‹ Fragments et souvenirsChapitre 88 sur 117 · SI · texte numérisé non relu

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il il temps ils se rencontrent, et concourent à l’harmonie générale.

7° Le inonde a un auteur qui l’a fait avec poids et mesure, avec une parfaite connaissance de son œuvre et la libre volonté de l’accomplir. Si plus d’une obscurité est encore pour nous dans l’ordre universel, nous savons pourtant que cet ordre existe ; les lois que nous connaissons certainement nous aident à conjecturer, avec une vraisemblance bien voisine de la certitude, qu’il y en a de semblables là où nous ne les apercevons pas encore, et notre science soutient notre ignorance. Chaque siècle accroît Tune et diminue l’autre. L’univers est une géométrie vivante dont nous n’avons pas encore pénétré tous les secrets, mais qui partout nous révèle un admirable géomètre.

8° S’il n’y a pas dans l’univers un brin d’herbe qui ne prouve Dieu, l’homme nous le fait connaître plus abondamment et plus pleinement. L’homme est le chef-d’œuvre de l’univers, et il vaut mieux que l’univers. L’univers a ses lois, qu’il ne connaît point, tandis que l’homme les connaît. De plus, l’homme a des loisque l’univers n’a pas, les lois morales, incomparablement supérieures à toutes celles de la physique, de la mécanique et de la géométrie. Comme il a ses lois particulières, l’homme a des facultés particulières qui en font un être à part, une merveille dans l’univers : il est libre; il est capable de vertu ; il est fait pour la justice ; l’amour et la charité parlent à son cœur. Le Dieu que l’homme manifeste est donc un Dieu tout autrement grand que le Dieu de l’u-

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nivers : à l'infinitude et à l’immensité il joint la liberté, la justice, la charité ; ou il n’aurait pas en lui le principe des lois morales et des facultés morales qu’il nous a données, ce qui serait la plus grande des absurdités. Dieu possède incontestablement toutes les puissances qu’il a mises en nous ; il les possède dans le degré incommensurable de sa perfection infinie ; et cette perfection n’est pas seulement celle de la force et de l’intelligence, mais de la justice et de l’amour 1 .

Ainsi l’homme n’est pas un enfant du hasard, n’ayant au-dessus de lui qu'un ciel d’airain, muet et sourd, qu’il regarde en vain pendant quelques instants avant de retomber dans la nuit éternelle. Non : l’homme a un père qui l’a fait à son image, qui l’a créé, et qui par conséquent le soutient et le suit dans le développement de son être, avec l’intelligence, la justice, la bonté dont il est le principe inépuisable.

Dieu est une intelligence qui nous entend, une justice qui nous juge, un cœur qui nous aime. Il lui a plu de mettre en nous une âme qui se sent faite pour l’immortalité, et qui la réclame par toutes les voix de ses sentiments les plus intimes. L’homme rapporte à Dieu cette âme ; il le remercie avec effusion de lui avoir donné quelque chose de lui; et sur cette grâce première il élève l’espérance qu’elle ne lui aura pas été accordée en vain et sans une fin digne de son auteur. Il espère donc qu’après une culture imparfaite en ce monde, les fa-

1. Voyez sur ce point capital Une dernière rjài en Allemagne, plus haut en ce volume, p. 174, etc.

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cultes qu’il a reçues trouveront an eurs le développement qui leur manque, el que leur nature même comporte et appelle.

Telles sont les vérités fondamentales que la métaphysique établit à l’aide de procédés que nous avons supprimés, et qui demeurent inaccessibles à la foule, parce qu’ils exigent, pour être suivis et compris, du loisir et de l’étude. Mais cette haute métaphysique, qui va sans cesse s’éclaircissant cl s’agrandissant par les efforts de quelques sages répandus à travers les siècles, a sa source première et son plus ferme fondement dans la métaphysique naturelle, qui repose à son tour dans la conscience de chacun de nous.

Quel homme en effet, qu’il le sache ou qu’il l’ignore, ne possède pas toutes les vérités qui viennent d'être rappelées? Prenez le plus pauvre d’esprit, pourvu qu’il soit doué d’un entendement sain, et que les préjugés du vice et du crime n’aient point corrompu ou éteint en lui la lumière naturelle; regardcz-le agir, écoutez-le parler, recueillez fidèlement les jugements instinctifs qui échappent à tout moment de sa bouche et de ses actes.

