‹ Fragments intimes et romanesquesChapitre 26 sur 40 · I. Voir plus loin, p · texte numérisé non relu

I. Voir plus loin, p

Port-Royal, les conférences de M de Fravssinous, dont on nous fait analyser les plus belles. Nous avons à analyser la seconde sur Les causes de nos errenrs. Notre professeur est un esprit sérieux, solide, réfléchi, mais très peu brillant, et l'homme le moins fanfaron que je connaisse : c'est une simplicité et une modestie rares. On ne fait pas d'objections en classe; on les réserve pour les conférences, qui commencent demain, qui sont comme un résumé des leçons, et où les élèves argumentent entre eux. Je ne peux pas te donner là-dessus grands détails, car il n'y en a pas encore eu, et je ne m'en forme pas trop d'idée. Quant aux mathématiques, elles ont aussi des conférences; mais je t'assure que ce cours ne m'est pas fort utile. Je les ai aussi bien faites à Tréguier. Celui de physique me le sera davantage; M. Pinault, le professeur, est extrêmement fort. Son ouvrage est très estimé.

» Voilà, mon cher Liart, les principaux détails que je te donnerai cette fois-ci sur mon nouveau séjour. Tu peux en conclure que je ne suis pas fâché d'y être. On y est fort bien sous tous les rapports. En toute sincérité,

j'avouerai pourtant que la longueur excessive de certains exercices de piété, la rareté des récréations (il n'y en a pas avant midi) et la brièveté des études, surtout quand les classes de chant et les conférences seront commencées, me causent quelquefois un peu de peine; mais je m'y habituerai, et ce sont de petits inconvénients compensés par des avantages plus réels.

» J'attends impatiemment ta réponse, nui m'apprendra comment tu te trouves dans ta nouvelle demeure, avec tes nouvelles études et tes nouveaux professeurs. N'oublie pas de me parler de toutes nos connaissances, auprès desquelles je te prie aussi de ne pas m'oublier. Assure spécialement de mon souvenir M. Ollivier et les autres séminaristes de Tréiruier, ainsi que Lissillour, et tous nos anciens condisciples.

» Pour toi, mon cher ami, crois à la sincérité de mon affection, et au désir que j'ai de te revoir. L'espérance de le voir accompli me soutient; et tu partages avec ma bien chère maman le plus ardent de mes vœux. Adieu, mon cher Liart. je t'embrasse de tout mon

cœur; écris-moi bien vite, et ne m'oublie pas dans tes bonnes prières.

» Ton ami véritable

)) E. RENAN

« Je n'ai encore pu voir M. Le Graët. Nous sommes en promenade de notre côté quand les Sulpiciens viennent ici : il m'est difficile alors de le A'oir. Une fois pourtant je l'aurais bien pu; mais comme il est nouveau, et qu'ils sont prodigieusement nombreux cette année, j'ai en vain demandé à plusieurs anciens s'ils le connaissaient; on n'a pas pu me l'indiquer. J'espère être {vide rétro) ' plus heureux une autre fois. J'ai vu Bertin; il était comme un vrai papillon, le petit manteau sur l'épaule, etc. Il est toujours le même; il me dit qu'il regrettait beaucoup de ne pas te voir à Saint-Sulpice, qu'il était sûr que tu t'y plairais. Il en est enchanté. Laviron m'a aussi parlé de toi fort amicalement, ainsi que nos anciens condisciples.

» M. Crabot, de Paris, est nommé directeur

1. Ernest Renan indique ici de chercher la suite de la phrase sur un feuillet antérieur.

LETTRES A LIAItï. 18:{

des catéchismes à Saint-Roch, M. .^[illauU, chanoine honoraire de Paris, M. Debeauvais, chanoine de Paris et d'Evreux. M. Ollivier l'a nommé curé des vXndelys et grand vicaire de son diocèse. Il a refusé le tout et accepté le canonicat.

» Il suffit pour mon adresse de mettre : au séminaire d'Issy près Paris. »

Issy, 24 janvier 1842.

