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tic me donner la ville pour prison, à la lettre, de me faire surveiller sans cesse, «le me gêner, de m’interdire jusqu’aux promenades, parce qu’elles sont extra muros; en un mot, il m’arracha en quelque sorte celte parôle d’honneur. Je la lui ai donnée pour dix jours, afin de pouvoir m’orienter un peu , après quoi je verrai. Ma situation est donc empirée, comme tu vois, et j’en suis à regretter Alençon vingt fois par jour. — Enfin me voilà installé dans une chambre bien modeste, ayant un petit cabinet où je travaillerai, chez de braves gens bien tranquilles, à peu près dans le genre de mes hôtes d’Alençon. — Que me conseilles-tu pour mon fils? j’ai bien envie de le faire venir. Si tu n’y vois pas d’objection sérieuse, envoie la lettre que je t’adressai d’Alençon pour ma femme. Mettons les choses au pis, et que je sois relégué dans une ville de Hongrie ou de Bohême; si mon fils veut me suivre, il pourra seul m’aider à supporter une horrible existence. Mon ami , envoie la lettre; mon cœur est ici dans une solitude déchirante. Oui, si tu n’as pas de raison grave à m’opposer, envoie ma lettre, et que je ne meure pas sans avoir encore un moment de bonheur. J’écris à ma femme qu’à la réception de la lettre qu’elle recevra par la voie que je t’ai indiquée, elle fasse partir mon fils pour Lyon, où elle l’adressera à quelque négociant ; il y en a tant qui correspondent avec Turin! de Lyon à Paris, ce n’est qu’un voyage de deux jours.
« Je ne t’ai rien dit de Bourges; rien n’y est remarquable sauf la cathédrale, qui est une grande et très-
SANTA-ROSA
belle église gothique. Mais le sanctuaire réservé aux prêtres ne laisse pas approcher de l'autel. Vos prêtres français tiennent les chrétiens trop éloignés de Dieu ; ils s’en repentiront un jour.
« Et l’argument du Phédon, qu’est-il devenu? Te rappelles-tu ce jour qui fut consacré tout entier à lire ces pages écrites au milieu de tant de douleurs de l’âme et . du corps? Elles m’appartiennent, ou plutôt je leur appartiens, etc. »
Bourges, 15 septembre.
u 0 mon ami, que nous sommes malheureux de
n'ôlre que de pauvres philosophes! Pour moi le prolongement de l’existence n’est qu’un espoir, un désir ardent, une prière fervente. Je voudrais avoir les vertus et la foi de ma mère. Raisonner, c’est douter ; douter, c’est souffrir. La foi est une espèce de miracle ; lorsqu’elle est forte, lorsqu’elle est vraie, qu’elle donne de bonheur! Combien de fois, dans mon cabinet, je lève les yeux au ciel, et je demande à Dieu de me révéler, et surtout de me donner l’immortalité!
« J’ai un cabinet, et j’v passe la plus grande partie de ma journée, d’abord de huit à onze heures; ensuite je sors pour déjeuner avec mes camarades. Je fais quelquefois un tour au jardin de l’évêché; je rentre à une heure ou un peu plus tard , et je travaille jusqu’à cinq.
Je dîne seul en dix ou douze minutes, et je vais chercher nne promenade avec le cœur presque serein; mais je ne trouve que des eaux dormantes, des champs pier-
SANTA-ROSA
reux, quelquefois un peu de gazon sous une rangée de noyers, el alors je m’assieds et je lis, en m’interrompant souvent pour méditer ou pour rêver. Tu as bien embelli ma promenade d’avant-hier. Je l’ai commencée en t’écrivant dans ma tète une lettre charmante. Il ne m’en est rien resté ou presque rien ; mais j’ai eu une heure qui m’a rappelé ma vie de dix-huit ans, et je te l’ai due, mon bon ami. Cela ne te fait-il pas plaisir et n’aimes-tu pas que je te le dise ?
« J’ai toujours le projet d’écrire sur le congrès de Vérone. En attendant, je continue mes lectures, et j’ai commencé à jeter sur le papier les idées fondamentales de l’ouvrage qui est ma pensée habituelle. Plus j’avance, plus je pénètre, et plus je vois les ombres grandir autour de moi. Bonald a des choses profondes et admi- , râbles ; il en a d’autres qui font sourire de pitié ou qui excitent l’indignation. Bonald et Tracy sont d’accord pour déprécier les anciens, ces anciens à qui nous devons tant, et dont les reliques vénérables ont renouvelé la civilisation qui avait péri. Le christianisme a peut-être empêché qu’elle ne s’abimât tout à fait au milieu des barbares; mais sa renaissance est due aux anciens. Maintenant nous bafouons nos maîtres, et nous nous proclamons sages, éclairés, grands, lorsqu’il se passe autour de nous tant de choses qui devraient nous humilier H me parait nécessaire, et d’ailleurs radi-
calement vrai, d’établir une différence essentielle entre l’utilité générale et l’utilité individuelle. L’utilité générale est aussi le bonheur, et le plus grand bonheur de
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tous les individus. Le bonheur est de faire ce qu’on veut. Pour que tous l’aient, il faut ne rien faire de nuisible à autrui. Le développement des droits de l’homme est le but du législateur, comme l’enseignement du Décalogue est le but du prêtre. Dieu est le centre de tout cela. La soumission du fort aux lois qui protègent le faible ne peut pas s’expliquer sans Dieu. La liberté de tous ne peut exister que dans l’état social. A quelles conditions? comment? La première chose est de mettre la liberté audessus du pouvoir de la majorité. C’est ce que Rousseau n’a nullement fait. Certes on ne peut pas l’y mettre tout entière, car il n’y aurait pas d’existence sociale possible; mais, pour les garanties principales de l’individu, ou, en d’autres termes, quant à la portion la plus précieuse de la liberté, je pense qu’elle ne peut pas être livrée à la discrétion de la majorité. Il reste à celle-ci les lois constitutionnelles et les lois administratives. J’appellerais lois sociales celles qui délimitent l’exercice de la liberté de chaque individu pour l’assurer à tous. Qu’on les appelle droits, devoirs, garanties; n’importe. Les droits peuvent se traduire par les devoirs, et vice versa. »
Bourges, 21 septembre.
