QUATRE LIEUES ET DEMIE
et 375 toises en sus.
De l'influence que peuvent avoir sur l'opinion les Documents relatifs a la bataille de Waterloo , publiés par M. le comte Gérard.
C'est avec surprise que j'ai appris dans mon département, qu'à la simple annonce de la réfutation d'une note annexée au dernier poème de MM. Méry et Barthélémy, et sans savoir celles des assertions qu'elle renferme je me proposais de démentir , M. le comte Gérard n'ait pas perdu un instant à faire paraître des documents sur la bataille de Waterloo. Cet empressement me portait à croire qu'étant parvenu à recueillir des renseignements importants et inédits, il allait éclairer, d'un jour nouveau , le plus grand de nos désastres militaires , et celui auquel les intérêts particuliers , la position sociale et les antécédents des écrivains qui l'ont retracé ont fait assigner des causes plus diverses. Les talents et les faits d'armes de M. le comte Gérard, que l'Empereur regardait comme une
désespérances delà France (i), lui assignant une place parmi les notabilités dn jour, je me persuadais qu'il réfuterait d'une manière puissante et lumineuse les opinions que dans mes Observations sur la relation de la campagne de i8i5, par M. le général Gourgaud, j'ai émises relativement à des mouvements stratégiques et à des dispositions militaires sur lesquels l'opinion flotte incertaine encore du jugement qu'elle doit en porter.
En lisant , à mon retour à Paris, la brochure de M. le comte Gérard , mon attente a été trompée !... Qu'apprend-elle au public qu'il ne sût déjà, ou qui se rattache essentiellement aux causes réelles de la perte de la bataille de Waterloo?
Est-ce l'erreur commise il y a dix ans , pendant mon séjour aux Etats-Unis, quant au lieu et à l'heure oîi M. le comte Gérard me donna le conseil de me porter au bruit du canon qui se tirait à plus de six lieues du point oà j'étais (2)? Peu de mois après, je l'ai répa-
(1) Voyez pag. 59 des Documents publies par M. le comte Gérard.
(2) Voyez la carte de Ferrari. A vol d'oiseau , il y a 12,100 toises de Sart-a-Valain à Mont-Saint-Jean.
rée dans un ouvrage publié à Philadelphie en 1820, et ayant pour titre : Doutes sur l'authenticité des Mémoires attribués à Napoléon. Mon fils en a fait de même dans les journaux français de cette époque (1).
Jugera-t-on attentatoire à l'honneur de tout un corps , la remarque de quelque mollesse dans r attaque infructueuse d'un poste par une faible portion des troupes de ce corps? Et le général en chef qui se précipite à bas de son cheval pour diriger lui-même de nouvelles troupes contre ce poste, n'a-t-il pas à l'instant donné la mesure de son intime conviction qu'il était possible d'agir avec plus de vigueur et de succès ?
(1) Il y a , ce me semble , plus que de la partialité à relever avec autant de soin une erreur de peu d'importance , et ne pas remarquer que si elle est réelle, quant à la personne de M. le comte Gérard, elle n a point été commise relativement à l'heure où les premières troupes de son corps m'ont rejoint devant Wavres. J'ajouterai que mes ordres, le contact où je me trouvais avec l'ennemi , et la distance qui me séparait de l'empereur, ne me permettant pas d'attacher une grande valeur à un conseil que je ne pouvais pas suivre , il n'y a rien de bien étonnant que je me sois trompé, quatre ans après, quant au lieu et à l'heure où il me fut donné.
Enfin, de quel intérêt majeur peut-il être, pour le public , qu'à tort ou non , je me sois plaint de lenteur dans les mouvements de quelques troupes , d'irrégularités dans leur marche, et de négligence dans des détails de service ?
Sans doute que si j'eusse placé de tels faits au nombre des principaux mobiles de nos désastres , et qu'elle eût pu approcher de moi la pensée de flétrir les lauriers qu'aux champs de Fleurus le 4me corps avait, si abondamment cueillis, j'applaudirais aux motifs qui ont mis la plume à la main de M. le comte Gérard. Je reconnaîtrais mon impéritie, et qu'elle a été exagérée l'expression du blâme qui a donné lieu à de telles inductions. Cet aveu ne pourrait me coûter , puisqu'il me donnerait des titres à l'estime générale. Mais loin d'avoir à le faire, il me semble permis de croire que les documents publiés par M. le comte Gérard ne sont propres qu'à établir une polémique oiseuse , quant au fond de la question, et à répandre de douteuses lumières sur des faits d'un intérêt minime , auxquels on cherche à attacher quelque éclat en faisant intervenir dans leur discussion, comme partie lésée, un corps d'armée et des officiers -gêné-
( 5 ) raux , auxquels une longue confraternité d'armes et mes sentiments partieuliers ne peuvent permettre d'imaginer que, dans l'intérêt d'une défense personnelle , bien faible si elle ne reposait que sur de si eoupables bases, j'aie cherché
à ternir /éclat de leurs glorieux services
Et comment en croiraient -ils capable celui qui , dans l'ouvrage qu'on incrimine aujourd'hui , a , le premier, relevé ces phrases accusatrices du général Gourgaud .... Plusieurs généraux ri étaient plus les mêmes hommes: ils avaient perdu cette énergie , et ce génie entreprenant qui les distinguait autrefois ; ils étaient devenus timides et circonspects dans toutes leurs opérations ; leur bravoure personnelle leur restait , mais le grand objet était , pour eux, de se compromettre le moins possible. J'ajouterai à ces observations une investigation spéciale de celles des opinions et inculpations éparses dans la brochure de M. le comte Gérard qui doivent être réfutées (i). En m'y livrant, je consulterai moins l'ordre paginai , que le degré d'importance qu'elles peuvent avoir. Les détails dans les-
(ij Elles se trouvent aux pages 7, 8, 9, i3 , 14, 4^i 46 , 47? 43 et 5o.
