CONVERSION DE ÇUDDHODANA
Bhagavat se dit ensuite en lui-même : Par quelle cause le roi Çuddhodana ne voit-il pas la vérité ? C'est par deux causes qu'il ne voit pas la vérité : d'un côté il est extrêmement ambitieux, de l'autre il est extrêmement chagrin. Voici, en effet, le raisonnement du roi Çuddhodana : Autrefois, le prince Sarvârthasiddha recevait des offrandes des dieux et des hommes ; maintenant il ne reçoit plus d'offrandes ni des dieux, ni des hommes ; et cette pensée lui met au fond du cœur un chagrin extrême.
"Bhagavat se dit encore en lui-même : Pour convertir le roi Çuddhodana, il me faut enseigner la loi à une réunion de dieux. Cette réflexion faite et cette détermination prise, il créa une pensée pour le monde. Or, c'est une loi que si les bienheureux Buddhas créent en eux-mêmes une pensée pour le monde, la pensée de Bhagavat est connue de tous les êtres vivants, même des scarabées. Mais s'ils créent une pensée qui dépasse le monde, les Pratyekabuddhas eux-mêmes ne connaissent pas la pensée de Bhagavat, à combien plus forte raison les auditeurs et les autres (ne peuvent- ils la connaître)1!
* Cette création d'une « pensé? mondaine », laukikam cittam^ en sanskrit, est citée très souvent dans les textes, sans y être expliquée comme ic:. Nous croyons devoir ajouter l'explication donnée dans le Divya-avddâna (I, fo 46), et qui concorde avec celle de notre (este, sans lui être identique. « C'est une règle que, dans le temps où les bienheureux Buddhas produisent une pensée mondaine, les êtres vivants, les K un tas même et les grandes fourmis noires Pippîlikâs connaissent par leur intelligence la pensée de Bhagavat, les Nàgas la perçoivent. Quelle est, se lisent-ils, la cause pour laquelle Bhagavat a produit une pensée mondaine f »
Ann. G. — B 8
Alors Brahma, Çakra et les autres dieux, se dirent intérieurement : Pourquoi donc Bhagavat a-t-il créé une pensée pour le monde? Et ils virent d'un regard étendu que c'était pour enseigner la loi à une réunion de dieux, afin de convertir le roi Çuddhodana. Ensuite les dieux qui vivent dans la région du désir, et les dieux qui vivent dans la région de la forme *, connurent la pensée de Bhagavat, et avec la même rapidité qu'un homme fort met à tendre son hras plié ou à replier son hras tendu, les dieux qui s'agitent dans la région du désir et ceux qui s'agitent dans la région de la forme disparurent du monde des dieux et se trouvèrent en présence de Bhagavat dans le parc de Bhramadeça.
Bhagavat, de son côté, au moyen de sa puissance surnaturelle, transforma les quatre portes de la bonne demeure en portes faites de quatre espèces de pierres précieuses, et, à ces quatres portes,il plaça comme gardiens, les quatre Lokapâlas 2. Alors les dieux qui se meuvent dans la région de la forme tournèrent trois fois autour de Bhagavat; puis, après avoir salué avec la tête les pieds de Bhagavat, s'assirent non loin de lui du côté droit ; et les dieux qui se meuvent dans la région du désir tournèrent trois fois autour de Bhagavat ; puis, après avoir salué avec la tète les pieds de Bhagavat, s'assirent non loin de lui du côté gauche.
La pratique constante du roi Çuddhodana était de venir trois "fois par jour voir Bhagavat et lui rendre hommage. Or, le roi Çuddhodana, s'étant levé de bon matin, vint se présenter à la porte orientale de la bonne demeure. Dhrtaràstra lui dit : Grand roi, n'entre pas, attends ! — Pourquoi? — C'est que Bhagavat est occupé à enseigner la loi à une assemblée de dieux : ici ce n'est pas sur son nom seul qu'on est admis. — Mon bon ami, qui es tu?
— Grand roi, je suis le grand roi Dhrtaràstra.
Le roi Çuddhodana se présenta ensuite à la porte méridionale de la bonne demeure. Virudhaka lui dit : Grand roi, n'entre pas, attends ! — Pourquoi ?
— C'est que Bhagavat est occupé à enseigner la loi à une réunion de dieux :
1 On sait que le ciel bouddhique se divise en trois régions dont l'inférieure est la région du désir, la moyenne la région de la forme. 11 n'est pas question ici de la région sans forme, qui est la région supérieure, sans doute parce qu'elle est trop élevée au-dessus des affaires de ce bas monde.
* Les Lokapâlas, « gardiens du monde, » sont les personnages qu'on appelle aussi les « quatre grands rois » du mont Meru; leurs noms sont bien connus. On va les retrouver tout à l'heure; chacun de ce rois est indiqué comme occupant aux portes du Vihàra la position qu'il a aux côtés du mont Meru..
ici, ce n'est pas sur son nom seul qu'on est admis. — Mon bon ami, qui es-tu ? — Grand roi, je suis le grand roi Virudhaka.
