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La statue de Descartes

essaie (l’en rendre compte. Souvent elles ont échangé d’heureux services. Plus d’une fois les lettres ont prêté leur voix à la philosophie : elles ont accrédité, répandu, popularisé la vérité parmi les hommes ; et quelquefois aussi la philosophie reconnaissante a apporté à la littérature des beautés inconnues. N’est-ce pas au génie même de la métaphysique que les lettres antiques doivent ces pages inspirées où la grâce d’Aristophane le dispute à la sublimité d’Orphée et le dithyrambe à la • dialectique? C’est Aristote, c’est sa concision élégante qui a donné le modèle du style didactique. Et dans l’Europe moderne, parmi nous, Messieurs, celui dont l’image est ici présente, et qui a créé une seconde fois la géométrie et la philosophie, n’esl-il pas aussi un des fondateurs de notre langue? Cherchez dans Rabelais, dans Amiot et dans Montaigne cette précision sévère, cette dignilé dans la simplicité, ce caractère mâle et élevé que prend tout à coup la prose française dans le Discours sur la Méthode. Quand on lit Descartes, on croit entendre le grand Corneille parlant en prose. Écoutez Malebranche : n’est-ce pas souvent Fénelon lui-même avec l’abondance et le charme de sa parole? Sans doute Condillac n’a point les dons éminents de ses deux illustres devanciers; ne lui demandez ni la vigueur du premier ni les grâces du second ; mais vous y trouverez cette simplicité de bon goût, cette lucidité constante, cette finesse sans affectation, qui sont.aussi des qualités supérieures. Mais qu’ai-je besoin d’aller chercher si loin des preuves de l’heureuse alliance de la littérature et de la philoso-

ÉLOGE DE M. FOÜRIER.

phie? N’aperçois-je pas dans vos rangs deux philosophes célèbres, ailleurs divisés peut-être, ici rapprochés et réunis par l’amour et le talent des lettres ? Tous deux appelés à occuper un jour un rang élevé dans l’histoire de la philosophie, dans cette histoire où il y a place pour tous les systèmes, pour tous les hommes de génie qui ont aimé et servi à leur manière la cause sacrée de la raison humaine; l’un' disciple original de Condillac, qui semble avoir épuisé le système entier de l’école qu’il représente par l’étendue et la hardiesse des conséquences que sa pénétation en a tirées, et dont l’honneur est de n’avoir guère laissé à ceux qui viennent après lui que l’alternative de le suivre comme h la trace ou de l’abandonner pour être nouveaux; écrivain singulièrement remarquable par cette clarté suprême qui à elle seule est déjà un mérite si rare, et qui en suppose tant d’autres; l’autre 2 qui appartient à l’école de Descartes, et le premier parmi nous l’a réhabilitée en la rappelant à la sévérité de sa propre méthode; puissant orateur qu’une raison inflexible, secondée d’une imagination qui s’ignore , conduit involontairement et par sa rigueur même aux plus heureux effets de style, pittoresque, brillant, ingénieux comme malgré lui-même, parlant naturellement la langue des grands maîtres du dix-septième siècle, parce qu’il a vécu dans leur commerce intime et qu’il est en quelque sorte de leur famille.

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