MORTE A SEPT MOIS
sans avoir eu, ce semble, conscience des cJioses finies.
Ton trajet dans la vie passagère a été court; )7iais ta trace sera longue dans nos cœurs et éternelle au sein de Dieu, apparition cJtérie, âme d'un jour, rentrée si vite dans la paix immuable. Sortie un moment des bras du Père céleste, tu as eu hâte d'y revenir; l'infini te retenait par un charme invincible, tu ne voulais pas quitter ton petit paradis. Quand ton frère, moins sage que toi, cherchait à te faire partager le plaisir qu'il trouve à ses Jouets, tu ne lui répondais que par
un sourire doux et vague. Tu nas pas eu un regard pour ce monde frivole ; Ion œil charmant ne s'est fixé sur rien de passager. Crois ceux qui ont vécu plus longtemps que toi; tu as sacrifié peu de chose, on souffre en ce monde plus qu'on n y jouit, bien peu s y perfectionnent, et beaucoup s^y flétrissent. Oh! delà coquille de nacre oii tu reposes, dis-moi, Titine chérie, dis à ton père, à qui tu souriais, le secret de cet infini que tu connais mieux que lui, aide-le à nepas douter, au milieu de la critique des formes qui passent, de la vérité de ce qui est éternel, persuade-lui que l'être doit être cherché en haut et non en bas, fais lui comprendre que si Vocéan oit tout ce qui est particulier a son origine et sa fin ressemble pour nous au néant, cela tient au voile qui couvre nos yeux et à V étroit horizon de cette terre, oii tu nas pas voulu l'arrêter.
28 novembre 1788.
« Je ne suis qu'une pauvre fille, monsieur Patrice, et je vous ferais sourire de mes naïvetés, si je voulais raisonner avec vous. Nous autres femmes, nous sommes condamnées à ne savoir que le catéchisme et nos prières. Votre science est pour moi une langue inconnue ; mais vous souffrez, dites-vous, et par là peutêtre, je pourrai vous comprendre.
» Pourquoi donc êtes-vous triste, cher Patrice, et qu'y a-t-il de changé en vous? Quand je vous ai vu, il 3' a un mois, vous étiez aussi bon et aussi aimable que vous l'avez toujours été. Si
VOUS étiez devenu méchant, mon cœur me l'aurait dit. Oh! je l'aurais deviné; ne croyez pas que vous puissiez me cacher ces choses! Qu'y a-t-il donc de changé en vous? Vous parliez de doutes à madame votre mère. Mais de quoi doutez-vous? S'il faut aimer Dieu? S'il faut le prier? S'il faut être doux et humble de cœur? Oh! mon Patrice, vous ne doutez pas de cela. Nous avons prié ensemble; nous avons goûté ensemble les joies du ciel, et vous doutez de ce que vous avez senti? Vraiment, j'ai presque envie de remercier Dieu d'être une ignorante, si la science n'apprend que de telles choses.
» Cro3"ez-moi, cher Patrice, j'ai dans mon cœur un témoin aussi sûr que le vôtre. Vous, douter de la religion... C'est impossible. Vous, parmi les réprouvés... vous, "qui avez été à mes yeux un ange visible! Oh! je croirais plutôt que les étoiles tomberaient du ciel, et que les saints échangeraient d'eux-mêmes le paradis contre l'enfer. Vous m'avez quelquefois appelée votre sœur; laissez-moi vous prier les mains jointes et à genoux d'écarter ces tristes pensées.
» On nous parle souvent de l'orgueil; on dit
que la science engendre l'orgueil, que les grands savants sont orgueilleux. Seriez-vous orgueilleux, Patrice? Je ne sais pas bien ce que cela veut dire, mais je ne crois pas que vous le soyez. Les orgueilleux n'aiment qu'euxmêmes, et vous, vous êtes si bon ! Est-ce qu'il vous en coûterait de vous humilier devant Dieu? Pour moi, c'est ma plus grande douceur, et je suis bien heureuse de n'être qu'une pauvre petite fille par le charme que j'éprouve à me soumettre et à savourer ma petitesse. Faites tous les soirs un acte d'humilité; si j'étais près de vous, nous nous mettrions à genoux tous les deux pour le faire.
