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Fragments et souvenirs

Ce nouveau volume est une simple collection de morceaux écrits à des époques différentes, les uns plus particulièrement marqués d’un caractère littéraire, les autres qui retracent des souvenirs personnels.

N’est-ce pas, en effet, un chapitre des Mémoires de notre jeunesse, que le récit de notre liaison si courte et si tendre avec M. de Santa Rosa, le célè.r bre chef de la révolution piémoutaise de 1821', alors proscrit et caché en France sons un nom étranger ? Nous-mème, après tant d’années, nous n’avons pu nous défendre d’une émotion inexprimable, en revoyant les pages douloureuses consacrées à la peinture de cette âme héroïque, qui pour

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s’être trompée single jour et sur l’heure du plus légitime dessein, «aujourd’hui accompli, s’est vue condamnée à des agitations stériles, et a été les finir en combattant et en mourant pour la Grèce.

Les souvenirs d’Allemagne semblent encore des fragments de Mémoires dans un genre différent. Ce sont des notes de voyage écrites chaque jour, sur les lieux mêmes, et qui ont au moins le mérite de la plus parfaite exactitude. On y verra les plus fameux représentants de la philosophie allemande, interrogés sur les plus graves problèmes par un jeune Français, décidé à ne se pas payer de mots, les forçant doucement à sortir de leurs nuages, et souvent à laisser paraître de tristes conclusions. Ces notes contiennent donc plus d’une leçon utile, et d’ailleurs nous avons pris soin, dans une sorte de méditation dernière, de soulever les voiles qui couvraient encore en 1817 la philosophie allemande, et d’armer d’avance nos jeunes compatriotes contre les systèmes qui fermentaient alors sourdement, et qui depuis, surtout en 1848, ont éclaté au grand jour et déshonoré leurs principes par leurs conséquences.

Parmi les morceaux littéraires, nous prenons la liberté d’indiquer les Études sur le style de

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tu

J.-L Rousseau, particulièrement dans la Profession de foi du Vicaire savoyard. C’est une suite'à nos précédentes études sur le style de Pascal. Non pas assurément que Rousseau et Pascal se ressemblent; mais, parmi tant et. d’essentielles différences, une qualité leur est commune : ils sont tous deux de grands artistes; c’est-à-dire qu’à leurs autres facultés extraordinaires ils joignaient le sentiment exquis de la beauté de la forme, et que ni soins ni efforts ne leur ont coûté pour faire passer dans leurs écrits quelque chose de la perfection qu’ils avaient rêvée.

Sans doùte J. -J. Rousseau a d’immenses défauts, comme écrivain, comme homme, comme moraliste et publiciste. Mais parmi ses travers, ses erreurs, ses chimères, il a eu deux ou trois idées justes et profondes qui en font un homme à part dans son siècle, et suffisent à sa gloire. 11 s’est porté l’adversaire de la mauvaise philosophie qui régnait alors, du matérialisme et de l’athéisme que les beaux esprits de son temps répandaient sous toutes les formes, et s’appliquaient à faire descendre des classes supérieures qu’ils flattaient pour les dominer, jusque dans les derniers rangs du peuple : il a cru à la vertu désintéressée, à la dignité et à

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la spiritualité de l’âme, et en un Dieu, père bienfaisant de l’humanité. Seul de tous les gens de lettres du xvm' siècle, il a senti et aimé la nature : il y a vu l’image de la beauté et de l’harmonie divine. Au sein du doute, comme il le dit luimême, la sainteté de l’Evangile parlait à son coeur. S’il a méconial les conditions nécessaires de la liberté dans les grandes nations civilisées, du moins il en a revendiqué et invinciblement établi le principe; il a prédit, dès 1762, la chute des monarchies absolues et le prochain renouvellement de la société européenne. Or, quand on a de pareilles pensées dans l’esprit et dans l’âme, pour les exprimer d’irtie façon digne d’elles, il faut un langage que Rousseau aurait en vain cherché autour de lui, et qu’il a été contraint de se forger pour ainsi dire à luimême, en restituant à la prose française la vigueur qu’elle semblait avoir perdue.

La langue française avait passé par bien des vicissitudes, avant d’arriver à l’état où la rencontrait J. -J. Rousseau. Elle avait suivi la fortune de la France. Après s’être longtemps cherchée, après avoir tour à tour, sous la Renaissance, imité l’antiquité, l’Espagne, l’Italie , et produit des œuvres charmantes, égales dans leur genre à toutes celles

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que la main des Valois, guidée par un art étranger.

semait alors sur les bords de la Loire et dans les

demeures de la royauté, elle s’était enfin trouvée et fixée, pour ne plus relever que d’elle-même et du génie national, au commencement du xvu* siècle.

