HISTOIRE
Les six fragments par lesquels nous commençons cette série de traductions d'extraits du Kandjour proviennent d'un travail étendu dans lequel je me proposais de réunir les diverses versions fournies par le Kandjour, les livres du Népaul et le canon pâli, sur les principaux incidents qui ont marqué les quarante-cinq premières années de la vie de Çâkya, selon la tradition. Les difficultés matérielles de la tâche, la nécessité de copier, traduire, comparer, présenter simultanément plusieurs rédactions différentes, outre cela des Qmpêchements i étrangers au travail lui-même me l'ont fait abandonner; et je ne sais si je le reprendrai jamais. J'offre au lecteur quelques épaves de ce naufrage.
1 Parmi ces empêchements, il en est un que je ne crois pas pouvoir me dispenser de préciser. Le cours de tibétain que j'ai fait pendant huit années, a V École des langues orientales et au Collège de France, m'imposait en quelque sorte le devoir de contribuer de tout mon pouvoir à faire connaître les textes
Ann. G. - B i
Ces fragments se suivent dans Tordre où le Kandjour les donne, non que le Kandjour soit un modèle de coordination, mais parce que cet ordre se trouve être encore le moins mauvais. Il y a, dans chacun de ces textes, des redites, des retours sur des faits plus ou moins étrangers à l'objet principal du récit qui rendent un classement rationnel bien difficile.
I. Le premier, qui, chronologiquement, devrait venir le second, s'il était complet, est une portion de l'histoire deÇâriputra et de Maudgalyâna ; c'est le récit de ce qu'ils ont fait depuis leur entrée dans l'école de Sanjaya (tib. Yang dag-rgyal~va-can) jusqu'au moment où ils commencent à être en contact avec celui qui sera définitivement leur maître. C'est un fragment malheureusement trop court ; je n'ai pourtant pas cru devoir l'écarter. Il se trouve dans le Dulva (vol. I, folios 39-44).
II. Le second est le récit de ce que fit le Buddha depuis le moment où la résolution de prêcher sa doctrine lui fut suggérée par Brahma, jusqu'au moment où il quitte Bénarès. On peut considérer ce récit comme formant un tout ; cependant mon désir aurait été de le mener jusqu'à la conversion de Çàriputra et de Maudgalyâna, qui se trouve à la suite du fragment précé dent; en cet état il eût été plus complet. Ce fragment se trouve dans le Dulva (IV, folios 59-79).
III. Le troisième fragment est le plus complet des trois; on pourrait l'intituler le Retour de Çâkya dans son pays. Mais on y trouve, outre le récit de ce fait, unrésumé de la vie du héros, de ses principaux actes, et la relation détaillée de certains événements qui lui sont étrangers, mais qui concernent divers personnagas jouant un rôle dans le principal épisode ou dans la préparation de cet épisode. Il me semble être particulièrement instructif.
IV. Le quatrième fragment se compose de trois épisodes qui se suivent : la mort de Prasenajit, — la première attaque de Virûdhaka contre les Çâkyas avec l'épisode de Çambaka, — enfin la mort de Virûdhaka. La destruction des Çâkyas, qui se plaça entre les deux derniers faits, manque par des raisons que nous expliquerons.
tibétains. Depuis que je rae suis vu dans la nécessité d'y renoncer, je n'aVais plus le même motif : si je ne puis guère dire que le travail ne présentait plus les mêmes facilités, je puis, au moins, déclarer qu'il n'avait plus la môme opportunité. Ce n'était pourtant pas une raison d'y renoncer, si le3 circonstances eussent è'.è favorables.
V. Le cinquième fragment comprend les dernières instructions données par Çâkya à son disciple Ananda sur la manière de compiler sa doctrine.
VI. Enfin le sixième se rapporte à des événements postérieurs au Nirvana ; il traite de l'introduction du bouddhisme au Kâçmir et de la succession des premiers chefs du bouddhisme après le décès de son fondateur.
Une notice spéciale précédera chacune de ces traductions ; j'ai cru devoir y introduire des divisions en chapitres qui ne sont pas dans le texte. Ces divisions, qui aident le lecteur, n'ont pas besoin d'être justifiées. Il en existe de semblables dans les récits pâlis correspondants.
Certains faits, racontés ou cités dans un fragment, se retrouvent dans un autre. Il est impossible, quand on traduit des textes indiens ou tibétains, d'éviter ces répétitions qui se rencontrent souvent dans un même texte. On pourra noter aussi certaines divergences dans les parties communes ; c'est que nos textes sont tirés de trois volumes différents, et que la rédaction des mêmes faits n'est pas toujours identique. Toutefois les fragments que nous donnons sont trop courts et trop peu nombreux pour qu'on puisse être frappé de ces différences autant qu'on devrait l'être.
