St Paul, 2 Cor
LETTRES A LIAKT. 253
lui sont bien plus avantageuses qu'un trop grand calme où il s'endormirait, et qui lui ferait croire qu'il est arrivé au port. D'ailleurs, je le répète, depuis que j'ai pris sur moi de prononcer le mot décisif, ces épreuves ont pris un tout autre caractère, bien moins acre et plus supportable.
» Je n'en reviens pas, mon cher ami, en songeant qu'avant un an tu seras prêtre. Toi, mon ami Liart, qui as été mon condisciple, etc. etc. Dieu! que je voudrais être là pour te servir ta première messe! Comme le temps passe, mon bon ami; cela vraiment me fait pâmer. Enfin décidément, nous Aoilà à plus de la moitié de notre vie, selon l'ordre ordinaire des choses, et l'autre moitié ne sera probablement pas la plus agréable. Comme cela est efficace pour nous engager à regarder ce qui passe comme n'étant pas, et à ne pas crier trop fort pour des peines de quelques jours, dont nous rirons dans quelques années, et auxquelles nous ne penserons pas dans l'éternité! Niaiserie des niaiseries, et tout est niaiserie.
» En somme, mon cher, je me trouve fort
bien ici. Le ton de la maison est bon, également éloigné (je parle de la généralité, de ce qui constitue la couleur générale, et non de quelques individus) de la rusticité, d'un égoïsme grossier, et de l'afféterie. On se connaît peu, et le cœur est un peu à froid; mais les conversations sont dignes et élevées; il s'y mêle peu de banalités et de commérages. On chercherait en vain entre les directeurs et les élèves l'allection cordiale, qui est une plante qui ne croît guère qu'en Bretagne ; mais ils ont un certain esprit large et bon, qui plaît et convient parfaitement, je crois, à l'état moral des jeunes gens tels qu'ils leur arrivent. Leur gouvernement est à peine sensible ; c'est la maison qui marche et non eux qui la conduisent. Le règlement, les usages et l'esprit de la maison font tout; les hommes sont très passifs-, ils sont seulement pour conserver. C'est une machine bien montée depuis deux cents ans, elle marche toute seule, et le raécanirien n'a qu'à veiller autour d'elle, ou tout au plus à tourner la manivelle, et huiler les ressorts. Ce n'est pas comme à Saint-Nicolas par exemple, où on ne laissait jamais la machine
aller seule ; le mécanicien était là, voltigeant à droite, à gauche, mettant le doigt par-ci par-là, s'essoufflant en pure perte, parce qu'on ne songeait pas que la machine la mieux montée est celle qui va avec le moins d'action delà part du moteur. Aussi que de misères! Je t'en dirais long là-dessus, si j'avais du temps et du papier à perdre.
Un autre avantage que je trouve ici, c'est que je trouve dans toutes les circonstances qui m'entourent toutes les facilités désirables pour le travail, lequel est devenu désormais un besoin pour moi, et en égard à mon état moral, un devoir. Notre professeur de morale fait sa classe d'une manière remarquable : c'est tout le contraire pour le dogme, où nous avons l'avantage d'étrenner un professeur, ce qui, joint à l'importance majeure et personnelle pour moi des traités de la religion et de l'Eglise, et à l'imperfection immense et avouée de tous de notre auteur (Baill}'), m'arrangerait très mal, si je ne trouvais avec ces autres messieurs moyen d'y suppléer. Mais l'avantage que je trouve ici vraiment inappréciable, c'est le cours d'hébreu, non pas peut-
être tant en lui-même que par le mérite vraiment éminent du professeur. Il métamorphose sa classe d'hébreu en une vraie classe d'Ecriture sainte, oîi il développe une érudition et une pénétration, qui quelquefois fait tomber d'admiration le petit nombre de ses auditeurs. Je le regarde comme un vrai savant, qui, si Dieu lui donne encore dix ans de vie, ce qui me paraît assez douteux, car c'est un vrai squelette hébraïsant, sera à opposer à tout ce que la science critico-biblique de l'Allemagne a de plus colossal : car c'est surtout de ce côté qu'il a dirigé ses recherches. Il joint à cela le talent de faire de l'étude de l'hébreu l'étude la plus facile, incomparablement, qu'il y ait sur la terre. Je t'avoue que je n'ai pas été peu surpris en apprenant le témoignage tout contraire que t'en avaient rendu ceux de tes confrères qui s'y appliquent. Cela m'a fait penser qu'ils n'avaient pas l'avantage d'une bonne méthode et d'un bon professeur; car, en vérité, cela m'a fait tomber des nues, quand j'ai vu cette langue si [simple], sans construction, presque sans syntaxe, la pure idée dans son expression nue, en un mot une vraie langue d'enfant. Tu
