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KANT

Kant, l’auteur du grand mouvement philosophique de l’Allemagne contemporaine, a eu tant de biographes, même de son vivant, qu’on ferait une collection nombreuse des ouvrages consacrés à sa mémoire. Il y en a de toutes les sortes. Les uns sont des biographies complètes, d’une étendue considérable; les autres ne renferment que des portions souvent assez courtes de sa vie : ceux-ci s’attachent plus particulièrement au philosophe, ceux-là entreprennent de peindre l'homme. Quiconque l’avait approché s’est empressé de mettre le public dans la confidence de ses relations avec lui. Tout ce qui rappelait par quelque endroit le père de la philosophie allemande a été curieusement recherché et avidement accueilli.

Parmi cette multitude d’écrits, il en est deux que le

1. Sur Kant, sur sa doctrine métaphysique et morale, ses mérites et ses défauts, voyez notre ouvrage intitulé : Philosophie ue Kant, 3' édition, 1837.

i DERNIÈRES ANNÉES DE KANT.

mérite d’une fidélité scrupuleuse a tirés d'abord de la foule et soutenus dans l’estime publique, quoiqu’ils embrassent seulement quelques années de la vie de Kant, et même les dernières, celles où, parvenu au terme de sa longue carrière et touchant à quatre-vingts ans, l’auteur de la Critique de la raison spéculative et de la raison pratique n’était guère plus qu’une ombre de lui-même. Mais les lueurs qui brillaient encore par intervalle dans les ténèbres et les misères de la vieillesse, sont autant de révélations précieuses sur cette grande et forte nature mise à nu par l’âge et réduite à son propre fond. Nous nous proposons de les recueillir. Nous avons pensé qu’avec le goût du temps pour les détails historiques et pour les tableaux de chevalet en tout genre, le lecteur français voudrait bien nous suivre un moment à Kœnigsberg dans l’intérieur d’un grand homme qui finit, dans son cabinet d’étude, à sa table, et à son lit de mort. A défaut de grandeur et d’un vif intérêt, nous promettons du moins une vérité parfaite. Les deux écrits sur lesquels nous nous appuierons ont une autorité incontestée. Ils ont été imprimés l’année même de la mort de Kant, et à Kœnigsberg, où la plus légère infidélité , le plus léger charlatanisme eût été à l’instant reconnu et démasqué. Leurs auteurs sont deux hommes honnêtes et consciencieux qui ont vécu dans l’intimité de Kant pendant les dernières années de sa vie, et qui déclarent ne rapporter que ce qu’ils ont vu et entendu eux-mêmes.

L’un est M. Hasse , collègue de Kant à l’Université de

Kœnigsberg , où il professait avec distinction les langues orientales. Il est connu par plusieurs livres estimés, surtout par une grammaire comparée des langues sémitiques, où il fait preuve d’une sagacité rare qui plus d’une fois dégénère en subtilité et le conduit à des chimères dans la route de l’étymologie. On en voit même quelques traces dans ce qu’il a écrit sur Kant ' : Derniers propos de Kant, par un de scs commensaux, Joh. Goltf. Masse, Kœnigsberg, 1804. L’autre ouvrage a pour titre 2 : Immanuel Kant dans les dernières années de sa vie; mémoire pour servir à la connaissance de son caractère, et de sa vie domestique , d'après un commerce de tous les jours avec lui, par M. Wasianski , diacre à l’église de Teagheim , à Kœnigsberg. Kœnigsberg, 1804. Personne ne pouvait mieux que M. Wasianski nous faire connaître l’intérieur de Kant; car c’était le plus intime de ses amis, celui qu’il avait choisi dans son extrême vieillesse pour gouverner sa maison et toutes ses affaires, et qu’il institua son exécuteur testamentaire. Les écrits de MM. Hasse et Wasianski sont deux journaux qui partout s’accordent, quelquefois se répètent , et se servent l’un à l’autre de commentaire et de développement. Celui de M. Wasianski est le plus étendu et le plus important. M. Hasse, quoiqu’il fût le collègue de Kant depuis 1786, ne se lia étroitement

