AUTRE LETTRE
« N. a pris une grande résolution : c'est de ne plus raisonner. Il y parviendra, il s'en est fait une affaire de conscience. On lui a dit que cela le mènerait à mal, il le croit, et comme il pose en premier principe que perdre sa foi serait pour lui le dernier malheur, il [l'évite]. Etrange contradiction! Comment vivre sur cette fin de non-recevoir : je ne veux pas examiner, car j'arriverais à trouver faux. Mais l'esprit humain est si étrange! je vois le jour
OÙ mon pauvre ami sera si [pris], où ses yeux [seront] si appesantis que l'évidence ne suffira pas à secouer [cette] pesanteur. »
Notes d'Ernest pouvant servir à V explication de son caractère. Sa psychologie, ses aspirations.
La vie est trop courte. Il faudrait une vie pour aimer, une vie pour savoir, une vie pour bien agir, hélas! et si l'on veut savoir, il faut presque renoncer à aimer; si l'on veut aimer, il faut presque renoncer à savoir. Cela est cruel. Mon défaut, c'est trop d'activité, ou d'activité trop concentrée. Je me dévore intérieurement. J'ai tant à vivre, je veux tant vivre, que je n'ai pas le temps de vivre pour le dehors. Je ne veux rien laisser échapper, je veux tout cueillir. Tantôt je veux me lancer dans la vie politique, tantôt m'absorber dans la science, tantôt ne vivre que pour l'amour, tantôt au fond des campagnes dans une chaumière, inconnu, tantôt en spectacle au monde.
0 vague indéfini de mon cœur, thème éternel de toute poésie, ô mystère des choses, amour. Dieu caché, force universelle qui te
retrouves toi-même ! Et quand on pense que tout cela n'est qu'un phénomène isolé dans l'immense sein de l'infini, phénomène d'un jour, alors [j'éprouve une] sainte tristesse qui est joie, tous les mots ne portent plus, tout est vrai, tout est chimère, tout s'efface.
Et pourtant, ma vie est une. Si j'aimais moins, j'adorerais moins la science. Si je n'étais pas possédé de l'amour de savoir, je n'aimerais pas [autant]. Enfin un mot résume ma vie : Dieu, l'idéal.
Dure condition du temps présent! Cruelle alternative! Il faut, si l'on veut servir l'avenir, travailler à détruire la société présente. Car elle est injuste, la forme seule la maintient. Posé l'inégalité des conditions, éliminé la religion, il n'y a qu'une conséquence à tirer : détruire. Or, il est dur de détruire, il faut s'attirer la haine de tous ceux qui s'appellent honnêtes gens, il faut prendre un rôle odieux, il faut s'associer à des brigands, il faut se réunir au camp des méchants, et les bons vous maudissent, 0 barbares! ô inintelligence! D'autre part, être conservateur, ah Dieu! quel crime! Quelle belle âme peut vouloir con-
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server! La belle àme n'hésite pas, elle est pour l'avenir.
J'ai parfois des moments de dilatation inexprimable, de libre élan, de fureur de liberté. Je suis comme l'onagre qui regarde l'univers, et dit : Pas un lien! J'ai tout brisé. 0 plaisir! ô délectation!
0 céleste harmonie de l'homme! Mille voix divines, science, amour, philosophie, poésie, beau, bon, vrai, idéal, saint, amour, 6 toutes choses belles, heureux qui aspire par tous ses pores la beauté répandue dans l'air que nous respirons! 0 Dieu! je te touche! Ce mot seul est adéquat à ce que je sens.
Je préfère mon cœur à ma science et à mon esprit.
Fragment de lettre d'Ernest.
« Veux-tu que je te dise, cher ami, pourquoi Béatrix m'est si chère? C'est qu'elle n'est pas embarrassée avec moi. Je suis gauche, timide, maladroit; à la vue d'un doux visage,
j'éprouve un sentiment tendre, mais tellement timide que je serais désolé qu'elle le vît. Je suis dans des transes, des embarras. Je me cache, et pourtant je voudrais qu'elle vît au travers. Eh bien! c'est ce que fait Béatrix. Elle me devine, elle me devance presque. Et je suis, cher ami. Je devance pour l'affection, mais il faut que je sois devancé pour l'expression extérieure. »
Nouvelles réflexions psycholofjiques d'Ernest.
J'en suis arrivé à considérer tout comme phénomène curieux, vie, sentiment, peine. En cela, il y a poésie ineffable, surtout quand je suis malade ou que je souffre.
Moments de vif sentiment de ma force, où je m'écrie : Donne-moi la vie seulement, je me charge du reste.
C'est vous qui êtes les sceptiques, et nous qui sommes les cro3'ants. Nous croyons à l'esprit humain et à ses divines destinées, nous croyons à l'humanité et à son impérissable avenir. Vous m'appelez sceptique. Non, le
progrès de 1 humanité, la dignité de l'homme, cela, j'y crois. Je donnerais ma vie pour [cela]. Comment dites-vous après cela que je suis sceptique?
Je crois à l'œuvre des temps modernes (c'est peut-être même là ma meilleure profession de foi, la plus exacte, celle à laquelle je me réfère le plus souvent).
C'est à peine si je me souviens comment on est chrétien.
Comment je veux mourir.
Pas de faiblesse. Pas de cierges. Pas de prêtres. Pas de cérémonie. Je protesterai contre la mort. Mon dernier mot : je proteste contre la mort.
Pourvu que quelques amis consentent à me dire : Notre Dieu est le tien.
L'homme vraiment moral est celui, qui par
une longue culture de son sens moral, est
arrivé à avoir une plus fine aperception du
type moral et à saisir le point où [le] beau
devient laid. Non celui qui a quelques pré-
ceptes presque tous négatifs. N'est pas hautement moral qui veut.
Je meurs dans la religion de l'avenir.
Pas de ligne trop décidée entre le bien et le mal. Pour moi, j'aime mieux l'esthétique que la morale. Car la morale seule ne fait qu'un honnête homme sans poésie. L'esthétique fait l'artiste. En amour, par exemple, la morale est plate, l'esthétique est loi. Tout ce qui est beau est permis. Il faut conserver les lignes, mais ne pas les faire pénétrer trop profondément.
Savourer le sentiment préliminaire plutôt que le goûter dans sa réalité.
On ne touche pas ce qu'on adore.
Tout ce qui est beau ravit mon àme, tout ce qui est saint fait battre mon cœur.
Que ne puis-je être grondé par une femme! rep"is de mon rationalisme, de mon rire, parfois voltairien. Une pieuse femme \k à côté de moi qui soit scandalisée de ma hardiesse, et me tance vertement!
Béatrix [estj demi-cro3^ante, demi-incrédule. Elle en est à cette limite où il y a peu de distance entre croire tout et ne rien croire.