Anaiporlus, en latin, désigne une ruelle
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été à lui, elles l'avaient aimé plus qu'on ne peut aimer un homme. Je ne crois pas ce qui concerne les philtres, mais il est vrai que, quand je fus seule avec lui, je fus totalement enivrée, je n'existai plus; sa volonté fut complètement la mienne. Si je péchai, il fut le seul coupable, car pour moi, je n'existais plus.
Nous remontâmes le Rhône, et malgré ma tristesse, tout ce que je voyais était pour moi un sujet d'enchantement. Le courant du fleuve nous conduisit rapidement au delà de Vienne, oii Markos ne voulut pas s'arrêter, quoiqu'il s'y trouvât beaucoup de frères. De belles montagnes dorées, couvertes de vignobles, venaient finir dans le fleuve, qui, de ses eaux rapides et légères, semblait les affleurer plutôt que les baigner. Parfois on eût dit que la route était fermée par les montagnes, qu'il n'y avait pas d'issue. Puis le fleuve trouvait sa voie à travers les dédales inextricables des monts qui
semblent le barrer. Markos évitait les villes, et
souvent nous passions la nuit dans les îles du fleuve, au milieu des saules. Je vis Arles, où Markos trouva des gens qui parlaient grec comme lui. Il partit vite, il semblait inquiet. Dans les basses eaux du Rhône, semblables à des étangs morts, je crus voir le royaume du ciel perçu au travers de ces horizons fuyants, où l'eau, la terre, de légères lignes d'arbres se confondaient. Je m'évanouissais dans ces pensées, et aussi sous son regard, durant des heures. Si la fièvre m'avait enlevée dans ces marécages déserts, combien elle eut abrégé ma pénitence! J'étais innocente, je le jure; j'obéissais à une voix que je croyais celle de Di^u. Bientôt, je devais expier le crime d'avoir été trop docile. Pothin fut le vrai sage. La femme ne peut pas bien choisir sa direction. Mais qui lui indiquera le "directeur? Dieu est bon et sait combien [le bien est] difficile.
Nous nous embarquâmes à Marseille sur un navire chargé pour Smyrne, lequel devait nous remettre à un navire alexandrin qui faisait régulièrement le voyage d'Egypte en Asie, en passant par Séleucie, le port d'Antioche. Oh !
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combien ces jours et ces nuits, passés à la clarté des étoiles, eussent eu pour moi de charmes, si le trouble inconnu de mes sens, et surtout les façons d'agir de Markos ne m'eussent ôté tout bonheur. Déjà, de tous les charismes dont j'avais été gratifiée, il ne me resalit plus guère que celui des larmes. Markos, en tout temps, avait été pour moi grave et réservé, il me traitait bien comme sa sœur spirituelle, s'interdisant les jeux et les enfantillages qui font la douceur des rapports entre les frères et les sœurs selon la chair. Mais cette réserve paraissait de plus en plus de la froideur, même de l'aversion. Il y avait des moments où je ne le comprenais plus. Aliéné de moi et presque de lui-même, il semblait avoir abandonné Dieu et toutes nos espérances. Il me cachait aux autres femmes, ne voulait pas que je fusse seule avec elles. Quand il remarquait un sourire chez ceux qui me regardaient, il affectait de ne pas me considérer comme sa compagne. Pendant ce temps, il ne me dit pas un mot qui pût m'apprendre ce qui concerne la nature des femmes. Je souffrais horriblement. Le monde me paraissait une énigme méchante. Celui que j'avais
regardé comme mon maître, et à qui j'avais tout sacrifié me paraissait par moments un traître, le Satan de mon àme.
Une vision, que j'eus vers ce temps, [me montra] Jésus, un linge blanc ù la main, me regardant avec des regards pleins de douceur, essuyant les larmes de mes yeux. Il m'en resta tant de douceur!