« Aujourd’hui, le préfet m’a envoyé chercher, et m’a demandé si j’étais toujours dans l'intention de me rendre en Angleterre. « Le ministre m’a chargé de vous « faire cette question , et de vous demander si dans ce « cas vous préférez vous embarquer à Calais ou à Bou-
SANTA-KOSA.
« logne. » Je répondis que je ne pouvais désirer de rester en France qu’autant que je jouirais d'une entière liberté; que, si cela ne in'élait point accordé, j’acceptais avec empressement des passeports pour l’Angleterre. Je priai ensuite le préfet de demander pour moi la faculté de me rendre à Calais sans l’escorte d’un gendarme, offrant ma parole d’honneur de suivre la route qu’on me prescrirait. Le préfet a répondu ce soir au ministre, et probablement dans cinq ou six jours l’ordre ou la permission de partir arrivera.
« Tu sens bien que je ne pouvais faire d’autre réponse honorable que celle que j’ai faite. Je dirai donc adieu à la France, à ton pays, mais je n’y renonce point. La société européenne aura quelques années de calme. Peut-être l’inquiétude qu’inspire si mal à propos ma personne ît certains esprits s’évnnouira-t-elle. Je reviendrai alors te voir, et probablement m’établir auprès de toi, dans la capitale de l’Europe. J’ai besoin de cette espérance. — Tu le vois, mon ami, c’est la Providence qui me conduit par la main en Angleterre; il faut céder. J’ai le cœur tranquille; il n’y a plus lieu ii doute, à perplexité, et c’est le seul étal qui me prive de la moitié de mes forces... »
Bourges, 27 septembre.
« ... J’étais tout préparé pour mon hiver à Bourges; mais je t’avoue que la pensée de ravoir ma liberté me touche infiniment. Je te prie de me procurer, si cela est en ton pouvoir, quelques lettres pour Londres...
SANTA-ROSA
ïhb
a O mon ami, je vais en Angleterre avec le cœur tranquille, parce que je m’y vois, pour ainsi dire, poussé par les circonstances où je me trouve, et où je me suis placé par une conduite dont tu connais les détails. Mais je n’y vais point avec le cœur gai : je te laisse en France. Ton nom dans la balance l’eût toujours fait pencher de ce côté-ci du détroit; mais ma position est claire ; ou libre en France et à Paris, par conséquent au comble de mes vœux, ou en Angleterre. 11 n’y a pas d’intermédiaire possible ni convenable. »
Bourges , 1e' octobre.
« Je pars delnain à midi. M. Franchet a répondu qu’il ne permettrait pas que je me rendisse à Calais sans escorte. J’aurai donc un gendarme. Je passe par Orléans et Paris. C’est après-demain, entre cinq heures et demie et sept heures du soir que j’arriverai à Paris. J’ai promis de ne rester à Paris que le temps nécessaire pour passer, en quelque sorte, d’une diligence à l’autre. J’aurai à peine le temps de te serrer la main et de t’embrasser.
« Je suis tranquille, parce que ma résolution était commandée par ma situation; mais je sens au fond du cœur une tristesse mêlée d’inquiétude. Je suis sûr de regretter Alençon plus d’une fois; mais c’est la Providence qui me pousse en Angleterre, et j’obéis... Mon ami, tu es une grande partie de mon existence morale. Si tu savais avec quel serrement de cœur je t'écris ! Il y a bien peu de personnes, non, je crois qu’il n’y en a
SANTA-ROSA
qu’une sur la terre à qui j’écrive avec plus d'émotion qu’à toi. »
Santa-Rosa avait raison : nous pûmes à peine nous voir quelques minutes à son passage à Paris. Il lui fut permis de se rendre chez moi avec un gendarme, et ce fut devant ce gendarme que nous nous fîmes des adieux qui devaient être éternels. Sans doute ni lui ni moi nous n’en avions pas le pressentiment distinct; lui, il était soutenu par la pensée d’accomplir un devoir; moi, j’avais peur de céder à une sorte d’égoïsme en le retenant en France, au milieu des ombrages et des tracasseries de la police ; et pourtant un instinct secret remplit pour moi d’une amertume inexprimable cette heure fatale où il me sembla que je le perdais pour toujours. Nous échangeâmes à peine quelques paroles, et je le reconduisis silencieusement à la diligence qui l’emporta loin de moi. Bientôt il avait quitté la France, pour laquelle il était fait, et il était comme perdu dans cet immense désert de Londres , sans fortune , sans ressource , sans un seul ami véritable , lui qui ne savait vivre que pour aimer ou pour agir. Après les premiers moments d’activité inquiète pour se créer une situation supportable, l’infortuné tomba bientôt dans une mélancolie profonde dont il sortait quelque temps pour y retomber bientôt, jusqu’à ce qu’enfin l’ennui de cette vie, ou solitaire ou dissipée, le poussa à la résolution magnanime et funeste qui le ramena un moment avec qucl-
SANTA-KOSA.
q ic cclat sur la scène du inonde, pour en disparaître à jamais.
