veux linir cette lettre avant la venue d'un étudiant que j'attends à dîner, le fils de M. Rauter, professeur et doyen de droit à Strasbourg; je l'ai invité en partie par politesse pour le père que je connais à peine, en partie par sentiment de compatriote et pour entendre aussi ce qu'il pinit me dire de sa vie d'étudiant, de la vie et du monde d'ici, dont je ne nie vante i»as d'être b(\aucoup plus content que d'autres. La séchci'esse et la politesse des relations qu'on trouve ici doivent tenir surtout à la vie si occupée,

CORRESPONDANCES. 23i

spécialement occupée des professeurs travaillant tous comme des nègres. Leurs familles demeurent à la maison d'autant plus renfermées, et bref il n'y a pas assez de loisir ni de liant pour l'étranger oisif, quoiqu'il y ait beaucoup de politesse inerte et, je pense, aussi une prompte obligeance possible si on avait à demander conseils et lumières.

t> Je me réjouis de vous voir installés dans la maison de M"" R... C'est aussi une précieuse chose qu'un voisinage comme celui de la famille Pédet que je vous prie de saluer pour moi. Et Sainte-Beuve donc ! je lis toujours avec la sympathie que vous savez ses causeries critiques : c'est ce que je cite d'abord quand on me demande ce qui se fait de supérieur en France. »

■ Munich, lô avril 1853.

« A Monsieur Auguste Vir.inER,

» Les cours de l'Université ne reprennent que la semaine prochaine; c'est une course de les aller chercher au bout de la ville à l'opposite de deux petits théâtres populaires donnant chacun leurs deux représentations par jour, courtes, amusantes, gaieté viennoise, public aussi parfait de tenue aux places à six sous qu'aux places à vingt-quatre, et où pour quinze sous je prends mes meilleures leçons d'allemand — sans compter le grand théâtre qui relativement aussi est très-bon marché. La bière de ce pays mérite aussi une mention honorable ; ma santé s'en trouve bien ainsi que de la facilité de ne faire que des repas très-simples...

» Il est tombé hier soir une grande quantité de neige fondante. Le Muséum, d'où je t'écris, csl très-conIbiliil)le et très-beau.

L'emploi des journées n'aura pour moi que la difliculté de suffire à tout ce qui peut m'intéresser.

» Moque-toi bien du Tischrûcken, qui me donne la mesure de la niaiserie native du bon i)euple allemand, notamment de ses lettrés. J'ai été d'une expérience à Nuremberg : elle a réussi de manière à me révéler toute la bêtise de cette grande découverte physique. Et voilà l'honorable professeur de Heidelberg, Robert von Mohl, chez lequel j'ai assez souvent passé des soirées, qui ajoute à ses titres d'ancien membre de l'Assemblée nationale de Francfort, où il figurait comme ministre de la justice du nouvel empire, un brevet de niaiserie en écrivant à la Gazette (VAiigshourg le récit de l'expérience qu'il a faite dans son salon avec ses enfants sur une table qu'ils ont fait dandiner et tourner. >)

Munich, 18 avril !8r)3

A Monsieur Gaillard,

« D'un séjour à l'autre, c'est ma destinée de tomber amoureux des villes où je me trouve. J'ai d'abord voulu revoir Francfort à mon aise. J'ai été enchanté de Francfort, et j'y suis resté plus de trois semaines. De là j'arrive à Wiirtzbourg, et Wûrtzbourg me charme au point de me retenir dix jours entiers, regrettant d'avoir passé trop vite à Aschaffenbourg. 11 men a coûté de quitter Bamberg du soir au lendemain, mais je n'ai pu m'empècher de donner huit jours à Nuremberg, d'où j'arrive, enfin à Munich qui va cajjtiver mon cœur et enchaîner ma présence au moins ])our deux mois. Je ne peux plus me retrouver pour vous rendre compte de tant d'impressions successives. L'une eflace l'autre, ou la l'envoie au chapitre des souvenii's aj)iès le retour. An surl)liis il ne s'agit pas d'une existence toujours en dehors, courante et contemplative ; je ne comprendrais pas moi-même qu'on pût

tenir longtemps à ne faire que se promener et regarder. Ce qui me préserve de l'ennui et du mal de pays, c'est que je me sens partout chez moi avec quelques livres. La vie est assez longue telle que Dieu nous la donne. Plus longue, elle le paraîtrait trop infailliblement dans toutes les conditions. Il n'y a qu'un peu d'étude mêlée au régime habituel qui me semble faire exception à tout le reste, et me fait concevoir la possibilité de supporter un plus long abonnement. Et de même, cette habitude garantit de la fatigue d'une vie trop changeante ; on a partout son chez soi, son fonds constant; on se plonge dans son recueillement d'autant plus qu'on s'est plus distrait la veille et on sort avec une ardeur toute neuve pour courir encore. En tout pays civilisé on trouverait à vivre ainsi, mais l'Allemagne, très-confortable à mon goût pour la vie physique, ne l'est pas moins pour la vie intellectuelle. A Francfort, par exemple, j'étais introduit dans deux cercles magnifiques, de ces établissements si hospitaliers organisés par souscription où l'on trouve sans compter les salons et les salles de concert, des salles de lecture si richement approvisionnées de feuilles et de brochures périodiques qui s'offrent à lire sur des sièges et des divans moelleux. Asiles ouverts du matin au soir où chacun qui entre peut se croire un opulent seigneur. N'ai-je pas trouvé la même chose à Wiirtzbourg, à Nuremberg? sans compter la bibliothèque de louage où je m'adresse d'abord après l'auberge. Et me voici déjà en possession des salons du Muséum de Munich, cercle aussi grandement établi qu'aucun des précédents. Le temps qu'il fait ajoute un nouveau prix à ces commodes retraites. Je ne me presse pas d'aller voir des monuments et des peintures tant que le ciel tout noir nous inonde de pluie et de neige fondante. Mais les journées n'en sont pas moins beaucoup trop courtes. Le printemps me semblait pourtant arrivé lorsque je parcourais avec tant de plaisir les beaux alentours de Francfort. A Wiirtzbourg je me croyais en Italie dans une bonne ville du domaine de l'Église, tant le culte catholique y possède de monuments intéressants quoique très-rococos. Il n'y a réellement pas en Italie de contrée plus empreinte des habitudes catholiques que cette bonne Bavière où d'ailleurs les théâtres grands et petits, la musique savante et populaire, la gaieté sans fiel et très-gaie, à la Viennoise, la bière délicieuse, tout cela va son

train à merveille. D'intolérance on ne s'en doute pas. Hier je voyais les Huguenots au Grand-Théâtre, cette œuvre si belle dans toutes ses parties quoique trop longue de moitié. Je ne sais pourquoi je voulais absolument que le scrupule catholique eût fait retrancher quelque chose, par exemple la bénédiction des épées par ces trois moines : — pas du tout — les trois moines ont paru et entonné leur terrible bénédiction.

» Voyons un peu, dites-moi si l'on est aussi bête à Paris qu'en Allemagne à l'endroit de la merveille magnétique, électrique, sympathique des tables qui dansent et qui valsent toutes seules quand on leur impose les mains suivant un certain procédé? Vous êtes sûrement au courant de la chose, tous les journaux sont vides d'événements. A mon hôtel, à Nuremberg, ils étaient six qui avaient fait l'expérience de la chaîne autour d'une table pendant une heure entière et sans succès ! J'arrive vers la fin, et je les entends qui disent que l'expérience a manqué parce qu'il y avait du cuivre aux pieds de cette table. On en apporte une autre, et j'admire la patience de ces mêmes Allemands qui veulent recommencer. On me recrute pour cette seconde chaîne, et au bout d'une demi-heure la table a oscillé. Je poussais au mouvement ou je l'arrêtais à volonté : — elle n'a pas tourné cependant. L'oscillation était dans le sens du nord-ouest; et quand nous en avons eu assez j'ai fait observer à mes badauds que les pieds ne portaient pas également sur le parquet, et qu'en appuyant seulement de deux doigts vers les jambages inégaux je faisais balancer dans le sens du noixl-ouest. Je suis persuadé que tous mes honorables collègues en badaudcric ont continué d'admirer la merveille du Table moving, en allemand Tisckriickèn.

» Je suis curieux de savoir comment la niaiserie parisienne aura accueilli cette importation

» P.--S'. — La niaiserie de ces braves gens passe toute mesure. C'est de quoi consoler de mourir. Je rouvre ma lettre pour vous le dire.

» Voilà le professeur Z... que j'entendais aussi en matière de droit naturel el de droit public : il raconte à la Gazette d'Aiigs-

COlillKSl'O.MlANCES. "235

bourg que le professeur M... est venu le lendemain de son expérience la raconter à toute la Faculté de droit di)nt il est membre; qu'alors ils se sont tous mis à faire la chaîne autour des tables. Suit la description des phénomènes. Et Z..., qui a une si grosse voix qu'il dépense tous les jours devant vingt-cinq auditeurs avec une extrême violence, au point de s'enrouer, sur les questions fondamentales du droit social, termine sa lettre par ce petit alinéa : « Ce fait (de la table) est garanti par tous les membres de la Faculté de droit. Votre très-humble serviteur, Z...! ))

Munich, 8 mai 180.3.

« Je n'ai pas besoin de vous dire, mon cher Gaillard, que votre lettre désirée m'a fait un grand plaisir.

» Vous voudrez que je vous dise comment me plaît Munich. En perfection! Voilà bientôt quatre semaines que j'y suis (cela va faire, hélas, six mois de voyage!) Je vais bientôt prendre un logement dans une maison particulière, plus près do la Bibliothèque et de l'Université vers lesquelles je m'élance tous les matins comme un écolier plein d'espérance, très-près du magnifique parc de la Résidence où les marronniers s'épanouissent à vue d'œil, très-près aussi de cette belle Ludwigstrasse terminée d'un côté par un bel arc de triomphe, de l'autre par la Loggia de Lanzi que vous avez vue à Florence et dont le roi Louis a donné une copie exacte à sa capitale. Ce roi, qu'on regrette dans son abdication, qui continue de prodiguer sa fortune personnelle à de grandes créations d'art national, semble avoir seul décoré, enrichi, animé du souffle des arts sa capitale et son royaume. On ne peut mieux justifier le trône de la Grèce décerné à la maison de Bavière. On voit dans les ateliers de Schwanthalcr se préparer la restauration du Parthénon — ici bientôt s'élèveront des Propylées — près des Glyptothèques et des Pinacothèques remplies de chefs-d'œuvre, décorées de tant de fresques admirables; — sans préjudice des églises nouvelles, merveilles de l'art bizantin

et moyen âge, et des statues de bronze et de marbre, — et le grand tbéâtre • — et les plus beaux palais d'Université et de Bibliothèque qu'il y ait en Europe. Tout cela traité avec une convenance, un goût, une originalité vraie d;ins l'imitation même. Dois-je oublier ces larges et immenses portiques avec leurs séries de fresques d'histoire bavaroise et grecque, et de vues pittoresques des monuments d'Italie et de Sicile — le plus beau promenoir qu'on ait jamais songé donner à une grande ville.

B Que de choses intéressantes! X'ai-je pas vu représenter dignement VIphigénie en Tauride, de Gœthe, que je relis depuis tous les jours? Ce génie artistique naturalisé en ce pays est remarquable, notamment au théâtre. L'appareil et la tenue scénique y sont admirablement étudiés; c'est grand, riche, savant, plein de hautes traditions. La belle Iphigénie arrivait de Berlin et a été accablée de bouquets comme une cantatrice : talent convenable, noble et gracieux, le reste inférieur mais sans disparate. Mes impressions, quoique très-vives, ont pu l'être moins que ma première lecture d'autrefois; ce n'en était pas moins une bonne fortune extrême de voir cela représenté. Pour l'opéra on a des chanteurs inférieurs aux nôti'cs, mais un orchestre supérieur. J'ai eu Fidelio, de Beethoven, le Prophète, de Meyerbeer, avec une pompe de couronnement d'empire germanique étourdissante d'éclat, de grandeur et de richesse. Mais voilà que l'autre jour ils m'ont donné les Adelphes, de ïérence, bien traduits, fidèlement, avec un ou deux sous-entendus de convenance moderne, et avec cette vérité de costume, d'effet antique, de vivante et naturelle érudition qu'ils savent observer si bien. Bonne occasion, j'espère, pour comprendre Térence, pour relire beaucoup les AdelpJii, et aller voir aux fragments de Ménandre, peu nombreux d'ailleurs, comme quoi l'originid gn'c ne devait pas être conçu avec ])lus de force ('niiii(jiii' (pic rimllaiion, car il y a un tout petit fragment attestant que chez .Ménandie le rustique Demex devait à la lin changer de caractère tout aussi brusquement que chez Térence. J'ai eu aussi des drames de Shakespeare parfaitement montés — et on attend une succession d'artistes renommés. Bref, je dois être content ou il faudrait m'assommer. Je n'abuse, bien sur, ni du bock ni du repas, bon moyen d'avoir

CORIIESPONDANCES. 237

la lète et l'attenlion libres. — Je remercie Sainte-Beuve de son conseil judicieux; il eût pu être un médecin éminent s'il n'eût préféré être un éminentissime critique : j'en faisais la réllexion à l'occasion de son Guy Patin dernièrement, et ses Lundis du Moniteur sont un des ingrédients notables de mon parfait contentement.

» Vous me faites l'amitié de me poserbien doucement une question à laquelle je suis sensible, savoir ([uand je devrai revenir'. Il est bien vrai que je n'en sais rien maintenant. Si je ne vais pas voir Dresde et Berlin j'en serai bien fàclié : mais au Midi me sollicitait le Tyrol, Salzbourg, les lacs, Vienne, Gratz, Laybach, les contrées qui descendent vers Trieste et Venise. Quel embarras, quelle perplexité! L'année n'a que douze mois et je vais entendre sonner un lourd decennium au revers de quelque niontapni', sous les rayons d'un soleil trop ardent pour ma pauvre tête chenue. Je reviendrai donc vers mes amis, c'est mon désir, avant d'y être forcé par un excès de malaise et de fatigue. Je n'ose dire, mais je doute que l'Italie m'entraîne. La tentation serait plus forte si je ne l'avais déjà beaucoup vue. Il ne faut pas, j'en conviens, s'exposer trop à laisser ses os en terre étrangère. J'espère que le bon Dieu voudra bien me rappeler à temps auprès de mes amis, avant le grand rappel définitif. En attendant, je leur souhaite autant et plus de santé et de satisfaction que j'en ai eu durant tout ce voyage. Transmettez ce vœu sincère dans votre famille, prenez-le et réalisez-le pour votre compte, mon bien cher camarade. Les succès de votre fils, la sérénité qui doit se répandre sur vos journées bien employées, c'est ce qu'il vous faut pour me renvoyer un écho de caieté. »

Isclil, 3 septembre 1853.