Par exemple, ne croit-il pas être libre?Est-ce que souvent il ne se repent pas d’avoir fait ceci ou eela ? Estce qu’il ne s’accuse pas souvent, lui cl les autres, d’avoir agi de telle ou telle' manière? Donc il croit que lui et les autres pouvaient agir autrement; il se croit donc libre, et il croit les autres libres comme lui. Voilà pourquoi tantôt il les loue, et tantôt il les blâme.

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Il les loue ou il les blâme; donc il croit qu’ils ont bien ou mal fait, et il croit qu’ils devaient bien faire, qu’il va quelque" chose qui est mal, et quelque chose qui est bien, que telle action est juste, et telle autre injuste. Vous reste-t-il le moindre doute à cet égard, faites l’épreuve suivante. Devant lui qu’un homme vigoureux cherche une mauvaise querelle à un homme plus faible, l’insulte et le batte. Vous allez voir l’indignation éclater dans ses yeux ; il maudit l’oppresseur, il embrasse la victime ; quelquefois même, contre son intérêt manifeste, sans réflexion ni calcul, étourdiment généreux, il prend en main la cause de l'opprimé, et se jette dans la lutte, au risque d’être maltraité et de miffrir. 11 souffre, mais il proteste : lui aussi, comme ]aton, il oppose la justice à la force, et ne fléchit pas le genou devant l’iniquité triomphante.

La scène change : le voilà en présence de la jeune femme qu’il aime ; il la regarde, et il est heureux. Il n’a point réfléchi sur ce qui conslilut la beauté; il la voit, il la sent, il en est ému.

Un misérable s’offre à lui, ayant soif, ayant faim, défaillant, épuisé. Réclame-l-àl comme un droit et avec menace les secours dont il a besoin, notre homme indigné le repousse. Mais que l’aumône soit demandée avec douceur, s’il le peut, il la fera; il gémit de ne pouvoir la faire; il se reproche quelquefois de ne l’avoir pas faite. Au fond de son co ur, il sait donc que la charité libre est souvent un devoir tout comme la justice.

Il n’a lu ni le Phédon, ni les Méditations, ni la Théo-

philosophie populaire.

direct mais à Ja vue du soleil qui se lève ou se couche, devant la mer immense, ou quand le ciel étoilé brillé sur sa tète, il soupire et il rêve. Disciple de Socrate, accoucheur industrieux des intelligences qui s’ignorent, philosophe patient et bon, sachez interroger cet homme, en évitant les mots d’école; ou même, sans l’interroger, sachez le comprendre; percez le voile qui lui cache à lui-même ce qui se passe au dedans de lui; vous v re-

connaîtrez une scène grande et pathétique. Des pensers confus et sublimes, qu’il ne peut ni démêler ni exprimer, traversent et agitent son esprit; il erre à travers 1 intini ; il plonge dans les abîmes où descend régulièrement, et se perd bien souvent aussi, la méditation sa-

vante. Il ne dit pas un seul mot, et pourtant il confesse, il invoque Dieu; il prie, car il pleure. C’est là l’hymne primitif et éternel qui s’élève naturellement du fond de 1 Ame, et que toutes les religions et toutes les philosophies recueillent et développent.

Voulez-vous un spectacle aussi vrai et plus grand encore? Ramenez dans ce même lieu ce même homme, éprouvé par l’adversité, aux prises avec un chagrin profond, sentant son courage s'abattre et ses forces défaillir. Son regard, en se tournant vers le ciel, n’a-t-il pas un caractère particulier? En désespérant de tout appui en ce monde, sa douleur silencieuse ne semblet-elle pas chercher plus haut le secours qui lui manque, et ne sentez-vous pas monter de son cœur à ses lèvres

ces naïves et saintes paroles : Notre Père, qui êtes aux deux ?

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Il y R donc une philosophie naturelle qui sort de toutes parts du cœur et de l’esprit de l’homme; et c’esl restituer à l’homme ce qu’on lui a emprunté que de lui remettre sous les yeux celle philosophie, fidèlement exprimée en un langage simple et vrai qui fasse dire à celui qui l’entend : C’est bien là ce que je pensais.

