Helvétius. — Sur la morale de l'intérêt, voyez du " Beau
et du Bien, leçon xii«.
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« Mon dessein n’est pas d'entrer ici dans des discussions métaphysiques qui passent ma portée et la vôtre, et qui , daus le fond, ne mènent à rien. Je vous ai déjà dit que je ne voulais pas philosopher avec vous, mais vous aidera consulter votre cœur. Quand tous les philosophes du monde prouveraient que j’ai tort, si vous sentez que j’ai raison, je n’en veux pas davantage.
« Il ne faut pour cela que vous faire distinguer nos idées acquises de nos sentiments naturels; car nous sentons nécessairement avant de connaître; et comme nous n’apprenons point à vouloir notre bien et à fuir notre mal, mais que «tous tenons cette volonté de la nature, de même l’amour du bon et la haine du mauvais nous sont aussi naturels que l’amour de nous-mêmes. Les actes de la conscience ne sont pas des jugements, mais des sentiments : quoique toutes nos idées nous viennent du dehors, les sentiments qui les apprécient sont au dedans de nous, et c’est par eux seuls que nous connaissons la convenance ou di, «convenance qui existe entre nous et les choses que nous devons rechercher ou fuir.
« Exister, pour nous, c’est sentir; notre sensibilité est incontestablement antérieure à notre intelligence, et nous avons eu des sentiments avant des idées. Quelle que soit la cause de notre être, elle a pourvu à notre conservation en nous donnant des sentiments convenables à notre nature ; et l’on ne saurait nier qu’au moins ceux-là ne soient innés. Ces sentiments, quant à l’individu, sont l’amour de soi, la crainte de la douleur, l’horreur de la mort, le désir du bien-être. Mais si, comme on n'en peut douter, l’homme est sociable par sa nature, ou du moins fait pour le devenir, il ne peut l’ëtre que par d’autres sentiments innés, relatifs à son espèce; car, à ne considérer que le besoin physique, il doit certainement disperser les hommes au lieu de les rapprocher. Or, c’est du système moral, formé par ce double rapport à soi-même et à ses semblables, que naît l’impulsion de la conscience. Connaître le bien, ce n’est pas l’aimer ; l’homme n’en a pas la connaissance innée : mais sitôt que la raison le lui
si
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fait connaître, sa conscience le porte à l’aimer; c’est ce sentiment qui est inné.
« Je ne crois donc pas, mon ami, qu’il soit impossible d’expliquer par des conséquences de notre nature le principe immédiat de la conscience, indépendant de la raison même. Et quand cela serait impossible, encore ne serait-il pas nécessaire : car, puisque ceux qui nient ce principe admis et reconnu par tout le genre humain ne prouvent point qu’il n’existe pas, mais se contentent de l'affirmer; quand nous affirmons qu’il existe, nous sommes tout aussi bien fondés qu’eux, et nous avons de plus le témoignage intérieur, et la voix de la conscience qui dépose pour elle-même. Si les premières lueurs du jugement nous éblouissent et confondent d’abord les objets à nos regards, attendons que nos faibles yeux se rouvrent, se raffermissent; et bientôt nous reverrons ces mêmes objets aux lumières de la raison, tels que nous les montrait d’abord la nature : ou plutôt soyons plus simples et moins vains; bornons-nous aux premiers sentiments que nous trouvons en nous-mêmes, puisque c’est toujours à eux que l’étude nous ramène quand elle ne nous a point égarés.
« Conscience! conscience! instinct divin, immortelle et céleste voix; guide assuré d’un être ignorant et borné, mais intelligent et libre : juge infaillible du bien et du mal, qui rends l'homme semblable «à Dieu ! c’est toi qui fais l'excellence de sa nature et la moralité de ses actions; sons toi je ne sens rien en moi qui m’élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m’égarer d’erreurs en erreurs, à l’aide d’un entendement sans règle et d’une raison sans principe.
