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LE ROI DE PRUSSE A M. ROUSSEAU

«Vous avez renoncé à Genève, votre patrie; vous vous êtes fait chasser de la Suisse, pays tant vanté dans vos écrits; la France vous a décrété; venez donc chez moi, j'admire vos talents ; je m'amuse de vos rêveries, qui, soit dit en passant, vous occupent trop et trop longtemps. Il faut à la fois être sage et heureux. Vous avez fait assez parler de vous par des singularités peu convenables à un véritable grand homme. Démontrez à vos ennemis que vous pouvez quelquefois avoir le sens commun. Cela les fâchera sans vous faire tort; mes Etats vous offrent une retraite paisible; je veux vous faire du bien, et je vous en ferai si vous le trouvez bon; mais si vous vous obstinez à rejeter mes secours, attendez-vous que je ne le dirai à personne. Si vous

Un beau jour, cet illustre et malheureux vagabond crut que sa vie n'était plus en sûreté s'il demeurait à la disposition de ses ennemis, et il partit brusquement de Wotton(mai 1767), après y

persistez à vous creuser l'esprit pour trouver de nouveaux malheurs, choisissez- les tels que vous voudrez. Je suis roi, je puis vous en procurer au gré de vos souhaits ; et, ce qui sûrement ne vous arrivera pas vis-à-vis de vos ennemis, je cesserai de vous persécuter quand vous cesserez de mettre votre gloire à l'être.

« Frédéric. »

Les journaux anglais, et notamment le London Chronide^ reproduisirent cette élégante plaisanterie. Rousseau répondit à cette insertion par le billet suivant, adressé au rédacteur en chef de la publication nommée ci-dessus :

tVootton, le 3 mars 1706.

Vous avez manqué, Monsieur, au respect que tout particulier uuii aux têtes couronnées, en attribuant publiquement au roi de Prusse une lettre pleine d'extravagance et de méchanceté. Vous avez même osé transcrire sa signature comme si vous l'aviez vue écrite de sa main. Je vous apprends. Monsieur, que cette lettre a été fabriquée à Paris, et, ce qui navre et déchire mon cœur, que. l'iniposteur a des complices en Angleterre. Vous devez au roi de Prusse, à la vérité et à moi d'imprimer la lettre que je vous écris et que je signe, en réparation d'une faute que vous vous reprocheriez sans doute, si vous saviez de quelles noirceurs vous vous rendez l'instrument. Je vous fais, Monsieur, mes sincères salutations.

«Jean-Jacques Rousseau.»

être resté environ seize mois. On attribue, du reste, cette résolution soudaine à Tinfluence de Thérèse Levasseur, qui , désireuse de revoir la France, aggrava de son mieux les terreurs de son maître. Sur ce qu'elle lui dit de substances inconnues qu'elle avait vu mêler à ses aliments par un cuisinier nouvellement entré au service de M. Davenport, Rousseau sortit aussitôt de la maison, envoya chercher à Ashborne une chaise de poste, et, dès qu'on y eut déposé ses bagages, y monta sans avoir voulu rentrer dans sa chambre.

Le reste de sa vie ne fut plus qu'un voyage éternel à la poursuite du repos que lui refusait partout la fièvre morale dont il était consumé. Une terre inconnue flottait toujours devant lui et l'attirait par on ne sait quel mirage. Tantôt Amiens l'appelait; tantôt Fleury, la maison de campagne de Mirabeau, ou bien c'était Bourgoin, ou bien Trie-le-Château, résidence du prince de Conti. L'Amérique se peignait aussi sous des couleurs séduisantes à son imagination déplorablement active. Mais il ne pouvait aller chercher si loin un désenchantement nouveau. Avant de venir à Wotton, il avait vainement sollicité du gouvernement anglais la permission d'aller habiter les îles de la Grèce. 11 rêvait surtout Chypre, son

beau climat, ses champs fertiles. En quittant notre île, ce fut vers la Savoie qu'il se dirigea. Le château de Lavagnac, l'île de Minorque, Monquin et bien d'autres lieux, abritèrent ensuite sa tête errante jusqu'au jour où la mort, une mort volontaire, dit-on, termina son douloureux pèlerinage.

