DES PREMIERS PONTIFES TIBÉTAINS
— DulYt XI, «4-400 —
Les feuillets 684 -690 du onzième volume du Kandjour renferment: 1° un récit de la mort et des funérailles d' Ananda ; 2° un récit de la conversion du Kâçmir par Madhyantika (la version parallèle méridionale existe dans le douzième chapitre du Mahâvamso pâli) ; 3° la série des premiers pontifes tibétains. — Voici la traduction de ces six feuillets dont l'analyse de Gsoma offre un bon résumé. Elle a été publiée dans le Journal asiatique (décembre 1865).
Dans le temps où arriva pour le sthavira Ananda le moment d'entrer dans le Nirvana complet (Parinirvâna), cette grande terre trembla de six manières. En ce temps-là, quelques autres Rsis, s'étant réunis jusqu'à former un groupe de cinq cents personnes, se rendirent, au moyen de leur puissance surnaturelle, au lieu où était l'âyushmat Ananda, et, ayant réuni les paumes de leurs mains, ils dirent à l'âyushmat Ananda : « Pour apprendre « la loi et la discipline (Dharma et Vinaya) bien enseignées, nous « avons quitté notre demeure et nous sommes devenus des Upâsakas (audi- « teurs laïques) accomplis : nous demandons maintenant à être élevés à l'état « de Bhixus (moines mendiants). » En tout autant de temps, l'âyushmat Ananda produisit cette pensée : « Disciples, venez ici tous ensemble près « de moi. » Quand il eut produit cette pensée, incontinent, conformément à ce qu'il avait dit, les cinq cents disciples se rendirent près de lui.
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Le sthavira Ananda, ayant accompli des transformations surnaturelles sur la terre ferme, au milieu de l'eau f , ferma tout accès jusqu'à lui. En tout autant de temps, l'assemblée des Rsis, composée de cinq cents personnes qui avaient adopté la vie religieuse, obtint la demande, faite par ceux qui la composaient, d'être reçus religieux; puis les membres de cette assemblée arrivèrent à l'état d'Anâgami (qui ne revient pas à la vie), et, quand la troisième opération eut été exposée, ayant rejeté (loin d'eux) toute la corruption naturelle, ils obtinrent l'état d'Arhat. Ceux-là donc étant devenus religieux au milieu delà Gangâ (du Gange) et au milieu du jour : « L'un d'eux sera appelé Milieu de Veau (ou l'île, de l'île), l'autre sera « appelé Milieu du jour (midi, Ni-ma-i-gung = Madhyântika ) * »; voilà ce qui fut proclamé.
Ceux-là donc, ayant accompli ce qu'ils avaient à faire, ayant honoré avec la tête les pieds de l'âyushmat Ananda, dirent : « Puisque Bhagavat, arrivé « au terme de toutes ses bonnes actions, est entré antérieurement dans le Nir- « vâna complet, que le précepteur donne une instruction, car nous devons « entrer les premiers dans le Nirvana complet, nous désirons ne point voir le « précepteur entrer dans le Nirvana complet. » — Le sthavira repartit : « Mon « fils, Bhagavat, après avoir remis le dépôt de son enseignement à l'âyushmat « Mahâkaçyapa, est entré dans le Nirvana complet. Le sthavira Mahâkaçyapa « à son tour, me l'ayant remis, me dit : Maintenant, quand je serai entré « dans le Nirvana complet, surveille avec soin cet enseignement. — Bhagavat « a dit: Le pays de Kâçmir 3 est le meilleur séjour pour la .méditation
t Sur la terre fernxe, au milieu de Veaut expression périphrastique, pour désigner une île du Gange. Csoma de Kôrôs dit que cette île est imaginaire. Je crois que, dans tous les cas, on aurait de la peine à la retrouver.
* Tout ce passage est assez obscur. S'agit il de deux individus ou de deux collections d'hommes* dont Tune aurait pris une dénomination, l'autre une autre? Le texte (ibétain a le singulier, il faut bien le conserver dans la traduction; mais le singulier a souvent la valeur d'un pluriel, cas qui paraît se présenter ici. Il semble donc que les disciples d'Amuida auraient été partagés en deux classes* Quelle peut être la valeur de cette division? 11 est d'autant plus difficile de le dire que, plus loin, les cinq cents disciples d' Ananda (du moins tout porte à croire qu'il s'agit d'eux) sont représentés comme agissaut de concert avec Afadhydntika, dont la personnalité, fortement mise en relief dans la suite du récit, se dessine assez faiblement ici. — On croit voir dans ces deux désignations, empruntées aux circonstances de temps et de lieu dans lesquelles s'accomplit la conversion des disciples d'Ananda, la trace obscure d'un schisme mal dissimulé.