quels j'aurai à entrer, et quelques répétitions inévitables, sont propres, je le sais , à fatiguer la patienee ; mais les événements auxquels ma défense se rattache , et le sentiment d'intérêt qu'on accorde généralement à ceux placés dans la pénible nécessité de repousser les trais acérés d'une critique plus que sévère , détermineront, sans doute, à parcourir la totalité de cet écrit.
M. le comte Gérard essaie de disculper son corps du reproche de lenteur dans ses mouvements, en publiant les rapports de son chef d'état-major, du général commandant son avantgarde, et en invoquant les témoignages de ses subordonnés. Les dénégations et inculpât ions d'inférieurs suffisent-elles pour invalider les assertions d'un supérieur?.. Ma conviction est si négative à cet égard, que quelque différentes qu'aient été nos positions respectives , je n'opposerai à M. le comte Gérard, ni les déclarations que le général, chef de mon état-major, m'a envoyées aux Etats-Unis, lorsqu'il me vit attaquer en France, ni les témoignages de nombre d'officiers sous mes ordres, infirmatifs de ceux qu'il produit (i).
(i) Une lettre de l'un d'eux, et c'est la seule, fait
( 7 ) Il nie fournit d'ailleurs lui-même les moyens «le me défendre avec avantage. Les faits rapportés par ses propres officiers suffisent pour me disculper du reproche d'avoir été injuste envers son corps.
A la page /ji de ses documents, je lis : le 4/w* corps reçut vers midi et demi , le 17, l'ordre de se mettre en mouvement dans la direction de Gembloux. Même page, et quelques lignes plus bas : ce n'est que vers trois heures qu'il a commencé à marcher. A la page o, , le T7 , les troupes du \me corps ne sont entirées dans leurs bivouacs qu'à dix heures du soir. Ainsi le 4me corps a mis deux heures et demie à prendre les armes , et il a été depuis trois heures jusqu'à dix pour se rendre de Ligny, à Gembloux, qui en est à 62 5o toises (1). Il lui a donc fallu dix heures et demie pour se mettre en mouvement , et parcourir un peu plus de trois lieues de poste.
partie des documents annexés à cet écrit. Il était nécessaire de la rapporter, pour faire connaître le temps qu'il a mis pour se rendre de Sart-à-Valain près de l'empereur.
(1) Consultez la carte de Ferrari, réimprimée par Capitaine.
Croit-on expliquer ce peu de célérité, en disant le général Hulot fut obligé d'attendre, pour se mettre en marche, que la gauche du général Vandamme eût déblayé ? Mais les 3me et 4me corps partaient de points différents \ et assez éloignés , dans les plaines de Fleurus(i).Ils ne pouvaient donc se retarder en rien , jusqu'à leur arrivée à l'embranchement des routes de Namur et de Gembloux. Audelà de cet embranchement, si je me fusse trouvé avec le 4me corps, je l'aurais fait doubler à côté de celui du général Vandamme; jusqu'à hauteur du défilé au-dessus de Gembloux, le pays n'était ni assez coupé, ni assez difficile pour l'empêcher : l'artillerie, si elle encombrait le chemin , ne devait point arrêter, son arrivée en totalité n'étant nullement urgente : il ne s'agissait pas le 1 7 de se battre , mais de regagner les heures perdues pendant la matinée de ce jour.
La longueur du temps employé à traverser Gembloux ne se justifie point par la présence dans cette ville de quelques détachements que
(1) Ligny et Saint-Amand.
(9) Je général Vandamme y aurait laissés pour aller aux distributions , ou par l'encombrement résultant des équipages du 3me corps. Quand on doit marcher rapidement , on cherche les moyens de vaincre de tels obstacles : ils étaient faciles à trouver, plusieurs chemins tournant la ville.
Le 18 juin, des lenteurs dans les mouvements , du décousu dans la marche , et quelques négligences dans le service, me frappèrent. Etait-ce à tort? On va encore en juger, par les pièces que produit le comte Gérard.
A la page 12 de ses Documents, et dans le rapport du colonel Simon Lorière, on lit : le 4e corps quitta sa position à sept heures du matin, et à la page 58, dans le rapport au général Hulot, le 18, vers sept heures du matin , je reçus V ordre du général en chef{ 1 ) qui prescrivait à toutes les troupes du 4e corps de se mettre en marche à huit heures du matin. Auquel des deux rapports , du chef d'étatmajor, ou du général commandant l'avantgarde, faut-il s'en rapporter ? peu importe,
(1) M. le comte Gérard.
( 'o) sans doute. Mais mes ordres étant que le 4e eorps fut en marche de très-grand matin , et qu'il eût quitté Gembloux à six heures , s'il n'en partait qu'à sept ou huit heures , il était en retard.
