M. MANUEL
petit catéchisme, intitulé de la Satisfaction bien entendu, est tout autrement profond que la théorie méthodiste; et je m’efforçais d’inspirer au jeune pasteur le goût de l’histoire ecclésiastique et des spéculations philosophiques. M. Manuel me répondait toujours : «Je n’ai pas la prétention d’ôtre un savant ni un philosophe : je ne suis, je ne veux être que chrétien, et chrétien selon mon Église. # Le dimanche, j’allai l’entendre prêcher sur le sujet habituel de nos entretiens : il me plut par la noblesse et la douceur de son langage. M. Manuel , dont la doctrine est si intolérante, est dans la pratique, par une contradiction rare et généreuse, la tolérance même. Nous passions ensemble presque toutes nos soirées , et nous allions à la campagne promener nos communes rêveries dans un abandon vraiment fraternel. Il aimait profondément sa patrie; il la regrettait; il soupirait après ses Alpes et après son beau lac ; le Khin et les montagnes que nous apercevions les lui rappelaient tristement. Depuis, j’ai appris qu’il était retourné dans son pays, et que cet homme vraiment évangélique avait enseveli ses talents dans l’obscure et sainte fonction de directeur de la maison pénitentiaire de Lausanne. Ainsi les hommes ne connaîtront pas M. Manuel . Mais qu’est-il besoin d’être connu des hommes? Ce bruit qu’on fait parmi eux, dangereux pour la vertu, que fait-il pour le bonheur? Je n’ai pas la force d’envier la destinée de M. Manuel, mais je n’ai pas non plus la faiblesse de le plaindre.
1. J’entends le catéchisme de Bossuet qui, dans ma jeunesse, était le catéchisme universel, à l’usage de toutes les écoles de l’empire français.
SOUVENIRS D'ALLEMAGNE
M. Passavant, docteur en médecine, est chrétien aussi comme M. Manuel, mais il l'est bien différemment et à la manière de M. Franz Baader dont il est un fervent disciple. M. Passavant a fait tous ses efforts pour m’expliquer la doctrine de son maître , sans y réussir. Cette doctrine n’a point une méthode fixe, des principes arrêtés , un développement régulier; c’est une suite d’aperçus ingénieux et subtils qui répandent sur toutes choses une lumière équivoque. Il semble que M. Baader ne veuille pas dire son dernier mot, et que, moitié naturellement, moitié à dessein, il embrouille la religion par la philosophie et la philosophie par la religion. Jusqu’ici , du moins, le christianisme de M. Baader n’est pas à mes yeux un christianisme de bon aloi. M. Baader a été d’abord un disciple de la Philosophie de la nature. Plus tard il y a joint une imitation du mysticisme de Bœhmeetde saint Martin, et le voilà maintenant un des coryphées du catholicisme bavarois *. M. le docteur Passavant, pour me séduire à la philosophie de son maître et me montrer son orthodoxie, m’a prêté un petit écrit français de M. Baader sur l’Eucharistie. Je n’ai fait que le parcourir à la hâte ; mais je suis forcé de dire que ce petit écrit m’a paru un chef-d’œuvre d’extravagance. On y dit que l’Eucharistie est un préservatif réel, physique et moral , contre le démon qui mange le corps et boit le sang, c’est-à-dire l’àme. Eva nous perdit, Ave
1. M. Franz Baader est né à Munich eu 1765, et il était en 1817 membre de l’Académie des sciences de cette ville.