« Hélas! mon cher Gaillard, voilà septembre commencé, et les hirondelles partiront déjà dans quelques jours. Les Majestés mes

l. Passage cité par M. Sainte-Beuve conime « laissant bien voir tout ce qu'il y avait d'irrésistible et d'involoataire dans ses enlraîueuients de voyageur, et coniliicn il était à la merci du génie des lieux... » {Note des éditeurs.)

voisines viennent de partir : chacun prend sa volée. Il faut du temps pour jouir du Tyrol dont je garde un si bon souvenir (trente ans en deçà) ; et il faut aussi arriver à temps pour voir l'automne à Vienne et dans ses alentours. Puis après, — je ne veux rien prouver au delà, — c'est déjà trop qu'une année passée ainsi tout entière (elle finira le 11 novembre) sans un seul reproche possible de ma part à mon ange gardien qui m'a nonseulement si bien guéri de la fièvre à Munich, mais qui m'a. il y a huit jours, ramené sain et sauf d'une téméraire ascension sans guide au mont Schaafberg, sur les bords du lac de Saint-Wolfgang. C'est le ilighi de l'Allemagne, du haut duquel il s'agit de voir sept ou huit lacs et une infinité de montagnes coiflées de neige et de glaciers ou de forêts... Impossible d'y trouver son chemin sans guide à une certaine hauteur, et si l'on s'obstine, on a dixneuf chances sur vingt d'y crever, surtout s'il fait ce jour-là une chaleur d'Afrique, si l'on n'a pris qu'un peu de café à trois heures du matin, pour ne rencontrer la première goutte d'eau qu'à trois heures du soir, et les premiers êtres humains à trois heures et demie, dont une vieille goitreuse avec un morceau de pain bis qu'elle vous tire de sa poche avec une grâce infinie. Bref, étant monté presque jusqu'au sommet par des chemins de chamois sans être sûr de la direction de l'habitation où on s'arrête ordinairement douze heures, mon chapeau ayant dégringolé et moi à sa suite ])0ur le ravoir, désespéré par cette reculade, j'ai pu opérer iunuédiatement ma descente, fatigue double de la montée à force de dégringoler encore et de lutter contre d'affreux taillis de sapins — sans plus de mal que des écorchures aux mains, des contusions aux jambes et aux coudes, mais sans blessures graves, SI ce n'est à mon pantalon. Pour la fatigue je vous la laisse imaginer. Mais je fais va^u à vous, mon prudent maître, et à mon ange gardien, si j'ai encore quelque sottise à faire, de ne pas recommencer celle-là. Etant là-haut sur une pente rapide de bruyères entremêlées de rochers à fleur de terre, il m'est arrivé de penser en riant à un très-sage conseil de votre brave médecin de campagne me recommandant d'éviter V insolation. J'étais po)irlant terriblement insolé iH rissolé sur ce pan immense que j'aurais achevé de gravir sans la dégringolade de mon pauvre gibus; il est vrai aussi que je nageais dans un bain de sueui*

COlîltESPONDANOES. ii}ii)

trente lois renouvelé. Si vous me demandiez comment je me suis engagé dans cette expédition imprudente, j'aurais à vous conter, et ce serait trop long, comment je m'y trouvais induit par suite du désagrément d'un très-maussade compagnon qui m'avait réveillé trop tôt pour rattraper, je crois, une compagnie partie avec un guide et que j'étais heureux d'avoir laissé partir tout seul. Je devius attendre un autre départ; mais dès l'aube, en me promenant au bas de la montagne, trouvant facile de reconnaître les premiers chemins, prenant ensuite des sentiers de bûcherons pour la bonne voie, j'en étais venu de proche en proche à n'avoir plus la trace d'un animal quelconque. C'était dimanche et fête à Saint-Wolfgang : pas l'ombre d'un bûcheron ni d'un pâtre sur la montagne...

)) Tout à vous de co'ur. »

Vieillie, 1"' novembre 1853.

« Mon cheh Aicuste,

» J'aitoujouis un extrême besoin de te sentir présent en quelque sorte, et surtout quand viennent le temps sombre, le temps lourd, certains intervalles de malaise et de tristesse que tu peux te représenter par mes antécédents. Les surabondantes satisfactions que le voyage m'a procurées cette année de ma vie (la soixantième révolue) ne peuvent pourtant pas me rendre inaccessible à tous regrets, à toutes fatigues et privations, à toutes causes de décadence qui sont dans l'ordre de la belle nature. Un certain élan de fougue n'est pas la force; j'ai toujours possédé l'un plutôt que l'autre, témoins certains abattements d'esprit et de corps que j'éprouve, conmie tu sais, par intervalles. Mon idéal eût été, après les montagnes et les courses actives, de pouvoir me livrer à toute l'activité d'une curiosité citadine, par des lectures copieuses qui ne fatigueraient pas le cerveau, des spectacles qui n'échaufferaient pas le sang privé d'air et de mouvement, des repas pris à toute heure et n'importe comment, par-dessus les

UO (:ORRESPONDA?s^CES.

lectures, etc. ; le tout suivi de bonnes longues nuits de profond sommeil... Mais il est temps aussi de sortir de l'idéal. Tout compte fait, je dois tenir quitte la bonne nature envers moi. Je ne lui demande même pas formellement les six mois, plus ou moins, que j'imagine pouvoir employer encore en voyage sans être trop rassasié, mais je lui saurais gré si elle prétendait en disposer autrement, de me donner le temps de revenir auprès de toi, et la force de revenir sans être trop perclus. Après quoi, pour entrer dans tes idées d'un avenir plus prospère, il faudra, mon cher ami, que je trouve un logement, y compris le tien bien entendu, commode, aux environs de Paris, petite distance du chemin de fer, au voisinage de quehpies-uns de mes anciens camarades qui passent l'été ou leurs jours de loisir dans la banlieue. Et là je voudrais attendre en toute sérénité l'heure de rejoindre nos bons parents... »

Vieillie, -i novembre 1853.

« Mon cher Gaillard,

» Vous m'indiquez le désir d'en savoir plus long sur mon séjour à Vienne dont les impressions m'ont été moins agréables qu'il y a trente ans, quand j'y voyais briller les plus beaux mois de Tannée, les grandes promenades, la gaieté de la population qui a besoin de ce beau temps pour s'épanouir; pcut-èlre aussi a-t-elle perdu quelque chose de sa vivacité, de sa naïvelé d'autrefois. La ville elle-même n'a pas subi le moindre changement, soit dit sans compter des augmentations considérables peut-être dans les faubourgs, mais c'est aussi trop peu comparativement aux métamorphoses des autres villes de l'Europe. La ville intérieure, celle qu'entoure cette vaste zone vide mal planté(3, qu'on n'a pas su embellir, ([ui vous décourage du voyage du faubourg, semble elle-même inca})able de se modifier dans sa manière d'être, tout entière également médiocre, mais com|)acfe, solide, confuse en une multitude de rues ('troili.'s cl tdrhn'use^ ddiil tontes les mai-

CORKESWNUAMIES. 241

sons sont épaisses et hautes comme des forteresses, rues également propres, également bien pavées, mais sans trottoirs; et des milliers de voitures et de fiacres lancés constamment au grand trot à travers une loulc tout occupée de passer, mais un fracas de roues et de chevaux dans les profondeurs de ces labyrinthes dont on ne se fait pas une idée à Paris ni à Londres. C'est peu exagéré de dire qu'il faut sortir de la ville pour voir le ciel et pour respirer. Tout cela m'avait donné sur les nerfs... Je me suis accoquiné à la vie bourgeoise d'un Viennois oisif. Je lis le matin les meilleurs journaux en prenant de bon chocolat dont je fais tripotage avec un verre de crème; je supporte fort bien dans un café confortable trois heures de lecture des colonnes du Times dans le Galignani, les journaux viennois et la Gazette cVAiigsbourg, toujours instructive, heureux d'y joindre les Débats et le Moniteur quand j'y rencontre de Sacy et Sainte-Beuve. Je vais souvent de là à la Bibliothèque où je lis le Dante avec des dissertations critiques, ce que je continue à mon cercle en y passant les soirées quand je ne vais pas au spectacle.

» J'avais précédemment entendu quelques cours d'Université et visité quelques-unes des principales curiosités. Depuis que je suis remonté sur ma bète j'entends de nouvelles leçons dont un cours d'histoire à cinq heures assez bien fait... Il s'est trouvé une dame anglaise d'une curiosité infatigable qui m'a émoustillé à voir plusieurs de ces magnifiques collections dont Vienne est si riche et dont elle ne fait qu'entr'ouvrir les portes difficilement. J'ai entendu ou vu des leçons d'antiquités faites debout dans de riches musées en tirant des armoires les plus rares vases grecs, dits étrusques. Les théâtres ne me captivent pas tous les jours à beaucoup près. J'en avais trop abusé à Munich; mais j'ai vu de grandes et belles représentations tant à l'Opéra qu'au Grand-Théâtre dramatique, et les faubourgs ont des salles plus belles que celles des deux théâtres de la cour où il y a quelque agrément à trouver la Pépita, la Petra Camara, de bons comiques, etc.. Mais encore aujourd'hui n'aurai-je pas au Grand-Théâtre le Roi Lear, de Shakespeare ! La musique instrumentale n'est mauvaise nulle part, souvent très-bonne, toujours bien écoutée et comprise. C'est dommage qu'on y fume trop comme partout. Mais, tout considéré, vous allez voir que je me laisserais séduire à la vie de

m CORRESPONDANCES.

Vienne si j'étais tenu d'y passer riiiver. Je conrois comment je pourrais dans diverses directions faire plus ample connaissance avec ce qu'elle peut offrir d'intéressant : mais le sort en est jeté, je vais m'occuper de reprendre mon passeport en rendant ma carte de séjour, de faire mes malles, c'est de l'ennui pour un jour, puis quelques adieux, et je ne partirai pas sans (''prouver une assez vive impulsion électro-magnétique vers l'Italie. Voilà bientôt quarante-huit heures de neige fondante : l'hiver s'annonce et n'est ni beau ni doux à Vienne.

» Le climat de Venise, au contraire, est très-vanté et recherché. J'aurai eu beau faire, je n'aurai pas encore pris en main la langue allemande pour toutes sortes de conversations. C'est toujours en partie pour m'instruire comme ])0ur m'amuser que je porte dans ma poche, découpés en petits volumes, les Mniisquetaircs, de Dumas, en allemand. Je ne connaissais pas encore d'Artagnan, ni Athos, ni Portlios, ni Aramis, et je suis très-content de ce grand farceur et amuseur. Mais en italien c'est différent. J'ai souvent ici l'occasion d'éprouver que je puis bavarder sans gêne tout au long dans cet idiom.e. J'aimerai aussi à entendre enfin chanter la musique italienne en sa langue. La Piazza et la bibliothèque Saint-Marc auront aussi leur charme pour moi, et je compte ne pas vivre trop isolé. Là, si Dieu me prête vie, je verrai venir et commencer le nouvel an et le carnaval. Mais il sera temps de vous en parler quand j'y serai. Quel bavardage que cette lettre! quelle existence frivole et vagabonde! quelle flânerie égoïste! pensez-vous de moi ainsi! l'entendez-vous dire? un vérital)le Epicuri de grege! J'en serais pourtant fâché, et je ne voudrais pas, avec ce faux air de cosmoi)olite, perdre la sympathie des amis de mon vihage et de mon voisinage auxquels je pense sans cesse et que je reviendrai voir à temps, j'espère, avant les glaces de l'âge infirme et solitaire. Mais laissez-moi, mon cher Gaillard, courir ma dernière coui-se'. Mon excellent frère Auguste, à qui je vais aussi écrii'c avant ce départ, m'y encourage, tout en travaillant à rarrang(^ment de nos communes affaires. Mon espérance est qu'elk'S le mettront dans (luchpic Ifiiips à même de se reposer aussi et peul-élic de s'arraiigi'r avec moi une hiinihic et

i. Passajjf cit- par M. Saintc-Bruvo. Voir payic 5. {Note des éditeurs.)

paisible existence linaie, à la campagne, Lien sûr! Là je voudrais mourir, sauf à m'en aller comme ce marquis de Lassay dont Sainte-Beuve m'a charmé ce matin k sans avoir déballé ma marchandise » . Puisse-t-il m'ètre donné quelques années pour vous voir, vous et les vôtres, jouir des bonnes conditions de votre existence. » , .