» Mon Dieu! j'en veux presque à votre science. Je crains que ce ne soit elle qui ait troublé notre paradis. Vous rappelez-vous ce jour où nous nous promenions avec madame votre mère près de la chapelle des Cinq-Plaies \ sur le bord de la rivière de Troguindy? Vous lisiez un livre de philosophie, qui vous donnait l'air triste et pensif. Vous étiez distrait et ne faisiez pas attention à nos paroles. Maman vous
1. Petite église des environs de Tréguier, où habite Cécile, qui correspond avec Patrice.
tira le livre des mains^ et vous dit qu'elle ne voulait plus vous voir lire ces sortes de choses; moi, je cherchai à vous égayer, et vous vous mîtes à pleurer. Depuis ce temps, je n'aimais plus vos livres de philosophie, et je crois que je les aurais volontiers jetés au feu; car ils vous empêchaient de penser à nous et peut-être aussi de penser à Dieu.
» Adieu, priez pour votre sœur Cécile. »
Au bas et sur le revers de cette lettre, on lisait les lignes suivantes écrites au crayon de la main de Patrice :
« Douce enfant, que tu m'es supérieure, et que je donnerais volontiers la moitié de ma vie pour voir encore une fois le monde avec tes yeux de colombe! Pour toi, la grande harmonie n'est pas troublée; religion, devoir, amour, beauté, reposent pour toi dans une m3^stique et sainte unité. Tu ne connais pas la lutte du saint contre le vrai, du beau contre le bien, du vrai contre lui-même. Dors toujours ainsi au son de la musique des mondes, et puisses-tu ignorer à jamais les souffrances
réservées à celui qui, par la fatalité de sa nature, a cessé d'être enfant!
» Je me suis mis à genoux, et, les bras croisés sur ma poitrine en présence de Dieu et de ta pensée, ô ma sœur, j'ai sondé mon àme, et j'ai cherché sans feinte et sans détour à être vrai avec moi-même. Eh bien! Cécile, j'ose te répondre avec l'assurance infaillible que la conscience porte avec elle : Non, je ne suis pas orgueilleux. J'aime à m'être trompé pour le reconnaître; j'aime à avoir péché pour me repentir. Un enfant me fait changer d'avis, une femme me ferait rétracter tout ce qu'elle voudrait. J'aime à pleurer et à me frapper la poitrine; j'aime à demander pardon à ceux que j'ai pu offenser. Quelquefois, le soir, j'éprouve des moments d'un très doux affaissement. S'il y avait encore un vestibule au temple pour les pénitents, c'est là que j'irais choisir ma place. Si jamais je vais au ciel, je veux y être dans le quartier des Madeleines.
» L'orgueil, c'est de n'aimer pas; l'humilité, c'est d'aimer beaucoup. J'ai parfois des sufîoquements d'amour vague et des pléthores de sympathie, que doit, je crois, ignorer l'égoïste.
J'aime tout le monde en ces moments; tous ont raison à leur manière, tous sont bons, honnêtes, aimables; il n'y a pas jusqu'aux petits défauts de chacun auxquels je ne trouve du charme. Je ne sais contredire personne, je suis toujours de l'avis de ceux qui parlent avec moi, et lors même que je ne pense pas comme eux, je lînis par dire : Je crois qu'après tout il a raison dans sa pensée.
» Voilà pourquoi je hais les systèmes, les réformateurs trop fiers, les dialecticiens, les raisonneurs, les fortes têtes, les gens tout d'une pièce, et parfois même les savants. J'aime les faibles, les tremblants, les hésitants, les enfants, les femmes, les faibles d'esprit. Je ne cherche pas du tout à être rigoureux et logique dans mon système de vie; quand je trouve des contradictions, des antinomies, je ne m'en soucie pas, ni ne me fatigue à concilier tout cela, comme font les logiciens, qui sont des orgueilleux, et veulent tracer avec deux ou trois lignes le tableau des choses. Moi, je suis convaincu que notre esprit est partiel et faible, qu'il ne voit que des fragments incohérents du système des choses. Je prends ce que je trouve.
j'embrasse tous les atomes de vérité et de beauté; je me glorifie de mes contradictions; quant à l'ensemble, le Père céleste sait ce qu'il en est.