Je vis alors une coupe. Je demandai; il me fut dit : c'est la coupe de l'amour. Je voulais voir, une main invisible m'écarta, mais je vis une enfant boire. Qui est-ce qui boit? dis-je. « C'est ta fille; toi, tu n'aimeras pas, mais elle aimera. »
J'en gardai un sentiment triste et doux. L'idée de cette fille qui devait sortir de moi sans que je susse comment elle avait été conçue ne me quitta plus. A Antioche, le martyre de mon cœur atteignit aux plus cruelles angoisses. Markos avait là une clientèle brillante, une école, un entourage de femmes qui me regardaient d'un air curieux et malveillant. Parfois je les voyais se détourner de moi avec un sourire. 3larkos évitait de se montrer avec moi. Il rougissait de moi. Les mauvais
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traitements m'eussent été mille fois moins pénibles. Car il était clair que tout amour pour moi était profondément éteint dans son cœur.
Après quelques jours passés à Antioche, il me dit que l'Esprit lui ordonnait d'évangéliser. La haute vallée de l'Oronte avait jusque-là peu entendu parler du Christ. DAntioche, Markos voulait remonter le cours de ce fleuve, voir les grandes villes d'Emèse, d'Epiphanie, de Paradisus, de Laodicé, d'Héliopolis. Mais un doute profond [me saisit]. Je ne croyais plus en lui; je l'aimais. Oh! jours affreux! Dieu me les comptera.
[Dans] sa sécheresse de cœur, il n'aimait plus ni Dieu, ni moi. Il ne prêchait que pour la forme ; toute grâce s'était retirée de lui. A Héliopolis, il me tint un discours étrange : « A quelques lieues d'ici, me dit-il, au sommet de ces monts couverts de neige est le temple d'Aphaca, chef-lieu du culte d'Aphrodite et d'Adonis. Beaucoup de nos frères pensent qu'un démon très méchant habite en ce lieu, séduit les femmes, remplit les hommes d'une fureur sacrée, éclate en étoiles brillantes qui viennent s'éteindre
dans un lac, rend des oracles, tranche souverainement les doutes d'amour. Je veux voir... » Et comme mon indignation éclata : « O femme d'un esprit étroit, me dit-il, lu ne sais pas ce qu'est la vie, et le premier devoir de celui qui vit. Il faut tout essayer. La pudeur ferme la femme à une foule de vérités. Comment voulezvous qu'on sache le monde, quand on ne sait pas ce que c'est que l'amour? On fait des religions, des philosophies où on ne dit pas un mot de l'amour. Adonis est une forme du dieu suprême. Comme Christos, il est mort jeune; les femmes le pleurent au printemps. Je veux goûter cette religion; en cueillir la fleur, sauf à la jeter ensuite. »
J'hésitai à le suivre, mais comment l'abandonner? Il était mon maître, j'osais presque dire mon époux. Je le suivis. Nous gravîmes ensemble les pentes rocailleuses du Liban célésyrien. Le soir, nous nous arrêtâmes au lac Leimon. C'est comme un morceau de l'azur du ciel, déposé au fond d'une conque aride. Nous montâmes encore ; les hauts plateaux étaient couverts de neige. La mer était devant nous, à une profondeur infinie. Entre elle et nous,
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s'étageaient des étages de montagnes, comme des toits escarpés, couverts de cèdres. A nos pieds, un abîme, d'où un fleuve semblait s'élancer; à côté, un temple avec de A'^astes dépendances.
[Fin du manuscrit inachevé).
LIDÉAL'
(Imitation du rythme oriental).
Qui me donnera un style d'airain, Une pointe d'acier ou de fer.
Pour graver ma pensée sur le marbre Ou pour la sculpter dans le roc?
1. Je dois dire pour excuser ces pièces et le caprice qui me les fait publier qu'elles sont de ma première jeunesse et des premiers temps où je respirai l'air libre. J'étais plein alors de la poésie hébraïque. Je les mets ici pour suppléer k ce que je n'ai pu dire en langage abstrait. (Note d'E. R). . 2. Il s'agit ici de la syllabe mystique des bouddhistes qui précède toute prière ou formule de culte. Elle représente la triade hindoue Vishnu, Brahma, Çiva. L'inspiration de ce morceau est plutôt hébraïque, mais Renan a évidemment fait abstraction de l'espace et du temps dans cet élan d'imagination.