J. Letzte Aüsscrtmgcn Kanl’s von einem seiner Tischgenossen, etc.

2. Immanuel Kanl in seinen letzten Lebensjahren , ein Beytrag zur Kenntniss seines Characters und haüsslichen Lebens, ans dem tuglichem Umgange mil ihm, etc.

avec lui et ne devint un de ses commensaux habituels que dans les trois dernières années de la vie de l’illustre philosophe. Son journal ne contient donc que les souvenirs de ces trois années, à peu près de 1801 à 1804; Kant, né le 22 avril 1724, ne se montre dans M. liasse qu’à l’àge de 76 à 77 ans. Mais M. Wasianski avait été auditeur zélé de Kant en 1773 et 1774, même son copiste; et après avoir cessé de le fréquenter pendant une quinzaine d'années, depuis sa sortie de l’Université, il avait renoué avec lui en 1790 des relations qui devinrent de plus en plus intimes et n’ont fini qu’à la mort de Kant. Le récit de M. Wasianski remonte donc plus haut que celui de M. liasse. Nous nous servirons de tous les deux; et des traits que nous emprunterons à l’un et à l’autre, sans nous permettre d’en altérer un seul et d’ajouter rien du nôtre, nous composerons une relation qui renfermera à peu près tout ce qu’on peut désirer de savoir sur les dernières années du grand métaphysicien allemand.

Commençons par faire connaître les lieux, c’est-à-dire la maison où Kant a passé et terminé sa vieillesse. Pour cela, nous prions le lecteur français de vouloir bien se transporter avec nous à Kœnigsbcrg, petite ville de la Prusse orientale, sur la Baltique, où Kant est né, et où il est mort sans en être sorti une seule fois, comme Socrate qui dans une vie de 70 ans ne quitta jamais le territoire d’Athènes : premier trait de ressemblance entre deux hommes qui en ont tant d’autres. Dans un coin de cette petite ville, il faut chercher une petite

rue paisible, où les voitures ne circulent point, et où se trouve une assez vieille maison , attenante à (les jardins et aux bâtiments de derrière de l'antique château de Kœnigsberg, avec scs fours , ses prisons et scs hiboux. C’est là la demeure de notre philosophe. Un silence si profond y règne, qu’au premier abord on la croirait inhabitée. En montant, à droite est une salle à manger très modeste, à gauche une antichambre un peu enfumée qui conduit dans une grande pièce , laquelle représente le salon. Un sopha, quelques fauteuils avec des housses, une armoire vitrée avec quelques porcelaines, un secrétaire qui contient l’argenterie et l’argent courant; un thermomètre, une console avec un miroir ou un buste dessus : voilà le mobilier de ce salon, dont les murailles ne sont que blanchies. Une petite porte conduit dans un modeste cabinet. « Comme le cœur me battit, ditM. Hasse, la première fois que je frappai à cetle porte , et que j’entendis ce mol : Entrez!» Là tout respirait une simplicité philosophique. Deux tables communes, un sopha, quelques chaises, une commode avec un miroir, un baromètre et un thermomètre, et un fauteuil de bois, qui est le fauteuil de travail. La plus grande magnificence de ce cabinet était des aideaux de soie verte attachés à des fenêtres à petits carreaux. A côté de ce cabinet est la chambre à coucher, toujours fermée, et d’où le jour et le feu sont bannis en toute saison. Telle est la maison. Voyons maintenant ce qui s’y fait et quels y sont l’ordre et l’emploi de la journée.