« Grâces au ciel, nous voilà délivrés de tout cet effrayant appareil de philosophie : nous pouvons être hommes sans être savants : dispensés de consumer notre vie à l’étude de la morale, nous avons à moindres frais un guide plus assuré dans ce dédale immense des opinions humaines. Mais ce n'est pas assez que ce guide existe, il faut savoir le reconnaître et le suivre. S’il parle à tous les cœurs, pourquoi donc y en a-t-il si peu qui l’enteu-
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dent? Eh ! c’est qu’il nous parle la langue de la nature, que tout nous a fait oublier. La conscience est timide, elle aime la re" traite et la paix; le monde et le bruit l’épouvantent : les préjugés dont on la fait naître sont ses plus cruels ennemis ; elle fuit ou se tait devant eux ; leur voix bruyante étouffe la sienne, et l'empêche de se faire entendre; le-fanatisme ose la contrefaire, et dicter lecrime en son nom. Elle se rebute enfin à force d’être éconduite; elle ne nous parle plus, elle ne nous répond plus; et après de si longs mépris pour elle, il en coûte autant de la rappeler qu'il en coûta de la bannir. *
« Combien de fois je me suis lassé, dans mes recherches, de la froideur que je sentais en moi ! Combien de fois la tristesse et l'ennui, versant leur poison sur mes premières méditations, me les rendirent insupportables! Mon cœur aride ne donnait qu'un zèle languissant et tiède à l’amour de la vérité. Je me disais : Pourquoi me tourmenter à chercher ce qui n’est pas ? Le bien moral n’est qu'une chimère ; il n’y a rien de bon que les plaisirs des sens. Oh ! quand on a une fois perdu le goût des plaisirs de l’âme, qu’il est diflicile de le reprendre ! Qu’il est plus difficile encore de le prendre quand on ne l'a jamais eu ! S’il existait un homme assez misérable pour n’avoir rien fait en toute sa vie dont le souvenir le rendit content de lui-même et bien aise d’avoir vécu, cet homme serait incapable de jamais se connaître; et, faute de sentir quelle bonté convient à sa nature, il resterait méchant par force, et serait éternellement malheureux. Mais croyez-vous qu’il y ait sur la terre entière un seul homme assez dépravé pour n’avoir jamais livré son cœur à la tentation de bien faire ? Cette tentation est si naturelle et si douce, qu’il est impossible de lui résister toujours; et le souvenir du plaisir qu'elle a produit une fois suffit pour la rappeler sans cesse. Malheureusement elle est d'abord pénible à satisfaire; on a mille raisons pour se refuser au penchant de son cœur ; la fausse prudence le resserre dans les bornes du moi humain ; il faut mille efforts de courage pour oser les franchir.
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Se plaire à bien faire est le prix d’avoir bien fait, et ce prix ne s'obtient qu’après l’avoir mérité. Rien n’est plus aimable que la vertu; mais il faut en jouir pour la trouver telle. Quand on la veut embrasser, semblable au Protée de la fable, elle prend d’abord mille formes effrayantes, et ne se montre enfin sous la sienne qu’à ceux qui n’ont point lâché prise.
« Combattu sans cesse par mes sentiments naturels qui parlaient pour l’intérêt commun, et par ma raison qui rapportait tout à moi, jÿurais flotté toute ma vie dans cette continuelle alternative, faisant le mal, aimant le bien, et toujours contraire à moi-même, si de nouvelles lumières n’eussent éclairé mou cœur, si la vérité, qui fixa mes opinions, n’eilt encore assuré ma conduite et ne m’eût mis d’accord avec moi. On a beau vouloir établir la vertu par la raison seule quelle solide base peut-on lui donner? La vertu, disent-ils, est l’amour de l’ordre. Mais cet amour peut-il donc et doit-il l’emporter en moi sur celui de mon bien-être? Qu'ils me donnent une raison claire et suffisante pour le préférer. Dans le fond leur prétendu principe est un pur jeu de mots ; car je dis aussi, moi, que le vice est l’amour de l’ordre, pris dans un sens différent. Il y a quelque ordre moral partout où il y a sentiment et intelligence. La différence est que le bon s’ordonne par rapport au tout, et que le méchant ordonne le tout par rapport à lui. Celui-ci fait le centre de toutes choses; l’autre mesure son rayon et se tient à la circonférence. Alors il est ordonné par rapport au centre commun, qai est Dieu, et par rapport à tous les cercles concentri-
1. Par raison Rousseau entend ici et ailleurs la raison qui rend compte de ce qu’elle examine. On peut aussi et on doit appeler raison la faculté en nous qui aperçoit immédiatement le vrai, le bien, le beau, sans en rendre compte autrement que par la force naturelle qui est eu elle. Cette raison primitive et instinctive, profondément différente de la sensation et du raisonnement, est la source de l’idée du bien moral, de l’obligation et de la vertu désintéressée. Voyez Études sur Pascal , v® édition . Philosophie de Pascal et de Port -Royal, p, 45, etc.
