WOTTON
Rousseau ne nous a laissé qu'une courte mais aimable description de Wotton ou Wootton dans une de ses lettres à M°'® de Luze , en date du 10 îmai 1766 (*)•
M. William Howitt, — un touriste anglais, (j'imagine, — est le seul écrivain qui, à ma con-
issance, se soit occupé de cette résidence de i ^an-Jacques. Je ne puis mieux faire que de placer ici une grande partie de son article intitulé : Visits to remarkahle 2^lcices , que la Revue
' j Elle est en partie reproduite par l'auteur anglais.
britannique traduit par : PèleiHnages historiques et littéraires (Alfieri et Rousseau en Angleterre).
Négligeant ce qui a trait au célèbre tragique italien , je transcris quelques pages traduites par la Revue dans sa 5« série, tome II, année 1841.
Ce fragment plein d'intérêt s'adapte naturellement et comme appendice au sujet que j'ai essayé de traiter.
A. DE B
Dans tous les lieux où il a vécu jadis ; dans les habitations où on lui a laissé faire assez de séjour pour y laisser des traces de son caractère, les regrets des habitants l'onl toujours suivi dans sa retraite; et seul peut être de tous les étrangers qui vinrent en Angleterre, il a vu le peuple de Wottor pleurer à son départ.
[Rousseau^ juge de Jean-Jacques y
2e dialogue.)
Rousseau était allé en Angleterre cinq ans avant Alfieri, non pas comme un riche oisif à h poursuite du plaisir, mais déjà vieux, et pousst par une sorte de fatalité. Les hypocrites pasteur: de Neuchâtel voulurent, comme on sait, le fain lapider à Môtiers-Travers : le grand Conseil dtd
Berne lui ordonna de quitter une petite île où il s'était réfugié. Rousseau se rendit alors à Berlin, auprès de lord Maréchal , revint par Strasbourg, et reçut l'assurance que, malgré le décret de prise de corps qui existait contre lui , on lui laisserait traverser le royaume pour se rendre en Angleterre. On a prétendu qu'en passant à Paris, il ne se conduisit pas avec toute la discrétion désirable. Logé par le prince de Conti à l'hôtel de Saint- Simon , dans l'enceinte du Temple, il y reçut un assez bon nombre de ses admirateurs et admiratrices; puis, on le vit se promener sur le boulevard voisin, avec cet étrange costume oriental qu'il avait adopté dès longtemps. Les persécuteurs du grand homme tirèrent avantage de ces légères imprudences, et il lui fut enjoint par la police de quitter sans délai la capitale, s'il ne voulait être arrêté. Il partit de Paris avec David Hume, surnommé le gros David par les caillettes du grand monde, qui se disputaient cet historien philosophe. La comtesse de Boufflers les avait fait connaître l'un à l'autre. A cette époque, l'infortuné Jean-Jacques était déjà la proie de ce délire funeste qui lui montrait dans chaque personne accidentellement mêlée à sa destinég, un instrument de haine et de malveillant espionnage. Il croyait tous les rois et tous les prêtres
242 LES Rh'lSIDENCES
du continent ligués pour le détruire, et secondés par tous ses compétiteurs littéraires. L'Europe ne lui offrait plus qu'un seul peuple libre et un véritable philosophe, l'Angleterre et David Hume. Il leur demandait un asile et un protecteur. Hume lui promit la plus cordiale assistance, et lui offrit pour résidence la demeure héréditaire d'un de ses amis, M. Davenport, à Wotton, dans le Staffordshire. Cette proposition flattait l'humeur inquiète de Rousseau, qui entrevit, dans un de ses rêves où sa vie se consuma, tout un avenir de paix, de solitude laborieuse , de douce et sereine obscurité, n vint, comme nous l'avons dit, rejoindre Hume à Paris, et, le 13 janvier 1766, les journaux anglais annoncèrent son arrivée à Londres. Peu de jours après il était établi à Wotton.