Vt'iiise, 17 janvier hSôi.

v^ Oh! l'originale ville que cette Venise! Y a-t-il rien de plus laid et de plus beau, de plus séduisant, de plus repoussant, de plus misérable et de plus riche, de plus triste et de plus gai, selon qu'il plaît au soleil de faire sourire d'un sourire sans égal cette décrépite, ou que la brume, et la pluie et la neige viennent salir

ses belles lagunes, voiler les trésors de ses charmes et , mais

ma phrase est trop longue, trop à la Janin quoique vraie. Quand une antithèse est bien sentie, elle est suivant moi la suprême vérité de toute chose. Venise est une matière à antithèses par excellence. Venu de Vienne où je ne m'étais pas trouvé si mal que vous semblez le croire, j'ai d'abord fait un voyage agréable pour la saison, en passant par Gratz, par Laybach, dont j'ai admiré le site charmant en une belle journée, et par Trieste qui m'a fort intéressé pendant deux jours. Le hasard m'a ensuite ramené à Venise, dans la même chambre du bel hôtel de TEurope que j''occupais il y a trente ans, chambrette saine et propre, mais qui me semblait introuvable en arrivant par un temps humide et brumeux. Je ne puis vous rendre l'impression que produit en pareil cas l'aspect de ces ruelles entortillées, moins larges que l'ouverture de mes deux bras, où il faut toujours monter et descendre sur des ponts innombrables, et de ces maisons de vieille brique écorchée dans son sale épiderme de plâtre, avec leurs petites fenêtres sans alignement, vermoulues, toutes pourvues de contrevents grossiers, en bois dépeint ou non raboté, relié par de gros clous rouilles et tant de haillons accrochés à toutes hauteurs, sous prétexte qu'il n'y a point d'étendage dispo-

244 COUKESPO.NDANCES.

nible pour le linge. Mais pourquoi vouloir décrire tes hideux aspects, ces habitations qui semblent n'avoir pas de raison d'être avec leurs pieds éternellement dans l'eau, dans une journée comme celle-ci, heureuse et brillante d'une atmosphère veloutée! Je me suis fait à cette alternative pendant environ trois semaines que j'ai passées un peu solitaire, vivant à la vénitienne dans Saint-Marc, ayant froid aux pieds quand il faisait froid, car le natif ne sait que parler du temps qu'il fait mais non se chauffer confortablement. Ce n'était pourtant pas une solitude absolue à beaucoup près, car on cause facilement avec tout venant; le Vénitien est gai, serviable et bon, avec de l'intelligence et de la politesse naturelle. En s'habituant aux chétives proportions de quelque café moins inconfortable que les autres, on trouve de l'agrément même à prolonger la soirée dans ces indispensables retraites, paisibles et animées, où l'on ne fume point, où l'on consomme de Ijon moka, des caramelli (fruits et oranges confits légèrement dans le sucre) à très-bon marché avec audition de musiciens andjulants, qui vous chantent quelquefois le duo bouffe agréablement.

» C'est ici tout l'inverse de Vienne, et l'on se couche généralementaprès minuit. Les théâtres nombreux, vastes, magnifiques, où l'on arrive par ces tortillons de ruelles comme par des galeries de catacombes, ne commencencent qu'à huit heures et demie. Après mes premières trois semaines, voilà qu'enfin j'ai profité de l'accès qui m'était donné par une lettre dont M. Chouteau m'avait chargé chez une noble dame que j'avais saluée à Ischl, en passant sur la promenade avec lui. Il voulait m'introduire auprès de madame la comtesse Valentin Esterhazy, lorsque l'on est parti, et je savais pourtant bien que c'est une fort bonne et aimable dame : mais j'ai mis de la paresse à me présenter ici. Ce qui est certain, c'est que j'ai été honoré de l'accueil le plus bienveillant, je pourrais dire cordial quoi(jue modifié par une haute habitude de distinction, l'arlant de là, vous rne, voyez lancé dans la grande aristocratie, quoique peu fait pour la grandeur. Mais il se trouve qu'en un autre superbe palazzo du canal Grande habitent le comte et la comtesse Stiirmer, très-bons et dignes amis de madame la comtesse Esterhazy, qui y passent très-souvent la soirée, et j'ai trouvé là le même accueil. Madame de Stiirmer est une personne

de b(?aiicoiip cVesprit, de famille française, je crois, avec autant de mérite que de simplicité. Son mari, ancien diplomate, élève et ami de M. de Metternicli, me comble de politesses où domine une bonté véritable. Je ne puis, moi indigne, me tirer de confusion qu'en vous disant ma gratitude ; cela me fait cbaque jour une vie

toute différente de mon précédent isolement

» Écrivez-moi de vos chères nouvelles à tous. Il me tarde aussi d'apprendre si notre ami Mézièies va mieux, s'il est en voie de surmonter sa cruelle maladie. Je suis de ceux qui regrettent beaucoup M. Armand Berlin comme une grande perte publi<iue. Je me recommande à tous les vôtres et à vos amis »

Veniso, II février 1854, « A MO.NSIECR AUdUSTE YlliUIER,

» Il me tardait, cher Auguste, d'avoir de tes nouvelles. Gaillard a bien fait de t'adresser un mot sur mon intention de passer un mois de plus ici et les motifs de sociabilité qui me déterminaient agréablement. Au fait, j'ai eu bien tort, dès mon arrivée à Venise, de ne pas rechercher, à l'aide de Tinlioduction qui m'était doimée, la connaissance de madame la comtesse Valentin Esterhazy, une dame fort distinguée et fort aimable; c'est la mère encore presque jeune du jeune ambassadeur autrichien récemment passé de Munich à Pétersbourg, laquelle, tout en m'accordant un accueil bienveillant, m'a tout d'abord fait en quelque manière adopter dans le salon de ses meilleurs amis, le comte et la comtesse de Stiirmer, où je suis comblé de témoignages obligeants. On y est tous les soirs, trop souvent il est vrai, en un cercle de personnages princiers et de haute aristocratie (germanique principalement). Ci'est une belle société de ton simple et agréable, mais on aime mieux les causeries plus tranquilles des jours où il ne vient personne. M. de Stùrmer, mon ancien de six ans, a été internonce cà Constantinople, a occupé d'autres postes diplomatiques importants. Très-riche, dans son loisir il a acheté et très-bien décoré

;2i(J CORRESPONDANCES.

le palais Trépolo, où il passe volontiers ses hivers. Par son caractère, c'est la bonté même jointe à l'habitude de l'urbanité la plus délicate. Sa femme, née Française, est une personne de Ijeaucoup d'esprit et non moins bienveillante. Voilà que par suite de ces connaissances, le tiénéral comte de Kleist m'a fait aussi beaucoup d'amitiés, m'a pris dans sa pfondole plus d'une fois en partie de promenade aux îles d'alentour, m'a retenu de même à ses dîners où il est toujours un peu gastronome quoique en famille. Ils sont grands seigneurs prussiens. Sa femme est parfaite à l'exception de sa faible santé. Le fds, de vingt-deux ans environ, est un fort brave jeune homme. De divers autres côtés, je trouve de fort braves gens à qui parler. Un Vénitien distingué, amateur musicien et compositeur de barcarolles célèbres, M. Peruchini, huit ans de plus que moi, mais plein de verve et de santé, m'a conduit chez ses meilleurs amis, gens lettrés et fort honorables, et m'a fait voir les monuments principaux de sa ville natale dont il est si fier, •l'aurais donc à te nommer encore beaucoup de personnes dont je fréquenterais davantage les cercles si je n'étais particulièrement attaché à celui de M. de Stûrmer. Quoique j'aie accordé un mois de plus à mon séjour, je me vois pressé de le prolonger au delà

encore, si bien que je ne sais plus trop ce que je ferai Mais il

faudra pourtant être raisonnable.

» Des tentations d'étude se joignent aux distractions personnelles.

» Hier, M. de Stûrmer tenait à me faire choisir tel ou tel convive lettré qu'il veut inviter à dîner pour moi lundi. Il y aura un Vénitien très-versé dans l'étude de Dante mais qui ignore l'allemand, — et pour lequel il a fait venir des ouvrages d'exégèse dantesque, dont un réellement très-fort, — voulant même essayer d'en faire lui-même une interprétation italienne pour en gratifier ledit savant. Mais après le premier essai, M. de Stûrmer a dû sentir que cela le fatiguerait trop. Il m'a passé ces mêmes ouvrages ([ue j'ai commencé d'étudier, ainsi que la Divinn Connuedia restée ouverte sui' ma table le 2i f -vrier 18i8 et non plus revue depuis. Que sais-je? si le lettré enqueslion est capable d'apprécier un livre fortement étudié à l'allpnKnide, ce dont je doute, je consentirais non pas à en écrire moi-même une traduction italienne — t'irire me fatigue, ma vue a baissé et ma tète s'alourdit —

CORRESPONDANCES. -2i7

mais à la lui dicter. Ce n'est quant à présent qu'une idée en l'air que j'énonce, parce qu'elle est la plus récente, mais je suis intrioué de la chance d'être tenté de rester à Venise au delà de mes calculs »

Milan, 31 mars ISÔI

a C'est vraiment un passe-temps agréable et sain que le voyage. Le temps est magnifique et le pays aussi. Le cliangement d'air fait un bien incalculable à la santé. C'est avec bien du regret que j'ai quitté le 14 Venise. Après l'habitude de vie sociale que j'avais contractée je ne me suis pas retrouvé seul sans quelque peine. Je n'ai peut être jamais autant vécu en cours de nombreuses relations tant du côté de la société vénitienne que de la société allemande. La maison Stiirmer m'attirait tous les soirs par un vrai sentiment d'amitié qui me faisait braver la chance d'y voir arriver un grand nombre de visiteurs de haut rang, compagnie trèsdouce et très-aimable avec beaucoup de naturel et de simplicité, mais qui ne valait pas pour moi le petit comité avec cet excellent, M. de Stûrmer et sa femme, et tout au plus une ou deux personnes de leurs amis. Mais c'est déjà chose passée. J'ai beau dire que je voudrais les retrouver, que je ferais tout exprès une nouvelle campagne! Dans le voyage de la vie il ne laut pas trop s'attacher sur la fm aux stations de passage où l'on ne peut pas compter de retourner, parce qu'après tout et avant tout il faut compter sur le poste final de la fomille et des vieux amis, où nous attendent le dernier banc au soleil ou à l'ombre et nos derniers tisons (1)

» Combien à vos vacances de Pâques il serait aisé de glisser de Paris à Milan, de Milan à Vérone et à Venise où j'aurais grand plaisir à retourner de compagnie avec vous, et à vous faire lier connaissance avec beaucoup de personnes. Qui sait! ce serait pour notre Jules un pied-à-terre en Europe pour l'époque où il

(1) Voir pap:e 6. l'.Vo/e (hft éditeurs.)

voudrait chercher en voyageant bonne compagnie. On lui parlerait en bon français, mais la leçon d'italien qu'il pourrait prendre en s'amusant ne gâterait rien non plus. N'insistons pas trop et revenons à moi, puisque vous aimez les narrations du voyageur : mais il faut que les détails me soient immédiatement présents pour que je me laisse aller à en jaser, autrement ceux du jour effacent ceux de la veille.

» Quel aimable vieillard que cet excellent Peruchini, la crème et la fleur du citadin de Venise, l'amateur toujours vif et charmant, quoique bientôt septuagénaire, de la musique, du théâtre, de la Fenice et des monuments de sa patrie dont il a de tout temps fait les honneurs aux étrangers, une fois à l'empereur Alexandre, surtout aux artistes qui remportent de lui un souvenir affectueux, enfin l'auteur amateur de la barcarole « la Notte zè hela », dont se souvenait la Malibran, dont on se souvient encore un peu et dont il m'a donné copie de sa main, le brave homme, après me l'avoir très-bien chantée en chevrotant comme de raison.

» Les grands événements européens qui s'approchent sont aussi une occupation qui absorbe l'attention et l'intérêt, et les journaux m'ont fait presque oublier la curiosité des objets présents. Il n'y a d'ailleurs rien à dire ni à contredire tant les questions sont éclaircies, tant le monde civilisé est réduit à tout attendre de la puissance des canons. Mais quel drame solennel! j'en ai l'imagination remplie nuit et jour, et vous aussi sans doute. Après tout ce que nous avons eu de grande histoire dans notre vie, falloir dire encore cette fois vivi pervenimus et attendre la conclusion de ce nouveau chapitre. Je veux croire du moins que nous ne l'attendrons pas longtemps. Ce n'aura été je crois qu'une terrible mais courte et unique exception à l'ère de paix perpétuelle commencée en 18 15 »

Gènes, 5 juin ISf)!.

« Hier encore je causais de vous, mon cher Gaillard, avec un compatriote reparti ce matin. Devinez ([ui? c'est comme une prédestination. J'étais à lire tranquillement dans cette ravissante

église de l'Anonziata, apercevant à peine un gros bonhomme de curieux qui papillonnait le nez en l'air vers les tableaux de cette voûte dorée et s'était même posé un instant sur mon banc. Enfin, frappé de sa démarche (incessu patuit), je reconnais ma rencontre de l'année dernière à Munich, celui qui voit le charbon se convertir en diamant sous ses heureuses mains, le physicien Despretz! Je lui ai bientôt demandé de vos nouvelles; il m'a dit vous avoir vu sans pouvoir vous parler, quelques jours avant son départ. Nous avons passé la journée ensemble; il a dû repartir ce matin pour aller voir la tour de Galilée à Pise, en digne physicien

qu'il est

» Vais-je pour vous obéir repasser le petit journal microscopique que je n'ai cessé de tenir depuis mon départ de Paris.

Voyons un peu Comme le temps passe, comme nous passons!