» Comme je suis critique, je vois fort bien les analogies de tous ces sentiments et leur racine première. Si je voulais, je montrerais comme quoi l'humilité chrétienne, sentiment à peu près inconnu à l'antiquité, n'est qu'une transformation d'un autre instinct, instinct qui, dans l'antiquité, resta toujours dans sa forme la plus sévère et la plus naturelle, mais qui, par le christianisme, se réfracta en mille voluptueuses métamorphoses et devint humilité, dévotion, amour de la bassesse, j^oùt du niais. Je pourrais montrer les perversions de ces instincts divers dans l'histoire et dans les arts. Mais je ne saurais trop comment exprimer cette délicate ps3''chologie, et qu'importe, du reste? Tout est également noble et pur, dans les instincts natifs de l'homme, quand ils sont préservés de leurs déviations.
» Qu'est-ce donc qu'on pourrait appeler en moi de l'orgueil? Ma foi à la science? Ma confiance dans les facultés humaines? L'usa^re ferme et
résolu que j'en fais? Là est en effet le secret de ce prodigieux abus que font les orthodoxes de ce mot. L'orgueil, dans leur langage, c'est de ne pas penser comme eux; c'est de cultiver et d'ennoblir sa nature, c'est d'user de la raison que Dieu nous a donnée comme une faculté aussi sainte apparemment que toutes les autres. L'orgueil est l'explication universelle, le dernier mot de toute leur psychologie. Quand la science humble et patiente est amenée à s'écarter de leurs solutions, c'est de l'orgueil; quand la timide critique hésite et refuse de s'associer à leurs outrecuidantes affirmations, c'est de l'orgueil. A ce prix, je suis orgueilleux et je m'en félicite. Que Dieu me damne, s'il le veut, mais jamais il n'obtiendra de moi que je fasse volontairement une faute de critique, que je trouve vrai ce que je ne trouve pas vrai.
» L'homme vraiment humble, c'est le critique. Il ne croit avoir pour la vérité ni privilège, ni monopole; il la cherche péniblement et le front baissé. Il recueille jusqu'au grain de sable qui pourrait en receler quelque atome ; et quand il a trouvé ce qu'il cherche, il ne croit pas encore l'avoir trouvé, il est en
soupçon contre lui-même, il ne cherche pas à imposer aux autres les délicats et imperceptibles aperçus auxquels il est arrivé. L'orgueilleux, c'est l'homme tout d'une pièce, prétendant tenir entre ses mains le mot définitif de ce qui est et la règle inflexible du meilleur. L'orgueilleux est celui qui dit à ses semblables : « Vous êtes tous des insensés, privés de la vérité, errants dans le labyrinthe de vos pensées. Et moi, je possède la vérité, je suis l'infaillible; si vous ne croyez pas ce que je vous dis, vous êtes des misérables, allez au feu éternel' .» L'orgueilleux est celui qui commence
1. C'est surtout dnns la controverse avec ]es protestants que se montre dans tout son jour cet épouvantable orgueil de l'orthodoxe, et celte imperturbable confiance dans sa hautaine dialectique. 11 est certain que les protcslanls dogmatiques, comme l'étaient Claude et Jurieu et en général ceux du xvn' siècle, ne se tiraient que très difficilement de ces captieux filets de conlroversistes. Ils acceptaient l'arme et les conditions du combat; on ne se plaint pas trop de les voir battus, bien qu'ils eussent raison, non pas pourtant autant qu'ils l'auraient pu. Mais ce qui est tout à fait agaçant, c'est le triomphe hautain et pédantesque des catholiques à l'égard des protestants plus critiques, qui n'admettent le christianisme que comme la plus pure manifestation de l'idée religieuse et la forme la plus avancée du culte en esprit. Don Quichotte n'offre pas un trait de caractère aussi plaisant que celte ardeur à ferrailler contre des adversaires, qui sont assez fins pour sourire de cette humeur belliqueuse et de ces armes rouillées (Noie d'E. U.).
sa prière comme le pharisien de l'Evangile : ce Mon Dieu, je vous rends grâce de n'être pas comme ces pauvres insensés, qui ne savent rien. » L'orgueilleux, c'est le docteur scolastique, qui prétend vous enfermer dans ses définitions, et exprimer d'une manière adéquate la vérité des choses; l'orgueilleux, c'est le théologien qui prétend tenir dans son alchimie le secret du parfait magistère, et en finir avec ses adversaires par ce mot : « Vous n'êtes pas théologiens! » La tour d'orgueil et de dispute, la Bahel théologique, c'est rEglise\ »
10 décembre 1788.
