MOTIFS DU VOYAGE
le moment de la philosophie écossaise'. Après l’avoir étudiée sous M. Royer-Collard , je l’avais moi-mème et assez longtemps enseignée. Reid m’était aussi familier que mon rudiment; et pour M. Dugald-Stevvart, le seul philosophe que j’eusse pu rencontrer à Édiinbourg, j’étais en état de lui réciter tous ses ouvrages. J'avais traduit les Esquisses de philosophie morale; je les avais dictées à mes élèves quand j’étais professeur de philosophie au collège Bourbon dans l’été de 1815; et de cette traduction, j’avais tiré en 1816 quatre longs articles pour le Journal des Savants1 2. Aussi, depuis quelque temps, mes regards se tournaient du côté de l’Allemagne dont la philosophie, longtemps retenue sur le sol germanique et séparée de la France par la guerre, commençait à paraître sur la scène de l’Europe. Je m’étais enfoncé dans la traduction latine de Kant par Bom, et du sein de cette nuit était sorti à mes yeux plus d’un éclair. J'avais appris assez d’allemand pour vérifier dans le texte les passages de la traduction de Born qui m’avaient le plus frappé; et c’est ainsi que, pendant l’année 1817, j’avais pu donner à mes auditeurs quelque idée de la Critique de la raison spéculative et de la Critique de la raison pratique3. J’avais lu avec mon maître d’allemand et grossièrement traduit plu-
1. Sur la philosophie écossaise, voyez l'ouvrage que nous lui avons consacré : Philosophie écossaise, 3e édit., 1837.
2. Fragments philosophiques, philosophie contern/ioraine, p. 115-163.
3. Premiers essais de philosophie, cours de 1817, etc. — En 1820, nous avons fait sur ce grand sujet un cours régulier, aujourd’hui imprimé. Vojez Philosophie de Kant, 3r édit., 1857.
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SOUVENIRS D'A L LlC M A G N E.
sieufs passages des écrits de Fichte; tuais je ne connais- . sais les autres philosophes allemands contemporains que parles analyses superficielles de M. de Géfando, à travers les aperçus rapides de M. Ancillon et les brillants nuages du livre de M'“' de Staël. Je brûlais de voir de près ces philosophes. Je ne me flattais pas de pouvoir les bien comprendre, et de saisir en courant et comme à vol d’oiseau cette philosophie transcendante. Je ne me proposais pas même de l’étudier véritablement; car je n’allais pas travailler, j’allais me promener en Allemagne : mais il me semblait qu’un séjour de plusieurs mois sur le sol et ail milieu des mœurs et des idées de toute espèce d’où la métaphysique allemande est sortie, et le commerce même lé plus superficiel avec quelquesuns de ses modernes représentants, me serviraient ail moins de préparation à l’étude sérieuse et approfondie que je devais à la philosophie la plus célèbre de mon temps.
Cette attente n’a pas été trompée. Dans celte course rapide en Allemagne, j’ai vu des choses nouvelles qui m’ont vivement frappé ; j’ai rencontré des hommes dont les entretiens ont déposé dans mon esprit plus d’un germe utile; j’ai contracté des amitiés que le temps a fortifiées et que la mort seule a pu rompre. Salis pénétrer dans les profondeurs des doctrines qui sc disputaient l’opinion, j’ai pu en saisir les caractères les plus généraux, reconnaître le champ de bataille, les forces et les chefs des divers partis. La nature allemande est expansive et confiante ; on était touché de voir un pro-