Certes, il ne tenait qu'à lui d'y jouir enfin à sa guise de l'indépendance qu'il avait si longtemps et si ardemment souhaitée. Toutes choses semblaient conspirer pour l'accomplissement de ses vœux. Thérèse Levasseur, sa compagne dévouée, vint le rejoindre. M. Davenport, gentilhomme éclairé, s'attachait à rendre le séjour de Wotton agréable à son hôte, le traitant comme un membre de sa famille lorsqu'elle se trouvait réunie à la campagne ; et, durant ses voyages à Londres , lui laissant la plus entière disposition des lieux ,
ainsi qu'une autorité complète sur deux vieux serviteurs d'un zèle et d'une fidélité éprouvés. Admirateur passionné de la nature, Rousseau était entouré de paysages délicieux. Ce n'était , à la vérité, ni le doux climat de la France, ni la majestueuse sublimité des sites alpestres ; mais des collines vertes et ombragées , de larges perspectives ouvertes sur de riantes plaines , de magnifiques prairies semées d'arbres, et des vallons sinueux, entouraient cette nouvelle demeure. A peu de distance s'offrait Dovedale-Peak et ses féeriques tableaux , llam , Ashborne et leurs pentes aimables. Un botaniste, d'ailleurs, devait regarder ce séjour comme un véritable paradis. Nulle part, en effet, il n'eût rencontré une plus grande variété d'expositions, et par conséquent une flore plus complète et plus diverse. S'il eût voulu profiter des ressources que lui offrait le voisinage, Rousseau se fût trouvé naturellement admis au sein des familles les plus honorables et dans la plus entière intimité. Tous ces avantages étaient si réels, qu'ils le frappèrent en dépit de sa sauvagerie, et l'on retrouve dans sa correspondance la trace de ses premières impressions. Une de ses lettres reconnaît les égards de M. Davenport, les soins dont il entoure son hôte, l'amitié même (ju il a su lui inspirer; une autre mentionne toutes
les prévenances dont la noblesse des environs, les ministres des paroisses voisines, et jusqu'aux paysans de Wotton, comblaient à Tenvi ce nouveau venu. Quant au pays, il le décrit ainsi :
« Figurez -vous une maison seule, non fort grande, mais fort propre, bâtie à mi-côte, sur le penchant d'un vallon dont la pente est assez interrompue pour laisser des promenades de plainpied sur la plus belle pelouse de l'univers. Audevant de la maison règne une grande terrasse dont l'œil suit dans une demi-circonférence quelques lieues d'un paysage formé de prairies, d'arbres, de fermes éparses, de maisons plus ornées, et bordée en forme de bassin par des coteaux élevés qui bornent agréablement la vue quand elle ne pourrait aller au delà. Au fond du vallon, qui sert à la fois de garenne et de pâturage, on entend murmurer un ruisseau qui d'une montagne voisine vient couler parallèlement à la maison , et dont les petits tours, les cascades sont dans une telle direction, que des fenêtres et de la terrasse l'œil peut assez longtemps suivre son cours. Le vallon est garni par places de rochers et d'arbres où l'on trouve des réduits délicieux.
c( Au bout de la terrasse, à gauche, sont les bâtiments rustiques et le potager; à droite, sont des
bosquets et un jet d'eau; derrière la maison est un pré entouré d'une lisière de bois, laquelle tournant au delà du vallon, couronne le parc, si Ton peut donner ce nom à une enceinte à laquelle on a laissé toutes les beautés de la nature : ce pré même, à travers un petit village qui dépend de la maison, a une montagne qui en est à une demilieue , et dans laquelle sont diverses mines de plomb que l'on exploite. Ajoutons qu'aux environs on a le choix des promenades, soit dans des prairies charmantes, soit dans les bois, soit dans des jardins à l'anglaise, moins peignés, mais de meilleur goût que ceux des Français... »
{Lettre à M™« de Luze, 10 mai 1766.)
