‹ Fragments intimes et romanesquesChapitre 20 sur 40 · Cf. GœLhe, Faust, deuxième partie · texte numérisé non relu

Cf. GœLhe, Faust, deuxième partie

c( Ernest, vous êtes bon, et on ne peut être bon en dehors de la religion. »

— Dis-moi que tu m'aimes et je crois comme toi.

— Ernest, je n'aime que Dieu seul, mais pourtant tu m'es cher.

Grande scène pendant la nuit.

Nous avons passé la nuit à parler de choses célestes, et A^oici ce que nous avons dit :

— Dis-moi donc, ô bien-aimée, apprends-moi Dieu!

— Ernest, quand je te parle, ne le sens-tu pas?

— 0 Dieu ! que tes paroles sont douces et que tu me dis des choses charmantes! Viens

avec moi, nous serons heureux ensemble.

— Non, je suis à Dieu. .

— Entre le ciel et nous, il n'y a que ta volonté et la largeur de cette table.

— Jamais, jamais, reprit-elle. Elle se leva, son visage devint ferme et presque sévère, sa main s'étendit vers la mienne. Ernest, me ditelle, il est de belles fleurs dont il faut adorer le parfum, mais qu'il ne faut jamais toucher.

Ernest. — Dis moi comment tu entends le

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monde? Pourquoi nous nous aimons? Ange céleste, que tu vaux mieux que moi !

Rn parlant de ces hautes choses, ma tête était appuyée sur mes mains, et mes mains sur ses bras. Je [me] levai, et mes lèvres touchèrent les siennes. Oh ciel! quelles seront tes joies, si elles égalent celles que je goûtai en ce moment ineffable! Le monde supérieur se développa à moi si grand, si sublime, si doux, si écrasant de beauté et de charme, que je faillis en mourir. Ce monde s'identifiait aA^c Béatrix, je ne distinguais plus l'un de l'autre. Béatrix était l'idéal, Béatrix était Dieu.

Je restai quelques instants dans cette ravissante extase. Des larmes qui tombèrent sur mes joues me réveillèrent. Quoi ! des pleurs, Béatrix? Quoi! il y a encore des larmes? Quoi! Toute souffrance n'est pas effacée?...

Ernest, renié par sa famille, sauf par so mère, à cause de son incrédulité, rompt définitivernent avec le séminaire^ et se rend à. Paris.

Béatrix entre au couvent. Lettre de reproches

et de supplications d'Ernest. Béatrix y répond, mais son directeur intercepte [sa lettre] et y substitue une lettre dure.

« 0 Béatrix, ô ma sainte et pure amie, estce bien vous, est-ce votre main qui a tracé ces lignes barbares? Quoi! parce que je ne crois pas tel détail!... Eh quoi! n'adoré-je point Dieu à ma manière? Notre cœur ne tressaillet-il pas aux mêmes beautés? Quand j'étais à côté de vous, le ciel, les étoiles ne nous parlaientils pas la même langue? Ai-je donc perdu tout droit à la pitié? 0 fatal effet des religions! Elles sont des causes de séparation et de luttes. Elles séparent le fils de la mère, le frère de la sœur. Il disait bien : « Je -ne suis pas venu apporter la paix, mais la guerre ».

» Assurez-moi, Béatrix, qu'on vous a dicté cette lettre fatale. Que ne puis-je douter que ce soit votre main! Vous avez pu obéir à ceux qui vous ordonnaient de blasphémer ainsi ! »

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Les événements de la Révolution interviennent. Le décret qui rompt la clôture rend la liberté à Béatrix. Ernest est dans Vile de Dvéhat, où il regrette Céloignement de Béatrix.

Béatrix va le voir^ inais résiste à son amour.

Que Béatrix fasse un voyage auprès [d'Ernest] à Bréhat sans se faire annoncer. Surprise céleste quand il la voit. Tant elle est sûre d'elle-même.

Il faut se garder de faire résister Béatrix par scrupule de religion. Cela serait petit. La conversation d'Ernest l'élèvera, et lui fera concevoir ces demi-doutes dont on ne se rend pas compte. Elle sera à un haut point de vue. Tristesse, vue générale de la vie, amour de la souffrance et du sacrifice. « Ernest, dira-t-elle, ne croyez pas que ce soit des scrupules matériels. Je reste dans le christianisme, car c'est ma forme, et d'ailleurs la plus belle que je connaisse. Si je voyais un système fait, plus beau, je serais pour lui. Mais il me faut un système. » — Mais ces deux belles âmes [seront] à l'unisson dans la grande raison, sans particularisme religieux (c'est le défaut de Volupté, de Sainte-Beuve,

c'est trop particulier). Elles se comprennent et sont au même niveau. Hautes discussions sur la valeur de la vie. »

Ernest^ appelé par son ami Nollin, se rend à Paris pour lémoigner en sa faveur. Arrêté par le tribunal révolutionnaire, il est condamné à mort.

LETTRE -d'eRXEST, LA VEILLE DE SA MORT,

SUR l'immortalité

« Il ne reste de chacun que ce qu'il a fait. Si ce que j'ai fait est éternel, j'ai agi dans le tout, j'ai donné mon impulsion, j'ai contribué à faire Dieu.

» Nos individualités se retrouveront-elles un jour quand Dieu sera parfait et l'unité accomplie? Cela n'est guère probable, puisque l'individualité est un fait. Les autres servent à faire tapisserie. Ce sont les spectateurs du cirque. Vaut-il mieux être spectateur ou gladiateur? cela dépend des goûts. Souvent, dans cet étrange spectacle, on passe de l'un à l'autre.

» S'il y a un juge là-bas, je l'aborderai la

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tête haute, comme Job. Je vais savoir ce qui en est.

» 0 Béatrix! Béatrix. »

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