ERNEST A PAUL
« J'ai parfois des retours. Voici un an que j'ai reçu les ordres mineurs. Ces fêtes, tout
cela me touche. Je suis presque tenté de revenir à la piété. Ce mot est étroit, petit, mesquin, mais il a sa douceur. [Je suis] quelquefois tenté de renoncer à mon rationalisme pour m'y jeter. Il n'est pas du tout impossible d'étouffer ainsi une partie de soimême.
» J'ai ici un ami qui m'en fournit un frappant exemple. C'est l'âme qui fut le plus en harmonie avec la mienne. N. est une âme douce et pure, un esprit distingué et élevé, pénétrant même, mais dominé par son cœur. 11 n'est pas tourmenté par une curiosité aussi vive que la mienne. Le fond de sa nature, c'est la bonne foi. Sa belle âme d'ailleurs méprise la vie réelle, sa vocation est venue de l'ennui des misérables soucis du périssable. Il a aimé et doucement aimé, sa bien-aimée (ce sont des confidences que je tiens de luimême) l'aimait aussi. Mais de sottes considérations de famille sur la dot, je ne sais lesquelles, ont fait tout rompre. Deux âmes plus énergiques eussent marché. Ces deux-ci, timides et douces, se résignèrent. La jeune fille languit. N., mon excellent ami, est venu au séminaire.
114 fragmp:xts intimes.
Il a un besoin absolu de croire au christianisme. Il serait le plus malheureux des hommes s'il n'était pas la vérité absolue. Il fait comme moi tout ce qu'il peut pour le trouver vrai. Il y réussit mieux que moi. Il s'affaisse dans la piété de la meilleure foi du monde, il se ment à lui-même. De quel côté tombera l'arbre? Je ne sais. Je le fortifie et lui inspire une force virile. Mais sa belle et harmonieuse douceur ne peut s'élever à mes hardis élans. Il n'a pas ce coup de jarret du chamois qui me rend insaisissable à la scolastique et aux arguties. »