‹ Fragments et souvenirsChapitre 49 sur 117 · M. Royer-Collard · texte numérisé non relu

M. Royer-Collard

Comment arriver jusqu’à moi après vous avoir rappelé tous ces glorieux modèles de la science philosophique et de l’art d’écrire? Mais je ne me suis point considéré, Messieurs ; je n’ai pensé qu’à la philosophie, et j’ai cédé devant vous à mon plus cher et plus habituel sentiment, la foi à la dignité de la philosophie et le culte des grands hommes qui l’ont servie par la double puissance de la pensée et de la parole. Ce sentiment m’a conduit de bonne heure dans une carrière difficile; il m’a soutenu dans plus d’une épreuve; qu’il me protège aujourd’hui, et me soit un titre à votre indulgence!

Qui m’eût dit en effet que jamais je viendrais m’as, seoir à cette place qu’occupait naguère avec tant d’éclat le savant célèbre dont la perte est un deuil pour l'Institut tout entier, pour la France et pour l’Europe? Lui aussi avait voué sa vie à des études qui ne conduisent point ordinairement à l’Académie française, et c’est là malheureusement la seule ressemblance qui soit entre nous; mais la gloire, qui est de toute les académies, le désignait à vos suffrages dans les hautes régions de l’analyse mathématique; cl l’homme de goût, l’homme excellent avait aisément introduit parmi vous le grand géomètre. Les titres de M. Fouricr à l’admiration du inonde savant trouveront ailleurs un digne interprète : il m’appartient à peine de vous les rappeler.

La science qui a pour objet les grands phénomènes de la nature doit sa naissance et ses progrès à trois causes, l’observation, le calcul, le temps. C’est l’observation dirigée par la méthode qui recueille, amasse,

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éprouve les matériaux de la science. Mais pour que la science se forme, il faut que le calcul s’ajoute à l’observation, le calcul, puissance merveilleuse qui métamorphose tout ce qu’elle touche, néglige dans les faits observés les détails arbitraires, fruits de circonstances passagères et indifférentes, pour en retenir seulement les élémepts constants et nécessaires qu’elle dégage et exprime, dans leur simplicité et leur abstraction, en formules générales sur lesquelles elle opère avec confiance, et dont elle lire des résultats aussi généraux que leurs principes, c’est-à-dire des lois, c'est-à-dire la science. Une fois sortie du berceau de l’expérience et lancée dans le monde par la main du calcul, la science marche, et s’avance avec le temps jusqu’au terme qui lui est assigné. Ce terme est une loi si générale qu’elle épuise l’expérience et n’admet aucune autre loi plus générale qu’elle-mème. Mais les siècles, en poursuivant ce terme, le reculent sans cesse et le chassent pour ainsi dire devant eux. Dans ce grand mouvement, chaque progrès de la science, chaque généralisation nouvelle est l’ouvrage d’un homme de génie qui y attache son nom; et la suite de ces grands noms est l’histoire même de la science.

Ordinairement bien des siècles, bien des hommes de génie sont nécessaires pour porter une science à quelque perfection. Voyez celle du mouvement : combien de temps ne lui a pas demandé la conqut^e d’un certain nombre de lois générales? Appuyé sur deux mille ans de travaux accumulés, Képler n’avait pu s’élever

plus haut : il a fallu le xvne siècle tout entier, Descartes, Galilée, Huyghens, Leibnitz, et Newton les Tésumant tous, pour surpasser les lois de Kepler; et il a fallu ensuite toute une génération de grands géomètres pour faire triompher la loi de Newton de toute apparence contraire, et l’étendre à tous les corps célestes et à tous les temps. Voici maintenant un autre phénomène, presque aussi universel que le mouvement, qui accompagne partout la lumière et pénètre dans des régions où la lumière ne peut le suivre, qui se joue à la fois dans les champs illimités de l’espace et se môle h tout sous nos yeux, qui produit la vie à tous ses degrés et sous toutes ses formes, remplit et anime l'univers comme le mouvement le mesure. Chose admirable ! ce phénomène était à peine étudié, il y a un demi-siècle; et quand Laplacc achevait la Mécanique céleste, à peine quelques observateurs en avaient fait le sujet d’expériences ingénieuses qui, même entre les mains les plus habiles, n’avaient pu rendre ce qu’elles ne renfermaient pas, des lois générales, une théorie, une science. Parmi tous les grands géomètres et les grands physiciens qui, d’un bout de l’Europe à l’autre, se disputaient alors les secrets de la nature, pas un n’avait su appliquer le calcul à ce phénomène. Il semble donc qu’il lui faudra bien du temps, selon la marche ordinaire de l’esprit humain, pour donner naissance à une science digne de s’asseoir parmi cell<^ qui font l’orgueil de notre siècle. Il n’en sera point ainsi. Un homme paraît tout à coup qui fait à lui seul plus d’observations que tous ses devanciers

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ensemble, cl traverse le premier âge de la science, celui de l’expérience; et qui non-seulement commence le second âge de la science, celui de l’application du calcul à l’expérience, mais, dérobant à l’avenir ses perfectionnements, développe, agrandit, assure la science qu’il a fondée, et en fait sortir, avec mille applications ingénieuses et utiles au commerce de la vie, les lumières les plus inattendues et les plus vastes sur le système du monde. Ce phénomène, si important et si longtemps négligé, devenu tout ?i coup la matière d’une théorie complète, d’une science très avancée, c’est, Messieurs, le phénomène de la chaleur; et M. Fouricr est l’homme auquel le xix* siècle doit celte science nouvelle.

Sans chercher à vous donner ici la moindre idée de la théorie de la chaleur1, il me suffira de vous rappeler que la grandeur de ses résultats n’a pas été plus contestée que leur exactitude, et qu’au jugement de l’Europe savante la nouveauté de l’analyse sur laquelle ils reposent est égale à sa perfection. M. Fourier se présente donc avec le signe évident du vrai génie : il est inventeur. Supposez rbistoirc la plus abrégée des sciences physiques et mathématiques où il n’y aurait place que pour les plus grandes découvertes, la théorie mathématique de la chaleur soutiendrait le nom de M. Fourier parmi le petit nombre de noms illustres qui surnageraient dans une pareille histoire. M. Fourier y Serait à côté de ses deux grands contemporains, Lagrange et

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