‹ Fragments et souvenirsChapitre 5 sur 117 · Il d’est point dans l’édition de Rosenkranz · texte numérisé non relu

Il d’est point dans l’édition de Rosenkranz

qu’avec une peine extrême. On s'adressait à M. Wasianski, qui n’obtenait pas toujours sa permission. Au moins faisait-il ses conditions, et il ne fallait pas le tenir longtemps. II recevait debout, appuyé sur son bureau, n’invitait pas à s’asseoir, ou même, ce que j'ai vu, dit M. Hassc, il laissait ses visiteurs dans l’antichambre, paraissait un moment à la porte, et à tous les compliments qu’on lui faisait il répondait : « Vous voyez en moi un pauvre vieillard à moitié mort. » Mais il reçut avec plaisir la visite de M. Otto, l’ambassadeur français qui traita tle la paix avec lord Hawkesbury; et lui-même exprima le regret que son état ne lui eût pas permis de faire la connaissance du duc de Brunswick, à son passage par Kœnigsberg. L’illustration personnelle l’attirait, toute autre lui était indifférente; et quand le matin il avait reçu des visites de grands seigneurs ou de personnages titrés, il se plaignait à dîner de n’avoir vu que des hommes à rubans et à crachats. Il y avait de temps en temps des scènes touchantes, d’autres ridicules. Un jeune médecin russe, qui avilit passionnément désiré d’être présenté à Kant, aussitôt qu’il le vit se jeta sur sa main et la baisa. Le lendemain il se présenta de nouveau, et demanda au domestique de l’écriture de Kant. Celui-ci, ayant trouvé un morceau de la préface de l 'Anthropologie , depuis longtemps imprimée, le donna au jeune homme, qui, dans un transport de joie, baisa le papier, et ne sachant comment témoigner assez sa reconnaissance, ôla l’habit et le gilet qu’il portait, et en fit cadeau au domestique avec un thaler.

Toutes les bagatelles qui avaient appartenu à Kant ont été ainsi considérées comme des reliques. On conserve aujourd’hui à Dresde, dans un cabinet de curiosités, une paire de souliers de Kant. Après sa mort on se disputa ses vêtements et ses meubles ; et sa vieille casquette, qui avait plus de vingt ans et ne valait pas six liards, lut vendue 8 rixdales 1/2, environ 33 fr.

Pour surcroît de misère, il perdit alors en partie le seul œil qui lui restait de bon. Depuis très longtemps il avait perdu l’usage de l’œil gauche. On ne s’en apercevait que quand on le savait ; il n’aimait pas à en parler, et prétendait même qu’on ne voyait pas mieux avec deux yeux qu’avec un seul, et que la vision, en se retirant de l’un, se fortifiait dans l’autre. Au milieu de 1803, l’œil droit aussi s’affaiblit et ne vit plus distinctement. Kant fut donc obligé de renoncer à toute écriture et à toute lecture, aux journaux politiques et scientifiques, et fut à peine en étal de signer son nom , mais toujours sans aucun tremblement. Plus lard même il en devint incapable, et en décembre il se décida à donner à M. Wasianski une procuration générale. La signature qu’il donna à grand’peine en cette occasion est le dernier mot qu’il ait écrit.

Il ressentait profondément sa situation, poussait souvent des soupirs , et murmurait de temps en temps les mots de tutelle et de dépendance. Il essayait de se passer le plus possible des services de son domestique , tâchait de se tenir debout et de marcher droit. Le corps

était abattu, mais l’esprit n’avait pas encore perdu toute sa force.

Quoiqu’il fil grand cas des médecins, il ne voulait pas y avoir recours. Il était lier de n’en avoir jamais eu besoin, et il soutenait qu’il n’était pas malade, mais vieux et faible, le veux bien mourir, disait-il, mais non pas par la médecine. Et il rappelait cette inscription funéraire d’un homme que la médecine avait tué : « En tel se portait bien; pour avoir voulu se porter mieux, il est ici. » Toute la pharmacopée de Kant consistait en quelques pilules qu’il prenait après son repas, et que lui avait données le docteur Trünmer, son camarade de collège, la seule personne au monde qu’il tutoyât. Il était en médecine d’une complète hétérodoxie; sa maxime était : l’harmacon venenum.

Ses amis le soutenaient à la lin de 1803 en lui parlant du printemps prochain, où il aurait ses quatre-vingts ans, et célébrerait l’anniversaire de sa naissance. Cette idée le réjouit. Mais, dit-il, il faut le faire sur-le-champ; et il voulut absolument qu’on le satisfit, et qu’on le laissât boire un verre de champagne à la santé de ses amis.

