‹ Fragments intimes et romanesquesChapitre 40 sur 40 · Cf. Ezéchiel, ch. iv, V, 9-lo · texte numérisé non relu

Cf. Ezéchiel, ch. iv, V, 9-lo

ÉVOLUTIONS DÉIFIQUES DE PAN. 3:;9

Je suis comme l'onagre du désert,

Qui regarde au loin des collines de sable,

Secoue sa fauve crinière

Et frappe de son pied le sol qui vole en poussière.

J'ai crié : qui m'enchaîne?

Nul ne peut mimposer des fers!

J'ai brisé toutes mes entraves, Je n'ai d'autre maître que moi!

Je suis l'homme libre et sans loi.

Qui veut me saisir, je le tue!

0 vie! ô mystère ineffable!

Je lutte contre l'impossible,

Je maudis la langue des mortels.

Fragment de l'histoire primitive de l'humanilé.

La tribu s'arrêta sur les bords d'un fleuve où les femmes allèrent puiser de l'eau, mais elles la trouvèrent blanchâtre, et pour cela elles l'appelèrent Albula. Près de là, il y avait plusieurs collines; sur l'une, un bois d'osier, elle s'appela Yiminal; sur l'autre, un bois de chênes. L'une, qui dominait le fleuve, avait deux sommets et semblait un arc; ils l'appelèrent Capitole. Les autres, dirent-ils, auront des noms plus tard. Tout le jour, les hommes chassèrent sur ces collines; quand le soir fut venu, ils se rassemblèrent tous sur le sommet oriental de la double colline. Les femmes se

344 FUAGSrENTS INTIMES.

groupèrent vis-à-vis, les enfants jouaient dans la vallée qui les séparait. Alors, ils se [parlèrent].

LES HOMMES

Quand nous traversions la grande forêt, nous éprouvions une grande [crainte]. Nos haches étaient émoussées. Mais vous étiez avec nous.

LES FEMMES

Oui. Nos enfants s'en souviendront. Car tous ceux qui naquirent dans ce temps-là reçurent des noms de douleur et ne sucèrent qu'un lait troublé aux mamelles de leurs mères. Mais ne pensons plus à ces souffrances. Ces lieux-ci sont magnilîques; dressons-y nos tentes afin que nous puissions soulager nos bras qui depuis si longtemps portent nos petits. Leurs bras se fatiguent à se suspendre à notre cou, et cette vallée serait excellente pour leur apprendre à marcher.

LES HOMMES

Oui. Plusieurs de nos jeunes gens ont déjà pris la robe des hommes sans avoir connu de jeunes filles. Il serait bien de faire ici un sacri-

fice et de célébrer des danses et des jeux. Mais il serait mieux peut-être d'aller encore, car l'horizon est très loin devant nous; les dieux favorisent ceux qui vont toujours devant eux; à force de marcher, nous trouverons sans doute ces champs fortunés dont nous ont parlé nos pères.

LES FEMMES

Oui, nous vous suivrons partout où vous irez. Car nous aimons vos boucles de cheveux et le son ferme de votre voix. Mais pourquoi courir toujours au delà? Que trouverons-nous au delà que nous n'ayons ici, des arbres, des herbes et des fleurs? Il 3' a dans cette vallée une fontaine d'eau fraîche et pure; nous l'avons appelée Juturne.

LES HOMMES

Oui, il ferait bon de demeurer ici, car il nous est doux d'être partout où vous vous plaisez. Mais nos pères ne s'arrêtaient jamais, ils nous avaient défendu d'enfoncer trop profondément les pieux de la tente. La Terre a dévoré une tribu qui avait voulu faire un pacte avec elle. D'autres furent changées en arbres

et en rochers. Notre cœur nous dit qu'il ne faut jamais s'arrêter. La vie, c'est de marcher toujours.

LES FEMMES

Oui. Vous êtes pleins de courage et de force. Quand nous sommes fatiguées, votre vue nous ranime. Nous vous aimons, car vous êtes nos maîtres, et qu'il nous est doux de nous soumettre. Mais le repos est doux aussi, et qu'importe sous quel ciel? Si vous vouliez bâtir des maisons, nous aimerions à les orner, nous vous ferions de beaux vêtements, qui réjouiraient votre cœur, et sur cette colline, nous bâtirions le feu de Vesta. Le feu du foyer n'est sain que quand il s'allume toujours à la même place. Quelques-unes d'entre nous resteraient vierges pour le garder.

LES HOMMES

Les dieux des femmes sont comme elles!

Mais nous voudrions savoir ce qu'il y a au delà de ces collines. Nous voudrions savoir aussi pourquoi le soleil se lève et se couche, pourquoi la lune s'entoure d'un halo, quelles

Li:s DELX (:i[»:uRS. 347

sont les vertus des plantes, quel est le nom de chaque étoile?

LES FEMMES

Oui, il serait bien beau de savoir tout cela. Mais il vaut mieux que les dieux le sachent. Nous voudrions savoir aussi qui a appris aux enfants à sucer la mamelle de leur mère.

LES HOMMES

Oui, l'homme est fait pour être savant, et nous pensons qu'un jour nos enfants sauront toutes ces choses. Les dieux jaloux des hommes (uit caché le bonheur et la science dans une caverne. Mais nous les en ariacherons malgré les dieux. Les dieux sont terribles à ceux qui les craignent, mais ils cèdent à ceux qui leur font violence. Ce sera là sans doute la fortune promise à nos descendants, car pays et citd n y font rien.

LES FEM>[ES

Oui, heureux ceux qui verront ces jours! Mais nous pensons qu'alors encore les enfants pleureront, et que les vieillards se courberont, que le soleil se A'oilera de nuages. jNFnis nous prierons pour vous les dieux!