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(jues, qui sont les créatures. Si la Divinité n'est pas, il n'y a que le méchant qui raisonne ; le bon n’est qu’un insensé.
« O mon enfant! puissiez-vous sentir un jour de quel poids on est soulagé, quand, après avoir épuisé la vanité des opinions humaines et goilté l'amertume des passions, on trouve enfin si près de soi la route de la sagesse, le prix des travaux de cette vie et la source du bonheur dont on a désespéré! Tous les devoirs de la loi naturelle, presque effacés de mon cœur par l’injustice des hommes, s’y retracent au nom de l’éternelle justice, qui me les impose et qui me les voit remplir. Je ne sens plus en moi que l’ouvrage et l’instrument du grand Être qui veut le bien, qui le fait, qui fera le mien par le concours de mes volontés aux siennes, et par le bon usage de ma liberté : j’acquiesce à l’ordre qu’il établit, sûr de jouir moi-même un jour de cet ordre et d’y trouver ma félicité ; car quelle félicité plus douce que de se sentir ordonné dans un système où tout est bien? Eu proie à la douleur, je la supporte avec patience, en songeant qu’elle est passagère, et qu'elle vient d’un corps qui n’est point à moi. Si je fais une bonne action sans témoin, je sais qu elle est vue, et je prends acte pour l'autre vie de ma conduite en celle-ci. En souffrant une injustice, je me dis : L’Être juste qui régit tout saura bien m’en dédommager : le4s besoins de mon corps, les misères de ma vie, me rendent l’idée de la mort plus supportable. Ce seront autant de liens de moins à rompre quand il faudra tout quitter.
« Pourquoi mon ûme est-elle soumise à mes sens, et enchaînée à ce corps qui l'asservit et la gène? Je u’en sais rien : suis-je entré dans les décrets de Dieu ? Mais je puis, sans témérité, former de modestes conjectures. Je me dis : Si l'esprit de l'homme fût resté libre et pur, quel mérite aurait-il d’aimer et de suivre l’ordre qu’il verrait établi, et qu’il n’aurait nul intérêt à troubler? Il serait heureux, il est vrai ; mais il manquerait à son bonheur le degré le plus sublime, la gloire de la vertu et le bon témoignage de soi; il ne serait que comme les anges, et sans doute
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l'homme vertueux sera plus qu’eux. Unie à un corps mortel par des liens non moins puissants qu’incompréhensibles, le soin de la conservation de ce corps excite l'àme à rapporter tout à lui, et lui donne un intérêt contraire à l’ordre général, qu’elle est pourtant capable de voir et d’aimer ; c’est alors que le bon usage de sa liberté devient à la fois le mérite et la récompense, et qu’elle se prépare un bonheur inaltérable, en combattant ses 'passions terrestres et se maintenant dans sa première voonté.
« Que si même, dans l’état d’abaissement où nous sommes durant cette vie, tous nos premiers penchants sont légitimes, si tous nos vices nous viennent de nous, pourquoi nous plaignons-nous d’être subjugués par eux? pourquoi reprochons-nous à l’Auteur des choses les maux que nous nous faisons, et les ennemis que nous armons contre nous-mêmes ? Ah ! ne gâtons point l'homme ; il sera toujours bon sans peine, et toujours heureux sans remords. I.es coupables qui se disent forcés au crime sont aussi menteurs que méchants : comment ne voient-ils point que la faiblesse, dont ils se plaignent est leur propre ouvrage; que leur première dépravation vient de leur volonté ; qu’à force de vouloir céder à leurs tentations, ils leur cèdent enfin malgré eux et les rendent irrésistibles? Sans doute il ne dépend plus d’eux de n'être pas méchants et faibles, mais il dépendit d’eux de ne le pas devenir. Oh ! que nous resterions aisément maîtres de nous et de nos passions, même durant cette vie, si, lorsque nos habitudes ne sont point encore acquises, lorsque notre esprit commence à s’ouvrir, nous savions l’occuper des objets qu’il doit connaître, pour apprécier ceux qu’il ne connaît pas ; si nous voulions sincèrement nous éclairer, non pour briller aux yeux des autres, mais pour être bons et sages selon notre nature, pour nous rendre heureux en pratiquant nos devoirs! Cette étude nous paraît ennuyeuse et pénible, parce que nous n’y songeons que déjà corrompus par le vice, déjà livrés à nos passions. Nous fixons nos jugements et notre estimo avant de connaître le bien
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et le mal ; et puis, rapportant tout à cette fausse mesure, nous ne donnons à rien sa juste valeur.