Quelques éclairs de gaieté se montraient encore de loin en loin. En jour qu’on avait parlé à table de l’expédition des Français en Angleterre, et qu’on avait beaucoup employé devant lui les expressions de mer et de terre-ferme, il dit en riant qu’il y en avait aussi beaucoup de mer dans son assiette et pas assez de terreferme. En effet, depuis quelque temps on ne lui permettait plus qu’un peu de soupe.

11 ne pouvait plus trouver les expressions de la vie commune; mais, chose étrange.! môme dans sa plus grande faiblesse, il parlait encore avec une précision étonnante de tout ce qui se rapportait à la géographie physique, à l’histoire naturelle ou à la chimie. 11 s’expliquait fort bien sur toutes les espèces de gaz et leurs éléments. Il pouvait réciter les tables de logarithmes de Kepler; et dans les derniers mois, quand sa faiblesse effrayait ses amis et mettait obstacle à toute conversation, M. Wasianski leur disait : Parlons de sciences, et je parie que Kant comprend tout, et entre dans la conversation. Ils n’en voulaient rien croire. « J’en lis l’essai, dit M. Wasianski, et j’adressai à Kant « quelques questions sur les Barbaresques. Il me raconta « en peu de mots leur manière de vivre; il lit même la «remarque que, dans le mot Alger, ge devait se pro- « noncer gie, Algier. »

Si» seule distraction était la musique de la garde montante. Quand elle passait devant sa maison, il laissait ouvertes les portes dé son cabinet, et l’écoutait avec attention et plaisir. On pourrait croire que l’auteur de la Critique du jugement (Théorie du goût et des arts) n’aimait que la belle et noble musique, celle des premiers artistes. Nullement ; il distinguait mal la bonne musique de la mauvaise, et il aimait par-dessus tout la musique forte. Ayant une fois entendu de la musique funèbre à l’occasion de la mort de Mosès Mendelsohn, il n’y avait trouvé qu’une lamentation ennuyeuse. Il aurait voulu que l’artiste eût exprimé encore

autre chose que la douleur, par exemple la victoire sur la mort, le jugement dernier ; et il avait été sur le point de s’enfuir. Depuis cette cantate, il ne voulut plus assister à aucun concert, de peur d’éprouver le même désappointement. La musique qui lui plaisait était la musique militaire.

Le 17 août, il avait écrit dans son journal ces six vers :

Chaque jour a ses peines,

Et le mois a trente jours;

Ainsi le compte est clair,

Et l'on peut dire sûrement Que le mois le plus heureux Est toi, beau février.

On ne sait d’où Kant avait tiré ces vers ; mais ce mois de février qu’il célébrait ainsi devait être celui de sa mort. Elle approchait visiblement. Ses nuits devinrent mauvaises et se remplirent de songes effrayants. 11 ne rêvait que scènes tragiques, meurtres, assassinats. Il se croyait chaque nuit assailli par des brigands , el ces rêves sinistres s’emparèrent tellement de son imagination qu’en s’éveillant il prit une fois pour un assassin son domestique qui accourait à son secours. Le jour, il souriait de ses fantômes nocturnes, et il écrivait sur son journal : Se garder des mauvais rêves. Quelquefois aussi ses rêves, sans être moins fatigants, étaient d’une tout autre nature. Ses oreilles étaient involontairement assiégées d’airs populaires qu’il avait autrefois entendu chanter aux enfants dans la rue , el il ne pouvait parvenir à s’en délivrer. Quelquefois c’étaient des souvenirs d’éco-

lier qui l'assaillaient, et le Descartes de notre siècle récitait : Vacca la pince, forcrps la vache, rusticus la moustache, nebuln c’est toi : en un mot, Kant tombait en enfance.

Le 8 octobre, il devint sérieusement malade pour la première fois de sa vie. 11 n’avait jamais eu qu’une fièvre, quand il était à l’université, et depuis une forte contusion à la tôle en se heurtant contre une porte. Ç’avaicnt été là toutes ses maladies, et il ne pouvait s’en rappeler aucune autre. Ses pesanteurs de tète et ses faiblesses d’estomac n’étaient que l’effet inévitable de l’àge. Mais le 8 octobre il eut une petite indigestion dont les suites pensèrent lui être funestes. 11 tomba par terre et on le porta à moitié mort dans son lit. Pour la première fois, un médecin, le docteur Oclsner, fut appelé. On parvint à le ranimer; il se rétablit un peu, reprit de l’appétit et quelque gaieté, et redemanda ses vieux mets favoris et scs amis. On rappela les uns, on tâcha de lui faire oublier les autres ; mais depuis il n’eut plus que des intervalles d’esprit et de vie.