Mais ce n’est pas en un jour que s’est formée et a paru à la lumière cette littérature et particulièrement cette prose nouvelle qui dit adieu sans retour aux libres allures et à 'l’inimitable fantaisie de Rabelais et de Montaigne , et se propose un tout autre idéal dont les traits dominants seront une clarté suprême et une simplicité parfaite, rehaussées par la force et par la grandeur. Sous la main de Descartes, elle prend déjà quelques-uns de ces caractères1. Descartes est un grand écrivain, parce qu’on ne peut pas ne pas l’être, quand on pense et quand on sent avec grandeur : mais s’il

1. Les causes de toute sorte qui ont amené peu à peu, dans la langue et la littérature française, ce graud changement, si manifeste dans le Discours de la Méthode et dans le Cid, forment un problème d’histoire littéraire aussi curieux que difficile à résoudre, et que l'Académie française a eu bien raison de mettre au concours. La mémo révolution s’est opérée dans les arts à la même époque. Poussin ne continue pas la tradition de la peinture à moitié française à moitié italienne de la fin du xvi» siècle; il rompt avec cette tradition, et commence une nouvelle école, que l’on peut juger diversement, mais qui évidemment est toute nationale et toute française. Voyez notre ouvrage Du Vbài, du Beau et du Bien, leçon x, de l’Art français.

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est permis de le dire, l’écrivain dans Descartes a moins d’art que de génie ; et en prose c’est Pascal qui doit être considéré comme le premier grand artiste qu’ait produit la France. Depuis les Provinciales, la prose française est à ce point constituée, que sans fléchir elle peut recevoir l’impression des génies les plus divers. Les saillies étincelantes de M“* de Sévigné lui apporteront une légèreté inattendue; Molière lui donnera une souplesse égale à celle de la plus vive pensée ; Bossuet l’emportera jusqu’à la plus haute poésie , sans l’altérer • le moins du monde, sans toucher à sa solidité et à sa vigueur intime. Ces deux qualités se retrouvent jusque dans la contexture de la phrase, ample et abondante, où circule un souffle puissant qui en anime, en ordonne, en soutient toutes les parties.

Mais peu à peu vers la fin du règne de Louis XIV, la langue s’épuise comme le reste , et la prose arrive à l’extrémité du cercle qu’elle devait parcourir : elle avait commencé par la rudesse et la pesanteur, elle finit par la netteté, l’élégance, l’agrément, une vivacité modérée. On la croirait parvenue à la perfection , si on ne sentait que la force et la grandeur l’abandonnent. Il semble qu’on n’a jamais parlé une meilleure langue ,

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plus pure, plus limpide, plus naturelle, convenant mieux à la prompte communication des sentiments et des idées, pourvu que ces idées ne soient pas trop hautes ni ces sentiments trop profonds, car ils briseraient de toutes parts cette légère enveloppe ; tandis qu’elle va merveilleusement à la taille de la société nouvelle, qui succède à la grande société du xvii* siècle. Elles sont mortes les passions puissantes d’où étaient sorties les luttes qui agitèrent et fécondèrent l’âge précédent. Nulle grande entreprise n’occupe la royauté et la nation : elles se reposent des longues et glorieuses fatigues du grand siècle dans les douceurs d’une paix inaccoutumée. Voltaire est le plus parfait représentant de l’esprit français à cette époque. Ni son temps ni son génie ne le destinaient à la poésie, aussi n’a-t-il excellé que dans la poésie légère. Mais sa prose est d’une qualité exquise, simple, naturelle, rapide, d’une lumière incomparable. Elle a toutes les perfections secondaires; il ne lui manque que cette énergie divine, ces traits de feu, ce pathétique, ce sublime qui ne viennent pas de l’esprit mais du cœur, et que les grands sentiments seuls peuvent enfanter. Montesquieu, embrassant dans ses méditations toutes les sociétés .et toutes les légis-

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lations, condamné pour tout peindre à tout abréger, trouvera dans la nécessité d’une concision extraordinaire la source de beautés inattendues. Enfermé dans la contemplation de la nature, Buffon lui empruntera quelque chose de sa paix , de son cours régulier et majestueux. Voltaire, entouré de gens de lettres, occupé de petites querelles, travaillant toujours, mais travaillant vite, •

n’a laissé aucun grand monument, et rarement il s’élève au-dessus du style de sa jeunesse, celui de Fontenelle, qu’il a gardé et en même temps porté à sa perfection, en y ajoutant une vivacité supérieure. Voltaire, en effet, hâtons-nous de le dire, est un artiste accompli dans le genre tempéré. Si sa phrase n’a pas l’ampleur, la plénitude, l’éclat et la force de la phrase du xvne siècle, elle ne manque pas encore, ou plutôt elle ne manque jamais d’une suffisauté solidité. Mais la langue ne s’arrête pas longtemps sur cette pente glissante. Relisez avec soin la plupart des ouvrages qui ont paru de 1750 à 1760, pièces de théâtre, romans, écrits philosophiques, discours académiques, compositions sérieuses et légères ; examinez le caractère général que présente en ces divers écrits la prose française : on la dirait épuisée , .étiolée. Sous ces grâces effé-