« Mon cher ami,

» Cette fois encore mes félicitations serontelles vaines? J'ai été hier à Saint-Nicolas; j'ai parlé à M. Millault de ton excorporation, et il m'a dit qu'il te l'avait envoyée. Si tu ne l'as pas, je ne sais plus qu'en penser. Ta dernière lettre m'a fait tomber des nues : M. Dupanioup m'avait pourtant dit positivement : J^ai envoi/é à François Liart ce que vous m'avez demandépour lui. Qu'est-ce que tout cela signifie? Ce retard t'a peut-être gêné ; sans cela, tu eusses peutêtre reçu la tonsure à Noël; encore si j'étais

sur que tu l'eusses maintenant, je serais consolé et rassuré. Ah! quelle pièce diabolique! N'en parlons plus.

» Les détails que tu m'as donnés sur tes études et ton séminaire m'ont vivement intéressé. Je vois que tu portes partout la même ardeur et le même goût pour tes études présentes : du reste, cela ne m'étonne pas pour la théologie, d'après ce que tu m'en dis; comme ce que tu me disais de la philosophie ne m'étonne plus, d'après ce que j'en vois. C'est un vrai plaisir que de faire sa philosophie *; ce n'est pas vraiment difficile, jusqu'ici du moins ; car nous ne sommes pas encore bien avancés. Nous avons achevé assez promptement la dialectique; et nous en sommes au traité de la certitude, qui est bien plus intéressant et sur lequel aussi nous nous arrêtons beaucoup plus. Nous avons vu surtout avec beaucoup de soin un traité spécial sur la certitude du témoignage humain et la certitude historique, à cause de l'importance de ces deux certitudes dans

I. >'. B. J'ai changé d'avis là-dessus depuis lo commencement de ma lettre; depuis que nous sommes enfoncés dans la certitude, je trouve au contraire que c'est forl difficile (Note d'E. R.).

l'examen des preuves de la religion. Car c'est là le point de vue, sous lequel d'ordinaire on nous fait envisager notre cours : c'est-à-dire comme une introduction à la théologie et à l'étude de la religion. Aussi, tous les dimanches, avons-nous une conférence sur les fondements de la foi où M, le Supérieur nous expose d'une manière tout ù fait philosophique et logique une défense du christianisme et une réfutation des erreurs philosophiques du xviii* et du xix" siècles, qu'il a étudiées à fond. Il suit en cela un très heau plan, d'une dialectique inflexible, et dont le développement occupe deux années. Quant à la philosophie, quoique j'y trouve un attrait fort sensible, je suis loin pourtant d'être satisfait de ce que nous voj'^ons, et j'éprouve à peu près ce que tu me témoignais dans une de tes lettres de l'an dernier. Tout l'eiïet qu'a produit sur moi ce que nous avons vu jusqu'ici (j'excepte la dialectique qui est tout à fait distincte du reste et qui est une vraie géométrie), n'a été que de trouver des difficultés partout, là même où auparavant je n'en voyais pas l'ombre : quant à leur solution, j'espère qu'elle viendra plus

tard. Yoilà ce que j'ai appris, c'est qu'il y a des objections et des difficultés en tout.

Ainsi, par exemple, la certitude du témoignage humain sur les faits contemporains, qu'est-ce qu'il v a de plus clair au monde? j'aurais joliment ri au nez de celui qui eût prétendu qu'il ne faut pas se tenir pour certain d'un fait sur la déposition de mille témoins; eh bien! maintenant, quoique je sois loin de soutenir le contraire, je vois en cela des difficultés insolubles, que tu sais mieux que moi. Pour le p)^rrhonisme encore, autrefois, j'en riais de tout mon cœur, je ne concevais pas qu'il y eût eu des hommes assez absurdes pour donner dans de pareilles idées, maintenant je n'en ris plus. Cela ne veut pas dire que je sois sceptique, mais enfin j'ai pris ces exemples pour te dire combien j'avais encore peu profité en philosophie, puisque je n'ai appris qu'à voir des difficultés partout. 11 faut avouer que nous serions bien malheureux s'il fallait rejeter tous les systèmes contre lesquels on peut faire des objections. Mais heureusement, nous avons appris le contraire en logique.