Cette philosophie populaire comprend autant de parties que la philosophie savante ; elle aussi elle a sa psychologie, sa morale, sa théodicée, et on peut fort bien enseigner tout cela à tout le monde, en écartant les termes scientifiques , sans retrancher aucune vérité essentielle. Approchons de tous les hommes les sources pures de la vraie et de la bonne science, ou plutôt faisons-les jaillir en eux; car ils les portent dans leur sein. Ayons un peu confiance dans le sens commun . osons le suivre jusqu’où il mène. Bien dirigé, il conduit plus loin et plus haut qu’on ne le croit.

Instituteurs du peuple, en dépit de vos méthodes, il vous sera toujours impossible d’étendre, d’enrichir, d’orner beaucoup l'esprit du peuple; élevez-lui donc le cœur : voilà le but que vous devez par-dessus tout vous proposer.

Mais ce but, vous ne l’atteindrez point en suivant les conseils d’une pédagogie pusillanime, en offrant à des hommes qui, après tout, sont vos semblables, une instruction subalterne, comme étant encore assez bonne pour eux, quelques préceptes de morale usuelle rù l’ombre même de toute doctrine est soigneusement évitée. Loin de là : donnez au peuple un enseignement

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borné, mais solide, généreux, puissant. Ouvrez-lui de vastes horizons où se puisse dilater son âme, qu’oppriment ordinairement d’étroites et dures nécessités. Parlez-lui des grands objets qui vous occupent vousmèines; parlez-lui de la vraie tin de la vie, de la beauté de la destinée humaine, de l’éternelle justice et de l’inépuisable bonté qui a créé le monde et le gouverne, qui a fait l’homme et qui le recueillera. Mais en l’entretenant de l’âme et de Dieu, gardez-vous d’employer avec lui le style de la philanthropie à la mode, ce style à la lierquin, qui veut être simple et qui n’est que ridicule, alambiqué et maniéré dans le genre niais, et dont tout l’effet est de gâter et d’efféminer la vérité. Mais la vérité ainsi présentée n’est plus la vérité. 11 est à remarquer que ces écrits puérils, si vantés dans un certain monde, n’ont jamais eu de succès populaire. Quels sont les liv res qui ont été le plus lus parle genre humain? Ceux qui contiennent les vérités les plus hautes et les plus .saintes dans un style naïf et sublime. Même à parler littérairement, on ne peut méconnaître dans la multitude un goût naturel qui la rend sensible à la beauté de la forme, et lui fait aimer et applaudir avec transport les grandes choses grandement exprimées. Traitons le peuple comme une créature raisonnable, si nous voulons cultiver et fortifier sa raison. Kespcctons-lc, pour lui apprendre à se respecter lui-même; élcvons-le dans sa propre estime en ne craignant pas de lui adresser un langage simple, mais vrai, clair, mais sérieux. Ce n’est jamais la profondeur d’une idée qui la rend

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inaccessible, c’est la forme dont on la revêt. Laissons là toutes les langues particulières des systèmes et des écoles ; parlons la langue universelle et pure de la raison et du sentiment; et, dans celle langue, présentons au peuple les pensées les plus mâles, les plus sérieuses, les plus grandes, car ce sont précisément celles-là dont il a besoin dans tous les temps, et surtout dans le nôtre.

Le peuple aujourd’hui, en France, est mis à une épreuve où il est difficile qu’il ne succombe pas, si on ne vient promptement à son secours. Une vaste conspiration travaille à renverser cette admirable société française que l’Empire a organisée sur les principes sacrés de la Révolution de 1789. L’instrument le plus énergique du désordre est une littérature corrompue et corruptrice, et particulièrement une philosophie perverse qui nous donne, comme les fruits légitimes de l’esprit nouveau, les erreurs les plus vieilles, les plus honteuses, les plus malfaisantes.

Telle est la grandeur de l’homme, qu’on n’exerce sur . lui une action forte et un peu durable qu’en lui présentant un système complet sur toutes choses, sur son Ame, sur sa destinée, sur le monde, sur Dieu. Aussi, descendez au fond de ces sociétés secrètes qui éclatent de loin en loin, comme un ouragan sinistre, au milieu de notre civilisation, et jettent parmi nous la sédition, le brigandage et l’assassinat : ces sociétés ont leur métaphysique.