Quel était le i'' avril mon «tS,- ovap? C'était ce bon M. Odescalchi, digne directeur de l'un des deux lycées de Milan, professeur trèsoccupé, qui me confiait à deux jeunes gens d'environ vingt ans, ses meilleurs élèves, appartenant à des familles distinguées, pour qu'ils me fissent les honneurs de la belle ville dont le Milanais est très-fier. Par eux j'étais admis pour un mois à fréquenter un très-beau cercle, riche de journaux et de livres, introduit dans une fort honorable famille où j'observai non sans intérêt certains symptômes de l'esprit public. Le lendemain j'admirais un acteur d'âge mùr, Yestri, fils de celui qui m'avait paru valoir Dugazon lors de mon autre voyage à Venise. Le lendemain, M. Odescalchi me présentait à plusieurs de ses principaux collègues et me faisait faire, accompagné de ces messieurs, une sorte d'inspection des classes, où je me faisais expliquer de l'Homère et réciter des passages de la traduction de Monli. Bene! Benissimo! naturellement. Puis venait un dîner de professeurs, puis des visites quotidiennes au musée-bibliothèque de Brera : M. Biondelli, le conservateur des antiques, me montrait ses médailles, sa collection privée, j'entendais ses leçons publiques, j'avais le bonheur, malgré mon ignorance en cette partie, de lui rendre compte de deux inscriptions grecques, l'une très-banale sur une poterie en terre cuite, l'autre apocryphe sur une plaque de métal, l'une et l'autre claires comme l'inscription de la porte Saint-Denis, mais le professeur en question, homme de mérite et d'esprit d'ailleurs,

ne sait pas du tout le grec. Dans ces tranquilles salles de Brera, j'ai feuilleté tant que j'ai voulu tous les jours les plus magnifiques ouvrages, colleelions de liravures et descriptions d'antiquités, J'en avais à n'en pas linir. Et puis je montais sur le Duomo de Milan, plusieurs fois môme. On s'y oublie des heures entières. Je regretterais pour vous que vous n'eussiez pas fait cette promenade sublime, et puis j'entendais un assez bon sermon sur la pénitence. Je lisais VEdimburg Revue, et Dante, et la Grusca, et des romans italiens qui m'ennuient malgré reftbrl de ces imaginations trop dépourvues de ressources, et je voyais les marionnettes qui m'amusaient. Et je lisais le Cromwel de M. Guizot; et les églises, et les peintures et le Corso. Peu de la Scala à cause de Pâques, mais quelques concerts. Le Corso, magniiique Longchamp perpétuel de cette ville si fière de ses coursiers ; puis un bon vieillard, le comte Mulazzani, me montrait sa collection spéciale de médailles relatives à l'histoire de Milan. Je passe, je passe bien

desfoits

)) Je suis parti pour Gènes, fort aise de partir, mais non sans avoir goûté les beaux eftets de la végétation, des grandes lignes de Turin et de ses fleuves, et l'excursion Moncalieri et une autre dans une autre petite ville de Chieri, où je m'étais laissé conduire dans une voiture d'environs à cause d'un violent orage. Une bonne famille bourgeoise me fait accueil. Le lendemain, un honorable magistrat, citoyen très-zélé pour les écoles, me prie de faire une sorte d'inspection des nouvelles salles d'asile et écoles primaires qui viennent d'être organisées. Des dames patronnesses veulent bien se joindre à notre visite, entre autres M''' Pellico, la digne sœur du poëte mort récemment. Enfui, vous jugez combien c'est agréable de se retrouver par ci par là inspecteur pour un jour. Yoilà Gènes, la superbe, et son soleil, et son golfe, et son port, et ses marbres éblouissants, et ses bois d'orangers et de citronniers, avec tous les parfums de la végétation méridionale! J'ai été repris d'un enchantement dithyraml)ique. J'ai remonté à (juel([ue distance le chemin de fer, pour jouir de cette admirable contrée. J'ai couru sur les rochers de la côte du Levant, battue de flots bleus, argentés, étincelants. J'ai reconnu avec joie les galeries dominant le port dont on a diminué le parcours, ce qui est regrettable, en offrant au public une vaste esplanade de

COHRESPONDANCES. '251

marbre blanc, d'où l'on voit d'un côté la foret de navires, d'un autre le chargement de tant d'objets divers sur les wagons d'une branche de chemin de for amenée jusque-là. Je suis ici depuis le 23 mai, commodément, librement, tranquillement. J'ai trouvé un bon cabinet de lecture; cet air me semble parfaitement sain. J'achève le Pelhan de Bulwer. Je ne me môle pas, comme vous le pensez bien, de la discorde civile qui, au Grand-Théâtre, p;u1age le pubhc entre deux danseuses, dont l'une, la meilleure, a été l'autre jour tant sifflée par la cabale, malgré les rappels étourdissants et interminables de ses partisans, qu'on l'a ramenée enfin devant le public en état de crise nerveuse et qu'elle en est encore malade. Mais que je voudrais vous avoir ici pour vous conduire au plus magique des jardins enchantés (pie j'aie jamais vus, la villa Pallavicini à Pedi. C'est l'o'uvre d'un Irès-habile architecte, disposant des millions d'un grand personnage qui a concentré sur ce point toutes ses dépenses. Jamais l'art n'a eu des prestiges si étonnants, et avec ce qu'on voit au lac de Como, c'est la démonstration de la supérioritée de la nature méridionale en fait de jardins. Bref, je suis ravi du séjour de Gènes et j'en partirai pourtant quelque jour. Dites-moi pourquoi? c'est vrai qu'il s'agit d'aller vers l'aimable Florence et de ménager ensuite quelques beaux mois de l'année pour lîome etNaples. Déjà juin va s'échapper, c'est bien désagréable.

» Assez de moi! Combien je vous souhaite à vous tous mes betters, comme disent les Anglais, toutes les satisfactions que vous méritez, -o

Gi'iies, 9 juin IS.")!.

« Je suis très-frappé de voir comme le crédit public se soutient et se relève on ces circonstances. Nous verrons donc châtier le tyran du nord qui impose à la civilisation ses derniers triomphes sanglants. Peut-être faudra-t-il également un dernier effort de l'Europe pour mettre à la raison une autre barbarie, celle de la démagogie, non moins avide et conquérante, après quoi ne pour-

rait-on voir ce que réclame en France la dignité humaine à rencontre de l'absolutisme et de l'imposture de la constitution napoléonienne, même sans en l'aire mic question de personnes. Il sera pourtant étrange que tout soit prêt [lour une exposition universelle en 1855!

» Bonjour, mon cher ami, porte-toi bien. »

Florenro, li juillet 1854-.

« Parlons de voyage, mon cher Gaillard, puisque voilà bientôt les vacances et que le cœur vous en dit. Vous êtes d'ailleurs trèsindécis, et c'est bien naturel, n'ayant pas comme moi le malheur d'être à vous-même votre propre fin en ce monde. Je m'en arrange sans doute de mon mieux, mais sans être ni fier ni tout à fait consolé de tant d'indépendance. Une preuve pourtant que je tiens à quelque chose, c'est le désir que j'aurais toujours de vous voir venir devers moi ou de vous aller joindre pour peu que vous m'en donniez la possibilité.

» La curiosité, c'est encore un instinct qui s'émoiisse beaucoup chez moi ; sans trop affecter le personnage du signor poco curante ; je passe ma vie à reconnaître dans ce que j'ai déjà vu la plupart des choses prétendues nouvelles que je vois. C'est un peu comme les masques des figures humaines. J'ai dû me plaindre plus d'une fois devant vous de l'iné'vilable nécessité de retrouver toujours sur son chemin un ceilain nombre de types de notre pauvre humanité, toujours les mêmes, si bien qu'à la lin cela devient monotone, et que le spectacle en perdrait tout intérêt pour peu qu'il durât seulement cent ans. Mais la sage nature y a mis bon ordre. Revenons, et ne me dites pas que j'en parle trop à mon aise avec une curiosité d'oisif amplement rassasié. Je vous jure que je suis prêt à partager tous les appétits de la vôtre, soit dans la haute, soit dans la basse Italie. l»ites-moi seulement où vous voulez que j'ailh' vous rejoindre.

A Pise, j'ai assisté aux fêtes de Saint-Uanieri, patron de la silencieuse cité. Vous savez, le Duomo 1 la Tour penchée ! le Campo

Santo ! mais les illuminations architecturales des deux ({uais de r.\rno, sans compter tout le reste de la ville, surpassaient celles de Turin, et c'est en ce genre ce qu'il y a de plus estimé en Italie. La cour n'y manque pas. Le corso des voitures et des piétons et les promenades des barques illuminées forment le complément fort agréable de ce spectacle original et traditionnel. Le lendemain, c'était à la même heme la course de bateaux ou régate qu'ils appellent Fugala, encore très-amusante avec moins d'affluencc de curieux. Vers minuit je prenais l'immense train de la voie ferrée pour aller coucher à Livournc. Ainsi, j'ai passé entre ces deux villes cinq ou six jours. J'arrivais le 18 au soir à Florence où m'attendaient, pour le :2o et le M, les grandes fêtes patronales de saint Jean-Baptiste. C'est comme une persécution de fêtes publiques. Mais celles-ci ne m'ont pas empêché de me loger très à mon gré. J'ai donc encore sillonne'" sur les barques joyeuses les ondes de l'Arno resplendissantes des feux de ses rives et d'un feu d'artifice enchanteui". Les processions du Corpus Christi se sont aussi multipliées à l'infini. Voilà donc Florence — toujours la même — séjour obligé de recueillement, d'oisiveté, qu'on aime à croire poétique et sérieuse, où l'on vit bien de la vie présente et beaucoup de celle du Irecento et du cinquecento avec les galeries toujours ouvertes du Palais- Vieux et de i^itti. Celle-ci surtout, je l'^ivoue, a confondu mon endurcissement contre les curiosités banales et m'a causé de vrais bonheurs d'admiration.

» Ainsi se passent en assez bonne humeur et santé les semaines de la douce Florence. Déjà bientôt un mois! Dites un mot et je serai très-content d'aller vous prendre à Nice ou n'importe ailleurs, sinon je ne puis pas faire autrement que de garder ici mes quartiers deux mois encore, juste mesure, après quoi (vous me demandez mon itinéraire, c'est plus que je n'en ai jamais su, mais cette fois la marche est obligée) je passe à la ville éternelle : même mesure, c'est bien juste ! « Oh ! Rome, ma patrie, cité de l'âme, » comme disait ce farceur de Byron. Après... je doute que je sois assez jeune, assez fort, assez grand seigneur pour passer à mon gré une aussi longue saison à Naples. Il n'y aurait que des circonstances faites tout exprès et liès-invraisemblables qui pussent me décider à aller voir directement Athènes. Quoi que

vous en disiez, la conquête de l'Orient ne me tenterait pas et je vous prie de croire que je réunis en rnoi-mème, avec l'ardeur du jeune Pyrrhus, toute la sagesse de Cyneas. Emmenez donc Patin, et venez avec lui pour que nous soyons trois. Jules en quatrième avec vous me ferait grand plaisir.

» Remerciez M. de Latour bien sincèrement pour moi. Quant à Sainte-Beuve, je me sens son débiteur et son obligé chaque fois que je lis ses excellents Lundis^ tant je demeure toujours charmé et satisfait. C'est le moins de lui souhaiter bien-être et consolation dans sa vie personnelle. »

Boloi;ae, 13 septcmbie 1854.

« Mon cher Auguste,

0 Je te mandais le 19 août que je venais de joindre Gaillard à Turin ce même soir. Nous avons depuis mis à profit les seize jours suivants en courses agréables par Milan, le lac de Como, Vérone, Mantoue, Vicence, Venise et retour à Milan, où je Tai quitté le A septembre an soir.

)) Le beau temps me fait revoir avec eliarme cette ville de Bologne que j'avais vue jadis plus tiistc par un temps de pluie, et il ne nuit pas à l'effet du musée de l'Académie où triomphe la grande Ecole bolonaise. Il m'ari'iva aussi une bonne rencontre. Un comte Pallavicini, de cette ville, m'avait donné à Venise une lettre (rintrixhictiun pour je professeui' bibliothécaire Vi\Lietli, dans le cas, douteux alors, où je passerais par Bologne. J'en ai fait usage, et le bon M. Vegetti, avant de me montrer les salles de sa bibliothèque, me dit d'un ton à demi eonlent ([u"il }iassait ainsi ses vacances près de son poste, au lieu d'être à la campagne, à cause d'un professeui- allemand hautement recommandé que j'allais trouver là occupé du matin au soir de quelques manuscrits— le professeur DÔllinger, de Munich. Ce nom m'a fait grand j)laisir. J'avais réellement regretté de n'avoir point fait de visite à ce professeur, qui est l'un des plus recommandables et

COUUESPOXU.VXCKS. -255

des plus suivis de Munich, et dont j'avais entendu quelques leçons avec un grand intérêt. Mon indisposition d'alors et mon départ m'avaient privé de le revoir. D'ailleurs, vu de sa chaire, il ne laissait pas de m'effrayer un peu. C'est un ecclésiastique, trèscatholique romain, par son titre professeur de théologie, mais professant alors l'histoire la plus moderne (Napoléon I' '. . . , 1 SU. . . ) avec une autorité froide, sévère, imposante qui captivait un trèsnombreux auditoire de jeunes gens. Je lui avais entendu faire entre autres une critique très-remarquable et peu indulgente de la Charte de Louis XVIII. Grande matière à causer. Il a été, il est peut-être encore membre des assemblées politiques. C'est, je crois, en cette qualité qu'il a vu le Parlement de Francfort, mais de l'extrême droite, bien entendu. Je l'ai donc trouvé Là sur ses manuscrits; il m'a paru plus jeune de moitié, n'étant pas mieux malgré sa figure de parchemin, et j'ai trouvé un excellent homme, point fâché de prendre rendez-vous avec moi pour nous promener le soir en causant. J'allais ainsi le prendre avant-hier; il m'a présenté au comte Marescalchi, chez lequel il loge. Madame la comtesse m'a invité à dîner pour hier, ce qui m'a fait une bonne petite soirée. Il y avait, de i)lus, un bon homme d'archiprêtre, chanoine et professeur, qui me fera voir demain le grand collège, et un jeune anglais, Acton, iils du duc de Dalberg, confié à la conduite de Dollinger. Celui-ci viendra me prendre à son tour ce soir pour une seconde promenade, et c'est, ma foi, l'un des plaisirs cpii sont le plus à mon gré. Je l'ai remis sur cette leçon contre la Charte qui m'était restée sur le cœur : — j'ai admiré en lui l'absence d'entêtement et une gi-ande candeur dans un excellent esprit. J'en ai donc pour quelques jours, je ne sais au juste combien, à demeurer ici. »

Florence, Il octobre 185i.

1 Voilà donc encore, mon cher Gaillard, une belle saison passée! Je me prends à la regrettt'r d'un moment à l'autre. Le plaisir de vous avoir rejoint un instant n'est pas une des moindres circonstances qui contribuent à ce regret. Il s'y joint maintenant

256 CORRESPONDAiNCES.

la nécessité de quitter Florence où l'on se trouve si bien une fois la canicule passée : mais en conscience, il faut aussi se réserver quelques semaines pour voir Rome et sa campagne avant la chute des feuilles. C'est pourquoi je veux tâcher de partir d'ici vers le 20 de ce mois pour m'aclieminer vers les sept collines.