348 FRAGMENTS IXTIMF:S.

LES HOMMES

Oui, priez pour nous les dieux. Notre Dieu à nous, c'est notre force.

LES FEMMES

L'autre jour, une de nos compagnes eut deux nuits de suite le même songe. Et quand elle l'eut raconté, plusieurs jeunes filles l'ont eu après elle. Une femme portait dans les bras un petit enfant, la lune était sous ses pieds, et sur sa tète une couronne de douze étoiles. Si ce petit enfant était un Dieu, que nous l'aimerions! Mais un Dieu ne peut être fils d'un homme, et c'est pour cela que nous pensons bien que la femme qui est apparue à notre [compagne] était une vierge, et que son enfant est né immaculé. Nous pensons même que sa mère a été conçue sans souillure.

LES UOMMES.

" Oui, nous aimerions aussi à avoir de ces rêves. Mais le soir nous sommes bien fatigués, et il faut soni^er au lendemain.

LES FEMMES

Oui, nous croyons que les dieux eux-mêmes

doivent avoir quelquefois envie de souffrir. Car cela est doux par moments. Quelques-uns, dit-on, se sont faits hommes pour souffrir avec nous.

LES HOMMES

Oui, mais il est plus beau encore de faire de grandes choses, des pyramides, qu'on laisse derrière soi sur le chemin. Quand nous aurons trouvé la terre qui nous fut promise, nous v bâtirons des villes magnifiques. Il y aura des murs que personne ne pourra franchir, ni hommes ni bêtes féroces, nous ferons des machines qui chasseront pour nous, et nous, rassemblés sur la place publique, nous passerons le temps à discourir sur la justice. Le soir, nous viendrons nous réjouir avec vous.

LES FEMMES

Y aura-t-il dans ces villes des maisons pour les dieux? Nous voulons qu'il y en ait une aussi pour la vierge qu'a vue [notre sœur] et pour son petit enfant; le petit enfant croîtra, et nous l'aimerons, et quand il sera grand, les hommes le tueront, et nous nous arracherons

les cheveux sur son tombeau, et des milliers de vierges le prendront pour époux.

LES HOMMES

Oui, nous élèverons un temple à Jupiter. On l'y verra avec son large front et ses épais sourcils, ses grands cheveux tomberont des deux côtés de sa tête. Il tiendra la foudre d'une main.

LES FEMMES

Nous voudrions aussi un jeune Dieu qui souffre, qu'il eût des cheveux blonds séparés en deux sur le sommet de son front, que ses veux fussent baissés, et sa robe serrée par une ceinture, sa barbe se séparant en deux sur son menton; on le verrait souffrant et mis à mort, et il y aurait là des femmes pour le consoler.

LES HOMMES

Oui, il est doux d'être consolé par des femmes. On y verrait encore Mercure, dont la figure respirerait l'industrie et l'intelligence; Apollon, inspirateur des belles choses; Mars, qui donne du courage dans les combats, et Diane, qui court sans cesse les forêts; Minerve

qui donne la sagesse, et Vénus qui fait la douceur de la vie.

LES FEMMES

Nous voudrions aussi des prêtres pour nous dire comment adorer les dieux. Car nous ne savons pas; nous, nous n'avons pas le don pour nous conduire, et nous avons besoin d'être dirigées. Ils n'auront point d'épouses, mais ils auront un grand chef, qui leur apprendra ce qu'ils doivent [faire], et à lui, les dieux l'apprendront.

LES HOMMES

Les femmes veulent qu'on leur apprenne, mais l'homme ne sait que ce qu'il a appris lui-même. Nous inventerons des machines pour atteindre le fond de la mer et savoir ce qui s'y fait; d'autres, pour mesurer la distance des étoiles, de telle sorte qu'on pourra annoncer d'avance l'époque où elles se lèvent et le temps où le soleil et la lune s'obscurcissent, comme s'ils passaient l'un devant l'autre. Peutêtre pourra- t-on savoir à combien de pas de nous sont les étoiles et combien elles pèseraient si elles étaient mises dans la balance.

3o2 FRAGMENTS INTIMES.

LES FEMMES

Il nous paraît difficile de savoir ces choses, car les étoiles sont très loin de nous. Mais les prêtres nous apprendront comment on purifie l'enfant qui vient de naître, comment on lui donne le don de la force, comment on fortifie les vieillards qui vont mourir, et comment on peut expier par des châtiments volontaires les fautes qu'on a commises. Nous leur dirons tous nos péchés, et ils nous imposeront des peines que nous subirons.

LES HOMMES

Dans ce temps-là, il y aura des lois pour toutes choses, et les hommes se rassembleront tous les sept jours pour rechercher ce qui sera le meilleur. Il y aura festins et fêtes, courses et luttes.

LES FEMMES

Ce petit enfant qu'ont vu nos [compagnes] était si beau que nous n'aurions voulu que lui pour nos festins. Il prendra une apparence de pain et nous le mangerons. Son sang deviendra du vin et [nous] le boirons. 0 sang d'un Dieu! nous nous enivrerons et nous tomberons

en tressaillements. Nous adorerons son cœur percé d'une flèche et son image sera toujours devant nos yeux.

LES HOMMES

Silence! Nous vous défendons d'avoir de telles pensées. Vos pensées sont comme l'arcen-ciel, on ne peut dire où commence une couleur et où finit l'autre ; de même, vos rêves, de doux et célestes, deviennent quelquefois bas et sanglants. Vous viendrez à nos fêtes, des fleurs sur la tête, et vous couronnerez les vainqueurs!

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