L’ACADÉMIE DES SCIENCES
MORALES ET POLITIQUES 15 niai 1841
* DISCOURS
Dü PRÉSIDENT
Messieurs,
Les sciences diverses dont la culture est confiée h cette Académie se rapportent toutes à un sujet unique, et ce sujet, c’est la nature humaine. La philosophie étudie cette merveilleuse intelligence qui, de ce point de l’espace et du temps où elle semble enchaînée, s’élance dans l’infini, embrasse le système du monde, et s’élève jusqu’à son auteur. La morale s’applique à reconnaître les différents motifs qui sollicitent notre libre volonté : ici les passions qui charment ou agitent la vîe> là le devoir qui lui donne sa dignité et son prix. La législation et la jurisprudence travaillent sur les constitutions civiles et politiques qui jadis se dérobaient à l’examen dans leur majesté mystérieuse, et qui aujour-
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d’hui comparaissent et s’expliquent elles-mêmes devant la raison publique, depuis que leur principe avoué est le développement le plus libre et le mieux assuré de toutes les facultés humaines. L’économie politique recherche quelle sont les véritables sources du bien-être et de la prospérité pour les États comme pour les particuliers. L’histoire enfin, j’entends l’histoire générale et philosophique, appuyée sur les travaux accumulés de l’érudition et de la critique, interroge tous les grands événements, toutes les grandes époques, pour leur arracher le secret des lois qui gouvernent le monde moral, soutiennent l’humanité et l’élèvent sans cesse au milieu du perpétuel renouvellement des générations et des empires.
Le lien de ces grandes études est manifeste; elles ne sont en réalité que les branches diverses d’une seule et même science, celle de l'homme.
Qui pourrait contester à une telle science ses droits et sa dignité? Qui oserait dire à l’humanité qu’il ne lui a point été donné de se connaître?
Une fois la légitimité de la science de l’homme ébranlée, que deviendrait celle de toutes les autres sciences? L’esprit tiumain, condamné à s’ignorpr lui-même, répandrait ses propres ténèbres spr toutes les connaissances dont il est le principe et l’instrument.
Les sciences vraiment dignes de ce nom se reconnaissent à deux signes éclatants, leur durée et leur progrès.
Ce qpi dure toujours doit avoir une racine immortelle : ce qui brille un jour et s’évanouit n’est qu’un
Uii ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES.
fantôme de l’imagination ou du cœur. Où 6ont aujourd'hui tant de fausses sciences qui, plus d’une fois, ont abusé l'humanité! Écloses dans la nuit de l’esprit humain et dans les rêves de quelques génies égarés, la lumière de la raison, en se levant, lésa fait disparaître; l’état passager du monde qui leur avait donné naissance les a emportées sans retour. Il n’en a point été ainsi de la science de l’homme. Dans quel pays un peu civilisé, à quelle noble époque de l’histoire ne la rencontrezvous pas! Elle accompagne l’humanité dans toutes scs vicissitudes; elle grandit et s’accroît avec elle. Platon et Aristote s’élèvent à côte de Périclès et d’Alexandre ; Descartes et Leibniz ont respiré le même air que Richelieu, Louis XIV et Pierre le Grand , et la nouvelle philosophie française se vante d’être tille de la révolution de 1789.
Grâce à ses succès toujours croissants, la science de l’homme a conquis enlin le rang qui lui appartient parmi les sciences dont s’enorgueillit notre siècle. Mais combien de mauvais jours n’a-l-elle pas traversés pour arriver jusqu’à celui-ci! Pendant combien de siècles ne lui a-t-il pas fallu se cacher sous un vêtement étranger! Les plus libres académies de l’Europe ne l'admettent pas encore pour elle-même : elles lui demandent ou de parler un langage harmonieux, ou de s’allier à une érudition profonde ou au génie des sciences mathématiques. Regardez autour de vous : nulle part vous ne trouverez une institution semblable à la vôtre. Partout les sciences morales ne reçoivent qu’une hospitalité
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clandestine. Ici, et ici seulement, elles paraissent sous leur nom propre et avec les titres qui l'ont leur gloire. L’existence de cette Académie est un fait considérable qui atteste un progrès immense.