Pendant ces courts intervalles, son excellent cœur se montra tout entier. Il exprimait à M. Wasianski sa reconnaissance avec une émotion profonde, et prenait des mesures pour récompenser le zèle du nouveau domestique, Jean Kauffmann, qui avait succédé à Lempe, et qui le soignait avec un attachement particulier et une patience infatigable. Kant l’appréciait et lui fit du bien. M. Hasse rapporte même que les derniers jours, touché des soins pénibles que lui prodiguait son fidèle

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dopiestique, une fois Kant voulut lui baiser la main.

Dans le mois de décembre sa vue s’éteignit tout à fait.

En janvier 1804, il perdit tout appétit. 11 ne faisait que bégayer à table , et ne parlait distinctement que dans son lit. Ses nuits étaient sans repos et sans sommeil. U commença à ne plus reconnaître ceux qui étaient autour de lui, d’abord sa sœur, puis M. Wasianski; son domestique fut celui qu’il reconnut le plus longtemps.

Entin vint le mois de février, sur lequel il avait écrit le verset que nous avons cité, et qui en effet fut le moins pénible de ses derniers mois, puisqu’il n’eut pour lui que douze jours. Son corps était réduit, comme il le disait lui-même, au minimum. Quelques jours avant de mourir, il était à moitié mort. Le 3 février, son médecin, le docteur Oelsner, qui était son collègue à l’université, et alors recteur, étant venu lui faire visite, Kant se leva, lui tendit la main, et prononça successivement et distinctement ces mots : beaucoup de fonctions, fonctions importantes; puis : beaucoup de bonté, puis enfin reconnaissance. Tout cela sans liaison, mais avec chaleur. M. Wasianski expliqua tout haut à M. le recteur que Kant voulait dire qu’il avait beaucoup de fonctions importantes, que c’était beaucoup de bonté à lui de lui faire visite, et qu’il en avait bien de la reconnaissance. C’est cela, dit Kant, qui essayait de se tenir debout et tomliait presque de faiblesse. Le médecin le pria de s’asseoir. Kant tardait; M. Wasianski expliqua encore que Kant ne voulait pas s’asseoir devant lui. M. Oelsner

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paraissait en douter, et fut touché jusqu'aux larmes lorsque Kant rassemblant ses forces, dit avec effort : Le sentiment de la politesse ne m’a pas encore abandonné. Le 5 février, M. Wasianski dîna chez lui avec un de ses amis. On fut obligé de le porter à table, et, comme il tombait de côté, de relever et d’assurer ses coussins. Voilà tout en ordre, dit M. Wasianski. Oui, répondit Kant, testitucline et fade, comme un jour de bataille. Le 6, ses regards dc\inrent lixes; il ne dit plus un mot ; seulement quand on parlait de sciences, il donnait encore quelques signes qu'il était là. Quelques mois auparavant, il s’était fait dans le caractère de Kant cette petite décomposition qui précède et annonce toujours la mort. Le plus doux des hoinmes était devenu d’humeur difficile et quelquefois assez dure. Ce changement avait touche tous ses amis, au lieu de les rebuter; ils n’y virent que l’effet de la dernière lutte, dans laquelle la nature physique était la plus forte. Quelques semaines avant sa mort, la lutte avait cessé, et il ne parut plus en lui la moindre trace d’inquiétude et de mauvaise humeur.

« Le 7 février, dit M. Hasse, nous fûmes invités chez « lui pour la dernière fois. A peine Lavait-on porté à « table, et avait-il pris une cuillerée de soupe, qu’il de- « manda à être reporté dans son lit. Quand on le déslia- « billa, nous vîmes que ce n’était plus qu’un squelette, « et son corps épuisé s’affaissa dans le lit comme dans « un tombeau. Nous restâmes à table, nous entretenant « de lui avecM. Wasianski. Il le remarqua, et prononça « très distinctement le mot état, état ( zusland , zusland).