Pendant le séjour de Santa-Rosa en Angleterre notre correspondance ne cessa pas d’ètre intime, sérieuse et tendre, comme elle l’avait toujours été; mais elle est nécessairement très monotone, uniquement remplie de sentiments affectueux, de projets avortés, d’espérances déçues, triste tableau que je veux m’épargner à moimèine; aussi ne citerai-je que de rares fragments des lettres de Santa-Rosa pour donner une idée de sa situation intérieure.
Londres , 26 novembre 1822.
« ... Il faut cependant que je te dise les raisons de mon silence, ou plutôt que je te prouve que je n’ai pas cessé de penser beaucoup à toi. La meilleure manière de le prouver serait de t’envoyer trois lettres que j’ai commencées et que j’ai ensuite déchirées dans un mouvement, non d'impatience, mais d’ainitié. Elles t’auraient réellement affligé. Je t’y parlais d’un ton si sombre de mon abattement et de ma tristesse intérieure qu'il y aurait eu de la cruauté à te les envoyer, persuadé, comme je le suis, comme je le serai toujours, de la profondeur de ton sentiment pour moi... Ne va pas trop l’alarmer, ou plutôt alarme-toi sérieusement, toi qui sais et qui sens que toute la vie est dans l’existence intérieure. J’ai eu des journées où je inc suis cru réellement perdu. Bon Dieu ! n’est-ce pas là se sentir mourir?
SANTA-KUSA.
Au fond, je n’ai rien à reprocher à l’Angleterre, mais à mon genre de vie. Faire des visites, en recevoir; des courses insignifiantes d’un bout de la ville à l’autre; la nécessité d'apprendre l’anglais, et une répugnance décidée à m’en donner la peine; un avenir inquiétant, si je ne me sers pas de mes facultés; des dépenses bien au-dessus de mes moyens, etc. Mon écrit sur le congrès de Vérone m’occupe presque continuellement la pensée, lorsque je peux penser. J’en ai déjà écrit bien des pages dans ma tète sur les trottoirs de Londres. J’espère que ce petit ouvrage sera utile. Je l’écrirai en français; je le ferai traduire en anglais sans qu’il m’en coûte rien, et je le publierai ici ; alors je l’enverrai une copie de mon manuscrit, en t'autorisant à retrancher et à modifier tout ce qui effraierait un libraire parisien. Malgré la modération qui guidera toujours ma plume, il est impossible que j’oublie en écrivant que je suis en Angleterre. Comme je mettrai mon nom à cet écrit, il pourra, s’il réussit, me donner un commencement de réputation qui suffira pour quadrupler le prix de mes travaux. Je vais mettre la main à l’œuvre aussitôt que le congrès de • Vérone aura publié une déclaration. C’est nécessairement le point de départ. Je vais maintenant te parler des connaissances que j’ai faites à Londres.
» Je mets en première ligne M. James Mackintosh , membre whig du parlement, beau-frère de Sismondi et de Jeffrey, principal rédacteur de la Revue d’Édimbourg. Une inslruction qui m’a paru immense, une philosophie politique très éclairée caractérisent M. Mackintosh, si je
SANTA-ROSA
puis en juger. Au reste, sa réputation en Angleterre est très avantageusement établie. Il parle le français plutôt bien que facilement ; il connaît beaucoup Paris. Tu sais peut-être qu’il a défendu votre révolution contre Burke, et sa voix s’est constamment élevée dans le parlement en faveur de la cause de l’indépendance des nations et des améliorations sociales. M. Austin et sa famille, jeune avocat encore obscur, mais tête très pensante, disciple de M. Bentham, que lui et sa femme connaissent particulièrement. Celle-ci est une personne d’un excellent caractère, prodigieusement instruite pour une femme, mais n’en étant pas moins aimable. Elle veut bien me donner quelques leçons d’anglais, dont je profite peu, malgré l’attrait que pourraient offrir les leçons d’une femme de vingt-sept à vingt-huit ans, d’une figure très agréable. C’est ‘ une connaissance intéressante que je cultiverai avec soin. Quant à M. Bentham, la bizarrerie de son caractère et la difficulté de l’approcher sont des choses connues ici. M. Bowring est son favori ; mais j’ai encore très-peu vu M. Bowring. J’espère voir sous peu M. Wilbcrforce et M. Brougham. J’ai reçu quelques invitations de plusieurs radicaux; mais il ne convient pas de me montrer dans un rapport trop intime avec le parti radical exalté »
1 . La jeune et aimable femme dont parle ici Santa-Rosa est devenue une des meilleures plumes de l’Angleterre. Son ouvrage le plus connu est celui qu'elle a consacré à Goethe.
SANTA-KOSA.
1# décembre 1822.