sais comme parlent les enfants par propositions de deux ou quatre mots : voilà l'hébreu. Aussi, sitôt qu'on sait lire, on sait traduire. Je ne puis te dire quelle joie j'ai éprouvé, quand j'ai pu pour la première fois comprendre dans leur langue native ces divines paroles, qui prennent une nouvelle sublimité de l'idiome simple et naïf dans lequel elles sont exprimées. Il est vrai que, pour les parties historiques, la Yulgate les rend avec fidélité, et même les fait sentir : mais il faut avouer aussi que [pour] toutes les parties poétiques, Psaumes, etc., sans déroger au respect dû à la version adoptée par l'Eglise, en la lisant, on ne lit pas l'original. Nous expliquons la Genèse en classe. J'espère avant la fin de l'année le savoir, à peu près comme un bon élève sait le grec en sortant de sa rhétorique, et pourtant je suis loin de m'y donner exclusivement.
» Quel bavardage ! mon ami! Je me trouve à la fin de ma lettre, sans y songer. Tu vas voir maman dans quelques jours : dis-lui que je me porte bien; cela sera vrai pour le moment, pourtant tu pourras te dispenser de mettre le superlatif; ma santé s'est singulièrement delà-
brée, je suis en butte à des misères continuelles, qui, je t'assure, m'ont déjà fait bien des fois réfléchir sérieusement. Ceci soit dit entre nous : n« va pas dire cela à maman, m'entends-tu?
» Mille amitiés à tous nos amis. J'ai yu M. Laouénan, il y a deux ou trois jours. Quel excellent jeune homme! Il a un vrai zèle apostolique. Tu présenteras mes respects à ton vénérable recteur et à M. son vicaire, ainsi qu'à tous ces messieurs du collège. Maman m'a annoncé des choses si sinistres sur les destinées du collège, dans cette rude passe où nous sommes en ce moment, que je n'ai pu y croire. Que cela me ferait de la peine!
» Adieu, mon très cher Liart, dans quelques mois, nous causerons encore; mon Dieu!
comme à certains moments j'achèterais cher quelques minutes de ta présence! x\dieu, encore une fois, tu sais comme je t'aime.
» E. RENAN
Monsieur l'abbé Liart ^
Paris, 22 mars 184o.
« Mon bon ami, » Je pioiite de l'occasion de M. Crechriou pour te faire passer ton livre, qui depuis longtemps n'attend qu'un départ pour la Bretao:ne. Je l'adresse à maman, afin d'éviter deux courses à celui qui veut bien s'en charger. Notre bouquiniste du séminaire me l'a procuré d'occasion, mais à peu près neuf, et j'ai préféré l'acheter ainsi, vu qu'il coûte beaucoup plus cher chez le libraire, et encore seulement broché. Prix : o francs. Inutile de te dire qu'il ne faut pas savoir tout cela pour être bachelier. Je l'ai choisi de préférence parce qu'il tient lieu d'une petite encyclopédie classique. Pour l'histoire surtout, tu auras soin d'éliminer bien des choses.
1. Celte lettre n'arriva à Tréguier que quand mou ami éluit mourant. 11 ne l'a jamais lue. (Aote d'E. /.'.'
» Ma position au séminaire n'a reçu depuis nos derniers entretiens aucun notable changement. Mes occupations me la rendent assez agréable. J'ai la faculté d'assister à plusieurs cours de la Sorbonne et du Collège de France, où l'on peut gagner infiniment. Je suis même régulièrement le cours de S5^riaque de M. Quatremère, le plus célèbre orientaliste de nos jours, au Collège de France, et j'y trouve un intérêt ravissant. Cela me sert à bien des fins, à acquérir des connaissances belles et utiles, à me distraire de certaines choses en m'occupant à d'autres, et à faire des connaissances, sans lesquelles on ne peut faire un pas dans les carrières universitaires. Ici comme partout, la protection des grands, j'entends les grands en science, est nécessaire aux petits : heureusement que c'est peut-être la seule branche où on puisse la gagner sans bassesse ni charlatanisme.