« Nous lui dîmes : Vous entendez, monsieur le profes- « seur, que nous parlons de vous. Oui, justement ( ja « guns recht), dit-il encore, et ce fut le dernier mot que « j’enlendis de sa bouche ; ce fut la dernière fois que « je le vis. 11 ne se releva plus. »

Le 9 il ne répondit plus aux questions qu’on lui fit. Le 10 au matin, M. Wasianski, lui ayant demandé s’il le reconnaissait, il répondit oui, lui tendit la main, el le caressa sur la joue. Le lt au soir, scs yeux étaient éteints el son visage calme. « Je lui demandai, dit « M .Wasianski, s’il me rcconnaisait. Il ne me répondit « point ; mais il me tendit les lèvres comme pour m’em- « brasser. Une profonde émotion me saisit. Je ne sache « pas qu’il ait jamais embrassé aucun de ses amis, du « moins je ne l’ai jamais vu embrasser personne. Une a fois seulement, quelques semaines avant sa mort, « il embrassa sa sœur et moi, mais sans paraître savoir « ce qu’il faisait. Je regardai le mouvement de ses lèvres « comme l’adieu de l’amitié, et ce fut le dernier signe « de connaissance qu’il donna. Tous les symptômesd’une « mort prochaine paraissaient. Je voulus assister à sa a mort comme j’avais assisté à une grande partie de sa « vie, et je restai près de son lit la dernière nuit. Vers « une heure du matin, il revint un peu à lui, et quand « je lui présentai à boire, il put approcher sa bouche « du verre; et comme elle n’avait pas la force de garder « la boisson, il la tint fermée avec sa main jusqu’à ce » que tout tut avalé, el il me dit encore intelligiblement : « C’est bon. Ce fut son dernier mot. Bientôt les extrémi-

« tés devinrent froides et le pouls intermittent. Le 12 fé- « vrier, à quaire heures du matin, le pouls n’était déjà « plus sensible ni aux mains, ni aux pieds, ni au cou. « A dix heures son visage changea visiblement : l’œil « était fixe et éteint, et la pâleur de la mort décolora son « visage et ses lèvres. Vers onze heures le moment fatal « approcha. Sa sœur était debout au pied de son lit, a son neveu au chevet, moi à genoux près de lui, es- « sayant de surprendre encore quelque étincelle de vie « dans ses yeux. Je fis appeler son domestique pour a qu’il pût être témoin de la mort de son bon maître. Un « de ses meilleurs amis, que j'avais fait avertir, arriva. « La respiration devint de plus en plus faible : on aper- « cevait à peine un souffle léger sur ses lèvres, et sa mort « fut une cessation de la vie et non pas une crise. A « onze heures Kant avait cessé de vivre. »

La mort bien constatée, on lui rasa la tête, et M. le professeur Knorr se chargea de prendre son masque, et même la forme entière de la tête "pour la collection du docteur Gall. Le corps fut exposé quelques jours dans une chambre de la maison, et il n’y eut personne dans la ville qui ne s’empressât de protiter de cette dernière occasion de pouvoir dire qu’il avait vu Kant. Pendant plusieurs jours, à toute heure, la maison était remplie d’une foule immense de personnes de toutes conditions. Il y en avait même qui revenaient deux ou trois fois, et plusieurs jours d’exposition suffirent à peine à la curiosité publique. L’état de maigreur auquel le corps était arrivé excitait l’étonnement général.

Kant avait écrit lui -môme quelques années auparavant ta manière dont il voulait être enterré : il avait voulu que cb fût le matin, dans un profond silence, et salis antre suite que ses commensaux. Sur quelques remarques de M. Wasianski qu’il a\ait chargé d’exécuter scs volontés dernières, il ne mit plus d’importance à ces dispositions et n’en parla point : on fut donc libre à cet égard. Le 28 février, à deux heures après midi, Un cortège immense, les premiers personnages de la ville en tôle, se réunit polir accompagner Kant à sa dernière demeure. Tous les étudiants suivaient, décemment habillés et profondément recueillis ; après eux venait une foule innombrable de gens à pied de tonies les classes. Sur le cercueil était cette inscription : Ci ne res mariales immortalis Kanlii, Restes mortels de l'immortel Kant. Le corps 1ht porté ainsi en grande poltipè, ail son de toutes les cloches, jusqu’il l’é glise de l’université, qui était richement illuminée. Là était dressé un superbe catafalque, t'no cantate filnèbre Tut exécutée, et deux discours exprimèrent les Sentiments qui Remplissaient lotis les cœurs. Après la cérémonie, leS restes de Kant furent déposés dans le caveau de l’université. On ensevelit avec lui et on plaça sous sa tête lih coussin sUr lequel les étudiants lui avaient autrefois présenté des vers. Le 22 avril suivant, anniversaire de sa naissance, î’uiliversité lui fit de nouveau des obsèques solennelles, et son buste fut installé dans la grande salle.

SOUVENIRS D’ALLEMAGNE

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