Ce que nous avons vu sur les premiers principes de certitude me satisfait aussi peu : notre auteur veut qu'on regarde le sens intime, l'évidence, la mémoire, la relation des sens, et l'induction comme premiers principes de certitude, d'accord en cela avec l'école écossaise, et fort hostile à Descartes dont il cherche à détruire le système de toutes les façons; mais pour moi, je ne me résoudrai jamais à en admettre un si grand nombre : il est impossible qu'il n'y en ait pas un qui les résume et qui en soit le fonds commun. Sa grande preuve est qu'on ne peut pas prouver la légitimité de ces motifs sans cercle vicieux, ou d'autres inconvénients de ce genre : mais, outre que ce n'est pas quelquefois trop clair et trop bien prouvé, je ne vois pas qu'il soit juste de conclure de «e qu'on ne l'a pas encore bien prouvé, qu'on ne le puisse absolument faire. Vraiment tout cela est fort épineux, et celui qui croit le comprendre est celui qui ne le comprend pas. Il y en avait un qui me disait l'autre jour : Je comprends tout cela trop vite. Ce mot m'a semblé fort juste : car en effet, quand on voit ces choses pour la première fois et superficiellement, on

croit les voir claires comme le jour; mais si on veut les étudier un peu, les difficultés pullulent.

Nous en sommes maintenant à la réfutation des divers systèmes contraires au nôtre; quelques-unssontassezbien réfutés; d'autres, comme celui de Kant et de Descartes, le sont si mal que je pencherais plutôt vers eux, surtout vers celui du second; car celui du premier n'est pas fort orthodoxe. Un accident arrivé au commencement de Tannée nous a privés de celui qui devait être notre professeur de philosophie, et qui est assez remarquable pour ses talents : on nous en a donné un autre en attendant son rétablissement. C'est un homme que j'aimerais extraordinairement ailleurs que dans sa chaire de philosophie : il a une simplicité, une candeur qui me plaisent beaucoup; il n'est pas du tout charlatan, du reste, comme tous ces MM. de Saint-Sulpice; c'est ce qui me plait singulièrement en eux : ils sont tous bretons sous ce rapport-là. Mais comme il ne s'attendait pas à faire la philosophie, il y était moins préparé. Le professeur du second cours est tout à fait distingué; pour lui, il est rompu

au métier; ses élèves assurent qu'on ne peut désirer mieux.

» Ici, on ne peut guère juger de la force des élèves : pourtant on en peut juger assez pour signaler quelques renversements : ainsi le directeur de l'Académie ne le serait probablement plus ici, s'il y en avait : les poètes mélancoliques sont aussi un peu déroutés. Ceux qui soutiennent le mieux leur rang sont Garot et Bellanger, le premier surtout. C'est un esprit vraiment solide. Les autres se tiennent au niveau ou au-dessous du médiocre. Du reste, parmi les autres élèves, qui ne sont pas nicolaïtes. il y en a plusieurs vraiment distingués. Ici, bien plus encore qu'à Saint- Nicolas, il y a une étonnante variété d'hommes et d'esprits : car, comme on y vient de toute la France et de tous les pays (ceci s'applique surtout à la maison de Paris) il y en a de toutes les couleurs. Nous avons parmi nos condisciples d'anciens professeurs, et, chose curieuse, des journalistes, qui ont quitté le métier. Il y en a deux de cette sorte : l'un est ancien collaborateur de MM. Lamennais, Lacordaire, etc., dans l'Avenir. C'est le plus singulier

personnage qu'on puisse se figurer. Il a des idées, des idées incroyables, et qui sentent un peu son école. On en riait d'abord, tant cela paraissait singulier; mais on n'en rit plus, tant il les soutient avec sérieux, je dirai plus, avec talent. Vraiment je voudrais que tu le connusses. C'est l'être le plus singulier que j'aie jamais vu ; mais je suis loin de le regarder maintenant comme un fou, ce que je crus d'abord. Nous en avons encore quelques-uns assez remarquables, entre autres un ancien professeur d'histoire, d'un esprit fort élevé, à cela près qu'il ne peut pas digérer notre thèse sur la certitude historique. Il dit qu'il suffit d'avoir un peu étudié l'histoire pour devenir sceptique sur ce point.