» J'ai fait une seconde excursion vers Ravenne, le tombeau de Dante et de Tliéodoric, visite agréable et curieuse, bien que grave et morne, dans une contrée toute mélancolique. Après un petit repos je suis revenu par F^istoja le 27 à Florence,

» La plus vive et la plus prolongée de mes occupations ce sont les nouvelles publiques en ces jours de grandes luttes européennes. Les mensonges du télégraphe au sujet de Sébastopol m'ont trouvé moins crédule que d'autres, et ne m'ont pas moins ému par la perplexité d'une joie douteuse. C'était bien assez pour le moment de ce débarquement magnifique et de cette bataille d'Alma. Nous n'avons plus le cor d'Astolphe pour frapper d'épouvante les villes et les armées entières aussi loin que le son de l'instrument magique pouvait s'étendre. Attendons et espérons d'autres merveilles plus rationnelles que celle de messer Ludovico dont j'ai revu la maison à Ferrare. Je voudrais toutefois, avant l'époque où je ne lirai plus, avoir le temps de relire ce divin poète. Mais la vie est courte, les jours baissent, et la concurrence des choses curieuses en ce monde, qui grandit toujours, sollicite incessamment de tant de côtés les pauvres quarts d'heure dont peut disposer un oisif comme moi. »

Florence, 19 novembre 185i.

« J'ai fait ici la connaissance trop récente de deux fort bonnes gens, M. et M"" Sturler. Monsieur est un brave et digne artiste, d'une cinquantaine d'années, marié depuis un an à une anglaise, personne accomplie qui le rend très-heureux, ce qui rehausse encore chez lui la valeur d'un fond intarissable de gaieté naturelle, spirituelle et sensée. Puisse la santé délicate de sa femme n'y point porter atteinte ! Il est élève et ami d'Ingres. Né en

Suisse d'une des premières familles de Berne, il est en même temps entant de Paris et très-bon enfant. L'aceueil qu'ils m'ont fait dans leur jiaisible et honorable intérieur est certainement aussi une des causées ({ui m'ont captivé jusqu'à la fin du présent mois. Une partie de leurs soirées solitaires se passent en duos de piano et violon sur les plus beaux textes des grands maîtres de la musique allemande, et en petits débats dans lesquels je prends la défense de toutes les écoles en peinture et en musique, même celle de Verdi, lequel commence à m'affecter vivement au nom d'une critique plus libérale et plus étendue, et du droit de quelqu'un qui goûte fort Haydn, Mozart et Beethoven, même interprétés sans prétention par un jietit piano et un petit crincrin

n Ma vie à Florence se réduit donc à ces paisibles relations, beaucoup de lectures, des revues d'objets d'art, quelques soirées de théâtre qui m'intéressent comme étud(^. musicale. Et voilà tout : mes nouvelles à moi sont épuisées. Que n'en est-il de même pour Sébastopol? Mes loisirs sont souvent tout remplis et attristés de cette pensée, même en conservant toute espérance dans le résultat. Mais la longue attente et ce qu'il en coûte me font grand peine, sans compter le fréquent déboire de rencontrer de faux esprits tournés tout au rebours des vœux de l'Europe et du monde civilisé... »

Rome, 20 décembre 185-i.

« L'hôtel de la Minerva est en grande faveur aujourd'hui et encombré de voyageurs, notamment évèques, grands vicaires, chanoines, séminaristes, la plupari français, et empressés autour d'eux, une foule de zélateurs lyonnais et d'autres provenances. C'est un vrai paradis. La salle de la table d'hôte est remplie à cinq heures de la manière la plus édifiante. J'observe avec intérêt un grand nombre de figures laïques d'hommes jeunes, à barbes d'apôtres, au langage souvent prétentieux. Ce sont des nouvelles du Pape et des visites qu'on lui fait, de monsignor tel

258 COr.RESPO.M»A>"CES.

el tel, des iiciivaiiics et des tridiK.'s on riioniK ur du d(''rivl (}ni a it'joLii le ciel et la terre; on est lancé à la course d'un sermon à un oratorio, à des réceiUions, des bénédictions, des illuminations sans lin.

» Ma chambre est éclairée d'une lenèlrr; sui' la }ilaçe, près l'église et le couvent dominicain délia Miniu'va, dont j'ai fré- (juenté autii'lbis la bibliothèque. C'est tout auprès du Panthéon d'Agrip[)a, non loin des splendides églises et collèges des jésuites où Ton prêche en bon italien, de Saint-Louis-des-Francais, où a [trèché trois l'ois Mgr Dupanloup, et où j'ai vu un monument à la uK'inoii'e de ce pauvre Sigalon. Kntln, quoique celte })Osition dans Home soit assez centrale et que j'aie accès dans le voisinage au cercle de la garnison IVançaise de la Piazza Colonna, jjourvu de journaux français, il reste certain que Rome est une ville fatigante par les espaces de pavés et de rues tortueuses qui séparent ses monuments; le quartier civilisé, celui des nombreux hôtels à la place d'Espagne, est justement à l'extrémité des principales lignes.

)) C'est une ville grandiose en cent endroits, mis(''rable en mille autres, partout l'empreinte sacerdotale d'une grandeur é([uivoque et d'un goût plus équivoque encore; et la mendicih'' (pii })ullule à r(''lat chronique, classique et normal à côté des tripots de hi loterie pontificale qui (exposent à chaque coin de rue les listes des numéros, et leurs appels deux ibis par semaine « A mezza nottc si cJiiiidr II (jinocol » pour Ilome ainsi que pour la Toscane jiar coi'i'cspondance — ce jeu olfert, bien entendu, aux plus })etites mises des pauvres gens, pour entretenir le feu sacré de la charité par la multiplication des mendiants

» A ([uelques portes de ma chambre, au bout du couloir, demeure M. Sauzet, l'ex-président, qui paraît vouloir passer ici I)lusieurs mois avec sa femme. Je lui ai fait deux visites. Il m'a rendu des cartes et quelques politesses, suffisamment pour nrengager à y retourner les soii's. J'y vais peut-èlre aller dans une demi-heure, mais sans certitude d'y trouver C(; que je cherclu; en causerie. Il est avec sa politesse moins siiu})le que visant au spirituel, un ])eu rempli jxMit-èli'e de s;i grandeur })assée, engagé dans je ne sais quelles voies de doctrines ou de relations lyonnaises, très-accueilli par les monsignors et les salons qui sont

très-cnniiyeux, qu'il trouve froids et mal éclairés (les salons). Madame est une digne dame à qui on ne sait que dire; et lui s'est mis à comprendre les grands événements actuels de l'Europe d'une manière si fausse et si saugrenue, que je lui ai demandé naïvement : « Où donc cela se dit-il? Où cela se Irouve-t-il, faits et idées, pour que je le lise quelque part, moi qui lis tout avec acharnement? » Je l'ai ému et môme un peu piqué, le brave homme, par mes modestes et fermes dénégations. Notez qu'il écrit l'histoire contemporaine (cela lui a échappé) : soit pour celle de sa présidence! mais en lui |)assant le Galignani i'nl cru voir qu'il n'entend pas assez Tangiais pour se mêler de l'histoire actuelle. Je m'étais ajourné à huit jours, mais sa politesse d'hier me fera demander s'il est chez lui ce soir. Puissent les dieux favorables me donner de ce côté le pain quotidien qui me manque, au lieu de me laisser livré aux mangeurs de foin et de glands, bien qu'en gilets blancs et gants jaunes ou violets. Vestro si miiHcre lellus Chaoniam plngui glandeni iiiulavii arisla!

Mercredi, 27 décembre.

(( J'ai trouvé mes voisins seuls pendant une heure, jusqu'à ce qu'un petit monsieur, le comte de X..., soit venu prendre M. Sauzet. Cette nouvelle conférence me fait espérer de bons voisins. Cette perspective me ferait un peu regretter la liberté grande des jugements ci-dessus, n'était que malgré moi je persiste à les trouver très-justes. C'est bien dommage, etj'aimerais mieux, je vous assure, me croire porte à porte avec un esprit réellement distingué. Et jusqu'à ce que je le voie moi-même, je ne croirai jamais que ces idées-ià, sur notre grande guerre européenne, soient celles de MM. Guizot, de Broglie, Duchatel, etc., et une kyrielle de noms illustres orléanistes, comme si cet alléguenient syslémati({ue de partis déchus suffisait pour ôter le sens commun à des espiits émincnts. Il paraissait toutefois très-certain d'être en communion de pensées avec ces messieurs. Allons donc! je ne saurais m'en i)rendre qu'à son interprétation. îl ne suffit pa-^

d'avoir concouru à l'œuvre de la fusion (bien effacée, hélas! aujourd'hui), d'avoir été garde des sceaux et président de la Chambre des députés^ il faut avoir des idées et des sympathies loyales pour ce c|ui est national et grand dans l'actuel, et jamais certainement les vaincus de la dynastie de Louis-Philippe n'adopteront un aussi sot rôle c|ue celui cpii a convenu si longtemps aux vaincus

de la branche aînée

» J'applaudis beaucoup aux nominations de Sainte-Dcuve et d'IIavet, que je voudrais aller entendre l'été prochain. »

Rome, 15 février l<^r).".

» Cher Gaillapj),

> Un de mes voisins, excellent jeune homme, vient de me faire une visite pour me rendre compte de ses amusements à Rome durant ce carnaval. Il a suivi les bals donnés à l'ambassade, à l'Académie de France et chez notre général de division. Quoique invité aussi, j'ai eu la paresse de n'y point aller et me suis privé du spectacle de la belle société. Celui du Corso, durant ces journées-ci, aurait pu être favorisé par un plus beau temps, mais il faut savoir l'endurer d'abord pour le trouver ensuite original, plaisant et même amusant, .le laissii parler mon jeune homme : J'avais trouvé ennuyeux, dit-il, de recevoir en passant cette grêle de grains de plâtre, mais aujourd'hui nous sommes quatre qui avons loiu' une calèche pour en jeter nous-mêmes, ainsi que de? bouquets aux balcons et aux voitures qui passent. Combien ces Romaines sont remarquables dans leur costume de Fiascalanes! (Juelle folie et (pidlc aninialion générale! Aujourd'hui on ne m'a volé que mon mouchoir, plus un beau l)OU(piet de camélias que je tenais à la main dans la voiture et ([u'on m'a tout simjdcment arraché

» L'un des jeunes gens avec qui je me trouvais a eu également sa montre volée. Mais c^s parties de carnavnl sont vraiment amu-

CORRESPOXUANCES. 2GI

santés. Le coup d'œil de tant de balcons garais de draperies et surtout de ces belles Romaines est cbarmant. Puis viennent les joutes de chevaux sans cavaliers dans ce même Corso, qui est tout Rome et tout le carnaval, sauf les théâtres, où les beautés du jour se montrent aux loges, et les bals. — Bravo! lui dis-je mon cher voisin, j'applaudis à votre zèle pour le monde et les amusements romains comme j'ai admiré votre assiduité à copier des iiKimisiTits au Vatican. En cHi'l, mon ami Servois est un jeune honmio de bonne lamille,(iui a suivi ({uel({ues cours de rËcoledes chartes et rpii s'est lliit investir d'une quasi-mission, sans y gagner, je crois, rien di.' [)lus ({ue son passage en paquebot.

» Nous n'avons ni l'un ni l'autre connu ici personne qui n'ait fait aussi l'expérience de la prestidigitation des liions romains, qui ont une nombreuse école d'enfants de tout âge. Les théâtres, dont trois donnent des opéras de Rossini surtout et de Bellini, offrent beaucoup d'agrément. Le surplus pour moi se passe en lectures, ou les soirs pendant qu'il faisait un peu froid, faisant du feu dans ma chambre, j'avais à causer deux ou trois commensaux de bon sens, tel que mon ami Servois, un ancien officier savoisien, M. deGarriod, homme d'un vrai mérite et d'une parfaite modestie, que j'avais un peu connu à Florence, profond connaisseur en peinture et suivant ici par goût ce genre d'étude avec une constance infatigable. J'attirais aussi quelquefois le professeur de belle littérature de l'Lniversité (à la Sapience), dont j'ai entendu les leçons avec plaisir : mémoire facile et sûre des plus beaux textes latins et italiens, prononciation parfaite et sur le tout un sentiment irréprochable d'excellent humaniste pour rapprocher, à chaque leçon, quelques beaux passages classiques de l'antique et de la moderne Italie. Mais hélas! c'est un type romain, et vous avez beau le trouver charmant et ne pas vous lasser de l'aller entendre, de lui faire des compliments dans sa langue et de recevoir les siens, gardez-vous de lui dire que la critique littéraire est jusqu'à un certain point une branche de la philosophie et de la critique historique , que le divin Dante tient quelquefois du barbare (sans en être moins étonnant et moins intéressant tant s'en faut), etc.; l'audace de ces assertions, le mot philosophie qui s'y trouve mêlé témérairement, lui donneront un frisson dangereux pour sa santé. Il éludera votre rencontre et

regrettera peut-être do vous avoir donné un exemplaire de ses Monumenla Vaticana vcrsibns dcscripfa, in-S, ISoi (1). »

Naples, 23 avril 1855.

« Il est bien beau, mon cher Gaillard, ce mois d'avril, dont vous avez dû passer une partie à Précy où les belles journées ont bien leur mérite. Je suis tout enchanté du bell aprile de Naples. Ce golfe, cette mer d'azur, ces îles, ce volcan, ces collines, ces campagnes magnifiques, ce ciel suave, si richement nuancé, ce sont des splendeurs qui surpassent celles de la semaine sainte et des fêtes pascales de Rome auxquelles j'ai assisté. Toutefois, ces oompeuses bénédictions, l'illumination magique de Saint-Pierre et le grand feu d'arlitlce du lendemain ont assez bien terminé mon quatrième mois de séjour à Piome, — et je ne vous donne pas comme un modèle de félicité cette vie banale toujours roulant de monuments en reliques, en sermons, en rencontres et séparations de demi-connaissances fortuites, la plupart très-insignifiantes et laissant peu de regrets (tel est le monde, sans médisance); cà et là quelque brave homme d'un entretien sensé — rari liantes. wSi quelque chose réclame avec justice contre ce résumé trop dédaigneux, c'est assurément et toujours la belle nature. Les aspects des villas de Piome où j'ai fait un assez bon nombre d'excursions sont bien un souvenir merveilleux, irréprochable, n'était hélas qu'en les admirant on en cherche les habitants. On ne voit môme pas trop bien comment ces paradis peuvent être habités par des hommes, les conditions de la vie même champêtre manquani tout à fait aux alentours. Les riches posses-

1. Voici on (nicls lormcs M. Saiiilc-Ccuve cite ce passage dans ses Nouveaux lundis : « Parlant de ses relations à Rome dans le carnaval de 1855 et des trois » commensaux avec lesquels il pouvait causer, M. Servois, l'ancien élève de l'École » des chartes, un M. de Garriod, ancien officier savoisien, homme modeste et d'un » vrai mérite, profond connaisseur en peinture, il ajoutait ce fin portrait d'un troi- » sièmc et il terminesa citation par ces mots : un La Bruyère, dirait-il mieux'?"