Quelques lignes plus bas , on voit dans le rapport du colonel Simon Lorière : le /\me corps fut obligé de faire halte en avant de Gernbloux , pour laisser le temps au 3me corps de s'écouler. Il nen eût pas été ainsi , s'il eût pris un autre des chemins qui conduisent de Gembloux à Sart-à-Valain , lieu de rendez-vous indiqué. Il s'en trouve plusieurs, car j'y suis arrivé par une route différente de celle suivie par le général Vandamme. Probablement on a négligé de s'informer s'il en existait. Quant à moi , il ne m'appartenait, ni comme maréchal, ni avec des officiers-généraux tels que les généraux Gérard et Vandamme . d'entrer dans tous les détails du mode d'exécution des marches ou des attaques que j'avais à faire faire. Croyant d'ailleurs m'apercevoir qu'il leur était pénible de servir sous mes ordres, je mettais une recherche particulière à leur laisser toute la latitude possible, et à leur montrer une défé-
rence que légitimaient leurs talents et leur expérience.
Dans le même rapport du colonel Simon Lorière, on lit : à onze heures, le 3me corps (i) était entièrement réuni a Valain. Si on admet l'exactitude de cette assertion, et qu'on sache qu'à cinq heures et demie une partie de ce corps n'était point encore rendue à la Baraque, à deux lieues de Sart-à-Valain , tandis que le reste était depuis long -temps devant Wavres (2) , on a droit d'en inférer nonseulement que ses divisions avaient marché d'une manière décousue , et à des distances autres que celles voulues entre les fractions d'un même corps d'armée , mais encore que l'une d'elles était fort en retard.
Lorsqu'à ce même petit village de la Barraque, l'ordre a été laissé à la division en arrière de se porter, en toute hâte, vers Saint-Lambert , et que cet ordre n'a pu être exécuté , faute de guide , et par l'impossibilité alléguée
(i) Le colonel Simon Lorière a probablement voulu dire le quatrième.
(2) Il y a quatre lieues de poste, et 3^5 toises en sus, de Sart-à- Valain à Wavres.
( «»:) de s'en procurer, peut-être était-il permis de croire à quelque imprévoyance ou à quelque négligence de la part des officiers d'état-major, dont l'un des devoirs est d'être toujours en mesure d'exécuter les dispositions diverses qui peuvent être ordonnées. Attribuer cette imprévoyance à l'influence désorganisatrice produite par la désertion de quelques chefs, loin d'autoriser à me supposer des intentions hostiles, offre au contraire la preuve de mou désir de rejeter , autant que possible , sur des causes étrangères aux individus, le mécontentement que j'éprouvais.
Les paragraphes qui précèdent font voir que les mouvements et la marche des troupes , les 1 7 et 1 8 , n'avaient pu me satisfaire. Il était difficile que je le dissimulasse dans un narré dont un des objets était d'expliquer des retards dont on me rendait responsable.
Le prix qu'on attache à établir l'authenticité et l'importance du conseil que M. le comte Gérard me donna à Sart-à-Valain, le 1 1 juin à onze heures et demie , de me porter au bruit du canon qui se tirait alors à plus de six
lieues sur notre gauche (1) , prix constaté par la publication de lettres et rapports qui lui assignent des développements ayant pour moi tout le mérite de la nouveauté, et l'erreur dans laquelle on serait , en croyant que les chances de la bataille de Waterloo eussent tourné en notre faveur, si cet avis , si vanté depuis , eût été suivi , rendent nécessaire de le faire apprécier à sa juste valeur. Je l'établirai , en faisant connaître l'intempestivité du mouvement proposé , à raison de l'heure où il eût été exécuté , et de la distance à parcourir pour arriver jusques à l'empereur ; en indiquant les inconvénients qu'il eût pu avoir, soit que je marchasse avec la totalité de mon corps, soit avec une de ses fractions ; et en rappelant le respect dû au principe d'obéissance passive, justement regardé comme un des plus sûrs gages de succès , et qui ne permet pas au commandant d'un corps détaché , porteur d'ordres spéciaux , de courir au bruit d'une ca-
(i) Consultez la carte de la Belgique, de Ferrari, réimprimée par Capitaine , et vous verrez qu'il y a , à vol d'oiseau, 12,100 toises, de Sart-à-Valain à Mont- Saint-Jean.
noimade, dont la cause probable lui a été assignée par son général en chef, au moment où il lui a donné une mission qui l'éloigné de lui.
A la page 8 de ses documents , M. le comte Gérard s'exprime en ces termes : Je ri ai point la présomption de dire que , dans le moment ( lorsqu'il ouvrit l'avis de marcher au bruit du canon de Waterloo ) , je calculai les immenses résultats qu aurait produits cette manœuvre, si, comme l'événement Va prouvé, elle eût été exécutée.
L'événement a seulement prouvé que les corps prussiens qui agirent sur le flanc de l'armée de l'Empereur, lui ont arraché la victoire. Le calcul des immenses résultats de la manœuvre proposée est hypothétique , rien ne constatant que la marche de mon corps d'armée de Sart-à-Valain vers Waterloo eût assuré le gain de la bataille.
Avait-elle lieu à temps utile ? Pouvait - elle empêcher l'attaque des corps prussiens, en vue de l'armée française, sur les hauteurs de Saint- Lambert à une heure ? Le nombre de mes troupes était-il suffisant pour occuper la totalité cle l'armée prussienne ? Je ne le pense pas.