» Puisque nous en sommes à l'article des personnages singuliers, je dois te parler d'un de nos directeurs, dont j'ai peut-être prononcé le nom devant toi, c'est M. Pinault, professeur de plwsique. C'est un vieux bonhomme, tout cassé, tout tortu. criblé de goutte et de rhumatismes. Tu trouveras peut-être que j'en parle avec bien peu de respect; mais il ne veut pas qu'on en parle autrement : il ne s'appelle

jamais que le vieux grisou, le vieux bossu, etc. Les nouveaux ont d'abord peur de lui; mais dès qu'il leur a dit quelques mots, c'est tout autre chose. Je n'ai jamais vu d'homme qui ait plus de talent pour prendre les gens et les mettre à l'aise; aussi sert-il de directeur universel à toute la maison. Il parle continuellement de piété en récréation, et d'une manière si admirable, que quelquefois (je le dis sérieusement et sans exagération), je ne la crois pas humaine. C'est une familiarité, une facilité, une hauteur (et aussi une originalité) sans pareilles. C'est un homme vraiment unique dans son genre. Ajoute à cela qu'il est dans sa partie d'une force peu commune. C'est un professeur à l'Ecole normale; mais c'est à quoi il ne pense guère, et quoiqu'il ait une passion incroyable pour les mathématiques, la physique, etc., il n'en dit jamais un mot. Du reste, on a ici des conversations pour tous les goûts : quand on veut parler de piété, on va avec M. Pinault; quand on veut parler de littérature, on va avec un autre directeur, et quand on A'^eut parler science ou philosophie, on va avec M. le Supérieur, qui est d'une

érudition ébahissante. Oh! si nous Tavions pour professeur de philosophie ! C'est cela qui serait un professeur! Nous apprenons plus de philosophie au cours qu'il fait tous les dimanches, qui pourtant n'a pas directement la philosophie pour objet, que dans une semaine entière de classes.

» Or çà, mon cher, je suis un bavard de première force : il est temps cependant de me restreindre, car l'espace va bientôt me manquer. J'avais hier un tas de choses à te dire, et je ne me rappelle plus rien aujourd'hui. Enfin tu les devineras, situ peux. Figure-toi que je n'ai vu encore qu'une fois M. Le Graët. Pourtant, comme, la plupart du temps, nos promenades sont libres, je me trouve ici avec lui; mais ou je n'ai pas le talent de le reconnaître dans la foule, ou il a le talent de se cacher. — J'ai aussi à t'annoncer la mort d'un de nos anciens condisciples, même d'un de ceux qui nous allaient le mieux, c'est le pauvre Teppe, qui, après avoir traîné depuis le commencement des vacances dernières, a enfin succombé à une espèce de maladie de consomption, qui l'a miné insensiblement. — Fais bien mes compli-

ments à toutes nos connaissances, et spécialement à M. Ollivier, s'il est encore au séminaire. Félicite aussi de ma part Mathieu Le Cornée d'avoir un compagnon de chambre si accompli sous tous les rapports : dis-lui que j'envie son bonheur, et recommande-lui bien d'imiter un si beau modèle.

» Adieu, mon bon Liart. Tu ne sais pas ce qu'on vient de me dire? Il faut d'abord que je te dise que je t'écris de ce qu'on appelle la salle du poêle, rendez-vous des frileux, qui ont froid dans leur chambre. Cela posé, mon voisin (pardonne-lui d'avoirmanqué au silence, tu vas voir que cela en valait la peine) vient de me dire, en voyant la longueur de ma lettre : « Quel bavardage ! il y en a trop pour que cela soit bon. » 11 y a du vrai là-dedans, surtout dans la première proposition : quel bavardage, quant à la seconde, tout est bonentre nous. Ce voisin-là n'est pas breton; autrement il saurait qu'ils n'aiment pas à s'écrire par cérémonie, et simplement pour s'écrire. Ils s'écrivent pour causer ensemble; du moins, c'est là mon goût; est-ce aussi le tien? je le présume, et j'espère que lu vas

bientôt me le prouver par une volumineuse réponse; du reste, je suis content de toi sous ce rapport-là (et sous tous les autres aussi); tes lettres sont comme je les aime. Dans ta dernière pourtant, si j'ai l'œil fin, j'ai cru voir que tu étais un peu tracassé par cette maudite affaire de l'excorporation, et que tu me parlais moins à cœur nu. Mon pauvre ami, c'est que j'étais fou aussi de te féliciter d'une chose que tu n'avais pas, et si je n'étais pas encore fou, je ne te dirais pas encore cela; mais, mon cher, c'est que je t'aime si sincèrement que je ne puis te rien cacher. Allons, làdessus, je t'embrasse de tout mon cœur. » Ton ami véritable