Cinq minutes avant cinq heures du matin, été ou hiver, le domestique de Kant, Martin Lempe, ancien soldat prussien, entrait dans sa chambre à coucher avec la régularité militaire, et lui disait : Il est temps. Sous aucun prétexte, quand môme il n’avait point dormi, Kant ne différait d’un seul instant d’obéir à ce commandement. Souvent à table il demandait avec une sorte d’orgueil à son domestique : Lempe, depuis trente ans, a-t-il fallu m’éveiller deux fois? — Non , monsieur le professeur, était la réponse du vieux soldat. À cinq heures précises, Kant s’asseyait à sa table à thé, prenait une ou deux tasses, fumait une pipe, à la manière allemande, pour tout le reste du jour, avec une très grande rapidité. Pendant ce temps, il repassait dans son esprit le plan qu’il avait fait la veille de sa journée. A sept heures, il sortait pour donner scs leçons, et, à son retour, se remettait au travail jusqu’à une heure. Depuis 1793, onze ans avant sa mort, il avait cessé de faire des cours, et pendant toute la matinée il ne travaillait plus qu’à ses derniers écrits. A une heure moins un quart, la cuisinière, qui, avec Lempe, composait toute sa maison , venait lui dire : « Les trois quarts sont sonnés, s II se levait de son bureau, se préparait, prenait un demi -verre de vin de Hongrie ou du Rhin ou de bischoff pour s’ouvrir l’appétit , et alors attendait la compagnie invitée à dîner, convenablement habillé; car il n’eût pas voulu se mettre à table, même avec ses plus intimes amis, trop en négligé

et en robe de chambre. Le dîner durait d’une heure à trois, et quelquefois davantage. Après dîner, Kant s’était prescrit, comme une règle de santé, de se livrer à un exercice modéré. Il faisait donc chaque jour une petite promenade; et il la faisait toujours seul. Il avait pour cela deux raisons : d’abord il désirait penser à son aise et se délasser du commerce des hommes dans la libre et paisible contemplation de la nature; ensuite il voulait respirer seulement par le nez et sans ouvrir la bouche, pour que l’air eût le temps de s’adoucir avant d’arriver à ses poumons. C’était un conseil d’hygiène qu’il donnait à tous ses amis : il prétendait par là éviter l’enrouement, la toux, le rhume ; et peut-être n’avait-il pas tort , car il avait très rarement ces incommodités. Sa promenade était à peu près d’une heure. Il n’y manquait ni été ni hiver, à la pluie et dans la boue, pendant la neige et sur la glace. Dans ce dernier cas, il se faisait accompagner de son domestique, et marchait avec toutes sortes de précautions, dont il a parlé lui-même dans l’écrit adressé à son ami le célèbre médecin Hufeland 1 . A son retour, il lisait les journaux savants et les feuilles politiques. Il était si curieux de ces dernières, que souvent pour les lire il interrompait son travail du matin , et se jetait avidement dessus. A six

1 . De la puissance de l'âme, par la seule résolution de se rendre maître de ses sensations maladives , 1797, dans la collection des petits écrits de Kant, Ixamel Kant's vebmischte schriftes, Halle, 1799, t. III, p. 389. — Œuvres de Kant, édit, de Rosenkranz, t. X, p. 3G1.

heures, il se incitait au travail du soir. C’était alors qu’il réfléchissait aux lectures importantes qu’il avait faites, ou à ses leçons du lendemain ou à ses écrits. Hiver ou été, il s’asseyait toujours auprès du poêle, place d’où il pouvait voir à travers les fenêtres la tour du vieux château. Ses yeux s’y reposaient avec plaisir; et quand, dans les derniers temps de sa vie, les peupliers d’un jardin voisin lui ôtèrent cette perspective, cela troubla les méditations du bon vieillard. Pour être agréable à Kant, le propriétaire du jardin consentit à couper le haut de ses peupliers, en sorte que le philosophe put revoir sa vieille tour, et reprendre en paix le cours de scs réflexions. Il écrivait sur de petits papiers les idées les plus remarquables qui lui venaient. 11 terminait sa soirée par des lectures, et, sans jamais souper, se couchait vers dix heures. Un quart d'heure avant de se mettre au lit, il cessait toute occupation , et secouait toute idée qui aurait pu empêcher ou troubler son sommeil, car la moindre insomnie lui était extrêmement pénible. Dans les plus grands froids, il couchait dans une chambre sans feu, et ce ne fut que vers la fin de sa vie que scs amis obtinrent de lui à grand’pcine qu’il laissAt chauffer un peu sa chambre. Les fenêtres en étaient toujours fermées été ou hiver, et il ne voulait pas que la lumière y pénétrât jamais. Il se déshabillait seul, avec méthode, de manière à pouvoir se rhabiller le lendemain sans embarras. Il avait acquis une habileté particulière pour se bien couvrir dans son lit. Il s’y glis-