« Grondez-moi encore, chère Cécile. Oui, je suis un enfant qui s'efîraie de son ombre; je me laisse tourmenter par de mauvais rêves, comme s'ils étaient des réalités. Désormais je serai sage, je ferai tout ce que vous voudrez, je croirai tout ce que vous me direz de croire. Donnez-moi un symbole, que je le croie avec
1. Plus tard Patrice arriva à envisager la chose par une autre face et à comprendre la grande majesté de l'Église orthodoxe. Voyez plus bas ses réflexions sur l'Église de Latran (Note d'E. R.).
PATRICE. i'
passion, que je l'embrasse, que je l'adore. Venant de vous, il ne peut être que bon et beau. Je vous promets, Cécile, que dès que vous aurez parlé, je ne douterai plus, je croirai tout ce que vous me direz. »
26 décembre 1788.
« Ah! monsieur Patrice, comment pouvezvous parler ainsi? Moi, une pauvre ignorante, dire à un savant comme vous ce qu'il doit croire! Vous qui savez tout, comment n'êtesvous pas encore arrivé à savoir notre symbole? Mais à quoi vous sert donc votre science, si elle ne sert pas à vous faire croire? J'ai quelquefois désiré être plus savante, afin de croire plus de choses, et voilà que vous, qui êtes si riche en scieace, vous venez me demander un peu de foi comme une aumône. Mon Dieu! qui a donc ainsi troublé toutes vos pensées? L'Eglise n'est-elle pas là pour vous apprendre ce qu'il faut croire? Les saints docteurs, les papes, les conciles, que vous faut-il de plus? Vous qui savez tout cela, vous venez demander à des enfants comme nous de vous
l'apprendre! Voici de belles et douces fêtes; priez pour moi, et ne lisez plus vos livres de philosophie. »
5 janvier 1789.
« Vous me renvoyez aux théologiens, savez- A'ous ce que c'est que les théologiens, Cécile? Des cerveaux desséchés, des intelligences calcinées, des machines dialectiques, fonctionnant sans âme. Je vous demandais ce qu'il faut croire, et vous me répondez : Adressez-vous au pape! Tout ce que vous me direz ne peut être que vrai et beau. Expliquez-moi les choses vous-même, et, fussent-elles absurdes, vous les rendrez raisonnables et charmantes. Je croirai les choses comme vous me les direz; mais comme les dit le pape!..". Figurez-vous des bouts de phrases qui finissent tous par ces mots : quil soit anathème! Pauvres femmes! que vous êtes bonnes et simples! vour recevez des plus grossières mains les plus laides choses, et, par le prisme de beauté qui est en vous, vous en faites de délicieuses vérités. »
Rome produisit d'abord sur Patrice une impression très vive. Il n'en écrivit à personne, par suite de cette répugnance qu'il éprouvait à communiquer aux autres ses sensations actuelles et personnelles. Il haïssait d'ailleurs, dit-il quelque part, ceux qui, en visitant le Capitole ou le Colisée, seraient mécontents d'eux-mêmes, s'ils n'}' pouvaient accoucher de quelque pensée remarquable, ou trouver l'occasion d'une lettre emphatique. Les fragments qui suivent marquent seulement les progrès de la pensée de Patrice durant ces premiers jours qui furent décisifs dans l'histoire de sa vie intérieure.