« J’ai reça des nouvelles de ma femme ; elle et nos enfants se portent à merveille ; mais mon aîné Théodore m’inquiète; il a besoin d’instruction, de surveillance ; il a besoin de son père en un mot, et cependant il m'est impossible de l’appeler auprès de moi. Mes faibles ressources s’épuisent rapidement. »
25 décembre.
« ...Que je craignais avec raison l’Angleterre! mais je ne l’en estime pas moins...»
12 février 1823.
a ... Je ne pense pas du tout au Portugal ni à l’Espagne, où Collegno est allé. Mes principes politiques ne m’y appellent nullement.
«Tu me dis des douceurs, et je t’en remercie; je les aime beaucoup. Il y a juste un an que nous étions ensemble à Arcueil. Quelle douce vie j’y menais! Seulement si je ne l’avais pas vu souffrir. Mais peut-être ce que tu m'as coûté de douleurs sous ce rapport augmentet-il mon sentiment pour toi. Il ne finira qu’avec mon existence, et j’espère avec Socrate qu’elle ne finira pas de bien longtemps. »
U avril 1823.
« Il faut que je te gronde de ne m’avoir pas encore
SANTA-ROSA
envoyé le premier volume de Platon. Je l’ai vu cnez Bossange. Peu s’en est fallu que je n’aie délié ma bourse, quoique si mince, et que je a’aie payé au libraire 10 à 12 shellings pour emporter le livre dans ma poche et le dévorer à mon aise. Ce me semblait une espèce d’affront que de ne pas avoir en ma possession ce cher volume, dont j’ai vu naître et croître la meilleure part. J’y ai un droit réel.
« J’espère bientôt aller à la campagne. Impossibilité absolue pour moi de travailler à Londres. Des visites à faire, à rendre, à recevoir; plusieurs dîners par semaine ; la moitié du jour dans les rues de Londres, qui ne finissent point; beaucoup de soirées à table, à voir défiler des bouteilles auxquelles je ne touche pas; bref je ne fais que lire un peu, prendre des notes, et je ne travaille point. Mais je te jure que je ne continuerai pas celle sorte de vie, et que je m’ensevelirai plutôt dans un coin du pays de Galles.
«J’ai reçu et lu avec infiniment de plaisir la traduction de Manzoni par Fauriel; elle est exquise. L’écrit de Manzoni sur les unités m'a paru parfait et m’a quasi converti. Ade.lchi me plaît moins que Carmagnola, dont le mérite croît à mes yeux toutes les fois que je le relis; mais les chœurs d ’Adelchi sont d’une beauté ravissante.
« On vient d’imprimer à Barcelone une déclaration au nom du corps italien, mais sans signature, où je suis accusé avec une insigne mauvaise foi de n’avoir pas voulu prendre part à cette expédition par des raisons indignes de moi. Je ne crois pas devoir répondre à un
SANTA-ROSA
écrit anonyme. Conviens que c’est fort triste. Je ne manquerais pas du genre de courage qu’il faut à un homme de bien contre la calomnie. Ce qui m’afflige, c'est le mal que cela fait à un parti que je ne préfère point à la patrie et que je ne confonds pas avec elle, mais auquel pourtant je suis attaché »
25 mai 1823.
«...Non, je ne veux rien accepter de personne. On ne peut avoir que son ami intime pour patron, et j’ai clos la liste pour toujours. Tu y es inscrit le dernier, pour la date; mais, quant il l'affection, tu ne peux pas être le second : mon cœur me le dit bien clairement. Il est un très petit nombre de personnes que j’aime autant que je t’aime, quoique pas de la môme manière; il est sûr que je n’aime personne plus que toi. Tout ce que je te dois ne me coûte rien, absolument rien. Je crois que, si tu avais un million de bien, je t’en demanderais la moitié sans balancer. — J’ai enfin quitté la vie dissipée de Londres, et je suis établi avec le comte Porro dans une maisonnette, appelée ici cottage, à l’extrémité de la ville, comme serait à Paris un logement à Montrouge ou à Chaillot. C’est absolument comme à la campagne : de ma fenêtre, j’ai la vue du Regcnl-Canal et des cottages bâtis sur la rive opposée. On croirait être à cent lieues d’une grande ville, et cependant, dans vingt minutes on peut être dans Oxford-Street ou dans Hyde- Park, au milieu des promeneurs les plus élégants. Notre cottage appartient <\ Foscolo; je l’aime beaucoup, mais
SANTA-ROSA
Arcueil sera toujours mon favori. J’en ai gardé un souvenir, je puis dire tendre; il s’y mêle de la tristesse quand je me rappelle à quel point je t’y voyais souffrir. Il est possible que je passe l'automne prochain et l’hiver même dans mon cottage ; il me faut de la retraite et du travail. Si je puis gagner de quoi vivre, j’appellerai ma famille auprès de moi. Avec les ressources de ma femme et ce que je puis gagner ici en travaillant, notre ménage ira bien. Si mes espérances me trompent sur mes moyens de gagner de l’argent, alors il faudra nous établir dans le Wurtemberg, puisque la Suisse nous est fermée. »
4 août 1833.
« Je n’ai pas de bonnes nouvelles à te donner de moi, et je ne puis t’en dire les raisons; ce sera le premier sujet de nos entretiens si tu viens ici. Que de choses j’ai à te dire, que de choses à te demander!... »
10 septembre 1823.