Une d’elles a été récemment contrainte de laisser paraître son programme, et ce programme débute par

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une déclaration de matérialisme. La religion de la fameuse Société des droits de l'homme est la réhabilitation de la chair et le culte du plaisir; sa morale est la plus grande participation aux jouissances de la vie. De là sa politique fort conséquente à sa philosophie.

Et qu’est-ce que le saint-simonisme, dont les disciples occupent aujourd'hui, sous toutes les livrées, les avenues de la fortune et du pouvoir? C’est à la lettre le mysticisme du matérialisme et de l’athéisme. Les saint-simoniens parlent volontiers de Dieu; il n’y a qu’un malheur : c'est que leur Dieu est une figure de rhétorique sans réalité, saris sujet propre et individuel. Leur immortalité est une suite de métempsycoses sans conscience et sans mémoire, à travers lesquelles l’homme a l’avantage d’étre tour à tour eau, terre, plante, animal, et le reste. Outre celle immortalité-là, il peut prétendre aussi à celle de la gloire, ce qui est d’une très grande ressource et d’une consolation bien efficace pour le pâtre et pour l’artisan. Ces messieurs font d’ailleurs au christianisme l’honneur de lui emprunter des lambeaux de son saint vocabulaire ; et il se trouve de bonnes âmes qui se laissent prendre et qui applaudissent à cette triste comédie.

Mais voici venir un docteur de la loi nouvelle, trop convaincu, trop lier pour en dissimuler les dogmes. Celui-là dit hautement ce qu’il pense; il va droit à la racine du mal qui arrête encore l’humanité dans sa course. Et ce mal, savez-vous quel il est? C’est Dieu.

« Le premier devoir de l’homme libre est de chasser

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l’idco de Dieu de son esprit et de sa conscience. » Le dernier progrès de la liberté demande que <* le nom de « Dieu, ce nom si longtemps le dernier mot du savant, « la sanction du juge, l’espoir du pauvre, le refuge du «coupable repentant, soit voué au mépris et à l’ana- « thème, et sifflé parmi les hommes, o Et ce malheureux insensé s’emportejusqu’à ce cri sauvage : «Dieu, retire- « toi. »

11 faut, en effet, que Dieu se retire de la pensée et du cœur de l’homme, pour que les principes de ces novateurs rétrogrades s’y établissent et y fructifient. Oui, pour renverser la société, détruire la famille, réduire la propriété au vol, armer le bras de ceux qui souffrent et leur faire dépouiller et égorger sans remords les heureux de ce monde, comme on les appelle, il est nécessaire, avant tout, de semer d’un bout à l’autre de la France ces grandes découvertes, qu’il n’y a ni bien ni mal en soi, que l’unique but de la vie est le plaisir, que la résignation est une duperie, la vertu une hypocrisie. Dieu une invention des riches à l’usage des pauvres, destinée à faire supporter patiemment la misère et l’oppression. Telle est la noble métaphysique que l’école socialiste répand parmi nous depuis quinze années, par toutes les voies et sous toutes les formes, depuis le long et lourd traité réservé à la rêverie solitaire, jusqu’au roman à l’aile légère se promenant parmi les boudoirs et les salons, depuis les feuilletons que la bourgeoisie dévore jusqu’à ces petits livres à cinq sous que l’ouvrier ramasse pour en faire sa lecture du soir, l’aliment choisi

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île son esprit et de son àme! Que signifieraient devant imo pareille métaphysique, à la lois raffinée et grossière, des fadaises sentimentales, des moralités sans grandeur? A quoi bon prêcher la propriété à des gens qui nient la distinction du juste et de l'injuste, la liberté et la dignité delà personne humaine? A quoi sert de composer des hymnes en l’honneur de la sainteté de la famille, quand ceux à qui on les adresse ne reconnaissent rien de saint et de sacré sur la terre ?

Non tati auxilio nec defensoribus istis

Tempus eget.