» ERNEST RENAN

Issy, 3 mai 1842.

« Mon très cher Liart, » Tu vas peut-être croire que j'ai voulu mettre à Tépreuve ta fidélité à ta parole : tu me disais dans ta dernière que ta réponse me

parviendrait dans la quinzaine, quand même je t'écrirais dans huit jours. Je te remercie de ton exactitude, je ne doute pas que tu ne misses à exécution tes promesses, mais je te dispense d'une aussi grande célérité. Je me suis dit à moi-même : Liart va être tonsuré, il va passer les jours précédents dans le recueillement et la retraite; il ne faut pas que ma lettre vienne troubler sa paix et son repos dans une occasion aussi solennelle : écrivons-lui le plus tôt possible, et il nous répondra après sa tonsure. N'est-ce pas bien, mon cher? Sur ce, entrons en matière.

» Je te félicite, mon cher ami, d'être appelé à la sainte cérémonie de la tonsure. Je conçois que pour qui 3^ est préparé, c'est un grand bonheur. Tu me demandes mes prières. Hélas! mon cher ami, tu t'adresses bien mal; s'il ne fallait pour les rendre efficaces, que t'aimer, ah! je t'assure qu'elles le seraient. Mais c'est plutôt moi qui réclame les tiennes. Je ne serai pas aussi heureux que toi cette année; pour plusieurs raisons, dont la première est qu'on ne m'en a pas jugé digne, et la seconde que je ne l'aurais pas voulu de si tôt. .le suis trop pauvre

de piété, pour me hâter de faire une pareille démarche, surtout quand rien ne me presse. Je ne pourrai t'indiquer au sur ceux de tes anciens condisciples de Saint-Nicolas qui seront tonsurés, car il n'en est pas un seul de ceux qui ont été appelés dont l'acceptation ne soit encore douteuse. Félicite bien de ma part Le Clech et Lissillour. Poui- toi, mon cher ami, je ne te demande qu'une part à tes prières le jour où tu te consacreras à Dieu : demande-lui surtout qu'il me fasse persévérer dans la vocation où il semble m'avoir appelé. Nulle prière ne peut mètre plus utile dans mon état présent.

» Tu me dis, mon cher, que la théologie est la plus dangereuse des études : cela m'étonne, car je croyais que c'était là le privilège spécial de la philosophie. Je t'assure que qui n'a pas la foi ferme n'a qu'à s'y adonner pour la perdre tout à fait. Jamais je n'avais eu tant de difficultés, et même tant de doutes positifs. Je m'explique cela par la similitude des estomacs faibles, qui, n'étant pas habitués aux nourritures fortes, ces nourritures, au lieu de les soutenir, leur donnent des indigestions, jusqu'à ce qu'ils y soient habitués. Mais quoi qu'il en

soit, je t'assure que je suis dans un drôle d'état : je suis tour à tour déiste, panthéiste, autothéiste, idéaliste, matérialiste. Il n'y a que deux choses qui me confirment dans la foi ; c'est la lecture de la Bible, que j'ai commeacée d'une manière suivie, il y a quelque temps, et où je trouve un charme inexprimable, et celle de Pascal. Il est sur que Dieu s'est servi de cet homme pour me conserver la foi : sans lui, je ne l'aurais plus, il y a plus de six mois. Le cours de religion que nous fait ^[. le Supérieur, et qui me satisfaisait beaucoup au commencement de l'année, parce qu'alors j'étais encore un peu entêté de lieux communs, ne me satisfait plus du tout : il n'y donne que de ces preuves qu'on appelle preuves de bon sens, que je ne peux plus supporter. Avec ces preuveslà, on peut prouver tout ce qu'on veut : je suis persuadé que la vérité est loin de ce qu'on appelle bon sens, qui n'est qu'un ramas d'opinions, d'habitudes, de conventions : quand nous la verrons, la vérité, nous serons tout étonnés de la trouver, et chacun dira : Je ne croyais pas que ce fût cela. C'est là l'idée qui me domine : le peu de certitude de nos