Cette ville est vraiment la ville sainte : il est impossible, si on ne l'a vue, de comprendre la grande fascination que le sentiment religieux exerce sur la conscience humaine. J'ai toujours rêvé la Mecque au temps du pèlerinage comme devant offrir dans toute son originalité l'expansion exclusive du sentiment religieux. Le
débordement de l'Arafat, les prédications des ulémas, les sacrifices de la vallée de Mina, les processions, la pierre noire, la gouttière d'or, le puits de Zem-zem, cette absence complète d'une pensée de doute ou de limitation à cette grande omnipotence du sentiment religieux, ce repos complet, cette abstraction d'une moitié du genre humain doit offrir un spéciale unique, inappréciable pour le critique. Eh bien! Jiome est, j'imagine, à beaucoup d'égards, un plus curieux sujet d'études pour celui qui expérimente les manifestations religieuses de l'humanité. Rome est par excellence la ville centre d'une religion, la ville dévouée à la manifestation d'une idée religieuse.
Les premiers instants que j'ai vécus sur celte terre, je les ai passés sous l'empire d'une réaction très vive. J'élais Français encore, je critiquais, je m'indignais. Ces croix, parlout dominatrices, ces armes papales, ces moines mendiants et dégradés, ces troupeaux de prêtres, ces clercs h l'habit demi-laïque, aux manières déliées, cette population pâle, souffreteuse, portant sur son visage les traces de la fièvre et de l'immoralité, m'attristaient et m'irri-
taient; je regrettais presque d'être venu m'ensevelir dans ce tombeau. Mais à peine eus-je respiré le parfum des ruines sur le Mont Palatin, à peine me fus-je égaré au milieu de ces champs déserts où fut la Rome d'autrefois, et où l'on n'entend que le son de la cloche des monastères et les carillons lointains de la ville aux trois cents églises, que la séduction opérait déjà, et que volontairement je laissais tomber ma critique, pour m'abandonner au torrent de poésie et de volupté qui s'exhale de ces lieux. Il y a dans ces ruines, dans ces voies désertes, dans ces églises, dans ces monastères, un charme si puissant, qu'il faut bien des jours pour se reconnaître et se mettre au net avec soi-même dans ce flot de sentiments nouveaux qui vous déborde de toutes parts. Rome m'a vaincu. Cette ville est une enchanteresse; elle épuise, elle endort.
J'aime l'imagination plastique de ce peuple; j'aime ses poétiques rêves et jusqu'à ses superstitions, j'aime cette religion extérieure et sensuelle, il est vrai, mais pleine du sentiment de la forme et du vif instinct de la beauté réalisée. Notre idéalisme est abstrait, sévère, sans
images; celui de ce peuple est plastique, invinciblement porté à se traduire et à s'exprimer. Mais au fond, ce peuple Ait plus que nous dans l'idéal. Entrez dans une église à l'heure oïl vous entendez la cloche tinter la prière, et où vous voyez entrer les femmes en se couvrant la tête de leur mouchoir. Elles sont là, les lèvres closes, l'œil vague, mais facile à détourner. Ce qu'elles entendent et ce qu'elles disent n'est pour elles qu'un son vague; elles ne prient pas, car ce mot désigne un acte; elles sentent, elles aspirent. Telle est la vie de ce pays : le ressort de l'action s'use, on reçoit tant du dehors, qu'on se dégoûte de réagir. On ne pense pas; car penser, c'est agir par l'intelligence ; on sent.
Voilà pourquoi la vie italienne est si peu tourmentée. Un Romain me questionnait hier sur les affaires de France; et comme je lui disais quelques mots de nos idées de réforme rationnelle de la société, ce brave homme joignait les mains et s'écriait : Che jyazzia! che pazziaf Quelle folie, n'est-ce pas, quand on a un beau soleil au-dessus de sa tête et une terre qui vous nourrit sans travail, de se fatiguer
pour la gloire, pour la patrie, pour l'honneur, pour la raison! Voilà tout le système de la vie italienne.
Le battement de la vie est ici plus lent d'un degré. Ce pays a besoin de lieux destinés à ne rien faire : ces lieux, ce sont les églises. Les églises ne sont pas ici ce qu'elles sont au point de vue de notre religion étroite et prosaïque, des lieux de prière; ce sont des lieux où l'on va savourer l'idéal, soit par l'art, soit par le repos, qui pour l'Italien est à beaucoup d'égards un état saint. Elles sont admirablement faites pour cela. On ne se repose pas dans une église gothique : cet horizon infini, ce mvstère, ce jeu multiple des lignes et de la lumière trouble, agite, creuse, attriste, sentiment très noble et très élevé, mais qui n'est pas le repos. Au contraire, ces églises basses, finies, cet horizon terminé de toutes parts par un mur et une fresque, cette absence complète de profondeur dans les effets de lumière, ces plafonds à compartiments dorés, cette profusion d'images douces et voluptueuses soulagent de cette .tension qui accompagne toujours l'exercice austère de la raison.