A midi toute ma cavalerie avait dépassé de beaucoup Sart-à-Valain : le corps du général Vandamme était aussi au-delà. Ainsi le corps du général Gérard eût fait tête de colonne, et les autres troupes auraient eu une contre-marche, ou une marche de flanc à Dure pour le rejoindre.
A quelle heure les troupes se seraient-elles ébranlées de Sart-à-Valain ? En admettant que ce pût être vers midi, combien fallait-il de temps pour joindre l'empereur ?
L'officier que je lui envoyai de Sart-à- Valain fut , au trot et au galop de son cheval , et en se dirigeant à travers champs par la ligne la plus directe , deux grandes heures et demie à se rendre près de lui (i). Un corps d'armée d'infanterie eût certainement mis trois fois autant de temps à y arriver. A vol d'oiseau, il y a , de Sart-à-Valain à Mont-Saint-Jean, 12,100 toises : en y joignant un quart en sus, à raison des sinuosités des chemins de traverse que les troupes
(ij Voyez la lettre de cet officier, annexe'e à la fin de cet écrit.
( i6) eussent été obligées de suivre, la distance à parcourir par elles était de 1 5,1^5 toises , ou plus de sept lieues et demie de poste. Ainsi il était impossible qu'elles fussent rendues à Mont-Saint-Jean avant huit heures du soir, époque à laquelle l'attaque de Blucher, sur le flanc droit de l'armée française , avait eu lieu , et le sort de la bataille décidé.
On sera d'autant plus convaincu de l'inévitable lenteur de la marche de Sart-à-Valain à Mont-Saint- Jean , que la nature du terrain et l'état des chemins les faisaient regarder comme très-difficiles pour l'artillerie , au général Ballus , commandant celle du général Gérard (i) , et que les corps prussiens, partis à la pointe du jour de Wavres , n'étaient arrivés qu'à une heure après midi à hauteur de Saint-Lambert, qui n'est cependant qu'à deux lieues trois quarts de Wavres, distance qu'ils avaient mis plus de neuf heures à parcourir, quoique marchant sur deux colonnes»
Ainsi l'inutilité du conseil de M. le général
(i) Voyez, pag. ig des Documents de M. le comte Gérard, l'assertion de M. l'intendant militaire Dennié.
( '7) Gérard est démontrée par l'examen des distances , et du temps nécessaire pour les franchir.
Attiré vers Napoléon par la canonnade que j'entendais , je ne me fusse point dirigé vers Saint- Lambert. Si cependant, par l'effet de quelque inspiration, ou de renseignements positifs quant à la marche de Blucher , je m'étais porté sur ce point culminant , éloigné de six lieues de Sart-à-Valain (i) , je n'y eusse certainement plus trouvé les deux corps prussiens qui y arrivaient dès une heure, et qui avaient constamment marché depuis.
Si le troisième corps y eut été encore, un engagement aurait eu lieu , mais sans paralyser le mouvement de Blucher , que n'eût pas plus fait suspendre le canon tiré à Saint- Lambert que celui tiré à Wavres. D'ailleurs le 4me corps prussien , en position sur les hauteurs qui dominent cette ville, n'y serait pas demeuré oisif; voyant rétrograder ma cavale-
(i) De Sart-à-Valain à Saint-Lambert , à vol d'oiseau, il y a 9,200 toises, et avec le quart en sus, pour les sinuosités des chemins, n,5oo toises , ou cinq lieues trois quarts de poste.
( i8 ) rie et le corps du général Vandamme, il eût repassé la Dyle à leur suite, et les eût harcelés dans leur marche. Ou s'il se fût porté, par la rive gauche de la Dyle, au secours du corps attaqué à Saint-Lambert, j'eusse alors eu à combattre des forces presque doubles des miennes , et des succès eussent été disputés trop long-temps , pour qu'ils pussent avoir de l'influence sur l'issue des événements qui se passaient à Waterloo.
A la page 5o de ses documents, M. le comte Gérard dit : quen émettant l'avis de passer la Dyle , sur le pont de Moutiers , pour marcher vers le canon de l'empereur, ce mouvement lui paraissait offrir le double but de lier nos opérations avec le corps de gauche, et de prendre à revers les positions de Pieuvres et de Bielge , ce qui nous aurait épargné le désagrément de les attaquer de front et sans succès. Il ajoute un peu plus bas : que ce mouvement était conforme aux principes de la, stratégie et à des dispositions contenues dans la lettre du major-général , citée (par moi ) pour prouver le contraire.
On peut, par l'effet d'une combinaison, ou d'une attaque, obtenir divers résultats. Mais
( *9 ) je ne pense pas que la stratégie la plus habile offre les moyens d'atteindre en même temps , avec un seul corps , et par un seul mouvement, deux buts à plusdequatrelieuesl'unde l'autre.
Si on marchait pour joindre l'empereur, on renonçait à attaquer les positions de Wavres et de Bielge.
Si après avoir passé la Dyle au pont de Moutiers, on se portait sur Bielge et Wavres, la jonction avec Napoléon n'avait pas lieu , et nos opérations n'étaient pas plus liées qu'elles ne l'ont été , quand j'ai fait attaquer l'ennemi par Limale.