connaissances, le peu de vérité que nous possédons, et sur ce point la lecture de Pascal est loin de me détromper. On a beau dire : cet homme-là est presque sceptique; cela est frappant : la plus forte tête qui ait existé n'a osé presque rien affirmer : et il est de fait que plus un homme est savant, plus il a approfondi les connaissances humaines, moins il est aflirmatif. plus il tremble, plus il restreint ce fameux chapitre du bon sens, qu'on voudrait faire si large. Les ignorants au contraire ne doutent de rien, ils tranchent tout, tout est évident, clair comme le jour; il faut avoir perdu l'esprit pour ne pas voir cela : voilà leurs formules. D'où par analogie, je suis tenté de faire ce raisonnement : quand on ne sait rien, on ne doute de rien; quand on sait peu. on doute peu; quand on sait beaucoup, on doute beaucoup ; donc, si on savait tout, on douterait de tout, et toute la science se réduirait à voir l'incertitude de toute science. C'était bien cela dans l'esprit de Pascal. Oh ! qu'il a de belles choses là-dessus! Voilà un homme qui était au-dessus des préjugés, et pourtant il a été chrétien, cela est démonstratif.

Tu vois que j'ai une propension violente au scepticisme, ou plutôt au kantisme, car c'est surtout le système de Kant qui me fait impression, et il est de fait que je n'ai rien vu de décisif contre sa philosophie, du moins jusqu'ici. jM. de Bonald, dit-on, l'a vivement combattu; mais je n'ai pas encore pu me procurer ses ouvrages. — Nous vo)'^ons actuellement en classe, la théodicée, pour laquelle nous suivons la Philosophie de Lyon^: nous l'avons suivie aussi pour le peu d'ontologie, par lequel nous avons commencé ce semestre. On la trouve ici plus irréprochable en cette partie, que dans la logique; sauf son opinion sur l'espace, qu'elle regarde comme n'étant autre chose que l'immensité de Dieu; opinion qui, ayant un certain air de panthéisme, a de suite alarmé ces Messieurs : on est ici d'une timidité incroyable en fait d'opi-

1. Ouvrage en trois volumes, rédigé par l'ordre do M. de Monlazet, archevêque de Lyon , à la fia du xviif siècle. Il faisait partie d'un cours coinplel d'études ecclésiastiques, et la partie philosophique était, vers 1840, la base de l'enseignement dans les séminaires. Cf. Souvenirs d'Enfance, p. 245.

La Philosophie de Baycux, dont il est question p. ITil a sans doute une origine analouue.

200 fragmi:nts intimes.

nions; dès qu'une idée a la moindre app<arence de n'être pas entièrement, et absolument conforme à l'orthodoxie, on s'en effraie, l'erreur fùt-elle à mille lieues du principe : tu le comprendras en sachant qu'on trouve la Philosophie de Lyon trop hardie. Assurément, c'est être bien scrupuleux. Nous avons changé de professeur à Pâques : celui que nous avions ne l'était que par intérim, en attendant le rétablissement de l'autre, à qui il était arrivé un effroyable accident durant les vacances, dans un voyage. 11 fait beaucoup mieux la classe que l'autre; c'est un jeune prêtre, de grands talents, que M. de Quélen ' avait pris en grande affection, et qui, après sa mort, est entré dans la compagnie de Saint- Sulpice. Dans dix ans, ce sera un professeur très distingué; il travaille beaucoup, et déjà même, c'est un très bon professeur. Il se nomme M. Gottofrey. C'est une ancienne conquête de M. Dupanloup : aussi ils s'aiment beaucoup. — Quant à nos condisciples, les caractères se sont mieux dessinés touchant la

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