{Note des éditeurs.)

CORRESPONDANCES. -je33

seiirs viendront pcnl-ùlre pour quelques semaines, pour donner quelques fêtes : mais l'invisible malaria, sinon Fennui, les chassera bientôt. Sûrement la société italienne est encore plus nulle à la campagne qu'à la ville, et ce n'est pas peu dire.

)) En fait de figures originales le hasard m'a fait voir à Rome à la table d'iiôle de la Minerva, presqu'cn face de moi, celle d'un grand talent justement délesté autant (pi'admiré, madame Dudevant — Georges Sand. Je dis voir seulement. Elle n'échangeait quelques paroles qu'avec son fils qui l'accompagnait et déclinait brièvement l'entretien de quelques gens assez indiscrets pour chercher à la faire parler. Informé plus tard de son nom, j'admire combien je fus empêché plusieurs jours de suite à regarder celte personne d'un maintien si dislingui', -d'une mise grave et de bon goût, d'une ligure inlelliuenle et belle, m'obstinant h deviner son origine et son rang nécessairement très-élevé dans le monde. Plus tard, l'obsession, ne fût-ce que des regards de tout le monde, me causait quelque intérêt pour cette reine silencieuse et sans faste juscju'à ce ([u'elle se décidât à se faire servir dans sa chambre. Depuis, mon ami, M. de Garriod, m'a conté qu'il lui a procuré une place et un siège à la procession papale, la voyant en peine dans la foule. Au moment du passage du Saint-Père, dans sa sedia gestatoria, comme on se metlail à genoux, le même homme de sens lui demanda si elle avait ol)jection à s'agenouiller comme tout le monde, ce qu'elle fit de bonne grâce et aurait probablement fiiit sans avertissement. Elle n'a guère fait de visites qu'à madame Alexandre Dumas, établie à Rome, chez qui M. de Garriod aurait pu la rencontrer, et est allée, dit-on, s'installer à Frascati. La vue de sa personne m'a fait lire quelques feuillets de ses mémoires dans hi Presse, où j'ai trouvé du naturel, (le rintérèt et toujours du talent; mais quelque temps avant les débuts m'avaient fort déplu et ennuyé comme il est arrivé généralement, je crois.

» Enfin, vient le 13 avril, et adieu donc l'Hierophantonopilhecopopagallopolis ! Je prends les diligenze jjuntificie, comme qui dirait les messageries impériales, croyant de confiance à la probité d'un établissement privilégié dont les prix sont assez élevés. Ce trajet a été une guerre continuelle qui gâtait beaucoup de délicieux aspects. Sauf deux Piémonlais, peu au courant du pays.

j'étais le soûl ]iarlant italien, et mon ('loquence fut sans cesse mise à conlribution. Les deux conducteurs, car on change de voiture à moitié chemin à Terracine, étaient deux fripons fieffés. J'avais avec moi dans le coupé deux créoles de l'île Bourbon, jeunes gens assez bornés à qui je fis rendre de l'argenl que leur avait subtilisé le premier de ces deux coquins, A la frontière, nouvelle affaire. L'un des deux voyageurs, le digne Duncan Macaulay, i)etil vieux, naïf Américain, consul des États-Unis à Venise où il a sé'journé huit mois, non moins ignorant en fiançais qu'en italien, avait un passeport défectueux \\i\Y la faute de son collègue de Rome. De là trois heures de retard pour toute la voilure ; mais il paraît que mon intervention lui a épargné bien des retards et des frais, car il m'a depuis témoigné beaucoup de reconnaissance. Il est venu me voir le matin en habit noir, comme j'étais encore couché, lisant Virgile : Oh, oh ! qu'il a dit : Tll/jrc Ion petionlœ ! preuve qu'il est fort en latin. En arrachant mes mois anglais comme avec des tenailles, j'ai eu avec lui une conversation charmante de même (]ue le long de la route. Celte roule, si belle de paysages, s'est continuée dans les mêmes tribulations. Le second conducteur s'entendait comme larrons en foire avec je ne sais combien de postes, de fonctionnaires napolitains demandant l'exhibition du passeport et de nouvelles visiles des bagages à racheter par de l'argent. Et puisque je suis en train d'écrire l'histoire de mes hauts faits, vous saurez que mon éloquence a marché sur le corps de ces coquins sans soulVrii' la visite et sans payer de rançon, en qualifiant cette livrée militaire du roi de Naples de vile canaglia et autres épithètes semblables que les honorables employés de Sa Majesté empochaient sans (lilliciiUé. La dernière épreuve de ce genre s'est renouvelée avec le mèuu3 succès aux portes même de Xaples.

» C'est prodigieux. J'ai trouvé la ville agi-andie, embellie, et le moral dupavs (le même moral) forlifi('', ralfim'', orgauis('', ajiprofondi. Ce qui leur manque encore, c'est d'avoir inventé une mélhod(i })Our faire payer à l'étranger l'air el la vue de la mer, l'usage du pavé, la perspective de Capri et du V('suve, le soleil (;t rdiiihre. Mais cela viemlia. Va\ allfiidaiil, la iiKiidicili- iourmille à chaque pas, et les guides di''l('L;iii''s cl siihdi'lé'gUf-s, les ouvreurs de portes toujours la main tendue, toujours demandant

COllRESPONDANCES. 205

davantage, et l'importunité acharnée de la demande convertie en système universel. C'est de quoi compenser un peu les délices de la (bdcis Parlhenope. Toutefois on s'y accoutume, on se fait la main à repousser les ennuyeux, à refuser et à donner ce qu'il faut en coups de poing ou en monnaie.

)) Il a changé aussi le Vésuve ! J'avais simplitii' notre marche vers un cratère (il y en a trois aujourd'hui) en souvenir de la facilité avec lacpielle j'y étais monti' jadis, sans guide, hors de la voie tracée avec mon excellent Thomas Parsons. Mais cette fois les abords sont tout autres, après maintes irruptions qui ont singulièrement étendu les plages de lave. Nous avons donc trop réduit notre course en voiture, pouvant nous rapprocher davantage du cône que Ton grimpe à pied fort péniblement. On n'(''chaj»pi' pas toutefois aux guides, aux porteurs de vivres, au\ gens (pu veulent vous remorquer à l'aide d'une courroie passée sui' leurs épaules, d'autres tout prêts à vous pousser par derrière (d'autres portejit quelques dames sur des chaises hissées sur les épaules de quatre hommes).

» Bref, j'ai chassé le plus que j'ai pu de ces incorrigibles seccatori. La chaleur du soleil était forte. Deux stations de rafraîchissements nous ont fait du bien. La canne en bois de fer d'un de mes compagnons m'a sufli pour toute assistance, et nous avons vu les abîmes béants, les soupiraux d'enfer toujours fumants, les champs de soufre toujours brûlants et de là haut des tableaux sublimes de terre et de mer étendus à nos pieds.

» Voilà comme vous voyez, des journées bien employées, presque toutes pressées à cause de mes deux compagnons qui vont partii'. Il me faut par là-dessus les douceurs et les flâneries de VillHobilis (i(l. Si II' soleil veut devenir plus violent, il faudra céder au soleil, et puis vers le commencement ou la moitié de juin m'embarquer pour le pays c[ui m'a donné le jour. Naples n'aura pas mal terminé cette longue promenade commencée par Heidelberg en novembre 1852. Si la paix européenne est rétablie alors, je reviendrai doublement satisfait, disant volontiers le Niinc diiiutlis. Cependant, j'aimerais encore mieux continuer pour quelque teiiq^s la vie de ce monde, ayant à revoir mes amis.

» Présentez mes souvenirs à Patin et à sa famille. Je regrette de n'avoir pu lire la séance d'ouverliire du cours de Sainte-Beuve, comme j'ai regretté le vide qu'il a laissé au Moniteur.

» Donnez-nous donc la paix de l'Europe, avec l'Exposition universelle de Paris ! Nous sommes en un moment d'anxiété, entre le oui et le non, qui ne devrait pas permetire de parler, de courir, et qui aura peut-être cessé quand vous recevrez cette lettre.

» Adieu et au revoir, mon cher ami. »

Paris, i- avril 1857.

)) A Monsieur Mézières,

)) Que les hommes sont ingrats! mon cher ami et vieux camalade. Je n'ai pas attendu si longtemps })our lire votre aimal)le causerie, vos jugements et maximes, et malgré tout le plaisir que m'a fait cette lecture, j'ai attendu jusqu'à présent pour vous en remercier. Il est vrai que sur cet intervalle j'ai compté plusieurs semaines de malaise et d'infirmiti'' par suit(^ d'un léger accident, celui d'avoir été roulé sous les jueds d'un cheval et sous les roues de la voiture qu'il (rainait. Or, puisque me voilà revenu à peu })i'ès à ma vigueur })remière, je vous écris pour vous rendre grâce de la consolation que vous m'avez donnée, comme si pendant plusieurs jours, durant ma réclusion, vous m'aviez accordé votre bonne et obligeante compagnie. Il n'y a pas une de ces trop courtes pensées qui ne me donne la réminiscence de vous-mèun', de votre raison grave, intègre et enjouée, de voire savoir, de voire fi'anchise. De là le désir que j'aurais d'en })Oiivoir causer avec vous, le plus souvent })Our vous dire : oh (jue vous avez bien raison! car c'est une des choses que j'ai le plus de plaisir à dire à mon )))'ochain quand je le puis. Je déteste les a})probations muettes et avares de s'exprimer en termes d'un assentiment sympalhi([ue. D'autres fois je voudrais vous inviter à ('teudie votre ])ro])()s, ou je ferais même semblant (l(i vous conirechre, car ce n'est pas récHement contredire que tl'envisager à deux sur un même sujet la coiiliadictiou de toutes les chosi's liumaines.

CORRESPOIN'DAXCES. 267

C'est proprement discourir. Si donc, mon cher Mézières, vous venez quelquefois à Paris, n'oubliez point de me le faite savoir, afin que je me ménage une seml)lable satisfaction. De vieux confières se doivent cette fidélité. Je vous prie d'y croire de ma part, ainsi qu'à ma sincère gratitude trop tard exprimée, mais lùen réelle ainsi que ma vieille amitié.

» Ayez la bonté d'offrir mes compliments respectueux à madame Mézières. »

NOTE REMISE A M. VICTOR LECLERG POUR llTRE COMMUMQUÉE A M. E. RENAN

Comme point de départ, je témoigne d'abord ma profonde et sympalliiquc approbation pour le livre de M. Ilenan. .l'adopterais à cet égard les meilleurs éloges qui en ont été faits, en particulier le langage excellent de M. Ilavet.

Mais une partie essentielle me paraît manquer.

Je voudrais qu'on eût donné la lliéorie, rafiirmalion en fait de la conciliation du ratioualisme le phis complel avec le besoin, individuel et social, de religion et de christianisme, avec les cultes et les églises chrétiennes pour peu qu'elles soient capables de tolérance et de libéralisme.

C'est là un complément que rien n'exclut dans le livre lel qu'il est, que bien peu de lecteurs veulent ou savent y chercher : que pourtant beaucoup de passages a[)pellent et semblent attendre. L'auteur sera tenu de le donner : s'il l'eût fait dès le principe, je pense qu'une grande partie de Teffet produit eût été meilleure (en deçà des colères de l'extrême fanatisme), et que les bons résultats seraient plus avancés.

Ce n'est pas M. Renan qui voudra se renfermer dans cette défense : je n'ai prétendu faire qu'un livre d'histoire. — Soit, s'il s'agissait d'une liistoire de Ninive ou des Pharaons, comme le dit franchement M. Strauss dans la préface de son nouvel ouvrage. — L'histoire de Jésus est la seule qui ne puisse se réduire à n'être qu'une histoire. C'est nécessairement une doctrine, une entreprise, selon les uns, de pure destruction (ce qu'il importe de nier

explicitemenl), d'épuration, suivant les autres, de tolérance aiirandie, de vraie propagande, et de consolidation du christianisme.

Malheureusement Strauss, tout en repoussant l'idée de n'avoir donné fprune histoire, adopte assez ouvertement celle d'affi anchir le peuple aUemand de toute religion positive; par ce côté l'habile et savant critique me paraît un bien médiocre philosophe. On annonce une prochaine traduction de cet important ouvrage : je souhaite vivement C|ue M. Renan juge à propos de s'en séparer publirpiement, du moins quant à cette intention radicale, pédantcs(pi(', el toute chiiriéri({ue d'en venir à une religion nationale purement humanitaire. 11 est vrai que cette intention est à peine touchée en un seul mot.

C'est qu'un même préjugé domine Strauss aussi bien que les dogmatiques et la plupart des demi-croyants, celui de supposer la réflexion, avec ses négations inévitables, capable de retrancher du monde Téiément religieux tendant au surnaturel, la foi, ramoiu' iii\stique, les espérances et les craintes du un il pei-sonnel, le besoin de l'autorité, l'ascendant féminin, l'instiuct de la prière, les nécessités de l'éducation, des associations })Opulaires, des consécrations dans la vie et dans la mort...

Ce qu'il Hmt admettre simultanément, c'est que la réflexion, de sa nature solitaire, individuelle, intermittente, est négative et en dehors de la religion : tandis que toutes les autres forces de l'àme sont affirmatives des hypolhèscs et des induetidii^ religieuses.

Théoriquement, c'est la loi immanente de rhumauité, la contradiction, dans l'une de ses formes les plus élevées. Ce sont deux fatalités, deux empires, bien inégaux dans l'ordre réel; il ne s'agit que de reconnaître l'antinomie, et de la montrer vivante dans les faits... On étonnerait et l'on gagnerait beaucoup d'esprits absolus (Mimiiie il V en a

La Vil' (Ir Jcsus, dans sa partie vraiment critique, me paraît une (l'uvi'e (le bou scus, de progrès au |ii'(ilil di' l'intelligence jiubliipie; et je suis persuadé en même temps (pie le bcsdin d'un régime religieux étant au moins égal dans le monde à celui du jtrogrès intelligent, l'avancement du rationalisme ne saurait affaiblir l'empire du régime religieux. Cette conciliation ou concours

pacifique d'éléments coirtraircs est un lait éclatant de Tordrf; rf^'cl. La nécessité de ce lait dans la nature humaine est une des })lus belles considérations de la pliilosojihio.