Puisqu’au nom de la philosophie on verse sans relâche dans l’àme du peuple tous les poisons du matérialisme et de l’athéisme, n’est-ce pas le devoir d’une philosophie généreuse de disputer le peuple à scs corrupteurs, d'opposer l’apostolat du bon sens et de la verlu à celui du mensonge et du crime, et d’essajer à son tour de pénétrer dans l’atelier de l’artisan et sous le toit du pauvre, pour y faire arriver des vérités salutaires et des lumières pacifiques?

Mais qui trouvera des accents assez forts pour se faire entendre de la foule, et accréditer auprès d’elle la phU losophie?Les grands métaphysiciens ont écrit pour leurs pareils, ou du moins pour un très petit nombre. Les beaux traités de Bossuet et de Fénelon sur l’existence de Dieu, sur la connaissance de Dieu et de soi-même, déjà plus accessibles, demandent cependant pour être compris des connaissances préliminaires assez étendues;

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ils appartiennent encore à la métaphysique savante; enfin, ils ne sont pas assez courts pour servir de bréviaire à des hommes de peu de loisir.

A défaut de mieux, voici quelques pages, recommandées aussi par le grand nom de leur auteur, où toutes les vérités dont l’homme a besoin sont exposées avec une rigueur parfaite, et sousla forme la plus lumineuse, la plus saisissante, la plus dramatique.

La Profession de foi du Vicaire savoyard est, sans contredit, le meilleur écrit de Rousseau; c’est même le seul qu’une saine philosophie puisse avouer tout entier. La raison en est, qu’il n’v a presque rien du sien ni dans les idées qu’il développe, ni dans les arguments dont il se sert. Les unes appartiennent il la tradition permanente du genre humain ; les autres sont empruntés aux philosophes les plus autorisés. Il est aisé d’v reconnaître les lectures habituelles de l’auteur et les sources où il a puisé, la République et les Lois de Platon, les Méditations de Descartes, la Logique de Port-Royal, le Traité de l’existence de Dieu de Fénelon, la Théodicée de Leibniz, celle de Clarke dont il fait lui-même un si magnifique éloge. Mais tout ce qu’on retranche h l’invention et à l’originalité philosophique île Rousseau, il fautl’ajouterù son talent. Nulle part ce talent n’a trouvé, avec une matière plus illustre, une perfection plus achevée. C’est ici le triomphe de cette parole enflammée et savante, et de cette forte dialectique, trop souvent ailleurs au service du paradoxe, cette fois au service de la vérité, du bon sens et de la vertu. Le vicaire savoyard,

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c’est Rousseau lui-même, avec tout ce qui le fait grand et presque seul dans son siècle : le goûl du beau et du bien poussé jusqu’à la passion ; t’enthousiasme de l’honnèle dans une société corrompue; une logique austère parmi des raisonneurs efféminés; une imagination tendre, profonde, mélancolique, à côté de froids beaux esprits ou de violenls déclamateurs. La sainteté de la cause pour laquelle il combat a épuré son éloquence, qui trop souvent se ressent du commerce et des leçons de Diderot : elle lui a communiqué quelque chose de plus simple et de vraiment grand. A la hauteur où il est placé, l’orage qui gronde ordinairement dans son sein s’est presque entièrement apaisé. Son style a emprunté aux immortelles pensées qu’il exprime leur sérénité majestueuse. Et en écoutant ce philosophe duxvui' siècle, parlant ainsi de l’âme, de la liberté, de la vertu, de Dieu, en face des Alpes, au lever du soleil, on croirait entendre Socrate s’entretenant avec ses amis des mêmes objets dans le charmant et sublime langage de Platon, aux bords de l'Uissus ou sur la route d’Élcusis, si dans la réfutation des mêmes sophismes, dans la défense des mêmes vérités, dans cel admirable concert de deux beaux génies consacrés à la même cause, ici presque toujours un art un peu Irop marqué, qui décèle line main moderne, et de loin en loin encore je ne sais quel «accent triste et passionné, ne nous rappelaient à Paris, au milieu d’une vieille société prèle à se dissoudre, et à la veille de la Révolution française.

Nous croyons donc faire une chose utile, en oppo-

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saut auv sophistes et aux déclamatcurs de noire temps le plus redoutable adversaire de ceux du xviii* siècle, que les nôtres continuent avec un redoublement inouï d’insolence et d’extravagance.