Lie roi Çuddhodana se présente ensuite à la porte occidentale de la bonne demeure. Virùpâxa lui dit : Grand roi, n'entre pas, attends ! — Pourquoi ? C'est que Bhagavat est occupé à enseigner la loi à une réunion de dieux : ici, ce n'est pas sur son nom seul qu'on est admis. — Mon bon ami, qui es- tu ? — Grand roi, je suis le grand roi Virûpâxa.
Le roi Çuddhodana se présente ensuite à la porte septentrionale de la bonne demeure. Vaiçrâvana lui dit : Grand roi, n'entre pas, attends ! — Pourquoi ? — C'est que Bhagavat est occupé à enseigner la loi à une réunion de dieux : ici, ce n'est pas sur son nom seul qu'on est admis. — Mon bon ami, qui es-tu ? — Grand roi, je suis le grand roi Vaiçrâvana *.
Et les réflexions du roi Çuddhodana firent alors naître dans son esprit ce désir : Quel inconvénient pourrait-il y avoir à ce que je visse Bhagavat occupé à enseigner la loi à une réunion de dieux ? Et il vit, il contempla, dans l'image d'un miroir, Bhagavat enseignant la loi à une assemblée de dieux. A cette vue, cette pensée s'éleva dans son esprit : Où peut-on voir un tel spectacle ? (Je le sais) maintenant ; il n'existe pas de fils comparable à mon Sarvârthasiddha. Et, après ces réflexions, l'ensemble des pensées du roi Çuddhodana s'éleva à l'excès.
Cependant Bhagavat, après avoir répété les manifestations de la puissance surnaturelle, commença à enseigner la loi au roi Çuddhodana. Puis Bhagavat fit en lui-même de profondes réflexions : Pourquoi le roi Çuddhodana ne voit-il pas les vérités? Ce problème l'absorbait. C'est que le roi Çuddhodana s'était dit : Où peut-on voir un pareil spectacle ? (Je le sais) maintenant ; il n'existe pas de fils comparable à mon Sarvârthasiddha. Et par suite de l'excès de sa joie, il s'était formé dans son cœur un ensemble de pensées très élevées.
Bhagavat dit alors à l'Ay usinât Mahâ-Maudgalyâyana : Maudgalyâyana, songe au roi Çuddhodana ! — Il sera fait selon la parole de Bhagavat, répondit Mahâ-Maudgalyayâna, et, conformément aux instructions de Bhagavat, il se rendit au lieu où était le roi Çuddhodana. Le roi Çuddhodana aperçut
1 Appelé aussi Kuvera.
de loin l'Ayusmat Mahâ-Maudgalyâyana, et le voyant, lui parla ainsi : Vénérable Maudgalyâyana, approche ! Vénérable Maudgalyâyana, sois le bienvenu ! Vénérable Maudgalyâyana, assieds-toi sur le siège bien préparé ! Alors l'Ayusmat Mahâ-Maudgalyâyana, exécutant les prestiges de Bhagavat, entra dans l'égalité d'esprit au moyen d'une telle extase, il mit si bien son esprit dans l'état d'égalité qu'il disparut du tapis où il était assis et s'éleva dans les régions supérieures de l'atmosphère du côté de l'Orient, y prit les quatre positions qui sont : la marche, la station, la position assise et la position couchée. Après cela, il entra dans le calme parfait au sein de la région du feu. Quand l'Ayusmat Mahâ-Maudgalyâyana fut ainsi entré dans le calme parfait au sein de la région du feu, des rayons lumineux de toutes sortes jaillirent de son corps : par exemple des bleus, des jaunes, des blancs, des rouges, des rayons couleur de vermillon, couleur de cristal, couleur d'argent. Il fit aussi voir la paire de prodiges : de la partie inférieure de son corps sortit une flamme brûlante en même temps que de la partie supérieure un courant d'eau froide se mit à jaillir ; de la partie supérieure de son corps jaillit une flamme brûlante, en même temps que de la partie inférieure il fit découler un courant d'eau froide. Après avoir montré dans les régions du sud, de l'ouest, du nord, de même que dans la région de l'est, ces quatre merveilles de la puissance surnaturelle, après avoir ainsi accumulé les manifestations prestigieuses de la puissance surnaturelle, il revint s'asseoir sur le siège précédemment préparé pour lui.
Alors le roi Çuddhodana parla ainsi à l'Ayusmat Maha-Maudgalyâyana : Vénérable Maudgalyâyana, y a- 1 -il d'autres auditeurs de Bhagavat qui soient doués d'une semblable puissance surnaturelle et d'un semblable pouvoir ?