L'observation de détail, le travail de persuasion qui rendrait sensible cette vérité dans l'intérêt à la fois de Tintelligence et de la conscience religieuse, me semblerait le plus digne complément de la tâche de l'historien critique.

Mais ce que je regrette, c'est de voir dans diverses parlics de la Vie de Jésus l'étude critique abandonnée pour une philosophie socialiste, toute idéale et impossible, qui prétend se reconnaître dans le christianisme prinùtif, et qui s'efYorce, au moyen d'un jeu de })aroles, de s'attribuer dans un avenir lointain, le rôle et les vagues notions sociales de cette religion. — En attendant, la société présente, celle que nous devons aimer et servir, celle à laquelle nous devons croire en bonne philosophie, n'est comptée pour rien, elle n'obtient ni un regard, ni un vœu, ni une espérance.

Paris, 21 février 18(17'.

)) A Monsieur Descii.vnel,

» Mon compliment, cher Deschanel ! Vous m'avez rendu témoin d'un succès brillant au milieu d'une salle si nombreuse où j'ai été heureux de trouver une petite place. Mes vieilles oreilles, un peu dures, ne perdent pas une syllabe de votre débit dont le mouvement vif et naturel captive l'attention du public sans la fatiguer un seul instant. J'étais curieux de votre collègue, cpii a nianipié sa soirée, et je lui fais crédit volontiers sur votre garantie comme habile parleur, le connaissant d'ailleurs un jieu comme écrivain. Mais aussi pourquoi venir fatiguer la conscience publique d'un sujet odieux, pénible, douloureux en lui-mènie, sauf la gaieté ou

1. Lettre citée par M. Sainte-Beuve dans ses Xouveaux Lundis. iXote des éditeurs.)

270 CORRESPO.XUAXCES.

le tragique de la scène ou du roman — (qu'est-il besoin d'y chercher des théories, des vues systématiques?) — et cela sans s'être vraiment préparé?

» Quant à votre coquin de Voltaire, vous l'avez très-joliment prêché. Je vous dirais comme les Italiens, salvo il vero — c'està-dire réserve faite de tous les contraires inhérents à l'exercice des grandes facultés, des ambitions et des activités prodigieuses. Hélas ! combien y a-t-il eu de grands hommes dont les protubérances excessives n'aient pas été souvent des difformités, dont l'ardeur n'ait pas été souvent une fièvre emportée et malfaisante? — Je Tai beaucoup lu, et beaucoup feuilleté, je vous assure.

» Maintenant surtout que le charme de ses surprises est passé, il est difficile de l'aimer comme on l'admire.

» Indépendamment des défauts et des torts corrélatifs, pour ainsi dire, à ses qualités, comme chez Rousseau, il en a de gratuits et par surérogation comme menteur, mal élevé, ami de Iliehelieu, sans décence et sans diunité dans sa urandeur. (Juelle diiïérence faites-vous pour l'édification des âmes entre le déisme de Voltaire et l'athéisme — (qui vaut même bien nneux chez les gens sérieux?) Quoi de moins philosophique que de n'avoir pas su, au moins en vieillissant, reconnaître l'éternelle nécessité en fait de quel({ue' religion positive dans les sociétés humaines, et au lieu d<' faire la part de cette nécessité en la conciliant avec la justice, d'avoir voulu entraîner le peuple h écraser Vinfâme? — Au lieu d'aller aux lois de tolérance, c'était préparer les horreurs de 9:2. Et puis, tenez, une idée philosophique à laquelle je tiens beaucoup c'est que le génie des peuples modernes n'a pas tant besoin d'être ni excité ni endoctriné par tels ou tels hommes. Aucune idée fausse ne me blesse plus que celle qui considère le genre humain comme incapable d'avoir trouvé et fixé la vraie moiale s'il n'avait eu l'Evangile. De même, sans Voltaire, je vois toutes les idées lilx-rales entrer dans le monde jiar loiis les pores. Je suis même sans cesse disposé à imputer la jiarlie fausse et violente qui s'y môle aux travers personnels des prétendus ])orlcllambeaux. Le bienfait de ces hommes rares est loin d'égaler le biuil, réclal, le lapage qui fait la gloire — ce dont on aime mieux à euteiuhv parler. Pour moi. connue bienfaiteur de l'humanité,

COr.RESPONUANCES. 271

je |)I;ice Voltaire bieu au-dessous de l'honnête Beccaria avec son Itclil livre.

» Voyez-vous, mon cher ami, comme je me laisse aller à bavarder parce que le succès de votie panégyrique d'hier me in(;t en bonne humeur de penser à votre sujet. Qu'importe ([\u^ je vous contredise? Toute pensée n'est-elle pas sujette à la conti'adiclion comme à la première de ses lois (et à la plus utile)? Il sulïit que je sois bien d'accord avec vous pour me réjouir de ces bonnes aventures de parole, de ces victoires de renommée, récompenses de votre vie couraj^euse et laborieuse, — et pour vous en souhaiter comme je res})ère beaucoup de sendjlables. Toute- Ibis, si j'avais. beaucoup l'occasion de vous voir, indépendamment du goût que j'aurais à causer après la pièce, de ce que j'aime mieux penser comme vérité, — je m'attacherais dans votre intérêt au point de vue de la prudence qui, sans exiger de vous le sacrifice de vos opinions, doit vous conseiller beaucoup de mesure en proportion môme des a})plaudissements que vous recevez. Au reste, j'espère que cette pensée est aussi la vôtre. Voire ré}tertoire de conférences est heureusement rempli de sujets moins scabreux ([ue celui d'hier. Vous êtes dispensé d'un rôle exclusif de tribun en littérature, qui deviendrait très-dangereux.

» Bonjour et mille amitiés.

)) Vous êtes occupé : pas de réponse! »

l'J avfil 1807.

« A MuXSIELR II.VVET,

» En vous lisant ces jours-ci, cher monsieur, je me suis plusieurs fois promis de vous écrire, uni({uement pour vous remercier du plaisir que je trouvais à cette lecture. Je la recommence l)ôur en mieux profiter : mais j'aurais voulu, si le premier moment ne m'eût pas ccha[)p('', vous louer à mon aise, sans réserve. Cette satisfaction, quand elle est sincère, suri)asse beaucoup pour

in GORRESPONUAN'CES.

moi colle de contredire et de censurer, et pour en mieux jouir on l'ail bien de se livrer à la clialeur d'une jtremièi'e pensée, plus active, plus immédiatement présente au sujet dont il s'agit.

— Mais malgré (juelque intervalle de distraction, mon jugement reste le même, et il me semble que je vous en dois l'expression.

» C'est une bien saine et solide démonsiration que vous avez donnije, bien simple, mais qui, après tant de travaux divers, était encoi'o à faire et qu'on ne fera pas mieux. J'admire d'avance l'étendue du sujet que vous tenez en vos mains certainement tout entier : car tout annonce que les parties suivantes sont laites; c'est une gravité de ton et une maturité de langage qui attestent un travail longtemps médité, et rédigé sans précipitation. 11 n'y a que plus de charme dans cette manière rapide et réduite, si soigneusement dégagée de l'étalage érudit pour ne donner que le savoir propre à la question; mais une question qui comporte une si belle revue de la rnoralit»- de l'ait et de la vie du peuple grec

— en commenrant par Homère! (Juellc licureuse position vous est donnée là })Our rendre à Homère un lionnuage éloquent sans banalité, en rencontrant ses principales beautés sur la ligne même de votre recherche! — En me livrant à mes liaisons d'idées, je pense (et pourquoi ne pas vous le dire?) (fue j'ai vu une fois en ma vie un grand homme qui aurait lu ce morceau avec plaisir, et qui s'appelait (uelhe. En changeant un peu les dates, il aurait dû lire cela dans le Globe de l^"!'), qu'il suivait attentivement et qu'il encourageait beaucoup. — Après Homère, c'est Platon que vous avez à traverser. Mais je ne préjuge rien de ce qui va suivre, quelque curieux que j'en sois. C'est surtout la sobriété de votre maiiièi-e, dont je fais tant de cas, qui m'enq)èclierait de vouloir anticiper avec vous sur les développements de votre pensée. Je vous dirai ])ourtant quelques-unes de mes préoccupations, à condition toutefois (pie vous ne vous détourneiez ])as de votre travail pour me répondre. Il vous suflil de dire : Mous verrons l)ien.

» .(e dis donc que si votre thèse, déjà grande, se l)Orne à monlier le système chrétien, tout fait d'avance dans les conceptions et dans les pratiques du monde païen, je vois à côté de cette construction religieuse, la construction de la morale, dite exclusive-

ment moderne et chrétienne, que je désire voir revendiquée comme l'œuvre propre (et non miraculeuse, et faussement monopolisée) de rOccidcnt civilisé. L'abus qui se fait sans cesse de cette prétention du monopole moral chrétien, et la faiblesse qu'ont si souvent des écrivains philosophes (SI. llenau entre autres) en réservant cette morale comme une invention unique et à part, qui serait introuvable si elle n'avait pas rencontré tel inventeur, me choque et me révolte comme une insulte gratuite faite au genre humain, insulte à Thistoire, anathème fanatique contre la notion sacrée du progrès social.

» L'étude philosophique qui dégagerait la morale chrétienne ou moderne d'une prétendue institution spéciale, de même que vous en dégagez le système religieux, pourra bien s'annoncer et se produire plus ou moins dans votre travail : je crois qu'elle comporterait un travail distinct, aussi sincère, aussi ferme et aussi lumineux. Je me demande quelle serait la part de l'élément septentrional ou germanique dans l'histoire de cette formation de la morale moderne, et si celte antithèse harmonieuse avec l'élément grec est indispensable à cette histoire, je voudrais prier M. de Montesquieu de s'en occuper, en forçant un peu les dates comme tout à l'heure.

» Votre première partie laisse encore en perspective sur un plan dont vous allez vous rapprocher la participation de l'orientalisme dans l'œuvre en question, et je suis très-curieux de ce que vous lui attribuerez quant aux docliines théologiques. Mais d'autre part, quant aux idées morales, quelle serait au juste la fonction attribuable à l'orientalisme? Il faut bien sans doute lui rapporter quelques exagérations ascétiques et idéales, qui ont servi ù établir le préjugé déclamatoire d'une inspiration toute divine, tant elles sont étrangères au bon sens pratique du monde occidental; il est bien vrai que tout en les interprétant fort à l'aise, ce monde a essayé de les traduire dans la discipline monacale et catholique... mais j'avoue que je ne désire pas plus voir dériver de l'iJrient que tomber du ciel le vrai code moral sous lequel nous vivons. Ce que j'aimerais, ce serait de le voir dégagé des formules orientales de l'Évangile, restitué à ses antécédents légitimes, à ses développements historiques modernes, plus sensés, plus étendus, plus complets que le code évangéhque,

et ainsi restitue à l'homme civilisé auquel il apparticnl eu toute réalité. »

(Juoique ces notes aient été de nouveau intoirompues, je n'ai pas voulu vous les envoyer, parce que je tenais à vous faire part de mon unique dissentiment qui se rapporte à quelques lignes de la page 7. « Le passé des religions est court, plusieurs pensent » que leur avenir })eut être plus court encore, et qu'un temps ^) viendra où l'histoire des religions en général, et à plus forte » raison celle d'une religion particulière, ne sera que l'étude d'un )) accident, perdu en quelque sorte dans la suite de la vie du » genre humain. »

Je crois que malgré ce tour d'hypothèse, vous n'auriez pas laissé passer ainsi cette opinion si vous l'aviez jugée aussi erronée (ju'i'lle me paraît l'être. Je la trouve d'abord fausse en elle-même parce qu'elle suppose un temps où les âmes humaines en général ne seront plus gouvernées que par les scrupules de la réllexion et de la science, et que l'empire de la sensibilité de l'imagination, de l'amoui', de l'espérance et de la crainte cessera de régir l'ensemble du monde moral. En second lieu je reproche à cette opinion de se ranger dans l'ordre des doctrines que je trouve impolitiques et inphilosophiques parce que, sacriliant les réalités de la nature humaine à quelques idées spéculatives qui dérogent à la vérité par leur prétention de s'iuq30ser comme prati(iues, elles n'appellent dans le monde que les mauvaises révolutions, — ou plutôt si vous voulez, que le trouble et les scandales inutiles, quand il n'y aura plus de révolutions à faire et que les sacerdoces seront déchus de toute domination politique.

C'est, suivant moi, un grave contre-sens de la science incrédule de se regarder comme militante en face des nations, et c'est à quoi elle ne manque jamais tant qu'elle ne considère pas comme subsistante et nécessaire à toujours dans ce monde la dualité d'une pensée (jui dans son domaine nie tout ce qu'elle a le droit de nier, et d'une sensibihté qui voudra toujours allirmer ce qu'il lui faut, ce qu'elle veut. La négation rationnelle aura beau être

irréfragable, toujours l'imagination affirmera, souvent même dans riiistoire d'un même individu, soit par alternatives contemporaines, soit à dos époques diverses de la même vie. Joiiniez-y le besoin de Thabitude; et ces lois si puissantes chez l'individu, voyez ce qu'elles sont pour les piiuples, et les familles, l'éducation, et toute la vie publi(jue! J'aurais bien voulu dans le temps me faire entendre sur ce point par M. Renan. — Strauss, dans son second ouvrage surtout, s'en éloigne. — Vous avez beau dire que vous ne faites que de la critique et de la science : soit! mais il ne vous est pas permis de vou.s tromp(n* sur le corollaire historique de vos démonstrations, sous peine de subir l'alliance des apôtres les plus violents et les plus t\ canniques.

