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ESSAI

PHILOSOPHIE POPULAIRE

SUIVI DE LA DROFESSION DE FOI DU VICAI1E SAVOYARD ET D’UNE ETUDE SUR LE STYI.E DE JEAN- JACQUES ROUSSEAU.

Oui, on peut, on doit même enseigner au peuple la philosophie, si la philosophie n’est point une chimère, si elle est, comme elle le prétend, la science des grandes \érités intellectuelles et morales.

Mais entendons-nous bien.

Il y a deux sortes de philosophie : l’une artificielle et savante, réservée à quelques-uns; l’autre naturelle et humaine, et qui est à l’usage de tous.

L’homme qui jouit d’un assez grand loisir, au lieu de s’en tenir aux naïves et solides croyances que lui fournit la nature, et qu’il retrouve partout confirmées dans la langue dont il se sert et dans les discours de ses semblables, peut leur appliquer une réflexion plus ou moins t xercée, une critique plus ou moins sévère, au risque de les mettre en péril en les examinant de trop près : car la libre réflexion amène souvent le doute, et le doute

PHILOSOPHIE POPULAIRE

est une épreuve où la foi naturelle peut succomber, connue aussi, grâce à Dieu, elle en peut sortir triomphante et plus sûre d’ elle-même. Delà les systèmes philosophiques, lanlôl faux, tantôt vrais, la plupart du temps mêlés de faux et de vrai, et qui alfestenl la liberté, la puissance et les bornes du génie de l’homme. Nés dans le berceau de l’humanité, ils se développent avec elle, lu suivent dans tous ses progrès. Ils ont leur langue, leur histoire, cl ils composent une science particulière qui a ses périls, comme tout ce qui est libre et grand, mais qui sera toujours le besoin impérieux et l’invincible attrait des esprits assez fiers, assez intrépides pour abandonner les paisibles rivages de l’opinion commune, et chercher, à travers les orages et les abîmes de la réflexion, le rameau d’or de la philosophie. Mais ces hardis navigateurs ont été et seront toujours peu nombreux : évidemment, la philosophie spéculative, comme les hautes mathématiques, n’est pas faite pour le peuple.

Mais le peuple a sa philosophie, et pour ainsi dire une métaphysique naturelle qui sort des suggestions spontanées de la conscience. Cette métaphysique-là est tout à la fois le point de départ, la règle et le juge de l’autre métaphysique, plus sublime, mais plus périlleuse, qui s’y doit appuyer sans cesse et ne la perdre jamais de vue, si elle ne veut pas s’égarer en de vaines spéculations. La vraie philosophie n’est en effet que l’expression la plus haute du sens commun. Le sens commun est déjà une philosophie bornée, mais solide, et à laquelle manquent seulement les développements illimités et hasar-

philosopha: popi laikk.

deux de la réflexion. Le plus grand des philosophes ne lire pas des études de toute sa vie, et n’a pas, au bout du compte, une croyance essentielle de plus que le paysan ou l’ouvrier un peu cultivé; et le mauvais philosophe, qui n’a pas su triompher du doute, et n’est point arrivé à une science supérieure, mais conforme au sens commun, peut avoir perdu plus d’une bonne croyance que possède intacte et pure cet ouvrier, ce paysan.

Si on met de côté les procédés particuliers qu’emploie la philosophie, pour s’arrêter aux résultats qu’elle a obtenus, cl qui seuls importent au genre humain, quels sont ceux que lui présentent avec un peu de confiance les philosophes les plus illustres? Demandez à Socrate • et à Platon , à Descartes el à Leibniz , à Reid et à Kant, ce qu’ils voudraient que vous eussiez emporté de la méditation de leurs immortels ouvrages? Tous ils vous répondront que vous en avez assez profité si vous y avez puisé une foi plus profonde et plus assurée dans un petit nombre de grandes vérités, que je vais vous rappeler ici brièvement, en les dépouillant de leur appareil scientifique.

1° L’homme n’est pas tout entier dans ses sens ; il a une âme qui est en soi distincte du corps et d’une tout autre nature.

2» L’homme n’est pas non plus une partie ordinaire de ce monde, une des roues, un des ressorts de la mécanique universelle, se mouvant, comme les astres, la plante ou la pierre, selon des lois qu'il ne connaît pas et qu’il suit irrésistiblement. L’homme connaît ces lois,

PHILOSOPHIE POPE LAI RF

il y cède et s’en sert; souvent aussi il y résiste. C’eslun être qui dispose de lui-même, choisit à volonté entre des mobiles contraires, lutte contre ses penchants, et quelquefois sacrifie le plaisir, la fortune, et tout ce qui s'appelle bonheur, à une idée : il est libre.

3° L’homme, attaché par son corps à la terre, a une pensée qui embrasse l’univers, s’élance dans l’infini, se replie sur sa propre essence, et dans ce point du temps et de l’espace conçoit l’immensité et l’éternité.

V Non-seulement l’homme est doué d’une intelligence en rapport avec l’infini, mais il a un cœur capable d’aimer, d’aimer les autres, d’aimer la patrie et l’humanité • d'une affection à la fois profonde et désintéressée.

a° Comme l’homme distingue le vrai du faux et le beau du laid, il distingue aussi le bien et le mal, le bien moral et le mal moral. 11 conçoit une loi qui nous oblige contre nos instincts les plus forts et les plus doux, une loi qu’il est difficile de suivre sans déchirer souvent notre cœur, et qu’il est impossible de violer sans que toute notre nature intellectuelle et morale ne se révolte, une loi enfin qui nous impose la vertu.

6° La vertu est un effort qui témoigne de la puissance divine de l’intelligence et de la liberté. Cet effort est douloureux dans les commencements; mais comme il nous porte vers l’ordre moral, pour lequel nous sommes faits, il se termine par le plus grand bien de l’âme, et nous conduit à la paix avec nous-mêmes et avec les autres. L’honnête est essentiellement distinct de l’utile; il est des cas où il faut choisir entre eux, mais la plupart

PHILOSOPHIK PO Pl' LAI RE.

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