A MONSIEUR LE PRINCE DE LA CISTERNA
Mon chek ami.
Le lemps a presque emporté le souvenir de la courte révolution piéinontaise de 1821, et celui du personnage qui joua dans celle révolution le rôle principal. Cet oubli n’a rien d'injuste. Pour durer dans la mémoire des hommes, il faut avoir fait des choses qui durent. Ce n’est point seulement par faiblesse, comme on le croit vulgairement, que les hommes révèrent le succès : il est à leurs yeux le symbole des plus grandes vertus de l'Ame, et de la première de toutes, à savoir cette forte sagesse qui ne s’engage dans aucune entreprise sans en avoir pesé toutes les chances, et sans s’ôtre assurée qu’elle ne contient rien qui puisse rendre vaines la constance et
1. Cette lettre, adressée à M. le prince de la Cisterna en 1888, au plus fort d’une maladie, n’était pas destinée au public, et n’a para que deux ans après dans la Revue des Deux Mondes, le 1" mars 1840.
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l'énergie. Le plus brillant courage et les plus héroïques sacrifices perdent eu quelque sorte leur prix au service de l’imprudence. Sans doute, la révolution piémontaise était par-dessus tout un mouvement militaire destiné à arrêter l’Autriche au moment où elle allait passer le Pô, étouffer le parlement napolitain, et dominer l’Italie. Lafaute des chefs de ce mouvement militaire est d’avoir mis sur leur drapeau, par une condescendance mal entendue, la devise d’un libéralisme excessif et étranger, dont l'inévitable effet devait être de diviser les esprits, de mécon tenter la noblesse, en qui résidaient la fortune et la puissance, et d’inquiéter la royauté. Et puis, le succès d’une prise d’armes de la maison de Savoie contre l'Autriche était à deux conditions : 1° que la France, si elle ne soutenait pas ouvertement le Piémont, ne le contrarierait pas, et même le servirait sous main; 2” que l’armée napolitaine résisterait au moins quelques mois. Or, ces deux conditions devaient manquer. En 1821 , le gouvernement français inclinait déjà vers la réaction fatale qui aboutit promptement au ministère de M. Villèle, et plus tard aux ordonnances de juillet; et tout ce qu’il y avait en Piémont de militaires expérimentés savait bien qu’il était chimérique de compter sur l’armée napolitaine. La révolution piémontaise était donc condamnée à ne point réussir; elle a fait le plus grand mal à ce petit pays, qui doit tout à la sagesse mêlée à l’audace, et qui ne peut grandir et s’accroître que par les mêmes moyens qui depuis trois siècles l’ont lait ce cpi’il est devenu. Placée entre l'Autriche et la
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lui
Fiance , la maison de Savoie ne s’est élevée qu’en servant tour à tour l’une ou l'autre, et en n’ayant jamais qu’un seul ennemi à la fois, La monarchie piemontaise est l’ouvrage de la politique ; la politique seule peut la maintenir. Peu s’en est fallu que la révolution de 1821 ne la détruisit. Un roi respecté abdiquant la couronne, l’héritier du trône compromis cl presque prisonnier, la fleur de la noblesse exilée, le premier général de l’Italie, l’orgueil et l’espoir de l’armée, le général Giftlenga à jamais en disgrâce; vous, mon cher ami, destiné par votre naissance, votre fortune, et surtout par votre caractère et vos lumières, à représenter si utilement le Piémont à Paris ou à Londres, condamné à l’inaction pour toute votre vie peut-être; des officiers tels que MM. de Saint-Marsan , Lisio et Collegno réduits à briser leur épée; enfin celui qui vous surpassait tous, pemicllez-moi de le dire, celui dont l’âme héroïque mieux dirigée et le talent supérieur mûri par l’expérience auraient pu donner à la patrie piémontaise et à la maison de Savoie le ministre le plus capable de conduire ses destinées, M. de Santa-Rosa, proscrit, errant en Europe et allant mourir en Grèce dans un combat peu digne de lui : tels sont les fruits amers de l’entreprise à la fois la plus noble et la moins sage. L’Europe se souvient â peine qu’il y a eu en Piémont un mouvement libéral en 1821 ; ceux qui ont l’instinct du beau distinguèrent dans ce bruit passager quelques paroles qui révélaient une grande âme; le nom de Santa-Rosa retentit un moment; un peu plus tard, ce nom reparut dans les
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affaires de la Grèce, el on apprit que le même homme qui avait montré une ombre de grandeur dans sa dictature éphémère del821, s’était fait tuer bravement en 1 825 en défendant l’ile de Sphactérie contre l’armée égyptienne; puis il s’est fait un profond silence, un silence éternel, et le souvenir de Sanla-Rosa ne vit plus que dans quelques âmes dispersées à Turin, à Paris et à Londres.
Je suis une de ces âmes; mes relations avec Santa- Rosa ont été bien courtes, mais intimes. Plus d’une fois j’ai été tenté d’écrire sa vie, cette vie à moitié romanesque, à moitié héroïque; j’y ai renoncé. Je ne viens pas disputer à l’oubli le nom d’un homme qui a manqué sa destinée ; mais plusieurs personnes, et vous en particulier, qui portez un intérêt pieux à sa mémoire , vous m’avez souvçnt demandé de vous raconter par quelle aventure moi, professeur de philosophie, entièrement étranger aux événements du Piémont, j’avais été lié si étroitement avec le chef de la révolution piémontaise, el quels ont été mes rapports véritables avec votre cher et infortuné compatriote. Je viens faire ce que vous désirez. Je m’abstiendrai de toutes considérations générales : il ne s'agira que de lui et de moi. Ce n’est point ici une composition historique, c’est un simple tableau d’intérieur tracé pour quelques amis fidèles, pour réveiller quelques sympathies, réchauffer quelques souvenirs , et servir de texte à quelques tristes conversations dans un cercle de jour en jour plus resserré. Le public, je le sais, est indifférent el doit l’être à ces
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détails tout à fait domestiques entre deux hommes dont l’un est depuis longtemps oublié et l’autre le sera bientôt. Mais dans cette longue maladie qui me consume, et dans la sombre inaction à laquelle elle me condamne, j’éprouve un charme mélancolique à revenir sur ces jours à jamais évanouis; j’aime à rattacher ma vie languissante à cet épisode animé de ma jeunesse; j'évoque un moment devant moi l’ombre de notre ami avant d’aller le rejoindre : tristes pages écrites pour ainsi dire entre deux tombeaux et destinées elles-mêmes à mourir entre vos mains.
Dans le mois d’octobre 1821 , suspendu de mes fonctions de professeur suppléant de l’histoire de la philosophie moderne à la Faculté des lettres , et menacé dans mon enseignement de l’école normale , qui elle-même lut bientôt supprimée', confiné dans une humble retraite à côté du jardin du Luxembourg, j’avais été, pour surcroit de disgrâce, à la suite d’un travail opiniâtre sur les manuscrits inédits de Proclus, atteint d’un violent accès de cette maladie de poitrine qui pendant toute ma jeunesse effrayait ma famille et mes amis. J'étais à peu près dans l’étal où vous me voyez aujourd’hui. Je ne sais comment alors il me tomba sous la main une brochure intitulée : De la révolution piémontaise, ayant pour épigraphe ce vers d’Alfieri : Sla la for za per lui, per me sta il vero. Mon voyage en Italie dans l’été et l’automne de 1820, mon attachement à la cause libérale