Durant le mois de juin 1839, me trouvant dans le Staffordshire, je résolus de visiter Wotton. Je désirais savoir si la famille au sein de laquelle avait vécu Rousseau conservait encore quelque relique de ce grand homme; je désirais surtout recueillir les traditions populaires qu'avait dû laisser dans le pays cet étranger bizarre, soudainement arrivé , soudainement reparti, accompagné d'une femme qui ne portait pas son nom , et désigné aux conjectures des bonnes gens par la singularité de son costume , composé d'une longue robe, d'un bonnet fourré , d'un caftan arménien; par ses habitudes silencieuses (il ne parlait pas l'anglais) et par ses longues courses dans la campagne, sans motifs appréciables pour les naïfs villageois dont il était entouré.

Wotton est situé au pied des montagnes Weaver, à six milles environ d'Ashborne, et à pateille distance, ou peu s'en faut, de Cheadle. C'est de ce dernier bourg que je partis pour m'y rendre.

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Je ne sais pourquoi je m'étais figuré que Rousseau avait habité Wotton-Lodge et non pas Wotton-Hall : j'arrivai donc tout d'abord devant une maison construite dans le style sévère en usage sous Elisabeth, et placée au milieu du site le plus solitaire que l'on puisse imaginer.

Pas une créature vivante n'animait le paysage; pas une voix humaine ne se faisait entendre ; pas une autre habitation ne s'apercevait. En face du bâtiment, je ne pus m'empêcher d'admirer cette masse imposante de pierres grises, flanquée de. tourelles et percée de profondes ouvertures àl compartiment de granit; la cour pavée, le haut perron par lequel on arrivait aux arceaux du porche , sous lequel s'ouvrait le double battant d'une porte en chêne garni de clous; le vieux jardin, ses longues terrasses, bordées de haies en espalier à leur versant méridional, et d'où Ton apercevait, par éclairs, à travers les touffes d'arbres, la surface scintillante des vastes étangs.

Il était environ midi. Nul bruit ne filtrait hors de cette hautaine habitation , aucune fumée ne couronnait ses cheminées gothiques. Je montai les degrés, je sonnai la cloche d'appel... pas de réponse. Un trouvère du moyen âge se fût cru le jouet d'un enchantement. Je retournai dans la cour, et j'allais partir, lorsqu'à une fenêtre de

1 elagc supérieur je vis apparaître le visage ridé d'une vieille femme : « Je descends , » me criat-elle d'une voix faible et chevrotante.

Cette brave dame habitait seule la vaste demeure que je viens de décrire, et dont le maître était absent depuis des années : <.( Elle n'avait à me montrer que quelques appartements démeublés, et le portrait d'un vieux capitaine de marine, premier propriétaire du domaine; il avait péri en mer, sans héritiers; par suite, les biens étaient revenus à une ligne collatérale; mais oncques n'avait habité en ces lieux un homme appelé Rousseau; et quant aux Davenport, jamais non plus ils n'avaient possédé Wotton-Lodge. Ces explications me convainquirent de mon erreur, et je partis immédiatement pour Wotton-Hall.

C'est aussi une résidence isolée , bien que le village de Wotton soit placé à peu de distance au-dessous, et celui d'Ellaston à environ un demimille au-dessous de l'habitation domaniale. (]elle-ci est bâtie comme la loge que je viens de décrire, sur un bel escarpement naturel, dominant une sorte de large ravin que se disputent (les blocs de rocher rouge et de bouquets do chêne au feuillage noir. Ces grands arbres, la- |)issés de lierre et rattachés l'un à l'autre par les longues guirlandes du chèvrefeuille, y forment

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des massifs imposants dignes d'arrêter les regards de Poussin ou de Salvator Rosa. Un peu au nord de la maison et du village, le Weaver soulève ses croupes vertes , livrant aux regards , sur ses deux flancs, deux perspectives imposantes. Au midi, c'est une vue presque sans bornes , ouverte sur une immense plaine où l'on voit dans 1 eloigement la ville d'Uttoxeter et ses toits fumants , les clochers de Cheadie et d'Ashborne , Alton-Abbey, demeure des comtes de Shrewsbury, et, par un temps clair, à ce qu'on m'a dit, le clocher de Lichfield , ainsi que les montagnes du Shropshire; au nord , l'œil est au contraire arrêté presque immédiatement par les cimes bleues et brumeuses des montagnes Peak.

Lorsque je parvins au faîte du Weaver, l'aspect de cette nature immobile , de ce paysage sans vie me frappa de tristesse, et je compris que, sur une imagination active, un repos absolu dans une solitude si entière devait exercer une fatale influence :

La paix est un enfer pour les âmes ardentes!