Mais vous ne l’avez point oublié : l’Académie des sciences morales et politiques, à peine créée par la révolution française, a été une fois supprimée; elle n’a reparu qu’avec cette seconde révolution, qui est venue consacrer la première, remettre en honneur ses principes, rélablirses légitimes résultats.
Les sciences morales et politiques ont retrouvé leurs droits quand le pays retrouvait les siens ; et aujourd’hui, comme la liberté elle-même, celte Académie n’a plus qu’à affermir de plus en plus son autorité par les monuments solides d’un zèle réglé et persévérant.
Nous nous efforçons de ne pas manquer à cette tâche, et cette année particulièrement nous pouvons montrer avec quelque confiance les travaux que nous avons exécutés nous-mêmes et ceux que nous avons inspirés.
Le troisième volume de nos Mémoires vient de paraître : chaque section y est représentée par des écrits d’un ordre élevé, et l’histoire de l’Académie, retracée par la plume habile de M. le secrétaire perpétuel, fait connaître de quelles riches communications le zèle de nos confrères n’a cessé d’animer nos séances.
A côté de ce volume en parait un autre, le premier du nouveau recueil consacré aux ouvrages de savants, étrangers ou nationaux, dont l’Académie a voulu honorer les travaux en les publiant avec les siens; noble pen-
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sôo que nous avons empruntée à l’Académie des sciences, et qui fait de notre Compagnie le centre et le foyer du mouvement des sciences morales et politiques dans toutes les parties de la France et de l’Europe. On trouve ici des mémoires venus des bords du Rhin, de l’Italie, de l'Ecosse, avec des dissertations ou profondes ou ingénieuses que nous devons à db jeunes savants de Paris, et même de la province, dont l’Académie peut se féliciter d’avoir suscité le talent et encouragé les premiers efforts.
Parmi ces travaux qui se présentent à l’estime publique, sous la garantie de la vôtre, permettez-moi de distinguer celui d’un jeune Piémontais, M. Pallia, que la science vient de perdre, encore à la fleur de l'àge, au moment où il poursuivait avec ardeur ses recherches sur la philosophie arabe, et lorsqu’à peine il venait de terminer un premier essai, sur Algazali, un des philosophes les plus célèbres de l’école de Bagdad. La tempête politique avait jeté M. Pallia sur celte terre de France qui autrefois avait recueilli Campanella au sortir d’une prison de vingt-sept années. Plusieurs de scs amis, qui portaient une épée, la mirent au service de nobles causes, aujourd’hui triomphantes, alors incertaines. Quelques-uns d’entre eux allèrent arroser de leur sang les champs de la Grèce et ceux du nouveau monde; lui, il est mort aussi au champ d’honneur: car il s’est éteint au milieu des peines de l’exil supporté avec dignité, et dans les luttes d’une pauvreté fière et laborieuse. L’Académie, qui l'avait entendu avec intérêt, a voulu pu-
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blicr ses travaux inachevés, et je crois être l'interprète île ses sentiments en rendant ce modeste hommage à iyie mémoire qu’elle honore et qui m’est particulièrement chère.
Mais c’est surtout dans ses concours annuels que l’Académie cherche à donner une impulsion utile aux sciences qui composent son domaine. Elle ne propose que de grands sujets qui puissent produire de sérieux travaux, et elle lient un peu haut ses couronnes pour exciter une généreuse ambition.
Celte année elle avait à juger quatre concours.
La section de morale avait provoqué l’examen de la question délicate de Y Abolition de l’esclavage dans nos colonies. Six mémoires lui ont été adressés: elle a distingué les mémoires n° 1 et n°o, sans toutefois les juger dignes du prix; et comme la question est passée récemment des régions de la théorie dans les conseils du gouvernement, l’Académie, fidèle à sa mission d’éclairer tous les grands problèmes à la lumière de la science et de l’histoire, en s’arrêtant religieusement sur le seuil des discussions législatives, a retiré un sujet qu’elle remercie le gouvernement de lui enlever, et elle le remplace par le sujet suivant, qui intéresse à la fois la morale et l’économie politique : « Rechercher par quels moyens, sans gêner la liberté de l’industrie, on pourrait donner à l’organisation du travail en commun dans les manufactures, et à la discipline intérieure de ces établissements, une influence favorable aux mœurs des classes ouvrières. »