FIN
Paris, 2 novembre ISIT.
Béatrix est religieuse depuis de longues années. Elle est consumée lentement. Un jour des Morts, le souve«iir d'Ernest lui revient. Elle jette sur le papier quelques souvenirs.
Elle parle avec délices des sensations pures qu'elle éprouvait avec Ernest. [Elle raconte] son entrée au couvent. Gomment le directeur lui fit de terribles scrupules de ses relations avec Ernest. Auparavant elles lui avaient semblé parfaitement naturelles et innocentes. Cet imprudent fit si bien que le voile fut déchiré. Etat horrible où elle se trouva, en butte à des tentations vraiment coupables, torturée par ce qu'on lui disait, les monstres qu'on lui créait. Son idéal s'elTace, des rêves affreux, ce n'était plus Ernest. Elle en parlait à son directeur, qui rejetait le tout sur ses
relations antérieures, et le lui expliquait avec la plus détestable crudité. Béatrix protestait qu'elle était pure, mais le directeur i'effraj'ait de sa malice et de sa perversité intérieure; « vous cachez en vous des monstres ». (Ici toute l'affreuse théorie sacerdotale du péché caché. Il était janséniste il la tourmentait par les doctrines de la grâce et lui laissait entrevoir qu'[elle était] peut-être prédestinée à la damnation. Cf. dans l'Essai de Cousin sur Pascal, l'histoire affreuse qu'il raconte de la duchesse de Roannez). Affreux supplice. Nulle consolation. On l'entourait d'une piété fausse, qui ne disait rien à son cœur. Puis, quand elle disait qu'elle ne sentait rien, on l'accusait de tiédeur, de peu de piété. Cette situation dura plus d'une année. Elle avait pr.esque perdu sa religion et n'osait se jeter dans la pure morale. Un volume de lettres de Saint François de Sales et de Fénelon lui tomba entre les mains, lui fit concevoir l'idée intérieure, et la guérit. Raconter [la] scène avec Ernest après [sa] sortie du couvent. Comment, après [son] départ, elle eut de cruels remords, envie de courir après lui. « Quand je passais à côté du
temple fermé et en ruines, où nous nous étions connus dans la prière... »
Après la mort d'Ernest, profonde douleur, mais plus douce. Depuis ce temps, son système de vie intérieure, au couvent, triste et résignée, haut sentiment. « L'image d'Ernest est mon entretien habituel. » Les règles pour prier pour lui. Elle l'appelle toujours Lui.
« 0 Ernest, ô ami bien-aimé, que ne puis-je entrevoir tes traits chéris! ïu es sans doute au sein du Christ, que tu as aimé, pour lequel tu es mort. Viens en songe faire refleurir mon âme macérée par le cloître. Apparais, ô doux visage, et viens verser dans la pauvre àme de ta sœur un avant-goùt des joies du ciel. »
A mon cher Liart *.
« Mon cher Liart, je ne t'écris qu'an^'Hiot, car je suis pressé. Mais je ne puis laisser passer une si belle occasion sans l'écrire. 0 mon cher Liart, qu'il est dur d'être séparé de ses parents, de ses amis! Quand je pense que je suis si loin de vous, et pour si longtemps, mon cœur se fend. Mais consolons-nous, ô mon bon ami, nous nous reverrons, et dix mois s'écoulent bien vite. Ne m'oublie pas, écris-moi souvent; de ma part, n'aie pas peur, je ne t'oublierai pas. » Tu n'as jamais vu une plus grande piété
1. GeUe lettre, non datée, a cerlaiueinant été écrite à Sainl-Nicola;:, où Ernest Renan entra en 1838, âgé de quinze ans.
que celle qui règne dans cet établissement, j'ai été extrêmement édifié de cette piété générale et sincère qui s'étend jusqu'aux plus petits, qui semblent perdre la légèreté de leur âge quand il s'agit d'exercices de piété. C'est, nous disait monsieur Dupanloup, notre supérieur, une famille, dont le bon Dieu est le père, la bonne Vierge la mère, et nous, en parlant des supérieurs, les frères aînés.
» La cloche sonne, je ne sais si j'aurai le temps de finir ma lettre. Adieu, mon cher Liart, ton ami pour toujours.
» ERNEST
« Je viens encore te dire un mot, mon cher ami, puisque j'en ai le temps. Dis à Gu3^omar que je lui écrirai plus tard, qu'il soit persuadé que ce n'est que le temps qui m'en empêche, et qu'aussitôt qu'il sera rentré en classe, je lui écrirai. 0 mes chers amis, que nous serons heureux quand nous nous reverrons! Je te l'avouerai, mon cher Liart, j'ai été bien triste ces jours-ci. en ce moment mon chagrin est un peu calmé, mais je suis dans un drôle d'état, il va des moments où je suis content, d'autres où
je suis abattu et triste. Il me faudrait maman. toi et Guvomar, oh! alors je serais content. Enfin espérons en Dieu, il nous réunira. Adieu, adieu, mon excellent ami.