J'ai déjà fait voir que la jonction eût eu lieu trop tard pour être efficace.
L'enlèvement des positions de Wavres et de Bielge, quelques heures plus tôt qu'elles ne le furent, ne prévenait pas davantage les désastres de Waterloo , et la censure de leur mode d'attaque est peu fondée. Elles ont été tournées par Limale pendant que le général Vandamme entretenait le combat devant Wavres ; elles l'eussent été plus tôt, si la totalité du corps du général Gérard avait été réunie à une heure moins tardive devant Wavres. ( Une des divisions de ce corps n'était pas même
(■*>.) arrivée à la Baraque à cinq heures du soir, fait qui infirme , en partie , l'assertion de M. le comte Gérard , que ses troupes ont été massées sur les plateaux qui dominent la Dyle , bien long-temps sans recevoir d'ordres.)
On n'est pas plus complètement en droit de dire que le mouvement qu'il conseillait aurait épargné le désagrément d'attaquer de front , et sans succès , les positions de W^avres et de Bielge.
L'attaque de Wavres et de Bielge après avoir enlevé la partie de la ville sur la droite de la Dyle devait être tentée. Quand sa difficulté a été reconnue insurmontable, et que tout le 4e corps a été réuni } la position a été tournée par Limale, la division Teste s'est emparée du village de Bielge , et les Prussiens ont été forcés de se retirer vers Bruxelles.
Le succès a donc couronné les opérations ordonnées.
Quant aux conséquences tirées par M. le comte Gérard de la lettre du maj or- général , datée de la ferme du Caillou \ le 18 juin à dix heures du matin \ il suffit de la lire avec quelque attention pour s'apercevoir de leur peu de justesse.
( a* ) Le major-général m'écrit :
Monsieur le Maréchal,
« L'empereur a reçu votre dernier rapport daté de Gembloux : vous ne parlez à sa Majesté que de deux colonnes prussiennes qui ont passé à Sauvenières et Sart-à-Valain : cependant des rapports disent qu'une troisième colonne, qui était assez forte , a passé à Gery et Gentines , se dirigeant sur Wavres. L'empereur me charge de vous prévenir qu'en ce moment il va faire attaquer l'armée anglaise qui a pris position à Waterloo , près la forêt de Soignes. Ainsi , sa Majesté désire que vous dirigiez vos mouvements sur Wavres, afin de vous rapprocher de nous, vous mettre en rapport d'opérations, et lier les communications, en poussant devant vous tous les corps prussiens qui ont pris cette direction , et qui auraient pu s'arrêter à Wavres, où vous devez arriver le plus tôt possible. Vous ferez suivre les colonnes ennemies qui ont pris sur votre droite , par quelques corps légers , afin d'observer leurs mouvements , et ramasser les traînards. Instruisez-moi immédiatement de vos dispositions , ainsi que des nouvelles que vous aurez sur les ennemis , et
ne négligez pas de lier vos communications avec nous. L'empereur veut avoir très-souvent de vos nouvelles. »
Le Duc de Dalmatie.
Qu'y a-t-il de plus impératif que ces passages ? Dirigez vos mouvements sur JVavres , afin de vous rapprocher de nous , vous mettre en rapport d'opérations et lier les communications , poussant les corps prussiens qui ont pris cette direction , ou qui auraient pu s'arrêter à Tf^avres , où vous devez arriver le plus tôt possible.
Le sens de telles expressions ne peut être méconnu. L'objet principal , l'objet que l'empereur a le plus à cœur, est que mes mouvements soient dirigés sur TV^avres , et que je me rapproche de lui. . . . que je pousse les colonnes prussiennes qui ont pris la direction de PKavres , que je sois rendu le plus tôt possible a ff^avres.
L'objet secondaire est que je me mette en rapport d'opérations, et que je lie les communications.
Quel moyen ai-je à prendre pour remplir l'objet principal ?
On ne m'en laisse pas le choix , on me l'indique impérativement : marchez sur ff^avres, et arrivez-y le plus tôt possible. En effet, àWavres je ne me trouvais qu'à quatre lieues et demie de l'empereur , tandis qu'à Sart-à-Valain j'en étais à sept lieues et demie.
Ainsi l'ordre de me rapprocher a été exécuté , et son mode d'exécution , fidèlement suivi (i).
En lisant, page i3 et s5, les développements donnés aux conseils de M. le comte Gérard , on aura probablement remarqué qu'on lui fait ouvrir l'avis de marcher avec son seul corps, et la cavalerie du général Valin , au bruit du canon de ï empereur. Ce mouvement eût offert encore moins de chances favorables , que s'il eût été exécuté avec la totalité de mes troupes. Il compromettait celles demeurées à la poursuite des Prussiens; car s'ils tenaient dans quelque bonne position , ainsi qu'ils le firent à Wavres , ou dans toute autre qui eût pu se rencontrer , elles étaient
(i) L'objet secondaire a été rempli, par l'envoi de la cavalerie légère du général Pajol, par Limette, vers. Saint-Lambert.
obligées de se déployer. Connaissant alors leur force , et ayant pour eux les chances de succès résultantes d'une grande supériorité numérique, ils n'eussent pas manqué de les attaquer. On peut d'autant moins en douter, que le 19 à la pointe du jour, époque à laquelle ils ignoraient encore l'issue de la bataille de Waterloo, ils prirent l'offensive , quoique je n'eusse point fait de détachement , et que tout mon corps fût réuni.