» 11 ne manquerait donc rien à mon bonheur, si les désolantes pensées que tu sais ne m'affligeaient continuellement l'àme, et cela dans une effrayante progression d'accroissement. Je suis bien décidé à ne pas accepter le
sous-diaconat pour la prochaine ordination;
cela ne devra paraître singulier à personne,
puisque après tout, l'âge m'obligerait à mettre
un intervalle entre quelques-uns de mes ordres.
Du reste, que m'importe l'opinion? Il faut que
je m'habitue à la braver, pour être prêt à tout
sacrifice. Je passe bien des moments cruels;
cette semaine sainte surtout a été pour moi
bien douloureuse, car toute circonstance qui
m'arrache à ma vie ordinaire, me replonge
dans ces anxiétés. Je me console en pensant à
ce Jésus, si beau, si pur, si souffrant, qu'en
toute hypothèse j'aimerai toujours. Même si
je venais à l'abandonner, cela devrait lui plaire,
car ce serait un sacrifice fait à la conscience,
et Dieu sait s'il me coûterait! Je crois que toi
au moins tu saurais le comprendre.
» 0 mon ami, que l'homme est peu libre
dans la détermination de sa destinée ! Voici un
pauvre enfant, qui n'agit encore que par
impulsion et imitation. Et c'est à cet âge qu'on
lui fait jouer sa vie : une puissance supérieure
l'enlace dans d'indissolubles liens ; elle poursuit
son travail en silence, et avant qu'il commence
à se connaître, il est lié sans savoir comment.
A un certain âge, il se réveille, il veut agir, impossible!... ses bras et ses mains sont pris dans d'inextricables réseaux; c'est Dieu même qui le serre, et la cruelle opinion est là, faisant un irrévocable arrêt des velléités de son enfance, et elle rira de lui, s'il veut quitter le jouet qui amusa ses premières années. Oh! encore s'il n'y avait que l'opinion ! mais tous les liens les plus doux de la vie entrent dans le filet qui l'entoure, et il faudra qu'il arrache la moitié de son cœur, s'il veut s'en délivrer. Que de fois j'ai désiré que l'homme naquit totalement ou nullement libre! Il serait moins malheureux, s'il naissait comme la plante, fixé au sol qui doit le nourrir; avec ce malheureux lambeau de liberté, il est assez fort pour résister, pas assez pour agir, justement ce qu'il faut pour être malheureux. 0 mon Dieu, mon Dieu! pourquoi m'avez-vous abandonné? Comment concilier tout cela avec l'empire d'un père? Il y a là des mystères, mon ami, heureux qui peut ne les sonder qu'en spéculation!
» Il faut que tu sois mon ami pour que je te dise tout cela. Je pense aussi que tu pourras le
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comprendre, ce qui n'est pas donné à tous. Je n'ai pas besoin de te demander le silence le plus sacré, même sur le refus que je compte faire du sous-diaconat. Tu comprends qu'il faut arrano:er tout cela à ma bonne mère. J'aimerais mieux mourir que de lui causer une minute de peine; ô Dieu! aurai-je la force de lui préférer mon devoir? ou plutôt me mettrez vous dans la cruelle alternative de sacrifier l'un à l'autre? Je te la recommande, mon ami: elle aime beaucoup les attentions, c'est le plus grand service que tu puisses me rendre.
» Adieu, mon bon et cber ami, tu connais mon aiîection sincère et éternelle.
» E. IlEXAN CL. M. -
« Il paraît, mon pauvre ami, que tu as aussi bien des épines dans ta vie. C'est un sort commun, mon cher. Songe que plusieurs envient encore ton sort.
0 passi graviora, dabit Deus his quoquc fincni i.
Voilà une chose (ju'on ne peut pas se figurer