Je la tiens, mon âme la possède, Comme un fort possède un trésor.
Ma main la serre et la palpe sans cesse, Ma bouche en exprime le doux suc.
Longtemps, je dis : Qu'est-ce que l'homme? Dites-moi donc le chiffre de son nom?
Je travaillais à le résoudre
Comme un nœud dont les bouts sont cachés,
Autour duquel la main s'inquiète.
Fait et défait ce qu'elle a fait.
J'étais comme l'esclave timide.
Qui ne sait pas encore son prix.
Et attend, l'œil fixé à terre.
Qu'un passant pèse son être.
Je disais à l'arbre : Que m'es-tu?
Au bœuf : Peut-être es-tu mon frère?
Ah! dis-moi donc, si tu sais.
Qui nous tira de la poussière?
0 terre, es-tu notre mère?
Notre substance est-elle de toi?
Nos os sont-ils de tes rochers?
Notre chair de ton sol argileux?
Nos larmes sont-elles ta rosée?
Et nos yeux l'azur de tes flots?
Nos pensées, le gouffre qui tourne en cercle, Notre âme, le souffle de tes vents?
L'aii,4e s'élève, le vautour plonge, l/hisecte rampe sous le gazon.
L'oiseau fait son nid dans le cèdre, Le polype bâtit au fond des mers,
Le corail est sa demeure,
Il déchire le flanc des vaisseaux.
Siiius dort sur sa couche d'azur.
Connaît-il aussi le doute qui me ronge?
C'est pourquoi mon cœur s'enflamme, Et bondit hors de son lien.
Ma pensée bouillonne en mon sein.
Une chaudière dans mes entrailles.
Et ses flots brûlants débordent sur mes lèvres.
0 mon àme, saisis ta force De toi-même viendra ton salut.
I/homme est ce qu'il se fait
Le rang dont il s'empare est le sien.
Nemrod posséda la terre,
Quand son glaive eut dit : C'est à moi.
Allons donc! aiguise ton audace, Apprête-toi à te saisir les flancs,
Pour t'exalter vers les hauts lieux. Comme le prêtre exalte l'enfant,
Pour marcher à la conquête de ta gloire, Et fonder ton empire.
Que ton courage soit ton aide, Nul autre ne te prêtera son bras.
Pose-toi dans des hautes sphères, Sois le compagnon de route des étoiles.
Elève-toi, et tu seras haut.
Plane dans le bleu, et tu seras sublime.
Vois là-bas le conseil de Dieu,
Et les fils de Dieu ransrés en cercle.
Ils forment une double couronne.
Comme les perles pressées d'un collier.
Dis-moi quelle est leur figure?
Leurs traits sont-ils ceux de l'homme?
Leur cerveau est-il aussi comme du lait caillé. Un cœur humain bat-il dans leur poitrine?
Leur barbe est comme la neige du Salmoii, La sagesse et la grâce en découlent.
Un grand silence se fait entendre, J'écoute, et j'entends une voix :
L'homme est Dieu quand il sait l'être, Poussière, quand il va s'}"^ cacher.
Saisir Dieu, voilà la vie,
Ceux qui ont l'intelligence comprennent.
Où est Dieu? Je ne le vois pas.
Mon œil le cherche en vain, comment le toucherai-je?
A-t-il un corps et des mains, Une àme qui sente et qui pense?
Ah! s'il était mon semblable,
Je l'aimerais comme mon frère aine.
Je vois le sénat, mais non le prince.
Le sénat serait-il donc le prince?
Il y a une profondeur qui est profonde. Une hauteur qui est sublime,
Une largeur qui embrasse tout.
Une richesse qui possède tout.
Un mot qui englobe toute chose, Une syllabe qui égale l'univers.
Enfonce-toi dans les profondeurs, Elève-toi sur les hauteurs,
Embrasse la divine amplitude, Nourris-toi de la chaste beauté.
C'est Dieu, mon fils, c'est Dieu lui-même, Ah! faut-il qu'il soit concret comme du pain?