Et je n'eus pas de peine à me rendre compte des hallucinations qui accompagnaient les longues et rêveuses excursions de Rousseau.

Wotton-Hall n'était point occupé, à cette épo-

DE J. J. KOISSEAU. ^OO

que , par la ramille de M. Bromley, qui était eu voyage. On avait livré la maison à des ouvriers chargés de la réparer et de l'agrandir.

L'intendant voulut bien m'apprendre seulement que rien de ce qui avait appartenu à Rousseau n'y était conservé. Les deux chambres occupées par lui avaient même à peu près complètement disparu, par suite d'arrangements pris pour élargir le vestibule. Il restait cependant une grotte à laquelle son nom était attaché , et qui , suivant la tradition, formait sa retraite favorite. Dans le village, ma chasse aux souvenirs fut plus heureuse. Je demandai au premier paysan qui me tomba sous la main s'il avait jamais entendu parler d'un Français qui avait autrefois habité le château.

— Un Français! bien sûr oui, me répondit-il ussitôt; vous voulez dire le vieux Boss-Hall?

— Justement, m'écriai-je un peu surpris de rétrange métamorphose imposée par les bons paysans de Wotton à ce nom depuis longtemps européen. Pas un d'eux ne l'appelle autrement, -i ce n'est quelques beaux parleurs du lieu , qui loublent le d final du mot old (vieux). l*ouf ceuxlà, fauteur du Contrat social et de la Noiwelln Hèloise s'appelle tout bonnement U' vieux Drnss-

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Hall, — Old-l)ross-Halll le reconnaisse qui pourra !

— Et quand est-ce que ce personnage a vécu parmi vous? ajoutai-je.

— Oh! répliqua mon interlocuteur, c'était bien longtemps avant moi... mais il y a dans le village de vieilles bonnes gens qui étaient enfants alors, et qui s'en souviennent encore; il était très-grand connaisseur d'herbes... et je me suis laissé dire qu'il guérissait avec leur secours toutes sortes de maladies. Le vieux James Robinson, là-bas, au bout du village, le fermier Burton , ici près, et les vieilles miss Sait d'Ellaston le connaissaient bien, allez; ils vous diront tout ce que vous en voudrez savoir.

James Robinson était un grand vieillard de joyeuse humeur, bien qu'il << marchât sur ses quatre-vingt-dix ans. »

— Le vieux Ross-Hall, s'écria-t-il dès qu'il eut compris ma question... Ah ! je le connais bien... je l'ai vu bien et bien des fois... tous les jours dehors... avec son drôle de bonnet et sa robe de tartan... cherchant des herbes.

Je lui demandai si jamais il lui avait parlé. « Parlé! répondit-il..., et pourquoi faire?... il ne savait pas deux mots d'anglais...»

S'il y avait quelqu'un avec l'étranger?

(( Sans doute... il y avait une dame... on l'appelait ^P^'^ Zell (mademoiselle); mais si c'était ou non sa femme, c'est ce que je ne sais point... les commères disaient que non. n

Le fermier Burton et Mrs. Sait ne firent que me répéter, à peu de chose près, les mêmes détails; ils avaient tous remarqué les longues promenades de Rousseau, son étrange costume, son caftan, qu'ils appelaient un plaid, et les grosses poignées d'herbes dont il revenait chargé. Mrs. Sait se rappela de plus combien elle et son frère (ils avaient alors dix et onze ans) s'effrayaient de le rencontrer sur la Lande, en allant à l'école. Il avait pour eux l'apparence mystérieuse d'un sorcier, et son bonnet de velours noir à glands d'or leur inspirait une terreur superstitieuse. Comme d'ailleurs il ne pouvait pas les rassurer, en leur parlant, cette impression n'avait cessé de s'accroître; et d'ordinaire ils prenaient la fuite à toutes jambes dès que le formidable étranger se montrait à leurs regards.