sait légèrement, tirait sons lui un coin de sa couverture d’une épaule à l’autre, en faisant autant avec l’autre coin qu’il ramenait jusque sur sa poitrine, et, ainsi enveloppé et emballé comme un cocon de soie, il attendait te sommeil. Quand je suis ainsi dans mon lit, disait-il à ses amis, je me demande à moi-même : Y a-t-il un homme qui se porte mieux que moi? Il s’endormait sur-le-champ : aucun souci n’interrompait son sommeil. Chacun de ses jours ressemblait à l’autre, et sa vie s’écoulait tranquille et sereine dans un ordre inviolable et dans une uniformité sans ennui. C’était à cet ordre et à ce régime qu’il attribuait son grand Age et sa bonne santé, qui n’était pas seulement l’absence de toute douleur, mais le sentiment positif d’un vrai bien-être, Il la regardait comme son ouvrage, et il en jouissait comme d’un triomphe. C’était, disait-il, un tour de force, de s’être ainsi maintenu en équilibre au milieu de tous les accidents de la vie; mais il ajoutait qu’il y avait de l’impertinence à lui de vivre si longtemps, et d’empêcher par là de plus jeunes de faire leur chemin.

Kant n’aimait à recevoir aucune visite ni le soir ni le matin : c’était à dîner qu’il se plaisait à voir du monde et à causer avec ses amis. Dans sa jeunesse , il allait souvent dîner en vilft, et il prenait ordinairement ses repas à table d’hôte. Dès 1790, il commença à manger chez lui; peu à peu il refusa toute invitation , et prit l’habitude d’avoir toujours quelque ami à sa table : car il ne pouvait souffrir de diner seul, jusque-là qu’un jour, aucun de ses amis n’ayant pu venir, il

voulait que son domestique allât au hasard inviter le premier passant dans la rue. Chaque jour il invitait quelque ami, ordinairement deux, et quelquefois cinq.

11 pratiquait scrupuleusement la maxime que dans un repas bien ordonné le nombre des convives ne doit pas être au-dessous du nombre des Grâces ni audessus de celui des Muses. Scs dîners avaient quelque chose d’original ; le ton en était libre et abandonné, sans manquer pourtant de la convenance et des bonnes manières qui se trouvent assez rarement dans les meilleures sociétés où il n’y a point de dames. Quand l’heure du diner était venue, son domestique Lempe ouvrait la porte avec une certaine gravité, en disant : La soupe est servie. Kant s’empressait de répondre à cet appel, et on se rendait à la salle à manger en causant du temps et des nouvelles du jour; car auparavant, dans le cabinet de Kant, on ne se permettait aucun propos semblable. Son cabinet était comme un sanctuaire réservé à ses éludes, où l’on ne parlait jamais de nouvelles. Mais aussitôt qu’on était à table, on le voyait charmé de se délasser de ses travaux par des propos de toute espèce.