« Je travaille avec suite, mais sans goût. Bien me fâche qu’il faut que j’écrive des articles de journaux ; ils m’empêcheront d’exécuter des ouvrages plus sérieux. Grande objection, je le conçois; mais premièrement le besoin de gagner quelque argent est impérieux pour moi, et les articles de journaux sont le seul moyen d’en gagner qui soit entre mes mains. En second lieu, il me parait que, lorsque je serai un peu exercé, ce travail ne pren-
SANTA-ROSA
(Ira que la moitié de mon temps, et que je pourrai donner l’autre à mes anciens projets.
« Je t’ai écrit que je ne plaisais guère aux Anglais, et en général c’est assez vrai; mais il y a cependant quelques personnes sur l’amitié desquelles je crois pouvoir compter. Je connais, -entre autres, une famille de quakers, la famille Fry, qui est dans le commerce, riche, et dont un des membres, la mère de famille Catherine Fry, est connue pn Angleterre par les soins qu’elle donne aux prisonniers de New-Gate. J’ai passé quelques jours avec eux à la campagne, et cette famille a fait sur moi une impression profonde.
a J’ai relu trois fois le Parga de Berchet; la troisième partie est un chef-d’œuvre. Dans le reste il y a des longueurs, cl cependant il y manque des détails intéressants et nécessaires. Berchet vient de publier deux romances italiennes ; la première est écrite avec beaucoup de verve et de grâce, mais la seconde a un caractère plus sérieux : c’est un morceau de poésie d’une beauté achevée.
« As-tu lu Las-Cases? En vérité, il faudrait avoir perdu la mémoire pour prêter quelque foi à tout ce que Napoléon nous va disant de ses beaux projets libéraux. Il a vu que la tendance de notre époque était à la liberté depuis 1814; et s’il a joué gauchement son nouveau rôle en 1815, cela ne l’empêche pas, dans le manifeste qu’il adresse à la postérité par Las-Cases, de nous faire de la poésie sur ce qu’il voulait, sur ce qu’il allait entreprendre pour la liberté. Mais ce qui me raccommode avec Napoléon, ce sont ses successeurs: ils travaillent
asu
nuit et jour à la réputation de l’homme qu’ils ont renversé.»
18 septembre.
« Je me porte bien et continue à travailler. Cher ami, il faut que je pense au désir que j’ai de te plaire, en faisant mon devoir, pour surmonter mon dégoût. — J’ai reçu de" Turin une lettre qui m’a fait^lu bien; j’en attends avec impatience de Villa Sanla-Rosa. Je les appellerai auprès de moi le printemps prochain, ces pauvres créatures associées à ma malheureuse destinée. Tu les verras à leur passage à Paris. »
30 septembre.
« Je continue à travailler de la même manière, gagnant ma vie aux dépens de tous mes desseins. J’écris maintenant une esquisse de la littérature italienne. Le travail a grossi sous ma main. Le moyen de passer légèrement sur certains hommes et sur certaines époques? En revoyant les vies aventureuses de Jordano Bruno, de Campanella, et de quelques autres de celte trempe, j’ai beaucoup pensé à toi. Et ce platonisme florentin, d’où il est sorti une vaillante et généreuse jeunesse, qui aurait sauvé la patrie si elle eût pu l’être; mais ils sauvèrent du moins l’honneur. Nous, Italiens du xix* siècle, nous n’avons pas môme eu ce triste avantage. 11 y a, mon ami, des pensées qui poursuivent un homme toute sa vie; tu me comprends et tu dois me plaindre. Que de
SANTA-ROSA
reproches je me fais, et à quel prix je voudrais racheter ces trente jours de carrière politique marqués de tant d’erreurs! Je vais avoir quarante ans; j’ai beaucoup désiré le bonheur ; j’avais une immense faculté de le sentir. Mon amère destinée est venue à la traverse. J’ai cependant un avenir : j’ai des enfants, j’aime et j’estime leur mère ; mes enfants me rendront heureux ou malheureux. An reste, si je succombe à mes maux, je ne crains pas le vide, l’horrible néant auquel je ne veux ni ne peux croire, et que je repousse dès à présent et à jamais par volonté, par instinct, à défaut de démonstration positive. Si j’écris, je mettrai ma conscience dans mes livres, et j’aurai aussi ma patrie devant les yeux; le souvenir de ma mère sera aussi une divinité qui me commandera plus d’un sacrifice. Ce sentiment est un des mobiles de mon existence intérieure. Bien ou mal, cela est. Il m’est impossible d’appartenir tout entier aux nouvelles mœurs et à la nouvelle époque par cette raison toute-puissante.
« Laisse- moi espérer sérieusement de te voir dans l’année 1824. On ne te refusera pas obstinément un passe-port. D’ici là, ou je me trompe, ou le gouvernement français sera devenu encore plus fort, ce qui ne peut manquer d’arriver, à moins qu’il ne fasse de grandes folies. Si on te surveille, on doit savoir que tu vis tout entier pour la philosophie. Ainsi on ne te refusera pas un passe-port, et je t’embrasserai sur la plage anglaise, en dépit des Anglais qui ouvriront de grands yeux.