A ce moment-là Tâyusmat Maudgalyâyana prononça cette stance :
Les auditeurs du Muni qui ont un grand pouvoir,
Qui connaissent les déductions de la pensée des trois Védas,
Qui ont épuisé les conséquences des actes,
Les Arbats (en un mot) sont en grand nombre.
Alors le roi Çuddhodana fit ans son esprit cette réflexion : Bhagavat n'est pas le seul qui ait épuisé la grande puissance surnaturelle et le grand pou-
voir ; des auditeurs tels que celui-ci ont aussi une grande puissance surnaturelle et un grand pouvoir. Quand le roi Çuddhodana eut fait cette réflexion, l'ensemble de ses pensées vint à s'abaisser.
Alors l'Ayusmat Mahâ-Maudgalyâyana, prenant avec lui le roi Çuddhodana, se rendit au lieu où était Bhagavat. Quand il y fut arrivé, il salua avec la tète les pieds de Bhagavat et s'assit à peu de distance. Ensuite Bhagavat, connaissant bien la pensée du roi Çuddhodana, ses inclinations, ses éléments et sa nature morale, s'assit exprès pour instruire le roi Çuddhodana, et lui fit une instruction sur la loi telle que le roi Çuddhodana, grâce à cet enseignement, vainquit par la foudre de la connaissance la montagne élevée, aux vingt-deux sommets, de l'erreur qui fait prendre un amas de ruines pour un établissement solide, en sorte que le fruit de Çrota-âpatti se manifesta pour lui !. Quand il eut vu les vérités, il dit : Vénérable, je m'attache maintenant à Bhagavat l'ami de vertu. Bhagavat a fait pour moi ce que n'ont fait ni père, ni mère, ni rois, ni dieux, ni aïeul, ni aïeule, ni Çramana, ni Brahmane, ni amis, ni familiers, ni parents, ni alliés en si grand nombre qu'ils soient. L'océan de sang et de larmes est desséché, la montagne d'ossements, est aplanie, les portes de la mauvaise voie sont anéanties, les portes du Svarga et de la délivrance sont ouvertes ; toute base est détruite pour l'enfer, l'animalité, la condition de prêta ; l'entrée parmi les dieux et les hommes est assurée; un terme est mis à la transmigration ; la montagne à vingt sommets, Terreur qui s'attache à l'amas de ruines accumulées depuis le temps sans commencement, a été brisée par la foudre de la connaissance; j'ai atteint le fruit de Çrota-âpatti. Vénérable, me voilà entré, c'est bien ! Vénérable, je viens en refuge dans le Buddha, dans la Loi, dans la Confrérie; je demande à devenir un Upâsaka. Désormais, pour tout le temps de ma vie, j'échapperai par une pureté parfaite aux liens du corps.
Il prononça aussi cette stance :
Tous les bienfaits par lesquels un bon fils peut payer son père de retour, tu me lésas accordés ; mon esprit est tourné vers le Svarga.
Tous les bienfaits par lesquels un bon fils peut payer son père de retour, tu me les as accordés ; mon esprit est tourné vers la délivrance.
1 Phrase qui revient ordinairement quand il s'agit de l'arrivée d'un être à l'état de Çrota-àpatti.
Je suis heureusement sorti des voies mauvaises. Grâce à toi, le Svarga et la délivrance sont l'objet de mes plus grands efforts ; tu as prononcé de bonnes paroles.
Gomme un marchand qui a fait un gain, j'ai obtenu le gain du Svarga ; les amis de la vertu sont les (seuls) bons et sûrs appuis.
il. — INSTALLATION D'UN ROI EN REMPLACEMENT DE ÇUDDHODANA
Le roi Çuddhodana, ayant vu la vérité, dit à Çuklodana : Jeune homme, à toi d'exercer la royauté; pour moi, je pratique la pureté sous les ordres du Çramana royal. — Seigneur, pourquoi renonces -tu à exercer la royauté ? Quant à moi, j'ai vu les vérités. Sa Majesté les a-t-elle vues aussi ? — Oui, d'aujourd'hui. — Sa Majesté les a vues aujourd'hui; mais moi, c'est le jour même où Bhagavat est venu ici, c'est ce jour-là que j'ai vu les vérités.
Le roi Çuddhodana dit ensuite à Dronodana et à Amrtodana : Jeunes gens, exercez vous deux la royauté. Pour moi, je pratique la pureté sous la direction du Çramana royal. — Pourquoi Sa Majesté renonce -t- elle à exercer la royauté ? Pour nous, nous avons vu la vérité. Sa Majesté l'a-t-elle vue aussi ? — Oui, aujourd'hui. — Sa Majesté a vu la vérité aujourd'hui ; nous, nous l'avons vue bien auparavant.
Le roi se dit : Qui, parmi les jeunes gens, est capable de régner? C'est le jeune Bhadrika. Et le roi Çuddhodana installa solennellement Bhadrika comme roi des Çâkyas * .