La salle à manger était fort simple, mais d’une propreté parfaite. Le diner se composait de trois plats préparés avec goût, avec un petit dessert et du vin, jamàis de bière ni à diner ni ailleurs. Il était ennemi déclaré de cette boisson : quand quelqu’un était incommodé, sa question ordinaire était : Ne boit-il pas de bière le soir? ou même quand quelqu’un mourait avant l’âge,

il disait : C’était probablement lin buveur de bière. Enfin la bière lui paraissait un vrai poison, comme le café au médecin de Voltaire. 11 ne pouvait souffrir qu’on fil des façons à table : chacun se servait soi-mème. Le premier qui mettait la main au plat était à ses yeux le meilleur convive : car, entre autres raisons, son tour à lui arrivait plus tôt. 11 ne supportait aucun retard, en homme qui travaillait depuis le matin et n’avait encore rien mangé; et même, dans les dernière temps, il avait tellement faim qu’il pouvait à peine attendre le dernier convive. Il mangeait assez bien, surtout du second plat, qui était toujours un de ses mets favoris. Mais il faut songer qu’il ne soupait pas, et ne déjeunait qu’avec du thé. Chaque dîner était une espèce de fête. Les propos les plus instructifs sans aucun ton magistral assaisonnaient le repas, et abrégeaient le temps depuis une heure jusqu’à trois, et souvent plus tard, sans que l’intérêt et le plaisir diminuassent un moment. Il ne voulait pas de calmes plats , comme il appelait les rares et courts moments oii la conversation languissait; il avait l’art de créer et de nourrir une conversation générale ; il ne parlait à chacun que de ce qui l’intéressait. 11 fallait que les bruits de ville fussent bien remarquables pour qu’ils arrivassent jusqu’à sa table. Il n’y était jamais question de la philosophie critique. Il était à cent lieues de l’intolérance des savants qui mettent toujours la conversation sur leurs études favorites. Son Ianpge était tout à fait populaire, et un étranger qui n’aurait connu de lui que ses écrits, eût eu bien de la peine à

deviner, en l’entendant parler, que ce fût là le plus grand métaphysicien du siècle. Quand la conversation tournait sur des objets relatifs à la physiologie, à l’anatomie, ou sur les mœurs de certains peuples, on y disait souvent des choses qui ailleurs eussent pu devenir et passer pour lestes, mais qui là étaient graves par le ton dont elles étaient dites et l’esprit général de la conversation. Kant s’appliquait à lui et à ses amis la maxime : Sunl rastis omnia canin. Dans le choix de ses commensaux, outre le précepte relatif au nombre, il en suivait deux autres encore. Premièrement, il les choisissait de différents états, fonctionnaires publics, professeurs, médecins, ecclésiastiques, négociants instruits, étudiants studieux, afin de varier la conversation; secondement, il voulait que ses commensaux fussent plus jeunes et même beaucoup plus jeunes que lui, pour que la société fût plus animée, et aussi pour s’épargner le chagrin de se voir enlever ceux avec lesquels il passait sa vie. Quand l’un d’eux était malade, il en était très affecté, au point qu’on eût pu croire qu’il aurait de la peine à supporter sa mort. 11 envoyait à tous moments savoir de ses nouvelles; il attendait avec anxiété la crise de la maladie, et scs travaux mômes en étaient troublés. Le malade avait-il fermé les yeux, Kant se montrait résigné, tranquille, et on eût pu dire presque indifférent. Malgré scs scrupules à observer ce second précepte dans le choix de ses commensaux, il en perdit plusieurs, et son stoïcisme eut surtout à souffrir de la perte de l’inspecteur Ehrenholh, jeune

homme d’un esprit supérieur et d’une instruction 1res étendue.