SANTA-ROSA
« Écrire des articles de journaux m’ennuie. Moi aussi je voudrais contribuer un peu à l'honneur de ce pauvre et malheureux pays, a qui j’ai sacrifié toutes les douceurs de l’existence. L’exemple glorieux de Manzoni doit enflammer tout Italien qui a un peu de cœur et de talent. Berchet se porte bien, et paraît assez heureux. Il m’a promis de faire un bon nombre de romances semblables aux dernières; s’il tient sa parole, il aura créé un genre. »
18 octobre.
« Oui, mon ami, il me faut une certaine superstition dans ma vie intérieure, dans mes affections; ce qui vient de m’arriver m’y confirme. Aujourd’hui 18. octobre, jour où j’accomplis quarante ans et où je demeure renfermé, invisible, dans mon petit ermitage, méditant à mes malheurs, à mon avenir, m’entourant de mes plus chers souvenirs, de mes plus douces amitiés; aujourd’hui, dans ce moment même, on m’apporte ta lettre du 12 et ton Platon. Véritablement de race et de sang romain, j’en accepte l’augure, comme au temps de Camille et de Dentatus. J’ai prig la plume sur-le-champ pour te répondre dans ce premier moment de vie délicieuse. 0 quelle chose mystérieuse et divine que le cœur humain ! combien je déplore les doctrines du matérialisme ! J’y pensais quand ton Platon est arrivé. La philosophie n’est pas de savoir beaucoup, mais de se placer haut. Sous ce seul rapport, je crois être philosophe malgré mon ignorance sur tant de choses. Adieu,
SANTA-ROSA
je te laisse. Aujourd'hui je m’appartiens tout entier, et il faut que je t’aime comme je fais pour l’avoir écrit. Adieu encore. »
Ainsi s'écoula l’année 1823. Celle de 1821 le trouva dans cet état, tantôt de découragement, tantôt d’exaltation que lui donnaient tour à tour et l’énergie de son âme et la misère de sa position. Dans les premiers mois de 1824, ses lettres devinrent successivement plus rares, plus courtes et plus tristes; il luttait contre une pauvreté toujours croissante, se reprochant de demander des secours à sa famille, qui était elle-même très gênée, et ne pouvant suffire à ses besoins par un travail de journaliste pour lequel il n’était pas fait. Sa situation devint telle qu’il fallut prendre un parti décisif. 11 se détermina à quitter Londres et à se retirer à Nottingham, où, sous un autre nom que le sien, il gagna sa vie en donnant des leçons d’italien et de français. Adieu ses projets de grands ouvrages, ses rêves d’honneur et de bonheur! L’infortuné, à quarante ans, voyait sa vie s’anéantir dans une occupation honorable sans doute, mais sans terme et sans but. Il se découragea jusqu’à douter de l’avenir et de lui-même. Pendant quelque temps il ne m’écrivit plus. Il me fallut savoir par d’autres ce qu’il était devenu. Mais bientôt je fus entraîné moi-même dans les aventures les plus inattendues et les plus bizarres. Dans une grande circonstance, Mm‘ la duchesse de Montebeilo, ne pouvant accompagner son fils aîné en Allemagne, me pria de la rempla-
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cer. La noble veuve du maréchal Lannes ne pouvait s’adresser en vain à mon amitié, et dans le mois de septembre, je partis avec M. de Montebello pour Carlsbad. On sait ce qui arriva. Arrêté à Dresde, livré parla Saxe à la Prusse, jeté en prison à Berlin, mon refus de répondre à toutes questions venant d’un gouvernement étranger, avant que le gouvernement français eut intervenu, prolongea ma captivité, et je n’étais de retour à Paris que dans les premiers jours de mai 1825. Voici les deux lettres que j’y trouvai :
Nottingham, 26 août 1824.
a Si je ne t’ai pas écrit jusqu'à ce moment-ci, tu sais pourquoi. Je n’osais pas paraître devant toi. Tu es pour moi une espèce de conscience ; peut-être, je tremble en te l’écrivant, mais il faut que je te dise toute la vérité, peut-être ne t’aurais-je plus écrit et aurais-je renoncé à l’amitié de l’homme que j’aime le plus sur la terre, et à qui je pense toutes les heures de ma vie, si je ne m’étais pas relevé du triste état où j’ai vécu depuis mon arrivée en Angleterre, .le ne m’en suis pas relevé par une résolution, mais bien par une action, par une action commencée et dont la suite ne dépend plus de moi. Mais quand cela n’aboutirait à rien, j’aurai le cœur déchargé d’un grand poids, et j’aurai retrouvé l’énergie morale que j’avais perdue. Aussitôt que je saurai le résultat de ma démarche, je te l’écrirai. — Tout me condamne, je le sais, mais si je péris, ô mon ami ! ce n’est pas de légères blessures. Mon cœur, avant l’épo-
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que de notre révolution, avait été cruellement déchiré ; j’ignore ce que je serais devenu, si la fièvre italienne ne m’avait saisi. Je me rendrai cette justice à moi-même, que je n’ai pas connu un seul moment ni l’intérêt, ni la peur, ni aucune passion dégradante. Mais je restai au-dessous des circonstances. A mesure que les événements s’éloignent de moi, le souvenir de mes fautes se présente à mon imagination avec plus de vivacité. Je pense toujours en frémissant à cette malheureuse affaire de Novare, où l’armée constitutionnelle fut mise si promptement en déroute; c’est la seconde blessure, ô mon ami! eHe saignera toujours; elle me fait languir misérablement. Je sais tout ce que tu peux répondre aux reproches que je fais à ma vie politique. Je me suis dit, je me dis tous les jours, qu’il me reste de beaux et grands devoirs à remplir; mais si la force de les remplir me manque, si la volonté, qui fait tout l’homme, vacille sans cesse, que ferai-je ? Si mon âme est malade, doit-on lui demander les actions d’un être rempli de vigueur? J’ai tenté le dernier remède. Si ma démarche a des suites, je redeviens moi-même, j’aurai un retour de jeunesse; si elle n’en a point, réhabilité à mes yeux, je lèverai la tête, je retrouverai la conscience de moimême.