11 ne faut pas croire que Rousseau, en écrivant ces lignes, fut entièrement subjugué par une flatteuse illusion : à côté des avantages qu'offre son séjour, il en juge très-bien les inconvénients : « Ceux du climat sont grands, ajoute-t-il , il est tardif et froid; le pays est beau, mais triste ; la nature y est engourdie et paresseuse : à peine avons-nous déjà des violettes; les arbres n'ont encore aucunes feuilles; jamais on n'y enflend de rossignols; tous les signes du printemps disparaissent devant moi , etc., etc. » Ce n'est point
là le langage d'un homme prévenu jusqu'à Terreur.
Une très-courte distance le séparait de Calwich- Abbey, la belle résidence de M. Granville. Ce gentilhomme avait eu pour l'exilé toutes les attentions de la plus affectueuse hospitalité. M. Granville avait deux sœurs, dont l'aînée, Mrs. Delany, fut longtemps célèbre par ses relations intimes avec Georges III et la reine Charlotte. Son portrait, dû aux pinceaux d'Opie, et qu'on peut voir encore dans les galeries de Hampton-Court, rend un muet témoignage aux belles qualités de son âme; quant à son esprit, il était des plus distingués et orné de tout ce que comporte une éducation très-littéraire, pédantisme à part. Cette dame, longtemps l'amie de Swift, du D' Burney, d'Horace Walpole, d'Anna Seward et de la duchesse de Portland; sa sœur, Mrs. Dewes, la famille de cette dernière et les Poots d'Ilam, leurs parents, cultivèrent à l'envi l'amitié du philosophe français. M. Fitzherbert de Norburg (*) et le comte de Harcourt ont aussi leur place parmi ses correspondants. Mais ce fut surtout la duchesse de Portland, fille du duc de Devonshire, qui dé-
(*) Beau-père de la célèbre Mrs. Fitzherbert, qui avait épousé Georges IV, alors prince de Galles.
ploya toute la coquetterie possible pour apprivoiser l'ours de Genève. Elle était jeune, agréable, nouvellement mariée, et connaissait parfaitement le pays, où son enfance s'était écoulée sous la direction de Mrs. Delany. M. Granville lui présenta Rousseau, que son époux, ainsi qu'elle, traitèrent avec la plus grande distinction. Laduchesseaimaitpassionnément la botanique et, s'apercevant qu'elle flattait singulièrement Rousseau par cette analogie dans leurs goûts, elle se fit son guide dans les vallons et sur les rochers qui environnent Wotton-Hall. Tl parle d'elle dans ses lettres comme d'une promeneuse intrépide, dont les exploits en ce genre confondraient d'étonnement les belles Parisiennes. Enfin, pour couronner tous ces bons procédés, M. Davenport, ami intime du général Conway, alors ministre secrétaire d'Etat, fit obtenir à son bote une pension de 100 liv. sterl. sur la cassette du roi.
Que de raisons pour se croire heureux ; pour l'être par conséquent! Mais Rousseau ne pouvait pas arrêter le désastreux essor de son intelligence malade. Quelques plaisanteries de journaux, un ou deux propos absurdes, un portrait mal fait^ dans lequel il crut voir une caricature préméditée, suffirent pour lui rendre ses folles terreurs, ses soupçons incessants et irriter sa susceptibi-
lité farouche. Il s'imagina tout à coup que Hume le trahissait; que son nom servait de jouet à l'Angleterre entière ; que sa réputation était de toutes parts attaquée. «Mylord, — écrivait-il au comte de Harcourt, — les malheureux sont malheureux partout. En France, on les décrète ; en Suisse, on les lapide ; en Angleterre , on les déshonore : c'est leur vendre cher l'hospitalité (*). »
(*) Note du Rédacleur. Un des griefs de Rousseau contre l'Angleterre, le principal, peut-être, et le mieux justifié, sans contredit, est la prétendue lettre du roi de Prusse à notre misanthrope, épigramme très-fine, très- ingénieuse, et qui le blessa au cœur. Cette lettre était d'Horace Walpole; en voici les termes :