Ce solide et éloquent résumé des leçons de la vraie philosophie nous a paru d’autant mieux convenir à la situation présente, que les vérités éternelles y portent les insignes de la démocratie. L’auteur de la Profession de foi du Vicaire savoyard est aussi celui du Contrat social. Républicains vous pouvez donc lire cet écrit en toute sûreté de conscience : c'est un républicain qui vous parle. Puisse ce titre, aujourd’hui si favorable, gagner plus aisément les esprits et les cœurs à ces nobles doctrines qui seules peuvent donner du prix et de la dignité à la vie, et sur lesquelles repose toute société bien ordonnée, république ou monarchie !

1. Ce mot et la date de cet écrit disent assez dans quelles circonstances il a été composé Ces circonstances ont passé. Puisse la compilation de l’athéisme et de la démagogie, à laquelle alors nous avons assisté, pour être moins apparente, ne pas être toute aussi vive, toute aussi puissante!

10 septembre 1848.

PROFESSION DE FOI

DU

VICAIRE SAVOYARD

■< On était en été. Nous nous levâmes à la pointe du jour. Le bon ecclésiastique me mena hors de la ville, sur une haute colline, au-dessous de laquelle passait le Pô, dont on voyait le coursa travers les fertiles rives qu'il baigne; dans l’éloignement, l'immense chaîne des Alpes couronnait le paysage; les rayons du soleil levant rasaient déjà les plaines, et, projetant sur les champs par longues ombres les arbres, les coteaux, les maisons, enrichissaient de mille accidents de lumière le plus beau tableau dont l’œil humain puisse être frappé. On eôt dit que la nature étalait à nos yeux toute sa magnificence, pour en offrir le texte à nos entretiens. Ce fut là qu'après avoir quelque temps contemplé ces objets en silence, l'homine de paix me parla ainsi :

« Mon enfant, n’attendez de moi ni des discours savants ni de profonds raisonnements. Je ne suis pas un grand philosophe, et je me soucie peu de l'être ; mais j’ai quelquefois du bon sens, et ’ j’aime toujours- la vérité. Je ne veux pas argumeuter avec vous,

PKOFKSSION DF. FOI

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ni même tenter de vous convaincre; il me suffit de vous exposer ce que je pense dans la simplicité de mon cœur. Consultez le vôtre durant mon discours ; c'est tout ce que je vous demande. Si je me trompe, c'est de bonne foi ; cela suffit pour que mon erreur ne me soit pas imputée à crime : quand vous vous tromperiez de même, il y aurait peu de mal à cela. Si je pense bien, la raison nous est commune, et nous avons le même intérêt à l’écouter : pourquoi ne penseriez-vous pas comme moi ?

« Qui suis-je? quel droit ai-je déjuger les choses? et qu'estce qui détermine mes jugements ? S'ils sont entraînés, forcés par les impressions que je reçois, je me fatigue en vain à ces recherches; elles ne se feront point , ou se feront d’elles-mêmes sans que je nie mêle de les diriger. Il faut donc tourner d'abord mes regards sur moi pour connaître l'instrument dont je veux me servir, et jusqu'à quel point je puis me fier à son usage.

« J’existe, et j’ai des sens par lesquels je suis affecté. Voilà la première vérité qui me frappe et à laquelle je suis forcé d'acquiescer. Ai-je un sentiment propre de mon existence, ou ne la sens-je que par mes sensations? Voilà mon premier doute, qu’il m’est, quant à présent, impossible de résoudre. Car, étant continuellement affecté de sensations, ou immédiatement ou par la mémoire , comment puis-je savoir si le sentiment du moi est quelque chose hors de ces mêmes sensations , et s’il peut être indépendant d'elles ?

« Mes sensations se passent en moi , puisqu’elles me font sentir mon existence; mais leur cause m'est étrangère, puisqu'elles m'affectent malgré que j’en aie, et qu’il ne dépend de moi ni de les produire ni de les anéantir. Je conçois donc clairement que ma sensation qui est en moi, et sa cause ou son objet qui est hors de moi, ne sont pas la même chose.

