AIJ NOM DH CONSEIL ROYAL
Aux funérailles de M. Poisson, le 30 avril 1840.
J’aurais cru manquer b mes devoirs, si je n’étais venu moi-même dire un dernier adieu à l’un de mes plus illustres confrères de l’Institut et de l’Université.
1 . Nous avons aussi dédié à la mémoire de M. Farcy la traduction des Lois, t. VIII des œuvres de Platon.
M. POISSON
Nous avons perdu, Messieurs, le premier géomètre de l’Eiirope. Ce titre n’était plus disputé à M. Poisson depuis la mort de Laplace et de Fourier. M. Poisson appartenait à celte grande école de mathématiciens, qui reconnaît pour chefs dans les temps modernes Galilée et Newton, pour qui le calcul n’est qu’un instrument, et dont l’objet est la découverte des lois de la nature. M. Poisson est le disciple direct et l’héritier de Laplace. Son nom demeurera attaché à une foule d’écrits où les problèmes les plus difficilcsdc la physique mathématique sont abordés avec la méthode la plus rigoureuse, poursuivis sous toutes leurs faces, et résolus toujours avec précision, souvent avec grandeur. Le caractère de son esprit était une sagacité puissante; il y avait en lui de la finesse et de la force. Quand son attention se portait sur un objet, quel qu’il fût, elle s’y concentrait tout entière, et ne l’abandonnait qu’après en avoir pénétré les profondeurs et en avoir tiré des trésors de vues nouvelles et inattendues.
Mais d’autres vous entretiendront du grand géomètre ; il m’appartient plus particulièrement d’honorer dans JL Poisson le membre éminent du Conseil royal de l’instruction publiquequi, non content d’agrandir la science par ses propres travaux, la servait encore par le mouvement régulier qu’il imprimait aux études mathématiques, et l’ardeur féconde qu’il savait inspirer pour ces belles éludes à tous ceux qui l’approchaient. Il avait fait deux parts de sa vie : la première était consacrée à ses travaux personnels; la seconde appartenait à quiconque
M POISSON
avait besoin de ses lumières. Depuis qu'il était entré au conseil de l’Université, il s’était fait comme une religion de présider chaque année le concours d’agrégation des sciences. Il suivait les jeunes professeurs dans toute leur carrière. Aux agrégés il montrait le doctorat; aux docteurs, il montrait l’Institut. Qu’il soit permis à l’ancien directeur de l’École normale de renouveler ici le tribut de la reconnaissance de cette École pour les encouragements qu’il prodiguait à tous les élèves, dès qu’ils faisaient preuve de zèle et de goût pour les mathématiques. Il répétait sans cesse que les mathématiques ne repoussent personne, mais qu’elles exigent un culte assidu. Il était lui-même l’exemplaire vivant de cette maxime. Sans être étranger à aucun des intérêts de la vie, de la société et de la littérature, il était voué aux mathématiques, à leur avancement et à leur propagation ; c’était la véritable passion de son âme; et elle l’a suivi jusque dans les bras de la mort; car M. Poisson a rendu le dernier soupir sur les épreuves d’un grand ouvrage qu’il corrigeait de sa main défaillante. 11 n’a cessé de cultiver les malhématiques qu’en cessant de vivre. Il est tombé en quelque sorte au champ d’honneur, vétéran infatigable de la science.
Du moins, il faut reconnaître que la patrie avait décerné à M. Poisson toutes les récompenses qu’elle réserve à ceux qui l’honorent. Toute la carrière de M. Poisson a été facile; son génie pour les malhématiques, déclaré de bonne heure, lui avait gagné d’abord toutes les sympathies. Jeune encore, à l’École polytechnique, ses
M. POISSON
camarades s'étaient cotisés pour le retenir parmi eux, afin de ne pas priver la science d’une telle espérance. Depuis, il avait été nommé successivement membre de l’Académie des sciences, du Bureau des longitudes, examinateur de l’École polytechnique, conseiller de l’Université, et pair de France comme avant lui l'avaient été Prony, Laplace, Monge et Lagrange ; et ce m’est une sorte de consolation personnellc d’avoir pu le placer à la tôle de la Faculté des sciences quand M. Thénard voulut bien accepter de mes mains d’autres fonctions
Le Conseil royal de l’instruction publique a fait en lui la perte la plus grande qu’il pût faire encore depuis la mort de Cuvier; mais il nous reste l’enseignement de sa vie et la protection de sa renommée. Avoir possédé trente ans M. Poisson est pour l’Université un engagement sacré de ne jamais laisser dépérir ou s’affaiblir dans ses écoles l’étude des mathématiques, qui n’est pas une médiocre part du patrimoine de l’esprit humain etde la gloire de notre patrie.
Adieu, pour la dernière fois, adieu, notre excellent et illustre confrère! Nos regards se tourneront souvent sur la place que tu laisses vide parmi nous; cl ton souvenir vivra dans nos cœurs, comme ton nom dans l’histoire des sciences !
Du 8 mai 1840.
(Le Conseil royal de l’instruction publique, désirant consigner dans les procès-verbaux de ses séances un témoignage des pro-