Le phénomène le plus éclatant et qui ne cesse de me démontrer combien est impérissable la vie des Eglises, au lieu de n'être qu'un a. accident perdu dans la suite de la vie du genre humain », c'est de voir, précisément surtout chez les races protestantes, la critique et la philosophie passer et repasser sans cesse sur la tradition et les dogmes, exténuer les données mystiques jusqu'à les faire disparaître toutes à ce qu'il semble, et pourtant le christianisme conserver et raviver toujours son nom, ses liabitud(\s, son esprit, son zèle, son langage plus ou moins littéralement interprété. Qu'importe qu'on soit manichéen, arien, unitaire, adversaire du miracle? Quand il semble ne rester plus rien d'un système chrétien et de l'Evangile, il en reste toujours assez {)our constituer et soutenir une Eglise, une prière, une piété publique et privée variable selon les âges, les conditions de la vie et ses vicissitudes.

Telle est, mon cher maître, la seule réserve que j'aie à faire et que je trouve très-importante. Je ne renonçais pas à finir cette longue lettre écrite en divers moments. Les merveilles de l'Exposition m'ont surtout causé des distractions et des fatigues accablantes pour mon corps alfaibli et pour mon extrême ignorance. — J'ai reçu ce matin votre bon souvenir d'hier en regrettant vivement de ne m'ètre pas trouvé chez moi. — Que cette chétive feuille de. papier vous dise tous mes sentiments d'estime et de cordiale sympathie.

276 CORRESPONDAN'CES.

Précy-sur-Oise (Oise), 18 mai 1867.

« A Monsieur IIavet.

•» Je ne vous ai pas encore remercié, chov monsieur IIavet. Je n"ai lu qu'une l'ois votre second article. Aucun de vos lecteurs n'attend avec plus d'intérêt que moi la suite et le complément de ce beau travail. La note ci-contre, que je ne puis ni recopier ni améliorer au moment de partir pour la campapne, peut toutefois vous prouver par mes perplexités mêmes que je n'ai pas envers vous le tort de légèreté et d'inattention. Je la laisserai chez vous si je n'ai pas le plaisir de vous trouver

1) .Mille amitiés. »

Cet exposé d'un si grand travail qui doit suivre en est, ce

me semble, une prélace beaucoup trop courte. II y aurait lieu à une ample introduction qui ferait pressentir dans leur généralité des vues dominantes qu'il y a de l'inconvénient à différer.

J'insiste sur ces mots : rhistoire des idées morales et relirjieuses des Grecs et des Romains, etc.

En un sens étendu, les idées morales et religieuses d'un peuple c'est tout le génie et le caractère de sa civilisation. Ce terme est aunonci; comme devant se comparer d'abord au second terme : l'histoire intérieure de la religion des Juifs. — Cette antithèse ne veut-elle pas être préparée par la considération des diversités constitutives de la vie des peuples, démocratie — théocratie — despotisme — conditions fondamentales d'où il résulte que des principes en apparence les mêmes, qui peuvent se trouver écrits en termes assez semblables d'un pays et d'une époque à l'autre, n'i)ut pas ;iu hMid h; même sens et la mèim; valcui'. Vulre méthode s'amoindriiait si elle devait se boi'ner à établir une sorte de parallélisme de formules, quehiue charme et quel(j[ue in-

térêt que présente cette revue des plus belles pensées du peuple qrec.

En un sens restreint, les idées morales et les idées religieuses veulent être distinguées. Elles sont trop inégalement di'pendantes les unes des autres suivant la constitution des sociétés, et le champ des premières, plus indéllniment varié, peut ne pas correspondre assez à celui des secondes pour le besoin d'un parallèle religieux. — Le premier article ne m'avait fait attendre que ce qui appartient aux idées religieuses, sujet bien assez important, et plus saisissable : il s'agit en effet d'un certain nombre de notions surnaturelles, d'inventions et de pratiques de culte : c'est une recherche curieuse et solide que crllé (jui lait voir conune tout trouvé d'avance dans le monde le système des procédés et des dévotions ecclésiastiques. Cela répond bien au titre des Origines du christianisme, comme un élément donné antérieur à une révolution. L'invention mystique est en elle-même quelque chose de mesurable et d'assez borné, susceptible de se reproduire, de se répéter, sans en convenir, sous des variantes assez rapprochées, et c'est une excellente étude offerte à la critique. — Or, voici maintenant dans ce second article, un défdé de belles choses grecques, très-belles, très-bien étudiées et présentées, mais qui me font l'effet d'étendre beaucoup, peut-être trop sous un même titre, le dessein que vous avez indiqué dans un préambule si rapide. Ainsi étendu, ce dessein va-t-il à démontrer que toute la moralité évangélique se trouvait dtjà toute faite dans les moralités grecques?

Cette seconde thèse me semble moins nette que la première, et en s'y ajoutant, me lait craindre pour la plus grande précision de l'ensemble.

Les moralités grecques représentent une civilisation active, politique, libre, tolérante, terrestre, laïque, assouplie à toutes les conditions et à tous les mouvements sociaux : la moralité évangélique n'est que mysticisme, immolation du moi présent et vivant, ni'gation du monde actuel, amoindri, non apprécié, dépourvu de toute législation pratique, entraîné vers le célibat, le monachisme, la mendicité, la misère. — Je vois régner sur toute l'histoire de dix7huit siècles un perpétuel sophisme, devenu aujourd'hui phrase de convention, mais très-naturel autrefois dans

le monde barbare : les hommes ne savaient avoir de douceur pacifique, d'humanité, de modération et de justice que sous l'empire de la lettre religieuse, sous l'ascendant des rites et des autorités de l'Église. — Être un peu honnête, c'est être chrétien, par une confusion de parti pris qui cnrerme la probité dans la superstition, très-naturellement d'ailleurs comme premier degré de civilisation. Et jamais dans cette invocation universelle du nom chrétien, on ne s'avise, sinon dans les cloîtres et chez quelques purs dévots, du mobile des actions acceptées pour honnêtes et chrétiennes. Ainsi Vhonneur, la guerre^ la galanterie, la vengeance, etc. circulent en Euro})e pendant des siècles comme monnaie chrétienne. — C'est comme une sorte de rectification forcée du principe théologique de l'Evangile, trop exclusif et trop étroit pour contenir la règle des mieurs de tant de grandes races.

Je dirais donc que le développement de la moralité si diverse des peuples modernes ne porte que nominalement et par quelque iîitluence de voisinage le nom de christianisme; que dans son état moderne plus avancé, il est. Dieu merci, l'œuvre collective de l'humanité et non pas seulement un h('ritage grec, romain ou chrétien. — Vous établissez très-justement en partant des Grecs le syncrétisme du culte et des notions religieuses élaboré dans le monde gréco-chrétien. Mais une telle origine ne me semble ni aussi vraie ni aussi distincte poui- rendre compte soit de l'étroit système de la morale du Christ, soit de toute hi iiinralc iiiodrrue faussement appelée chrétienne.

l'rccy-sur-Oisc (Oisp', H juin 1807.

« .\ MONSIETIR TTaVET.

5) Mon cher jihilosophe, vous ronlinuez de me cliarmcr. Ma gratitude pour vos obligeants envois s'augmente avec l'estime que je fais d(! votre livre à mesure qu'il s'étend. J'y vois un des lions et durables livres de notie époque. Vous me rendez heureux en

COHHESI'OXDAXCES. 279

nrappelanl à voiiv communion, pln'losophie d'une part, intellif^ence et amour de l'iiellénismc d'autre part. Du C(Mé de cette critique parliculièremenl, vous m'intéressez d'autant plus que je me figure avoir été de quelques pas au-devant de vos enseignements par mes réflexions et lectures passées, nombreuses et affectionnées à ces belles études, mais décousues, très-incomplètes, et non ramenées à un grand ensemble liistorif|ue comme celui que vous savez développer avec calme, avec aisance et avec force. Combien j'aime votre Socratc, dans la vigueur et la vérité du personnage et du rôle que vous représentez! Justement je me trouve ici, dans cette solitude profonde, en société d'un volume de Platon avec toutes les grades du Pliédon, de l'Apologie, (le rEntliy[)hron, etc. — et je souhaite à tous vos lecteurs d'être, en cette mesure du moins, prédisposés à vous entendre.

» Je dis que c'est déjà un bon ouvrage, quand il devrait s'arrêter à peu près au point où mes feuilles sont interrompues, et je désire vivement qu'il soit continué. Vous voilà à peu près au terme de celte première partie que vous avez annoncée sans fiiusse rélicence comme seule terminée. C'était trop sans doute de vous demander un prologue général, bon à composer après l'œuvre tout entière : mais je suis curieux de l'épilogue de cette première partie, surtout s'il contient quelque préparation à la nouvelle époque.

y La difficulté générale qui, pour moi, plane sur l'ensemble de cette histoire, sans affaiblir l'intérêt des détails, est celle-ci:

» En admettant que toutes les conceptions religieuses et même presque toutes les inventions de culte ont dû traverser la pensée des peuples cultivés, et prendre une place dans leur poésie, dans leur philosophie, et dans leurs institutions, toutefois une différence considérable, radicale, générique, ne devra-t-elle pas résulter de cette distinction entre tout le monde païen d'une part, et d'autre part le judaïsme continué jusqu'aujourd'hui par le christianisme, savoir que ces deux derniers systèmes ont constitué exclusivement le monde en une cité de Dieu, la vie individuelle en un commerce direct avec Dieu en vue d'un royaume céleste bien déterminé, dans un ensemble de conditions très-complet, le tout résultant du développement de l'idée théocratique qui absorbait toute la vie et la pensée juive dès l'origine, tandis que

la vie du paganisme avec tontes ses fantaisies mystiques et même fanatiques, dussent-elles parcourir tout le cercle de la théologie possible, est exempte de cette relation absolue de la terre au ciel, de rindividu à sa condition élernellc

» En telle matière, il n'y a pas d'équivalent entre l'accidentel, les traditions locales, variables, et l'absolu, la loi, le symbole, la foi exigée comme règle de l'action. Le rapport direct avec Dieu d'Adam, des patriarches, de Moïse, et enfin de Jésus avec ses troupeaux d'élus et de réprouvés, c'est ce qui donne au genre bumain une physionomie, des babitudes, une pensée de finalité réellement étrangère aux sociétés païennes.

)) Oue le monde y ait gagné, je ne puis le dire.

« Mais que la pente ait été irrésistible, je le crois, et aussi qu'i'lle ne peut être remontée si ce n'est isolément, par quelques efforts sans conséquence de raison individuelle.

» ïl s'agit d'une métaphysique plausible, qui n'a point de rechange, et qui est évidemment en rapport avec tous les instincts de la sensibilité humaine.

» .l'avais lorl tout à riieure de demander si le monde y a gagné : question trop haute pour nous'. L'histoire n'offre qu'une série de ressources appliquée à une série de misères. Nous ne pouvons guère imaginer des procédés de traitement et de remèdes autres que ceux qui sont donnés avec toutes leurs déceptions. On s'est toujours moqué de moi quand j'ai voulu en causant imaginer pour la révolution française un autre cours plus bonnète et plus efficace.

» Si j'avais demandé : la morale, dont nous concevons la vérité en soi, y a-t-elle gagné? la réponse serait encore complexe.

» Non, absolument; car elle a été beaucoup faussée par le mysticisme qui s'en est emparé : vous le dites très-bien.

» Oui peut-être, bistoriipiement. Cet examen n'en finirait pas; et je ne puis chercher ce qu'aurait produit la morale meilliiure de l'Eglise socratique substituée à celle des anachorètes à travers le chaos des siècles.

)) Mais heureusement aussi, passé ce chaos, la morale retrouve

1. On iit dans rori^'ina], au l)as de la pa^'e, la nifnlion suivante : «J'ai cité cette plirasc dans un article de la Revue moderne (novembre 18G7) u. (Note des cdileurs.)

CORRESPONDA^•CES. '281

ses vrais titres et son autonomie, sans trop la proclamer comme un dogme. Au contraire, dans son véritable intérêt pratique, elle continue d'associer la tutelle ou ralliancc du principe mystique, qu'elle renferme en de plus justes bornes, avec l'aide toujours croissante d'une autre grande alliée, la civilisation. — L'oiuvre commune tend à faire une part raisonnable et passablement barmonieuse dans l'ensemble à cbacune des aptitudes et facultés bumaines, sans arriver jamais, bien entendu, au définitif et à l'absolu qui n'est pas dans notre destinée.

» — Pour revenir, c'est autant que je m'intéresse à votre pensée que je me préoccupe de la manière dont vous marquerez la transition ou la dualité entre la condition de Tcsprit païen et celle de l'esprit chrétien. Vous me direz peut-être que vous ne niez pas le fait d'une grande révolution ou môme d'un grand contraste, mais que vous avez voulu reconnaître comme préparés d'avance par l'esprit hellénique les matériaux, détachés qui, reportés plus tard dans l'unité d'un système, auront servi à luire un monde nouveau.

» Eh bien, c'est en ces termes que je reçois sans réserve votre idée.

y> Vous avez excellemment traité de l'état de la démocratie athénienne dans ses maladies et ses vices. C'est un beau chapitre d'histoire que personne ne développerait mieux que vous dans un ouvrage spécial.

)) Enfin laissez-moi vous dire, sans plus de suite, qu'il y a dans votre manière une abondance contenue du sentiment moral qui en un tel sujet vient en parlait accord avec l'étendue du savoir et celle des pensées. C'est par ce caractère que votre amour de la vérité se fait respecter.

» — ■ J'aime bien l'à-propos de votre censure de deux phrases déclamatoires de Rousseau : cela me fait penser à Deschanel qui a tort de vouloir réi'einter, le détester, — mais qui a de vous une bonne et amicale note. Je trouverai probablement chez moi à Paris à un prochain voyage le bon essai sur Aristophane qu'il a bien voulu me promettre. Vous aurez peut-être avant moi l'occasion de le féliciter : veuillez me joindre à vous cependant comme connaissant l'ouvrage en partie.

» Je linis en vous serrant la main, el eu vous iccommandant

toujours de ne pas me répondre. Je sais que vous rendez justice à ma bonne volonté et sincérité. Votre réponse sérieuse est dans la suite de votre ouvrage.

» P. -S. — J'aurais à vous transmettre les compliments de mon jeune voisin et ami Jules Gaillard, s'il ne se trouvait pas encore retenu à Paris.

» YlGUIEH. »

l'IN

Page 1