Nota. — J'ai dit de quelle portion du Kandjour sont tirés les deux premiers fragments ; j'ai omis de donner pour les suivants la môme indication. Je crois devoir réparer cet oubli :
Le troisième fragment est tiré du Dulva (Vf, 93-118) ; — le quatrième du Dulva également (X, 141-4, 145-150 et 160) ; — le cinquième est emprunté au Mdo (VI, 181-3); — le sixième est extrait du Dulva (XI, 684-00).
ÇÀRIPUTRA ET MAUDGALYÀYAN A
Nous n'avons pas grand'chose à dire de ce fragment ; nous regrettons seu lement qu'il soit si court. Dans le Mahâ-vagga pâli, cette partie est fort abrégée; peut-être l'épisode se trouve-t-il relaté avec plus de détails dans une autre portion du canon des bouddhistes méridionaux. Voici comment s'exprime le Kandjour ;
HISTOIRE DE ÇARIPiUTRA ET DE MAUDGALYAYANA
- Dulta I, folios 39-44 —
l'école de sanjaya.
En ce temps-là, il y avait un éminent docteur Tirthika appelé Sanjaya 4 : il ne fallait pas aller bien loin pour (le trouver).
Puis les deux fils de Brahmanes Upatisya et Kôlita2 se rendirent au lieu où demeurait Sanjaya, et firent cette question : Messieurs, où demeure le docteur Sanjaya ? nous voulons nous rendre dans son école (là où est son établissement). Oh! voilà longtemps déjà que nous avons entendu parler pour la première fois de cet établissement.
1 Le nom tibétain est Yang-dag-Tgyal-va can.
2 On sait que Upatisya et Kolita sont îespe. Hivernent les noms de Çariputra et Mandgalyâyana.
Tous deux firent cette réflexion : quand nous serons entrés chez le maître, nous resterons debout, puisque nous n'avons ni système, ni règle ; dans le moment même où, étant entrés chez le maître, nous nous tiendrons debout, à ce moment-là nous nous placerons à une petite distance de lui. — * Telle fut leur réflexion.
Etant donc entrés chez Je maître, ils se tinrent debout. À ce moment, celui-ci était entré dans la satisfaction des sens par le Dhyâna. Tous deux se dirent : Ceux qui ont une belle (et noble) apparence, ceux-là ont aussi des qualités.
Puis, s'approchant de lui tous les deux, ils lui dirent : Savant Sanjaya, quel est ton système de doctrine ? Quelles thèses soutiens-tu dans ton enseignement? Quel est le fruit de la pureté (Brahmacarya) ? Quelle en est l'utilité?
Sanjaya répondit :
Fils de Bxahmanes, voici mes vues, et le discours que je tiens : La vérité et l'innocuité, voilà la loi. Le milieu dans lequel le repos et la vieillesse n'existent point, la mort n'existe point, (le milieu) exempt de diminution, c'est la pureté (Brahma ?).
Tous les deux reprirent: maître, quel est le sens de ce discours?
— La vérité, cela signifie : par la méditation de la vérité on se fait initier. — L'innocuité, cela signifie : toutes les lois procèdent de ce point fondamental : ne pas nuire. — Le milieu exempt de repos, de vieillesse, de mort (le milieu) exempt de diminution : ce sont des expressions de renonciation du Nirvana. Tout cela, disons-nous, c'est Brahma ou la pureté (Tsangs-pa). Voici ce que cela signifie: si, sur-le-champ,' à l'instant même on obtient le Nirvana, il en est ainsi, on l'a obtenu ; mais si on ne ^'obtient pas, au moins on approche du monde de Brahma. D'après cela aussi, les Brahmanes s'efforcent d'arriver au monde de Brahma ; ils descendent dans le monde de Brahma, ils sont arrivés dans le monde de Brahma. Le monde de Brahma étant de telle sorte et le monde de Brahma étant de telle façon, la réalisation parfaite de la participation au monde de Brahma est une aspiration au Nirvana.
— Maître, si tu nous accordes l'initiation, nous pratiquerons la conduite pure (Brahmacaryam) en présence du maître.
11 les initia tous les deux.
Dans le temps où le docteur Sanjaya initia les deux fils de Brahmanes Upatisya et Kôlita, en ce temps-là ce bruit se répandit partout : Sanjaya a initié les fils de Brahmanes; et il en retira beaucoup de profit et d'honneur.
Il fit cette réflexion : Jadis j'étais de la race de Çantila : maintenant encore je suis de la race de Çantila ; mais maintenant les profits et les honneurs affluent sur moi. Qu'est-ce que cette conjoncture? — Cette autre pensée lui vient à l'esprit : Ceci n'arrive point par ma vertu ; cela arrive donc par la vertu de ces deux fils de Brahmanes. — Cette réflexion faite, comme son travail était de faire lire les écritures sacrées des Brahmanes à cinq cents fils de Brahmanes, il confia deux cent cinquante de ces enfants à l'un d'eux et en confia deux cent cinquante à l'autre.