‹ Fragments intimes et romanesquesChapitre 14 sur 40 · ERNEST A SA MERE · texte numérisé non relu

ERNEST A SA MERE

Paris, 20 septembre 1789.

« Excellente mère,

» Oui, ces premiers jours de la séparation sont bien durs. Que ma vie me parait dure.

aride, sèche, sans vous! Le silence, l'étude me sont à charge. Mon cœur ne sait où se déverser. Oh ! que je songe avec bonheur à nos joies des A^acances! Que je me reproche de n'avoir pas assez multiplié nos promenades et de ne pas avoir suffisamment savouré le bonheur de ces trop courts moments! Hélas! ce n'est qu'après que nos joies sont passées que nous en sentons le prix. Mon cœur se fend de tristesse quand je songe à nos promenades solitaires^ à ces mots du cœur que nous échangions en lisant ou en marchant à travers les rochers et les galets, à la petite chaumière et aux petits enfants que nous allions visiter près de l'étang. Tous ces bons amis qui m'aiment me reviennent aussi bien souvent au souvenir. Bcatrix est-elle triste? Ce que vous me dites de son indisposition m'inquiète. Excellente mère, croyez-vous bien à ma vive affection? Comment vous l'exprimerai-je? Je me reproche de ne pas vous l'avoir répété sans cesse.

Ernest écrit à un ami, nommé Paul, et lui expose son état d'esprit philosophique.

Paris, 22 septembre 1789,

« Excellent ami,

» A toi enlin je puis dévoiler tout le trouble de mon âme. Quelle position est la mienne, grand Dieu! Dans quelle voie sans issue la force invisible qui préside à nos destinées m'a engagé !

» Mon malheur, cher ami, est d'être doué d'une trop riche nature. Celui qui n'est que sensible, est heureux en satisfaisant sa sensibilité. Il s'endort dans ses rêves, aucune force ennemie ne vient rompre ce charme. Celui qui est doué d'une nature exacte et ferme trouve sa joie à faire manœuvrer son instrument exact et sûr. Que l'érudit est heureux! Que parfois j'envie son sort, et qu'il me semble qu'une telle vie ferait mon bonheur!

Mais bientôt mille autres faces de la vie se révèlent à moi. La vue d'une jeune fille, d'un enfant remplit mon âme d'une ivresse, j'aime, j'envie le sort de celui qui ne sait qu'aimer. Je

suis tenté de renoncer à la science pour livrer ma vie tout entière à ces douces impressions. Puis la vertu m'apparaît sévère et pure, elle m'exalte, elle m'enflamme, mon idéal, c'est le sage antique, c'est l'homme de bien. Puis, quand je me vois dans l'impossibilité de réaliser l'idéal multiple que je conçois, quand je vois notre vie si courte, si bornée, si fatalement partielle, quand je songe que des côtés entiers de moi-même resteront à jamais ensevelis dans l'ombre, cruel retour! je voudrais avoir dix vies à mener de front, et avoir simultanément et dans une unité supérieure la conscience de chacune d'elles. 0 ami, qu'on souffre de trop bien concevoir le parfait!

» Encore si toutes ces peines intérieures ne se traduisaient pas en fatales nécessités extérieures! Si ces combats pacifiques de l'intelligence ne se passaient qu'en nous-mêmes! Mais hélas! le jour n'est pas loin où mes luttes intérieures devront aboutir à un fatal éclat. Si je n'étais que sensible et aimant, je me reposerais doucement dans le christianisme, où tant d'affections et de doux souvenirs m'attachent. Mon enfance, ma mère, l'excellent abbé

Rainier', une autre que je ne te nomme pas, sont autant de liens. Plût à Dieu que je n'eusse jamais touché ce cruel et décevant rationalisme! Mais dépend-il de nous d'étouiïer nos facultés et nos besoins? Je vois autour de moi des âmes bonnes et pures, sans grande activité intellectuelle, sans critique. La vie est pour elles un doux sentier où elles se laissent mener par l'habitude. Maudit soit le jour où je commençai à secouer, à sonder! Il est des voiles qui, une fois touchés, ne peuvent plus reprendre leurs premiers plis.

» Chaque jour me dévoile de plus en plus mon incrédulité. Je me retiens sur la pente. Je m'accroche aux plus frôles appuis. Je suis presque de mauvaise foi avec moi-même pour me retenir, et me faire croire à moi-môme que je crois quand je doute (hélas! plut à Dieu que je ne fisse que douter) et que je doute quand je vois la raison contraire à ma croyance se dresser devant moi. Oui, si je suis forcé d'abandonner le christianisme, ce sera malgré moi. J'aurai lutté. Que ceux-là me condamueut

1. Peroonna^e Jii roman, (jui ossaii' [ilus lard de ramener EniesL à la foi.

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qui ne savent pas, qui n'ont jamais entendu la voix d'une raison exigeante. On dira, je le sais, que ce sont de vils motifs qui m'ont fait abandonner. N'est-ce pas un thème reçu pai-mi nos apologistes? L'erreur (ce qu'ils appellent l'erreur) de bonne foi, est pour eux une contradiction. Pauvres esprits, durs et scolastiques, quelle rage, quelle sainte colère ils excitent dans mon cœur!

» Je m'arrête, excellent ami. »

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