Ne sens-tu pas un baume céleste, Un parfum comme celui d'Erythrée,
Qui A'ogue sur la surface des mers Et va au-devant des vaisseaux?
Tu aimes, tout le ciel est en toi ; Joie chaste comme une neige timide!
Elle est blanche et pure comme une colombe, Jamais homme ni génie ne conçut le mal en sa présenct
Béatrix* a l'œil doux et modeste-.
On ne pense pas au corps en sa présence^
1. Béatrix est le nom d'une figure symbolique, désignant peut-être une personne réelle, qui est mentionnée dans les Colliers de jeunesse (p. 317), les Nouveaux cahiers (p. 134) et dans ce volume même, dans Ernest et Béatrix.
2. On en approche comme d'un temple, timide et l'œW baissé. (Note d'E. R.)
3. Voyez la même pensée dans les mêmes mots ridiculisée dans les Femmes Savantes, et les Précieuses Ridicules de Molière. J'ai noté dans mes [Cahiers] mes réflexions ii ce
Joie céleste, le ciel en sourit;
Les étoiles nous font des si^t^nes d'amour.
Innombrables rides des eaux,
Vents qui soufflent sur l'onde humide,
Rochers qui hérissent leur tête.
Ailes d'oiseau à l'horizon,
C'est la mer en son langage sévère, Un des tons du céleste accord.
Souvent elle a parlé à mon âme,
Et sa grosse voix a retenti dans mon sein.
Un voile noir... c'est la douleur.
Mais la douleur est-elle sans charmes?
Elle est sœur de l'allégresse,
Elles se donnent la main et s'embellissent.
Souffrir, c'est aussi toucher Dieu.
Heureux donc celui qui souffre!
Homme, comprends-tu ton être,
La substance est-elle déployée devant toi?
sujet. C'est un égrillard, et il l'érigé en morale systématique, (jens qui se font une morale de bon ton, d'un ton léger et moqueur, immoral. (Note d'E. R.)
As-t\i VU dans ses replis, As-tu sondé ses profondeurs?
Sentir et penser, c'est tout l'homme.
Ce qu'il sent et pense est son Dieu'.
1. Cf. aussi plusieurs passages de la Chute d^un Ange, fragments du livre primitif.
Cf. Lamartine, Harmonies, livre III, m. Je ne l'avais pas lu, avant d'écrire ceci. (Note d'E. R.)
ÉVOLUTIONS DÉIFIQUES DE PAN
ÉVOLUTIONS DÉIFIQUES DE PAN
C'est riuinianité qui parle.
Je me suis lavé à la gouttière d'or de la Caaba, J'ai bu de l'eau du puits de Zemzem.
J'ai porté le pagne du brahmane,
Je me suis ceint du cordon d'herbe moundja,
J'ai pratiqué une austérité de dix mille ans, Je me suis mortifié des ongles aux cheveux
J'ai murmuré l'Om éternel
Autour du sacré sommet du iMerou.
J'ai tourné la roue à prières J'ai appelé mille ans le Nirvana.
J'ai dansé avec les nymphes
J'ai mené le char triomphal de l'initié.
J'ai tremblé dans les forêts de chênes, J'ai porté la robe blanche et la serpe d'or.
J'ai bu l'hydromel des Walkyries,
Les hurlements de Fenris ' ont troublé mon sommeil.
Je me suis reposé sur les chérubins J'ai chanté avec Asaph et Idithun.
Je me suis lamenté avec Israël J'ai appelé celui qui doit venir.
J'ai vu Dieu dans un morceau de pain.
Ce Dieu-là se mange et se boit.
J'ai mangé sa chair et son sang.
J'ai ri pendant cinquante ans du déjeuner d'Ezéchiel *.
L'oiseau fuit vers les régions du soleil, En agitant lentement ses longues ailes.
0 chaleur! ô foyer sublime!
0 centre immaculé du beau !
Que ne puis-je voler dans tes rayons, M'humecter de ta tiède rosée.
Amour, amour, ô force des choses!
1. Fenris csl le nom d'un loup fabuleux, qui, dans l'Edda, dévore Odin et est d'une grando férocité.