Je fonds à ce beau soleil : mon Dieu! pour-
quoi s'affliger ainsi l'esprit? pourquoi se fatiguer à poursuivre l'insaisissable? Ne vaut-il pas mieux s'asseoir au soleil?
L'Italie est le pays du monde le moins fait pour le rationalisme. Le rationalisme, c'est peine et fatigue; c'est courage et persévérance. Qu'il est bien plus commode de recevoir un système tout fait sans le comprendre, et de se laisser aller doucement et sans souci selon le cours du culte établi, surtout quand ce culte est tout en dehors de l'àme, tout sensuel! Demander à l'Italien de renoncer aux molles et humbles pratiques, de s'imposer des années d'études, de critiquer sans relâche, de poursuivre les nuances dans leurs derniers replis, c'est lui trop demander. On ne peut entreprendre ce rude labeur que dans un climat sévère, qui invite à la concentration, et excite l'activité intérieure. Mais ici, ah! qu'il est plus commode de s'agenouiller devant la Madone et de passer des heures à ne rien faire, à entendre de la musique dans une église ou à entendre prêcher un capucin que d'apprendre le grec, l'hébreu, le syriaque, de se faire acariâtre et impitoyable dans son cabinet!
Cette paresse, je le sais, m'impatientera un jour; cette religion de nonchalance et de sensualité m'irritera. Mais maintenant elle me plaît : Dieu leur a donné un beau ciel, que leur faut-il de plus? Et puis, qui peut en pensant ajouter une coudée à sa taille?
Pour comprendre le profond sentiment de bien-être qui fait le fond de la vie italienne, il faut aller s'asseoir le dimanche sur les ruines du Mont Palatin, du côté du Forum. De là, on domine tout ce vaste champ qui s'étend du Capitole au Colisée, semé de ruines. Les églises s'y serrent et s'y adossent comme ailleurs les maisons : l'Ara Cœli (le temple de Jupiter Capitolin), San Giuseppe de Falegnami, San Pietro in Carcere (l'ancienne prison Mamertine), Santa Martina (l'ancien Secretarium Senalus), Saint-Adrien (l'ancienne basilique de Paul-Emile), San Lorenzo in Miranda (temple d' Antonin et Faustine), Saints-Cosme et Damien (temple de Rémus), Sainte-Françoise Romaine, Sainte-Marie Libératrice, Sainte-Marie de la Consolation, Saint- Théodose (temple de Vesta).
De là, on peut voir se dérouler tranquillement sur ce champ de ruines, le long de la
Voie Sacrée et de la Voie Triomphale, la foule morne et paisible, les longues processions de sacconi, qui A'ont au Golisée. Les cloches répondent aux cloches, le soleil darde à plomb sur les ruines, il règne sur toute cette vie une placidité merveilleuse, une sorte de sommeil. Que l'on comprend bien comment ce peuple, plus esthétique qu'intellectuel, s'est endormi dans cette dévotion sensuelle qui est un plaisir, et qui n'exige qu'en apparence le renoncement et le sacrifice! Combien j'ai vivement senti cette Rome du xvii" siècle, s'étendant nonchalamment dans sa dévotion, sans l'ombre d'une pensée révolutionnaire ou incrédule, jouant avec ses cérémonies, ses cardinaux, ses indulgences, ses chapelles coquettes, ses grandes dames dévotes, ses confréries, ses moines mendiants, faisant des parties de dévotion comme ailleurs on fait des parties de plaisir. La station règle la promenade; on s'amuse entre deux exercices de piété; le cours des plaisirs et des habitudes est enchaîné à celui des fêtes ; il y a des divertissements et des fêtes qui n'apparaissent que durant telle octave'.