Après tout, cependant, ces rares témoins du passé s'accordent pour rendre justice à l'obligeance de Ross-Hall et de M™" Zell (on a re- 'onnu Thérèse sous ce bizarre sobriquet^. L'un • t l'autre se montraient toujours disposés avenir en aide au pauvre monde. Ces braves gens se

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rappelèrent une petite anecdote qui ne manque pas de sel; lorsque celui qui la raconte en est encore à se demander si Thérèse était ou non la femme de Jean-Jacques. Il paraît qu'un jour, les Davenport étant à la ville, le vieux domestique qui restait chargé de la maison se mit à battre sa moitié légitime, à laquelle étaient confiées les fonctions de femme de charge. Les villageois accoururent au bruit de cette discussion conjugale ; et M°^« Zell, très-émue, se servait du peu de mois anglais qu'elle avait appris pour crier aux jeunes filles : « Vous voyez, vous voyez... ne vous mariez pas, ne vous mariez pas ! »

Le fermier Burton avait conservé l'idée trèsarrêtée que Ross-Hall devait être quelque grand monarque chassé de ses Etats; aussi ne faut-il pas s'étonner si mes questions, répétées de bouche en bouche, acquirent bien vite une haute importance aux yeux des habitants de Wotton; on leur eût difficilement persuadé que foiseuse curiosité d'un touriste littéraire m'avait poussé à cette enquête inattendue, et ils accouraient de toutes parts, demandant d'un fort grand sérieux u si le gouvernement faisait chercher Ross-Hall... ou bien s'il s'agissait de (juelque trésor caché par lui? ;)

On 1110 dit (juc le fermier Gallimore avait en-

core une pipe et un bonnet qui avaient appartenu au gentleman français. Rien de plus amusant que ma conversation avec ce paysan méfiant et rusé. A toutes mes demandes il répondait par une question : «De quoi s'agit-il, monsieur?... Que prétendez-vous par là?... )> Jamais il ne voulut croire que mes questions ne cachassent point quelque énorme piège; il secouait la tête, me lançait un regard en dessous, et je n'en pus rien tirer que ceci : « Cest une bien vieille affaire, monsieur... une bien vieille affaire, à l'heure qu'il est. »

La femme se montra un peu plus raisonnable ; elle me lit passer dans une chambre voisine et me déclara qu'elle me serait fort obligée si je lui disais au vrai pourquoi tant de gens s'inquiétaient du vieux Ross-Hall. 4e tâchai de lui faire comprendre l'intérêt que Ton peut attacher à un grand écrivain après sa mort , et j'y réussis presque ; du moins, n'hésita-t elle plus, mes ex plications terminées, à me dire qu'en effet ils avaient conservé, jusqu'à une époque encore rélente, un bonnet de velours noir à glands d'or et une pipe provenant de Wotton-Hall ; ni«is un jour, des gonlloinen ayant demandé à voir ces objets, on les retira de l'armoire, et, après le dé-

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part des gentlemen, on n'avait retrouvé ni le bonnet ni la pipe.

Des ouvriers, qui travaillaient sur les lieux, furent soupçonnés d'avoir dérobé ces deux objets. IWe ajouta qu'un fermier voisin, dont le père avait servi chez les Davenport, possédait encore un bonnet, donné à ce dernier, par Ross-Hall. Je me rendis chez ce fermier, et je vis ce bonnet ; il était en grosse étoffe de laine grise et garni de glands en argent ; mais , abandonné dans un tiroir de la table de cuisine, les vers l'avaient notablement endommagé- J'en offris un bon prix ; le propriétaire me déclara toutefois qu'il ne voulait point s'en séparer: (c C'était, me dit-il, un vieux souvenir de son père. »

On jugera peut-être que ma visite à Wotton- Hall est un assez bon commentaire sur ce texte usé : le néant de la gloire humaine.

Note de LAUTECh anglais. — Depuis que ce récit a été écrit, ic révérend Walter Davenport Bromley, propriétaire actuel de Wotton, in'a fait savoir que réellement il ne reste dans ce château nulle trace du séjour que Rousseau y a fait; et l'on n'y sait rieu de lui qui puisse ajouter à ce que le public en a déjà appris. Cette absence de documents tient en partie à ce que le père du rêvérond ministre, élevé d'après YEmile, et mécontent des résultats de

celle éducairon, n'aima jamais à parler ou à entendre parler du philosophe genevois. M. Granville, de Calwich, possède plusieurs lettres autographes de Rousseau, contenant principalement des plaintes contre le climat de Wotton, et, selon toute probabilité, livrées depuis longtemps à l'impression.

tS, rue Foitlaiiie-Iflolière, au pieiiiier.

JULES DAGNEAU, ÉDITEUR

De la Bibliollièque de fantaisie, du Nouveau répertoire théâtral.

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