C’était principalement la politique qui faisait les frais de la conversation. On y traitait à fond des nouvelles du jour que rapportaient les gazettes. Kant n’avait foi à aucun événement dont on ne donnait ni la date ni le lieu : cet événement lùt-il d’ailleurs le plus vraisemblable, il ne voulait pas même qu’on s’en occupât. Son coup d'œil politique était si étendu et si perçant, et pénétrait si avant dans le fond des affaires, que souvent on croyait entendre un diplomate versé dans les secrets des cabinets. Pendant les guerres de la révolution française, il avança, surtout par rapport aux opérations militaires, des conjectures et des paradoxes qui se vérifièrent ponctuellement, comme s’était vérifiée sa grande conjecture astronomique', qu’entre Mars et Jupiter il n’y avait point de lacune dans le système planétaire, conjecture qu’avait pleinement justifiée, de son vivant, la découverte de la Cérès par Piazzi à Palerme , et celle de la l'allas par Olbers à Brème. Une de ses opinions singulières était que Bonaparte n’avait pas le dessein d’aller en Égypte; et il admirait extrêmement l’art avec lequel il masquait, par ce feint projet, son dessein véritable d’aller en Portugal. Le Portugal lui paraissait une province anglaise, dont la conquête pouvait porter un

1. Dans son Histoiiv naturelle et théorie du ciel, rt après les principes de Newton, 1735. Voyez la co iection plus haut citée. 1. 1, p. 283- 520; et Œuvres de Kant, t. VI, p. 30, etc. Herschel lui a rendu justice, et exprimé plus d’une fois sou admiration pour Kant.

coup mortel à l’Angleterre, en empêchant l’importation des produits des manufactures anglaises en Portugal et l’exportation du vin de Porto, cette boisson favorite des Anglais. Il persista à combattre l’expédition en Égypte, alors même que les journaux l’annonçaient déjà comme heureusement terminée : il prétendait que cette entreprise était tout à fait impolitique, et que les Français ne pourraient tenir en Égypte. Les événements firent voir qu’il ne s’était pas trompé sur l’issue de cette expédition \ Tous les grands événements du jour étaient ainsi débattus en tous sens à sa table , au grand profit et agrément de ses convives.

Sans doute la politique était ce qui l’intéressait le plus; mais il suivait aussi avec un vif intérêt tous les progrès des connaissances humaines, et les découvertes récentes en tout genre, surtout dans la géographie et dans l’histoire. Il parlait si fréquemment des voyages de Hornemann et de Humboldt, que son domestique pouvait venir à son secours lorsqu’un nom lui échappait. Les découvertes de Piazzi , d’Olbers et d’Herschel firent sur lui la plus grande impression ; il en parlait souvent, mais sans rappeler qu’il les avait prédites longtemps à

1. C’est un autre philosophe allemand, Leibnitz, qui conseilla le premier à- la France cette expédition dont l’utilité est évidente; mais il n'est pas moins évident qu’une pareille expédition exige un vaste déploiement de forces maritimes , soutenu avec une constance inébranlable, et sinon le concours, du moins le consentement de l’Angleterre, toutes choses que l’on pouvait bien demander à Louis XIV, mais dont le directoire était incapable. Ainsi les deux philosophes avaient raison chacun à sou point de vue. Voyez plus bas, M. Fourier en Egypte.

l’avance. La cranologie de Gall le frappa beaucoup. Sans faire usage des médecins pour lui-même, il recherchait leur société, à cause de leurs connaissances accessoires, et se plaisait à causer avec eux d’histoire naturelle, de météorologie , de la chimie , qu’il aimait beaucoup et dont il présageait des merveilles , et , sur la fin de sa vie, du galvanisme, qui malheureusement le trouva trop avancé en âge pour qu'il ait pu s’en rendre bien compte, malgré tous ses efforts. Il ne cessa de lire jusqu’au dernier moment les ouvrages qui paraissaient sur cette matière. Un entre autres a été trouvé sur son bureau, avec des marques au crayon sur les marges. Il invitait à sa table tous les jeunes médecins qui revenaient de voyages scientifiques : par exemple, MM. Motherby, Reusch, Oelsner, Lobmeyer et autres, et il leur faisait raconter ce qu’ils avaient vu ou appris de nouveau. Le système de Brown lui paraissait la découverte capitale de la médecine moderne, et il l’étudia avec le plus grand soin aussitôt que VVeichardt l’eut fait connaître en Allemagne. Il regardait ce système comme un progrès de la plus haute importance, non -seulement pour la médecine, mais pour l’humanité, et comme un produit naturel de la marche de l’esprit humain, qui, après beaucoup de détours, finit toujours par revenir à ce qu’il y a de plus simple. Il s’en promettait le plus grand bien, et aussi sous le rapport de l’économie, la pauvreté empêchant plus d’un malade de se procurer les remèdes chers et compliqués. Il n’en fut pas ainsi de la découverte du docteur Jenner; il ne reconnut pas d’abord, ni même