» Le collège est très fort, je serai peut-être forcé de doubler ma troisième. Les auteurs, quoique je ne les connaisse pas encore, seront sans doute bien forts. Pour les vers, on ne <lonne aucune matière. On compose tous les huit jours, et nous allons commencer mardi ou mercredi.
A mon cher Liart.
Paris, l^-- Juin 1839.
« Te rappelles-tu, à mon cher Liart. combien nous versâmes de larmes en nous quittant, te souviens-tu combien elle fut déchirante cette séparation de deux amis qui s'aimaient si tendrement? Eh bien! mon très cher, Dieu nous offre un moyen de nous réunir et il a tout arrangé dans sa bonté de manière que tu puisses venir dans cette sainte maison sans te
gêner. Car, mon cher ami, si tu veux venir parmi nous, tu obtiendras une bourse ou une demi-bourse selon que tu en auras besoin. Ce bienfait, tu dois l'attribuer, non pas à moi, car je n'aurais pu l'obtenir tout seul, mais à un de nos compatriotes, qui est placé dans le séminaire. Il m'engageait à attirer à Paris quelquesuns de mes anciens condisciples; je lui répondis que plusieurs le désiraient sans doute, mais que tous ne pouvaient payer 800 francs de pension. « Oh! me dit-il, que cela ne vous gêne pas, je me charge de leur procurer une bourse dans la maison. » Pourrais tu te refuser à une occasion si pressante? Te voilà libre, mon cher ami, tu as tiré au sort; une circonstance bien douloureuse peut encore te détacher de la Bretagne; tu n'as plus de parents qui puissent t'}^ retenir. Il est vrai que ta bonne sœur ne se séparera de toi qu'avec bien de la peine, mais, mon cher, ne pourras-tu faire ce sacrifice? d'ailleurs puisque ta sœur est décidée à demeurer à la campagne, vous ne pourrez être réunis d'une manière très durable.
» Allons, mon cher Liart, un peu de courage, tu verras combien tu seras heureux dans cette
sainte maison. Sous le rapport de la piété, c'est la maison la plus admirable qui existe, sous le rapport des études, tu verras combien on y est fort. Je te conseille de redoubler la seconde, je me repens de n'avoir pas redoublé ma troisième, et il n'est pas impossible que je redouble ma seconde. Cependant si tu désirais entrer en rhétorique, tu es absolument libre.
» Je ne voudrais pas, mon cher Liart, te bercer d'une fausse espérance, aussi je te dis que ceci n'est pas encore parfaitement certain. Ecris-moi si tu y consens, et le monsieur dont je t'ai parlé fera les démarches nécessaires, je te le donne comme une espérance bien fondée, car il est presque sur de réussir.
» Je t'en ai dit assez pour te persuader, ô mon cher ami, songe que je t'aime de tout mon cœur, et que je ne t'écrirais pas ceci, si ce n'était pour ton bonheur.
» Adieu, mon excellent Liart, dans peu, nous [nous] reverrons, mais nous séparerons-nous de nouveau? j'espère bien que non. mon bon ami, adieu, adieu.
» Ton meilleur ami.
» ERNEST
Laudetur Jésus Christus.
« Tache que ceci ne fasse pas trop de bruit au séminaire de Tréguier. Dis-moi aussi dans ta lettre ce que tu pourras payer, car si tu pouvais payer quelque chose, tu devrais le faire. Les frais accessoires de 120 francs et l'entretien seront en tout cas à ton compte.
» Fais bien mes compliments à Le Gall; j'eusse bien voulu pouvoir lui écrire, mais le temps me manque absolument, qu'il soit persuadé que je l'aime de tout mon cœur.
» Adieu, mon très cher, adieu. »
Monsieur,
Monsieur François Liart chez M. de Geslin, Tréguier
(Côtes-du-Nord).
Gentilly, 16 août.
« Pardon, mille fois pardon, mon très cher Liart, pour tous les délais que j'ai mis à vous
écrire. Mais j'avais commencé ma lettre, puis je l'ai perdue dans un dérangement à l'étude, puis j'ai voulu attendre celle de LavironS puis, puis, je n'en finirais pas. Enfin, il faut que nous nous entretenions ensemble quelques instants, comme nous le faisions, vous rappelezvous, auprès de la pompe, dans la cour de Saint-Nicolas. Comme nous en avons dit de toutes les couleurs par là!
» J'espère, mon cher, que vous avez fait un chique (sic) voyage, mais ce que j'envie surtout, c'est votre arrivée à Tréguier. Oh! que j'eusse voulu être avec vous! Voilà que vos anciens condisciples sont en vacances, en sorte que vous pourrez avoir des compagnons. Nous avons reçu des palmarès, sur lesquels nous avons reconnu l'écriture de M. Gouriou, que je vous prie de bien remercier pour nous. J'ai admiré les combats des deux antagonistes Lequellec et Cavigilly. Si vous aviez été là, mon cher Liart, vous auriez eu aussi votre grande part. Enfin, espérons que l'an prochain... Mais je reviendrai sur ce point : causons d'autre chose. J'ai élé