« Ainsi, non-seulement j'existe, mais il existe d'autres êtres , savoir, les objets de mes sensations; et quand ces objets ne

DU VICAIRE -SAVOYARD

seraient que des idées, toujours est-il vrai que ces idées ne sont pas moi.

« Or, tout ce que je sens hors de moi et qui agit sur mes sens, je l’appelle matière; et toutes les portions de matière que je conçois réunies eu êtres individuels, je les appelle des corps. Ainsi toutes les disputes des idéalistes et des matérialistes ne signifient rien pour moi : leurs distinctions sur l’apparence et la réalité des corps sont des chimères.

« 51e voici déjà tout aussi sur de l’existence de l’univers que de la mienne. Ensuite je réfléchis sur les objets de mes sensations; et, trouvant en moi la faculté de les comparer, je me sens doué d’une force active que je ne savais pas avoir auparavant.

“ Apercevoir, c’est sentir; comparer, c'est juger; juger et sentir ne sont pas la même chose1. Par la sensation, les objets s’offrent à moi séparés, isolés, tels qu’ils sont dans la nature; par la comparaison, je les remue, je les transporte pour ainsi dire, je les pose l’un sur l’autre pour prononcer sur leur différence ou sur leur similitude, et généralement sur tous leurs rapports. Selon moi, la faculté distinctive de l'être actif ou intelligent est de pouvoir donner un sens à ce mot est. Je cherche en vain

1. Cot admirahle passage et les suivants sont une réfutation directe de la théorie do Condillac, et surtout de celle d'Helvétius, datif le livre trop célèbre île l’ Esprit. Quand ce livre parut, en 1758, Rousseau indigné prit la plume pour défendre la nature humaine; mais lorsqu'il vit que la Sorbonne et le parlement s'en mêlaient, il supprima ee qu'il avait écrit, (."est lui-même qui nous apprend cela dans la lettre à M. Davcnport, du 7 février 1767. Il avait commencé à mettre des notes critiques aux marges d'un exemplaire de l'édition iu-4° que lui avait donné Helvétius. On trouvera ces notes au tome X de l’édition de Rousseau par M. Musset-Pathay. Quelques années après, en 1762, toute apparence de persécution étant dissipée, Rousseau rencontra dans YÉmile l'occasion naturelle de répondre à Helvétius. C’est contre lui que sont dirigés tous les traits de ce paragraphe. Voyez Puilosoviue senscauste, iv« leqon, Helvétius.

PROFESSION DE FOI

dans I 'être purement sensitif cette force intelligente qui superpose et puis qui prononce; je ne la saurais voir dans sa nature. Cet être passif sentira chaque objet séparément, même il sentira l’objet total formé des deux ; mais, n’ayant aucune force pour les replier l'un sur l'autre, il ne les comparera jamais, il ne les jugera point.

» Voir deux objets à la fois, ce n’est pas voir leurs rapports ni juger de leurs différences; apercevoir plusieurs objets les uns hors des autres, n’est pas les nombrer. Je puis avoir au même instant l’idée d’un grand bâton et d’un petit bâton sans les comparer, sans juger que l’un est plus petit que l’autre, comme je puis voir à la fois ma main entière, sans faire le compte de mes doigts. Ces idées comparatives, plus grand , plus petit, de même que les idées numériques d’un, de deux, etc., ne sont certainement pas des sensations, quoique mon esprit ne les produise qu’à l’occasiou de mes sensations.

« On nous dit ' que l’être sensitif distingue les sensations les unes des autres par les différences qu’ont entre elles ces mêmes sensations : ceci demande explication. Quand les sensations sont différentes, l’être sensitif les distingue par leurs différences; quand elles sont semblables, il les distingue parce qu’il sent les unes hors des autres. Autrement, comment dans une sensation simultanée distinguerait-il deux objets égaux? il faudrait nécessairement qu'il confondit ces deux objets et les prit pour le même, surtout dans un système où l’on prétend que les sensations représentatives de l’étendue ne sont point étendues.

« Quand les deux sensations à comparer sont aperçues , leur impression est faite, chaque objet est senti, les deux sont sentis, mais leur rapport n’est pas senti pour cela *. Si le jugement de ce rapport n’était qu’une sensation, et me venait uniquement de

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