3 En tibétain, kha chê, « grande bouche, » nom qui parait être seulement la prononciation populaire du sanscrit kdçmîra, défigurée de manière à donner un sens plus ou moins conforme à l'idée qu'on se faisait du pays ou aux traditions dont il était le sujet.
« (Dhyâna), le recueillement parfait; tel a été son oracle sur le pays de « Kâçmir. Et après le Nirvana complet de Bhagavat, après un laps de cent « ans, il existera un Bhixu, nommé le Milieu du jour (Ni-ma-i gung, « Madhyântika), par lequel on sera, ici £, établi dans la doctrine. — Telle « a été sa prédiction. D'après cela, (mon) fils, à toi d'affermir ce pays dans « la doctrine. — Je le ferai ainsi, » répondit-il.
Ensuite l'âyushmat Ananda commença à manifester toutes sortes de transformations surnaturelles. Or, un habitant (du pays) de Magadha2, pleurant de tendresse, lui cria : «Maître, viens ici. » — Un habitant de Vrji 3 (Spong-byed), pleurant de tendresse, l'appela aussi, en disant : « Maître, viens ici ! » Telle fut l'invitation que, de chacune des rives du fleuve, deux hommes lui adressèrent. Ayant entendu ces appels et agissant avec sagesse, il partagea son corps vieilli (en deux parties).
Puis l'âyushmat Ananda, ayant béni son corps, ayant fait apparaître des transformations merveilleuses de toute espèce, semblable à la (vapeur) produite par l'eau dans le feu, entra dans le Nirvana complet. Une moitié de son corps fut remise aux habitants de Vaiçâlî, l'autre moitié au roi Ajâtaçatru ; ce qui fit dire : « Le prince, la tête de la science, ayant disposé « des parties de son corps, en a donné une moitié à PIndra des hommes (au « roi), l'autre moitié, il l'a donnée, ce muni, à tout un peuple. » — Ensuite les Lichavyi, ayant bâti à Vaïçâli un Gaitya (ou stupa), y mirent la moitié (du corps d' Ananda), et le roi Ajâtaçatru aussi, ayant bâti un Gaitya dans la ville de Pâtaliputra, y mit l'autre moitié.
Ensuite, Madhyântika produisit cette pensée : Mon précepteur m'a donné cet ordre : Introduis la doctrine dans le pays de Kâçmir, car Bhagavat a fait cette prédiction : Il y aura un Bhixu du nom de Madhyântika (Ni-ma-i-
1 Ce mot porterait à croire que le texte sanscrit de ce récit a été arrêté dans le Kâçmir ; peut-être la traduction y a-t-elle été faite. Cette circonstance est spécifiée pour quelques ouvrages.
2 Le Bihar méridional, véritable berceau du bouddhisme, où régnait Ajâtaçatru. Pâtaliputra n'en fut la capitale que plus tard.
3 C'est un habitant de Vrji qui demande à posséder le corps d'Ananda, et le don est fait à un habitant de Vaiçâlî. Il s'ensuit que le pays de Vrji représente ici le territoire dont Vaiçâlî est le cheflieu; la même particularité se retrouve dans plusieurs textes {Voy. des pèL bouddh. III, 366). Cela vient de ce que le royaume de Vrji a été souvent réuni à celui de Vaiçâlî; mais, du reste, c'était un Etat â part ayant sa capitale propre {Voy. des pèl. bouddh,, loco citato et p. 402). Ses frontières étaient à 500 li, environ 37 lieues, de Vaiçâlî.