« Qu’auras-tu pensé en apprenant que j’étais devenu maître de langue à Nottingham? Que veux-tu! je me suis vu près de manquer d’argent. Sentant que ma dépense d’une semaine à Londres imposait des sacrifices à ma famille pour des mois entiers, rougissant de de-
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mander de nouvelles sommes, ayant une répugnance insurmontable à écrire pour les journaux, j’ai pensé qu’il fallait avoir du pain qui ne me coûtât ni honte ni un travail antipathique. Quel Iriste métier que d’écrire des articles de journaux! J’en ai fait l’expérience. M. Bowring m’a demandé un article pour sa Revue de Westminster. Je l’ai fait. « Bon, m’a-t-il dit, très bon, mais trop long. » Je l’ai mutilé. « Bien, à présent. » Puis, au bout d’un mois : « Le rédacteur le trouve écrit dans un esprit qui ne lui convient pas, il faut le refondre. » Je le redemande. On me refuse avec douceur. Je le laisse, qu’on en fasse ce qu’on vondra»Un beau jour, j’en reçois les épreuves, je trouve des contre-sens, des omissions ridicules ; je corrige, j’arrange tout et je renvoie le paquet à Londres. Des mois se passent sans que j’en aie de nouvelles. Que toutes ces vicissitudes sont fatigantes! Non, plus d’articles, je me sens la force de faire autre chose que des articles. Aussitôt que j'aurai la réponse de Londres, je réglerai ma vie, j’irai me renfermer dans un grenier à Londres, auprès d’une bibliothèque publique ; j’aurai par-devant moi quarante-cinq louis environ ; je travaillerai avec ardeur, j’en ai le pressentiment.
« J’écris peu en Piémont , les nouvelles que j’en ai sont excellentes en ce qui regarde la santé de ma femme et de mes enfants, et l'affection que me conservent lous mes amis. Quant à la fortune, ma femme avait presque obtenu que mes biens lui fussent cédés par le gouvernement; tout était conclu; il ne fallait que la signature
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(lu roi ; il l’a refusée. On espère encore, malgré ce premier refus. Je laisse faire, je ne crois devoir ni encourager ni empêcher ces démarches. Je crains cependant que-si le roi rend mes biens k ma femme et à mes énfants, il ne veuille prendre soin de l’éducation de ceuxci. Je frémis à l’idée de mes fils élevés par des jésuites. Vois, mon ami, que de sujets de peine pour mon cœur!
« J’apprends avec effroi que tu as de temps en
temps des retours de ton ancien mal de poitrine. O mon ami! je t’en conjure, vis assez pour me donner la plus douce récompense de mes sacrifices, ton estime, ton approbation, un mot d’éloge. Si tu meurs avant que j’aie fait le premier pas dans ma noble carrière, je m’arrêterai, je n’aurai plus la force d’avancer, je me laisserai tomber; vis, je t’en supplie, tu as à répondre de nous deux, car si je laisse éteindre le feu qui est encore dans mon sein, vivrai-je ? Est-ce vivre que se lever chaque matin pour se fuir soi-même jusqu’au soir? «Adieu, je t’embrasse avec le cœur rempli d’espoir. Je suis sûr que tu me pardonneras mon long silence. Dieu m’est témoin que je m’entretiens avec toi tous lesjours. Je t’écris dans ma tète, je te vois, je t’écoute. Que ne donnerais-je pas pour deux semaines passées avec toi 1 Comme je me retrace avec complaisance nos promenades d’Alençon, et cet adieu de dix minutes à Paris! Adieu encore, aime-moi toujours, car je suis toujours le même. » .
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Londres, 31 octobre 1824.
« Demain, mon ami, je pars pour la Grèce avec Collegno. Si tu as reçu la lettre que je t’ai écrite il y a environ six semaines, et que le comte Piosasco a dû te remettre à son arrivée à Paris, tu ne seras pas étonné de ma résolution. Il fallait, mon ami, que je sortisse de mon engourdissement par un moyen extraordinaire. Mon inaptitude à travailler venait de ce que mon âme avait la conscience d’un devoir à remplir encore dans la vie active. — J’ignore si pourrai être utile; je suis préparé à toute sorte de difficultés, résigné à toute espèce de désagréments. 11 le faut bien : songe que Bowring m’a déclaré que le comité anglais, ou du moins plusieurs de ses membres, désapprouvaient mon voyage. Je veux croire que leurs motifs sont droits. J’ignore s’ils sont fondés; mais, dans tous les cas, pouvais-je, devais-je retirer ma parole? les députés grecs seuls avaient le droit de me retenir, eux à qui j’avais offert mes services sans aucune condition. Ils ne l’ont point fait, et je pars.