La colonne conduite par le général Gérard, eût pu aussi être dans une position difficile , si elle se fût trouvée en contact avec les corps prussiens en marche vers Mont-Saint-Jean depuis le lever du soleil.
Les règles de cette stratégie qu'on invoque , s'opposaient donc à ce que je me divisasse en deux colonnes.
A la page 10 , on assigne comme caractéristique de mes observations sur la campagne de 18 15, par le général Gourgaud : une confusion complète des lieux , des époques , et des distances. C'est quatre ans après les événements , et à dix-huit cents lieues de ma patrie , que j'ai réfuté le général Gourgaud ; j etais alors dépourvu de cartes spéciales , de mes livres d'ordre , et de correspondance ; de
( 25) tous les documents propres à rappeler à ma mémoire des détails et une conversation qui me frappèrent d'autant moins , que rien ne pouvait me faire présumer qu'ils serviraient un jour de base à des recherches accusatrices. N'en ayant conservé qu'un fugitif souvenir, j'ai pu commettre quelques erreurs. Elles disparaîtront de la nouvelle édition de ma Réfutation de l'ouvrage du général Gourgaud. Quant aux distances, j'étais autorisé à les croire exactes, puisqu'elles me furent indiquées à New-York , par le général Bernard , aide-de-camp de Napoléon en i8i5, et depuis lors général -major au service des Etats-Unis. Au reste, il m'importe essentiellement qu'elles soient scrupuleusement vérifiées par ceux qui parcourront ces lignes, car les plus grossières erreurs à leur égard se rencontrent dans la plupart des publications relatives à la campagne de i8i5(i).
Aux pages 7 et 12, on cherche à établir que ma pensée dominante a été de faire croire que j'ai été instruit très-tard que l'empereur
(1) Elles se trouvent, en toises et lieues de poste de France, au Tableau annexé au commencement de cet opuscule.
se battait à ma gauche. On en donne pour preuve que j'ai écrit que je m étais porté, de ma personne , à l'extrémité du bois de Limelette, vers une heure , et que je ne doutai plus alors que le canon que l'on tirait ne fût celui de l'attaque de l'armée française. Rien de plus vrai que ce fait , et de moins juste que l'induction qu'on en tire. J'ai entendu , étant à Sart-à-Valain , une canonnade : elle a d'abord été sourde , et je l'ai prise pour celle d'un engagement d'avant - garde : elle a continué , et s'est renforcée : afin de la mieux juger, j'ai galopé jusques à l'extrémité du bois de Limelette, où j'en étais plus près qu'à Sart-à-Valain. C'est alors seulement que j'ai été convaincu qu'elle était celle d'une bataille rangée. Je l'aurais crue telle , dès midi , que je rien aurais pas moins marché sur Wavres , où l'intention de l'empereur , au moment où il allait livrer bataille , était que je me rendisse le plus promptement possible. Il n'y eût eu que la complète certitude que Blucher en fût parti , pour opérer sa jonction avec Wellington , qui m'eût fait balancer dans ce que j'avais à faire. Mais à Sart-à-Valain , à midi , j'ignorais que trois des corps de l'armée prussienne eussent marché vers Ohain et Saint-
(a? ) Lambert, et que le 4e corps seul fût resté à Wavres. L'assertion de M. le colonel Simon Lorière ( page 1 3 ), que , dès le point du jour on était informé de la marche de trois des corps prussiens, et quil n'y avait que le quatrième qui couvrît la retraite , est inexacte : car a moius d'avoir été mis dans le secret de son plan , par Blucher , il était impossible qu'on eût connaissance, au point du jour, à Gembloux, des mouvements qu'il faisait faire à Wavres, qui en est à six lieues.
Dans différents endroits de la brochure de M. le comte Gérard , et notamment à la page 47 , on avance que mes troupes ont marché sur une seule colonne forte de trente ou trentecinq mille hommes ; on blâme cette disposition, et on appuie sur la gravité des inconvénients qu on prétend en être résultés. Les faits démentent cette inculpation ; et l'ordre dans lequel ont marché les troupes, est légitimé par les motifs qui l'ont fait adopter.
On ne peut dire que trente ou trente-cinq mille hommes (i) aient formé une seule co-
(i) J'ai établi dans une autre publication, et je le répète ici : le total des troupes sous mes ordres ne s'ëlevait qua trente et un mille et quelques cents hommes, et non à trente-cinq mille.
lonne, quand la cavalerie légèredu général Pajol de 1 1 5o hommes , et la division d'infanterie du général Teste, de 4, 160 , suivirent, le 1 7 et une partie du 18, d'autres directions que les 3e et 4e corps, et lorsque les 2,390 dragons du général Excelmans ont toujours été à plusieurs lieues en avant de l'infanterie. Ils n'en ont donc pas retardé les mouvements. Eux-mêmes n'ont point formé une colonne, six de leurs escadrons ayant été dirigés, le 17, sur Sart-à- Walain, et trois vers Perwesse. Les 3e et 4e corps d'infanterie, dont la force ne s'élevait qu'à environ vingt mille hommes (1), ont marché massés : mais leur réunion était indiquée par la nature de l'opération dont j'étais chargé. Détaché à la poursuite des Prussiens pour les attaquer, dès que je les aurais joints, et devant présumer opérée leur jonction avec celui de leurs corps qui n'avait pas pris part à la bataille du 16 , je devais être toujours à même d'aborder l'ennemi avec tous mes moyens. Je pouvais d'autant moins me départir d'une telle disposition, que
(1) Les états de situation de ces corps après la bataille, le prouvent.