gung, « midi » qui, après avoir vaincu le méchant Nâga Hu-lun-ta, introduira la doctrine dans le pays de Kâçmir. Eh bien ! je me pénétrerai à fond de l'esprit de la doctrine. — C'est ainsi qu'il pensa. L'âyushmat Madhyân tika se rendit donc dans le pays Kâçmir et s'assit les jambes croisées; puis Madhyântika fit cette réflexion : Pour triompher de ces Nâgas du pays Kâçmir, je mettrai ces Nâgas dans le trouble, et, par là, je les surmonterai. — Telles furent ses réflexions; puis il resta ainsi, absorbé dans la contemplation (samâdhi), plongé dans le recueillement complet. Ainsi le pays de Kâçmir trembla de six manières. Pour lors, les Nâgas troublés soufflèrent avec violence, et, faisant tomber des pluies abondantes et impétueuses, commencèrent à maltraiter le Sthavira. Mais le Sthavira restait assis plongé dans la contemplation de Maitrêya (ou de l'amour, Maitrêya ou Maitrî samâdhi *), et les Nâgas ne furent pas capables d'agiter même le bord de son vêtement de religieux. Ensuite, ces Nâgas firent tomber une pluie de flèches ; mais le Sthavira les fit arriver en fleurs éclatantes, en lotus, en lotus bleus, en lotus rouges, en lotus blancs. Ces Nâgas se mirent alors à lancer sur lui des amas de pointes de rochers, de grandes flèches, des amas d'armes aiguës, des haches d'armes : le tout tomba près du Sthavira en pluie de fleurs. Alors ils dirent: « Cet (être semblable ait) sommet « d'une montagne couverte de neige, (et comme) brillant de l'éclat du soleil, « en restant fermement assis, anéantit et rend invisibles, à mesure qu'elles « arrivent, toutes ces pointes de rochers ; quand tombe une averse qui balaye « tout, il la fait arriver en pluie de fleurs de toutes sortes; s'il tombe du ciel « une pluie de flèches, ce ne sont que guirlandes de fleurs qui couvrent le sol. » Ensuite, comme il était assis dans un calme parfait, plongé dans la contemplation de Maitrêya, que le feu ne le brûlait pas, qui ni les armes ni le
* Notre texte porte ts'ogs rnams> « des troupes. » Ce mot, évidemment opposé à roi (Indra des hommes), justifierait l'opinion deGsoma que Vaiçàlî était un Etat républicain. Cette ville, où dominaient les Lichavyi, paraît avoir eu une constitution aristocratique ou oligarchique. Cependant, dans le réci* de la mort d'Ananda, Hiouen-Thsang parle du roi de Vaiçàll, qui aurait pris les armes pour disputer au roi de Magadha la personne d'Ananda. Afin d'empêcher une guerre entre les deux rois, Ananda, qui fuyait en bateau sur le Gange, disparut et entra dans le Nirvana. Le récit du voyageur chinois diffère notablement du récit tibétain.
* En tibétain byams-pa ting-ge hdzin, Ting-ge hdzin est la Samâdhi ou contemplation. Byamspa signifie compassion ou compatissant, et correspond à Maltri et à Maitrêya. Maitrî est l'amour universel; Burnouf le traduit par charité : c'est l'amour étendu à tous les êtres. Maitrêya est le nom du Buddha qui doit apparaître quand sera achevée la période assignée à Çàkyamuni.
poison ne pouvaient s'attacher à son corps et y pénétrer, les Nâgas furent émerveillés. Puis ces Nâgas, étant venus près du Sthavira, lui dirent : « Vénérable, qu'ordonnes-tu ?» Le Sthavira répartit : « Faites-moi don de « ce lieu. » Les Nâgas reprirent : « On ne peut présenter un rocher comme a offrande. » Le Sthavira répondit : « Bhagavat a prédit que cette place serait a mienne, parce que le pays de Kâçmir est un lieu favorable pour le Dhyâna et « le recueillement parfait. Désormais elle est à moi. » Les Nâgas repartirent : « Sthavira, Bhagavat l'a-t-ii ainsi déclaré? — Bhagavat l'a ainsi déclaré, » répondit le Sthavira. Les Nâgas dirent : « Sthavira, combien d'espace te « donnerons-nous en offrande ? — Autant que j'en occupe assis les jambes «croisées, » répondit le Sthavira. Les Nâgas reprirent: « Révérend, nous te l'offrons. » Le Sthavira s'assit les jambes croisées ; les extrémités des vallées furent déprimées par cette action *.