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minées, sous cette molle élégance, on sent la langueur et le dépérissement. Plus de ces périodes puissantes aux membres nombreux bien joints en- * semble et formant un corps sain et robuste : des phrases courtes, sans nerfs et sans muscles, incapables de porter des pensées de quelque poids. C’est alors que paraît J.- J. Rousseau.

Que voulez-vous, je vous prie, que Rousseau fasse de cette prose exténuée? Il a besoin d’un bien autre instrument; il est donc réduit à s’en faire un à son usage , à remanier et retremper la prose de son temps, afin d’en tirer les effets qu’il veut produire. Voyez- le instituer avec la langue une lutte savante. Il ne s’agit point de la forcer d’obéir contre nature à un génie étranger; il s’agit de lui rapprendre en quelque sorte son propre génie. On avait si bien porté l’analyse dans la mâle synthèse de la phrase française, qu’on l’avait toute décomposée et mise en poussière : Rousseau rétablit la période aux formes larges et opulentes. Les divers membres de chaque phrase et les phrases elles-mêmes se succédaient presque sans lien marqué : Rousseau les soumet à un enchaînement sévère qu’il rend sensible, faisant du discours l’image du raisonnement et rappelant le style à

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une logique vivante. Après avoir ainsi remonté les ressorts trop relâchés de la langue , il pouvait sans danger lui communiquer le mouvement et l’élan qu’elle ne connaissait plus depuis un demi-siècle, et rendre leur essor aux deux facultés de l’âme humaine sans lesquelles on ne peut atteindre à rien de grand dans les lettres comme ailleurs, l’imagination et la passion. Ces deux facultés- là étaient comme les maîtresses pièces, les deux grands mobiles, les ailes mêmes du génie de Rousseau ; elles n’ont pu déployer impunément toute leur puissance que parce qu’elles avaient à leur service le style nouveau qu’il s’était formé, ce style dont le trait distinctif est la force. La force avait fini par manquer à la prose française ; Rousseau la lui a rendue ; c’est là son titre immortel.

Nul écrivain, Pascal excepté, n’a laissé sur la langue une pareille empreinte. Elle paraît, bien qu’adoucie par une imagination faible et tendre, dans toute la manière de Bernardin de Saint-Pierre. Elle est sensible dans les productions de la jeunesse de Mn" de Staël, surtout dans les discours des orateurs de la Révolution. Elle était toute vivo encore aux premiers jours de notre siècle.

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Ce n’est pas, en effet, la prose de Voltaire , d’un tour aisé et d’une étoffe un peu légère, c’est la prose forte et laborieuse de Rousseau qui a servi de modèle à M. de Châteaubriand , le père de la littérature contemporaine.

Nous n’avons pas besoin de rappeler, ce semble, que dans le style de Rousseau les défauts abondent à côté des grandes qualités. Rousseau est excessif dans l’art comme dans tout le reste. Il a redonné du ton à la langue, mais aux dépens du naturel ; il a porté le soin jusqu’à l’afféterie , laissé paraître l’effort, prodigué les grands mouvements, gâté souvent l’éloquence par la déclamation, et frayé la route à la rhétorique. Cependant pour être un écrivain d’un siècle de décadence, Rousseau n’en est pas moins, comme Tacite, un grand écrivain.

Il est ridicule de le traiter légèrement comme

on voudrait le faire aujourd’hui. N’oublions pas que la Nouvelle Héloïse succédait à Manon Lescaut, et la Profession de foi du Vicaire savoyard à CanSide. Pardonnons beaucoup à celui qui a écrit tant de belles pages sur la liberté, sur la vertu et sur Dieu. Mais réservons notre admiration tout entière pour les écrivains du xvii* siècle, parce qu’en eux la simplicité, la naïveté même

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est unie à la grandeur, que la grâce y est* la parure de la force, et la solidité l’essence même de leur génie. Voilà les maîtres vers lesquels il faut sans cesse reporter ses regards , quand on a quelque sentiment de l’art véritable, et qu’on aime cette admirable langue française, fidèle image de l’esprit et du caractère national, qui ne peut se soutenir et durer que par le perpétuel renouvellement des causes qui l’ont formée et élevée, à savoir les grands sentiments et les grandes pensées , ces foyers immortels du génie des écrivains et des artistes, aussi bien que de la puissance des nations.

15 novembre 1857.

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