( »9 ) Napoléon avait, en ma présence, fortement improuvé le maréchal Ney, pour ne l'avoir pas adoptée (i). Le 1 7 au matin, il lui faisait écrire par le major-général : Lî empereur a vu avec peine qu'hier vous n'étiez pas réunis ; les divisions ont agi isolément. Ainsi vous avez éprouvé des pertes. Si les corps des généraux d'Erlon et Reille avaient été ensemble , etc. , etc.
Et plus bas : L'empereur espère et désire que vos sept divisions d'infanterie soient bien réunies et formées , et qu'ensemble elles n'occupent pas une lieue de terrain , pour les avoir bien dans votre main , et les employer au besoin (2). La manière de voir de l'empereur devait être respectée par son lieutenant.
La position du maréchal Ney différait peutêtre de celle où je me trouvais , en ce qu elle
(1) Lettre du major-général au maréchal Ney, datée du 17.
(2) En citant ces lignes, je suis si loin de vouloir incriminer les opérations du maréchal Ney, que je me propose au contraire de le disculper plus tard de la plupart des torts qu'on lui impute , en publiant les ordres qu'il avait reçus , et dont je possède les minutes. Ils diffèrent presque en tout de ceux que rapportent les écrits émanés de Sainte-Hélène.
( 3o ) était plus immédiatement offensive. Mais la mienne était destinée à le devenir. D'ailleurs la supériorité numérique des Prussiens (i) les mettait à même de in attendre dans quelque position forte , et étudiée à l'avance , ou de se reporter , par Charleroy , sur la ligne d'opérations de l'armée française. Il fallait donc que j'eusse mes troupes réunies de manière à être en mesure d'agir en toute espèce de circonstance. Les ordres de l'empereur , et le rôle qu'il m'avait assigné dans le sanglant drame au dénoûment duquel ses dispositions rendaient impossible que je prisse part, m'en faisaient un devoir.
Je ferai en outre observer combien il était difficile de découvrir , à l'instant même où j'étais envoyé à leur poursuite, la direction de retraite prise par les Prussiens. Les reconnaissances de la cavalerie n'apprenaient rien qui précisât leurs mouvements. Réduit à interroger les habitants du pays quand on en pouvait rencontrer , à envoyer des officiers prendre des renseignements dans tous les
(i) Leur armée s'élevait encore, après la bataille de Fleurus, à plus de cent mille hommes.
( 3i ) villages, et n'ayant aucunes données propres à fixer mes idées , quelque tâtonnement eût été excusable. Et cependant y en a-t-il eu? Quand je quittai l'empereur, le 17 à une heure , il était incertain si ce serait vers Bruxelles, ou sur la Meuse, que j'aurais à me porter. Dans le doute, j'ai assigné pour point de réunion à mon infanterie, l'embranchement de la route de Namur et du chemin de Gembloux. Dès que j'ai su que celles des troupes ennemies qui s'étaient d'abord dirigées vers Namur , avaient quitté la grande route qui y conduit , et marchaient du côté de Perwèse , c'était à Gembloux qu'il convenait que je me portasse. Y ayant appris que quelques colonnes prussiennes avaient passé dans les environs de Sart-à-Valain , ce village devenait mon point de direction. Lorsque, d'après divers renseignements, une partie de l'armée de Blucher devait s'être réunie à Wavres, et quoique d'autres rapports annonçassent qu'elle paraissait se concentrer dans les environs de Louvain, il n'y avait point à balancer, et c'était sur Wavres que j'avais à marcher, d'autant que si l'hypothèse de la concentration de l'ennemi dans les plaines de Louvain se vérifiait,
( 3a) par un changement de front à droite j'étais sur son flanc. L'intention de l'empereur , au moment où il attaquait les Anglais, étant que je me rendisse aussi rapidement que possible à Wavres , je devais prendre le chemin le plus court pour y arriver. C'est celui que j'ai suivi : il était le seul que je dusse suivre i ma cavalerie et le troisième corps s'y trouvant embarqués, et ayant dépassé depuis long-temps Sartà-Valain. Les rappeler, quand l'ennemi que j'avais ordre de combattre était en vue, et me porter vers Wavres , en passant la Dyle au pont de Moutiers , était une manœuvre fausse et contre-indiquée, les chemins de Sartà-Valain à Wavres , par la rive gauche de la Dyle , étant presque impraticables , et beaucoup plus longs , puisqu'ils décrivent l'arc d'un cercle dont la route que j'ai suivie est la corde (i).
Faire prendre la direction de Wavres par
(i) Jetez les yeux sur la carte de Ferrari, et vous verrez qu'en ligne droite, et à vol d'oiseau , il y a quatre lieues de poste de Sart-à-Valain à Wavres , par le chemin que j'ai suivi , tandis qu'en s'y rendant par le pont de Moutiers et la rive gauche de la Dyle , il y en a cinq.