plus laid, futilité de la vaccine. H trouvait qu’il n’était pas sans danger pour la nature humaine de se familiariser ainsi avec la nature animale, et que le mélange des miasmes animaux avec le sang, ou du moins avec la lymphe, pouvait introduire le germe des maladies des bêtes dans l’organisation de l’homme. 11 doutait même, faute d’expériences assez nombreuses et bien constatées, que ce lût un préservatif réel contre la petite vérole. Les essais de Beddocs sur l’air vital, ainsi que la méthode de Reich pour enlever la lièvre, excitèrent vivement son attention. Il attachait une exlrème importance en médecine à la constitution atmosphérique et au rôle qu’y joue l’électricité. Il rapportait à cette cause, et à son influence cachée, une foule Tle phénomènes pathologiques, inexplicables d’ailleurs. Alors même qu’il avait tort, ses amis trouvaient encore un puissant intérêt dans ces discussions approfondies, qu’il semait de mille traits ingénieux, et qu’animait un amour sincère de l’humanité et de la science.

Les recherches de l’érudition , de la philologie et de la linguistique le louchaient aussi par leur rapport à l’hisloire et à la philosophie; etM. liasse nous dit qu’il avait même du goût pour les étymologies. Mais il ne faut pas oublier que M. Hasse était lui-même un ardent élymologiste; et Kant ayant le soin, au rapport de ses deux biographes, de mettre ses convives sur les matières qui leur étaient le plus familières et le plus agréables, il est possible que M. Hasse ait pris pour un goiil particulier de Kant ce qui n’était de sa part qu’une politesse.

Il était d’ailleurs fort naturel que celui qui mettait tant de soin à la détermination précise des idées n’en mît pas moins à celle des mots qui les expriment; et partout nous le voyons dans ses ouvrages, voulant rendre à tout prix les nuances différentes des idées par des termes exactement correspondants, sortir de la langue populaire encore peu développée et dont il ne connaissait pas toutes les ressources, franchir la langue latine, la moins philosophique des langues et la plus dépourvue de nuances, et remonter jusqu’à la langue grecque, si riche, si souple, si expressive. De là les mots d’antinomie, d’autonomie, d'hétéronomie, et toute cette terminologie dont il bravait la bizarrerie par besoin de précision et par scrupule d’exactitude'. Souvent, dit M. Hasse, il s’informait de la manière dont certaines idées étaient exprimées dans des langues qu’il ne connaissait pas , et il donnait la plus grande attention aux mots étrangers qu’il rencontrait dans ses lectures de voyages. M. Hasse entre à ce sujet dans une foulé de détails que nous supprimons dans la crainte que le lecteur s’y plût un peu moins que- le savant narrateur. Nous dirons seulement que Kant aimait singulièrement son prénom d'immanuel, et il aimait à s’en faire expliquer le sens hébreu syllabe par syllabe, Imma avec, Immanu avec nous, El Dieu; Immanuel, Dieu est avec nous. Et peut-être même poussons-nous trop loin la fidélité de rapporteur en donnant ici le dialogue suivant qui eut lieu à table, le 15 juin 1802, entre Kant et

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