Les Nâgas dirent : « Sthavira, à quel nombre d'hommes s'élève l'assemblée de tes disciples ? » Le Sthavira se dit en lui-même : « Combien de disciples rassemblerai-je ?» — Et aussitôt le Sthavira pensa : « Ce sera cinq cents Arhats ; » et il dit aux Nâgas : « Elle s'élève au chiffre de cinq « cents Arhats. » « Qu'il en soit ainsi, répondirent les Nâgas; mais s'il y manque (à cette assemblée) un seul Arhat, nous te reprendrons en ce temps-là le pays de Kâçmir. »
Puis le Sthavira Madhyântika dit aux Nâgas du pays de Kâçmir : « Voilà « une affaire réglée ; mais ce n'est pas assez : là où demeurent des gens qui « donnent, là (seulement il peut) exister des gens qui reçoivent ; en conséquence, « je veux aussi établir ici des maîtres de maison. — Qu'il en soit ainsi, » répondirent les Nâgas. Incontinent, le Sthavira se mit à créer lui-même des villages, des villes, des provinces, et il y installa des* sociétés d'hommes. Ceux-ci dirent : « Sthavira, comment nous accroîtrons-nous ?» — Aussitôt le Sthavira, emmenant avec lui des multitudes d'hommes, se rendit sur la moûtagne de Gandhamâdana (la montagne des parfums) et dit : Que le safran apparaisse ! — Aussitôt les Nâgas du mont Gandhamâdana se soulevèrent; mais le Sthavira les dompta également ; ils dirent alors : « Combien de temps
1 Allusion à l'écoulement des eaux qui occupaient la vallée de Kâçmir. Dans une Vie de Çdkyamuni traduite du tibétain en allemand par feu Schiefner, ce passage est ainsi rendu : « en s'asseyant, il embrassa les issues de neuf vallées, ce qui fit que les Nâgas lui cédèrent la place. »
« doit durer renseignement de Bhagavat ? Mille ans1, » répondit le Sthavira. « — Ceux-ci reprirent : « Aussi longtemps que doit durer la doctrine de Bhagavat, « aussi longtemps il faut la propager. » — Tel fut le vœu par lequel ils se lièrent . « Qu'il en soit ainsi, » reprit le Sthavira ; et, sans plus tarder, le Sthavira introduisit le safran dans le pays de Kâçmir et en bénit (la culture) . Après un longtemps employé à implanter et à propager au loin dans le pays de Kâçmir renseignement de Bhagavat, le sthavira Madhyântika, après avoir, par toutes sortes de merveilles et de prodiges, réjoui le cœur de ceux qui donnent, et dont la vie est conforme à la pureté, semblable à la vapeur formée par Peau dans le feu, entra dans le Nirvana. Son corps, brûlé avec du bois d'excellent sandal, du bois d'akara et de diverses autres espèces d'arbres, fut mis dans un Gaitya (ou Stûpa) construit pour cela même.
Ensuite l'âyushmat Çânavâsika, ayant reçu moine l'âyushmat Upagupta, puis ayant répandu au loin la doctrine, adressa ce discours à l'âyushmat Upagupta : « Ayushmat Upagupta, apprends bien ce que je vais te dire : « Bhagavat a jadis remis l'enseignement à l'âyushmat Mahâkaçyapa, puis il « est entré dans le Nirvana complet. L'âyushmat Mahâkaçyapa l'a remis à mon « précepteur, et mon précepteur, à son tour, m'ayant confié (le dépôt de) l'en- « seignement, est entré dans le Nirvana complet. Et maintenant que moi aussi « je vais entrer dans le Nirvana complet, ce sera à toi désormais à développer « tout au long cet enseignement, à t'appliquer à faire connaître à tous en quels « termes Bhagavat a formulé sa doctrine.» Puis, l'âyushmat Çânavâsika, après avoir réjoui le cœur de ceux qui donnent beaucoup et dont la manière de vivre est conforme à la pureté, ayant fait apparaître des lueurs, des flammes, des pluies abondantes, des éclairs et toutes sortes de prodiges, entra dans le Nirvana complet au sein du milieu exempt de tout reste d'agrégat.
Le sthavira Upagupta, à son tour, enseigna à l'âyushmat Dhîtika (le penseur, on chanteur d'hymnes) les parties essentielles et indispensables de la doctrine ; l'âyushmat Dhîtika les enseigna à l'âyushmat Kâla (Nag~pô, le noir); l'âyushmat Kâla à l'âyushmat Sudarçana {legs-mthong , qui voit bien). Voilà comment (ces) éléphants entrèrent dans le Nirvana complet.
i C'est un des termes assignés à la'période de Çâkyamuni ; mais il y en a d'autres, en particulier celui de cinq mille ans, qui paraît plus généralement adopté, mais doit être plus moderne.