LETTRE D ERNEST A SON AMI PAUL
« Ces jours-ci. préoccupé exclusivement de sentiment, je ne puis te dire comme mon intelligence crie famine. Je vais demain ou après-demain me replonger à corps perdu dans la science. Quand je me livre à la science, je n'éprouve pas réciproquement le vide du cœur. Car pendant que mon esprit s'applique, mon cœur a de l'aliment dans la beauté des choses, ou si [la science est] trop aride, il mène sans aucun préjudice sa petite vie à part; il bondit, il soupire, tandis que je combine d'insipides et sèches formules. J'ai souvent songé à la possibilité d'être philosophe, et grand philosophe, tout en exerçant un métier manuel, et le plus grossier, celui qui ne réclame exclusivement que la main. Spinoza, le divin Spinoza, [polissait des] verres de lunettes. De même, je conçois une vie de cœur très active, dans l'érudit, à rouages à part ; car le cœur est libre alors, il
est tout entier à l'amour. Ce qui tue, c'est le partage. Le philosophe est possible dans un état où l'intelligence n'est pas requise, le labourage, les travaux des champs. Il est impossible dans un métier où il faut dépenser son esprit, le négoce, la banque. Voilà ce qui abrutit. De même pour le cœur. Ce qui le rend incapable d'aimer, c'est de se dépenser en pure perte.
» Je n'accepte aucun nom; un nom est une limite. Quand on est tel ou tel, on n'est pas le reste, on n'est pas critique. Je veux être tout, non pas par la compensation usée de toute chose, mais par la cohabitation de toutes choses. »
AUTRE FRAGMENT DE LETTRE d' ERNEST A PAUL.
« La position n'est plus'tenable, cher ami. On veut me faire avancer, contracter des liens irrévocables. D'ailleurs ma conscience ne me permet plus de différer. N'est-ce pas déjà hypocrisie? J'emploie tous les palliatifs pour me persuader que je crois encore. Les lettres de l'abbé Rainier et de maman, qui me traitent en pieux enfant, me percent le cœur. Je ne puis mentir davantage. Je vais rompre. »
Ernest écrit à Vahbé Rainier pour Iiu avouer son incrédulité. Portrait de l'abbé.
L'abbé Rainier est l'ecclésiastique vénérable et simple, l'homme doux, aimant et poli de l'ancien clergé, mais sans rationalisme aucun. Le bon abbé prendra le mal d'Ernest pour une simple fantaisie et croira le guérir avec de petits procédés de famille et de précepteur.
Le même jour, Ernest écrit à sa mère, en termes vagues et couverts.
Celle-ci lui répond et lui envoie dans sa lettre un mot de Béalrix.
« Monsieur Ernest,
» Souvenez-vous de ces doux moments! Quoi! vous ne sentiez donc pas? Vous ne mentiez pas pourtant. Votre àme est pure, je le sens, moi. Ernest, peut-être sais-je mieux que vous-même certaines choses qui se passent au fond de votre cœur. Quand vous étiez à l'église, j e priais mieux en pensant à vous. L'n regard vers vous... vous n'}^ pensiez plus peut-être.
Je suis ignorante, je ne vois rien au delà de mon Credo. Croyez-vous, Ernest, que je n'ai pas un témoin aussi sûr que le vôtre? Je vous aimerai toujours. »
RÉPONSE D'eRNEST A BÉATRIX.
« Heureuses tentations qui m'ont valu le bonheur d'être grondé par vous! Grondez-moi encore. Béatrix. Je crois comme vous. Ditesmoi ce qu'il faut croire, Béatrix. Vous savez mieux que moi. Je veux tenir mon symbole de vous. Je ne vous parle pas comme à une femme, Béatrix, vous pouvez comprendre, et si (ô bonheur de ma vie) nous vivions ensemble, je vous rendrais intelligente. Oh! si la femme savait, si elle philosophait, quelles merveilles elle atteindrait! Si on lui fournissait l'instrument critique, elle découvrirait mille délicatesses qui nous échappent. Enfin, Béatrix, ma bien-aimée, vous me dites que vous m'aimerez toujours. Bénies soient ces lettres qui m'ont permis de vous dire ce que mon cœur ressentait depuis tant d'années, et que notre pudeur mutuelle ne m'eût jamais permis de vous dire. »
ERNESTETBEATRIX. 12o