( 33 ) le pont de Moutiers au quatrième corps au moment où le troisième joignait l'arrière-garde ennemie et l'attaquait, pouvait avoir de graves inconvénients. Dans de telles circonstances , on ne sépare pas par une rivière deux corps d'armée qui doivent se soutenir au besoin. Enfin ce mouvement était intempestif, car on ne manœuvre point pour tourner une position , quand on ignore si l'ennemi la défendra ; et rien n'annonçait à Sart-à-Valain, à midi, que les Prussiens eussent l'intention de tenir à Wavres.
A la page 55 , M. le comte Gérard s'étonne que j'aie revendiqué V honneur d'avoir eu ses troupes sous mes ordres, le jour de la bataille de Fleurus , quoiqu'il soit constant que je ne leur ai prescrit aucunes dispositions.
Je n'ai rien revendiqué qui ne m'appartînt : les ordres de l'empereur rapportés à la fin de cet écrit , plaçaient sous mon commandement non-seulement M. le comte Gérard et son corps , mais toute la droite de l'armée. Il est très -vrai , je le sais, que le jour de la bataille de Fleurus , je n'ai prescrit aucunes dispositions au 4me corps. Occupé à diriger toutes les attaques contre l'aile gauche de
l'armée prussienne (i), et à rejeter au loin celles des troupes ennemies qui arrivaient par la route de Namur, je ne pouvais m'occuper en même temps de ce qui se passait au village de Ligny. Je ne le devais d'ailleurs point : si M. le comte Gérard veut relire les ordres qu'il avait reçus du major-général (2) , il y verra ces lignes : ce Je vous préviens que l'intention « de S. M. est que vous preniez les ordres de « M. le maréchal Grouchy, comme comman-
« dant d'aile » et plus bas : ce Vous ne rece-
« vrez des ordres directs de l'empereur que « quand S. M. sera présente. » — L'empereur était présent : il a donné directement ses ordres. — Ce n'était donc point à moi à le faire. A la page 10 de ses documents, M. le comte Gérard essaie de faire croire que, le 18 juin, j étais peu pressé d'agir.
Et quels pouvaient donc être les motifs de ce peu d'empressement ? Le poste élevé que j'occupais , les intérêts de ma gloire , ma position
(1) Voyez le Rapport officiel de la bataille de Fie urus, inséré au Moniteur de 181 5.
(2) Ces ordres se trouvent au nombre des Pièces justificatives.
( 35 ) personnelle , et un constant dévouement à la cause que je servais , ne me commandaientils donc plus de tout faire pour en assurer le triomphe ? Ah ! qu'on blâme mes dispositions j qu'on m'accuse d'avoir mal interprété mes ordres , qu'on me taxe d'impéritie , je répondrai avec calme. . . . mais à de telles
insinuations mon cœur ne peut que se
soulever d'indignation. . . . l'opinion publique saura les apprécier ! les antécédents de toute ma vie lui en donnent la mesure.
Je n'étendrai pas davantage cette réfutation des assertions et opinions de M. le comte Gérard , me proposant de la rendre plus complète dans une publication dont je m'occupe. Il m'est pénible , sans doute, de me trouver en dissentiment avec un officier-général aussi distingué; mais je me félicite cependant qu'en me forçant à faire connaître sur quelles bases ont reposé mes déterminations, le 17 et le 18 juin , il ait mis le public à même de remarquer combien, après les événements, et lorsque les développements des plans de vos ennemis ont révélé les mouvements stratégiques qui en ont assuré le succès, il est aisé
de tracer, la carte à la main , les dispositions
qui eussent pu paralyser leurs projets , et prévenir leurs fatales conséquences. Il est non moins facile , à des écrivains malveillants ou intéressés , d'en faire peser la responsabilité sur celui qu'elle doit le moins atteindre, en supposant des ordres qui ne lui ont point été donnés, ou en assignant une interprétation forcée à ceux qu'il a reçus ; en altérant le chiffre des troupes, et en ne tenant compte ni des distances , ni de l'état des chemins , ni des difficultés morales et physiques à vaincre. Une investigation scrupuleuse dissiperait le prestige trompeur d'illusions propres à égarer l'opinion ; mais peu de personnes ont la volonté ou le loisir de s'y livrer, et beaucoup sont portées à adopter de confiance tout ce qu'on croit émané d'une source long-temps révérée, et qui, dans son cours heureux, renversant tous les obstacles opposés à son immense développement, semblait devoir n'en jamais rencontrer d'insurmontables. Plus tard, sans doute, la main du temps eût fait tomber les voiles dont on couvre la vérité. Mais comment ne pas les déchirer quand d'injustes inculpations, si souvent répétées sans avoir été démenties, font planer sur les lieutenants de
( 37 ) l'empereur un blâme immérité? il ne repose que sur des assertions inexactes, des documents peu fidèles, et des ordres imaginaires. La publication des ordres réels, le rapprochement de leurs époques et du temps que les distances à parcourir rendaient nécessaire à leur exécution, en offrent l'irréfragable preuve. Le calme, la mesure, l'absence de toutes personnalités, et le respect dû au malheur, formeront les caractères distinctifs d'une défense qui repoussera victorieusement des attaques empreintes d'une déplorable partialité. Elles m'ont fait plus d'une fois désirer que les derniers actes de ma vie militaire devinssent l'objet d'un examen scrupuleux : il mettra à même de juger s'ils ont terni le peu de lustre acquis à une longue et honorable carrière.