« Mon ami, je n’avais point de sympathie pour l’Espagne, et je n’y suis point allé, puisque par cela seul je n’y aurais été bon à rien. Je sens au contraire pour la Grèce un amour qui a quelque chose de solennel ; la patrie de Socrate, entends-tu bien? Le peuple grec est brave, il est bon, et bien des siècles d’esclavage n’ont pu détruire entièrement son beau caractère. Je le regarde d’ailleurs comme un peuple frère. Dans tous
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les âges, l’Italie et la Grèce ont entremêlé leurs des tinées, et ne pouvant rien pour ma patrie, je considère presque comme un devoir de consacrer à la Grèce quelques années de vigueur qui me restent encore. Je te le répète, il est très possible que mon espoir de faire quelque bien ne se réalise point. Mais dans celte supposition même, pourquoi ne pourrais-je pas vivre dans un coin de la Grèce, y travailler pour moi ? La pensée d’avoir fait un nouveau sacrifice à l’objet de mon culte, de ce culte qui seul est digne de la Divinité, m’aura rendu celte énergie morale sans laquelle la- vie n’est qu'un songe insipide.
« Tu n’as pas répondu à la lettre dont je t’ai parlé. Dieu me préserve de penser que tu aies voulu me punir de mon silence en l’imitant! Écris-moi, maintenant, je t’en conjure. Fais-moi parvenir ta lettre à Napoli de Romanie, siège du gouvernement grec dans le Péloponèse. Cherches-en les moyens sans perdre de temps.
« J’emporte ton Platon. Je t’écrirai ma première lettre d’Athènes. Donne-moi tes ordres pour la patrie de tes maîtres et des miens.
« Tu me parleras de ta santé et avec détail, tu me diras que tu m'aimes toujours, que lu reconnais ton ami dans le sentiment qui lui a commandé ce voyage. Adieu, adieu. Personne sous le ciel ne t’aime plus que moi. »
Quand je reçus ces deux lettres à la fois à mon retour de Berlin, et que j’appris en même temps que Santa-
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Rosa avait accompli sa résolution, que l’armée égyptienne était débarquée en Morée, et que Sanla-Rosa était devant elle, je ne dis que ces mots à l’ami qui me remit ces deux lettres : « II se fera tuer. Dieu veuille qu’à cette heure il soit encore vivant! » El à l'instant même je lis tout pour le sauver. J’écrivis immédiatement à M. Orlando, envoyé grec à Londres, qui avait été chargé par son gouvernement de négocier l’envoi en Grèce d’officiers européens, pour l’inviter à envoyer sur-le-champ une lettre de moi à Santa-Rosa partout où il se trouverait. Dans celte lettre je parlais à Santa-Rosa avec l’autorité d’un ami éprouvé, et lui donnais l’ordre formel de ne pas s’exposer inutilement, de faire son devoir et rien de plus. J’ai la certitude que si cette lettre lui était parvenue à temps, elle eût calmé l’exaltation de ses sentiments et de son courage. J’envoyai des doubles de cette lettre par huit ou dix occasions différentes; j’ai la conscience de n’avoir négligé aucun moyeu de le sauver, mais j’étais revenu trop tard.
Rientôt les plus funestes nouvelles nous arrivèrent du Péloponèse. Les avantages de l’armée égyptienne étaient rapides, la résistance des Grecs faible et mal concertée. Tous les journaux s’accordaient à applaudir aux efforts de Santa-Rosa; l’un d’eux annonça sa mort. Celte nouvelle, quelque temps démentie, se confirma peu à peu, et à la fin de juillet j’acquis la triste certitude que Santa-Rosa n’était plus. L’Ami de la Loi, journal de Napoli de Romanic, après avoir rendu compte de la bataille qui avait eu lieu devant le vieux Navarin, s’exprimait ainsi sur la
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mort de Santa-Hosa : « L’ami zélé des Grecs, le comte de Santa-Kosa , est tombé vaillamment dans cette bataille. La Grèce perd en lui un ami sincère de son indépendance et un officier expérimenté, dont les connaissances et l’activité lui auraient été d’une grande utilité dans la lutte actuelle. » Je reçus presque en même temps une lettre de M. Orlando, du 21 juillet 1825, qui me confirmait cette triste nouvelle.
Ainsi tout doute était impossible; je ne devais plus revoir Sauta«-Rosa, elle roman de sa vie et de notre amitié était à jamais fini. Quand les premiers accès de la douleur furent passés, je m’occupai de rechercher avec soin tous les détails de sa conduite et de sa mort. Je ne pouvais mieux m’adresser qu’à M. de Collegno, son compatriote et son ami, qui l’avait accompagné en Grèce. J’obtins de lui lu note suivante, dont la scrupuleuse exactitude ne peut être contestée par quiconque a la moindre connaissance du caractère et de l’esprit de M. de Collegno.
« Santa-Rosa quitta Londres le 1er novembre 1824, et les côtes d’Angleterre le 5.
« Le motif principal qui lui faisait quitter Noltinghatn parait avoir été l’état de nullité forcée à laquelle il se voyait réduit. Santa-Rosa écrivait à cette époque à un de ses amis : Quando si ha un animo forte, conviene operare, scrivere, o morire.
a II avait offert aux députés du gouvernement grec à Londres, d’aller en Grèce comme militaire. Il demandait