« Il est un âge où le cœur, libre encore, mais ardent, inquiet, avide du bonheur qu’il ne connaît pas, le cherche avec une curieuse incertitude, et trompé par les sens, se fixe enfin sur sa vaine image, et croit le trouver où il n’est point Ces illusions' ont duré longtemps pour moi. Hélas! je les ai trop tard connues, et n’ai pu tout à fait les détruire; elles dureront autant que ce corps mortel qui les cause. Au moins, elles ont beau me séduire, elles ne m’abusent plus; je les connais pour ce qu’elles sont; en les suivant je les méprise ; loin d’y voir l’objet de moii bonheur, j’y vois son obstacle. J’aspire au moment où, délivré des entraves du corps, je serai moi sans contradiction, sans partage, et n'aurai besoin que de moi pour être heureux : en attendant je le suis dès cette vie, parce que j’en compte pour peu tous les maux, que je la regarde comme presque étrangère à mon être, et que tout le vrai bien que j’en peux retirer dépend de moi.
• » Pour m’élever d’avance autant qu’il se peut à cet état de
bonheur, de force et de liberté, je m’exerce aux sublimes contemplations. Je médite sur l’ordre de l’univers, non pour l’expliquer par de vains systèmes, mais pour l’admirer sans cesse, pour adorer le sage auteur qui s’v fait sentir. Je converse avec lui, je péuètre toutes mes facultés de sa divine essence; je m’attendris à ses bienfaits, je le bénis de ses dons; mais je ne le prie pas. Que lui demanderais-je? qu’il changeât, pour moi le cours des choses, qu'il fil des miracles en ma faveur? Moi qui dois aimer par-dessus tout l’ordre établi par sa sagesse et maintenu par sa providence, voudrais-je que cet ordre fût troublé pour moi 1 ? Non , ce vœu téméraire mériterait plutôt d'être
1. On peut très bien prier Dieu, si Dieu peut nous entendre et s’il nous aime ; et it nous entend et il nous aime , s’il est l’intelligence et la bonté suprême. On peut le prier, non pour lui demander des miracles,
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puni qu’exaucé. Je ne lui demande pas non plus le pouvoir de bien faire : pourquoi lui demander ce qu’il m’a donné ? Ne m’at-il pas donné la conscience pour aimer le bien, la raison pour le connaître, la liberté pour le choisir? Si je fais le mal, je n’ai point d’excuse ; je le fais parce que je le veux : lui demander de changer ma volonté, c’est lui demander ce qu’il me demande; c’est vouloir qu’il fasse mon œuvre et que j’en recueille le salaire; n’être pas content de mon état, c’est ne vouloir plus être homme, c’est vouloir autre chose que ce qui est, c’est vouloir le désordre et le mal. Source de justice et de vérité, Dieu clément et bon ! dans ma confiance en toi, le suprême vœu de mon cœur est que ta volonté soit faite. En y joignant la mienne, je fais cc que tu fais, j’acquiesce à ta bonté ; je crois partager d’avance la suprême félicité qui en est le prix.
•> Dans la juste défiance de moi-même, la seule chose que je lui demande, ou plutôt que j’attends de sa justice, est de redresser mon erreur si je m’égare, et si cette erreur m’est dangereuse. Pour être de bonne foi, je ne me crois pas infaillible : mes opinions qui me semblent les plus vraies sont peut-être autant . de mensonges ; car quel homme ne tient pas aux siennes ? et combien d’hommes sont d’accord en tout ? L’illusion qui m’abuse a beau venir de moi, c’est lui seul qui peut m’en guérir. J’ai fait ce que j’ai pu pour atteindre à la vérité ; mais sa source est trop élevée : quand les forces me manquent pour aller plus loin, de quoi puis-je être coupable? c’est à elle à s’approcher. »
Le bon prêtre avait parlé avec véhémence : il était ému, je l’étais aussi. Je croyais entendre le divin Orphée chanter les premiers hymnes, et apprendre aux hommes le culte des dieux.»
mais pour lui rapporter et lui offrir nos efforts, nos sacrifices, nos souffrances, et puiser, dans ce sublime commerce, les consolations et les forces dont notre faiblesse a besoin. Invoquer, remercier, bénir Dieu, lui «lire: Notre Père, que ta volonté soit faite, n’est-ce donc pas prier?
DU STYLE DE ROUSSEAU