Cette habitude d'échelonner ses plaisirs selon les
Comment un peuple, assez peu enclin au rationalisme, n'aurait-il pas accepté tout cela comme loi courante et reçue, et ne se serait-il pas laissé endormir à la voix de cette sirène? Comment ne vivrait-il pas tranquille dans une religion qui le satisfait et l'amuse?
Le grand plaisir de l'Italien, c'est de vivre. La vie dans ce pays est une jouissance, lors même qu'elle n'est accompagnée d'aucun
époques de l'année religieuse est un des traits de la vie provinciale, trait qui va de plus en plus disparaissant sous le niveau logi(jue de l'esprit moderne. Combien notre caractère est moins original que celui du Moyen âge, que celui de Rome ou de Venise! Que dire des fêtes de Noël, des Rois, qui ont disparu ! En Rrotagne, il y a des jeux d'enfants pour chaque saison, et sans que personne donne le signal, à un moment donné, le jeu qui semblait oublié depuis un an reparaît. Vers la fin du carême, les rues et les places de Rome se couvrent de tentes faites de branches de laurier, où se prépare, se vend et se consomme sur place un genre particulier de fritures (fritelle). C'est une grande fête pour le petit peuple. Les illuminations des boutiques à l'époque de Pâques sont aussi un événement dans cette vie uniforme. Les anciens avaient aussi de ces procédés pour interrompre la monotonie de leur petite vie vulgaire. Notre année rationaliste est bien plus uniforme. Je suis toujours charmé quand, en étudiant un manuscrit, je trouve la date donnée par les chants de l'année chrétienne. Le copiste de la chronique de Thomas de Méragah, dont le manuscrit unique se trouve au Vatican, dit qu'il a fini son travail le dimanche où l'on chante Mansionem deliciis plenam; tel autre, le jour où Ton chante à l'Université de Paris... (Note inachevée d'E. R.).
plaisir accessoire. Il peut sembler dérisoire de parler de bien-être, quand il s'agit d'un peuple souffreteux et en guenilles. Et pourtant, ces gueux couchés au soleil du matin au soir, avec la certitude de ne pas mourir de faim, vivent dans un état habituel de calme. La vie en ce pa3's s'en va bien savourée : chez nous, elle court sans laisser de goût. Nous n'aimons de la vie que l'action et la jouissance; nous sommes toujours pressés et affairés.
Tout ce qui est original est curieux, et à ce titre, il n'y a pas un petit oratoire à Rome qui n'ait son intérêt. Il faut pourtant reconnaître que l'admiration que le vulgaire professe de confiance pour les monuments religieux de Rome est des plus niaises. Sur les trois cents églises que compte cette ville, il en est une douzaine de très précieuses par leur antiquité et leur ph3^sionomie primitive, quatre ou cinq de la Renaissance, d'un style vraiment beau et pur, tout le reste est du plus épouvantable mauvais goût, et de ce nombre se trouvent celles que le vulgaire admire le plus, le Gesù par exemple. Et Saint-Pierre même, je reconnaîtrai volontiers que la coupole mérite
d'être placée parmi les plus belles créations de l'art; mais quant à l'ensemble de la basilique, je n'obtiendrai jamais de moi de l'appeler belle. Enfin, pour trouver les cbefs-d'œuvre du mauvais goût, des œuvres qui au premier regard vous fassent éclater de rire parla prodigieuse bizarrerie du goût de l'artiste, il faut venir à Rome, et voir par exemple la Sapience, ou la riche église de Santa Maddalena. Mais ce mauvais goût lui-même a son charme, et exprime avec une admirable vérité cette physionomie de la Rome dévote que nous a faite le concile de Trente et la grande réforme de Pie V. Ces lignes brisées, tourmentées, cette ornementation bizarre, subtile, craignant toujours de n'en pas faire assez, superposant les frontons aux frontons, les corniches aux corniches, expriment à merveille ce cult& mesquin, sans élévation, cette dévotion petite et scrupuleuse. Ce n'est plus le grand christianisme avec sa majestueuse gravité; c'est la. piété moderne prenant Dieu comme un personnage qu'il faut honorer, et croyant y réussir en l'entourant de chandelles, de tentures, de draperies, de baldaquins.
Heureux peuple qui n'a d'autre droit à réclamer que le droit de sa place au soleil! Il aura toujours les marches de quelque église ou quelque vieux portique pour s'y étendre. Voilà le grand fonds de bien-être qu'on n'enlèvera jamais à ce peuple, et qui le rend en un sens plus heureux que le nôtre, malgré son humiliation. Voilà le secret de ce laisser-aller et de cette insouciance, qui parfois devient presque de la fierté, et constitue la vraie démocratie de ce pays.
L'étranger qui visite ce pays avec la préoccupation de son pays est choqué de la mendicité, qui se rencontre à chaque pas, et attristé de l'efîroj'able misère qu'elle semble supposer. Mais qu'il se détrompe : ces gueux n'en sont ni plus tristes ni plus malheureux; cette façon de vivre, assis au soleil, sur le chemin des stations pieuses, a sa poésie; elle paraît ici une façon de vivre toute naturelle et tient à la fierté du peuple romain, qui ne veut pas cultiver la terre ^ et si le sort m'avait fait naître en ce pays sans patrimoine, j'aurais probable-
1. Les cultivateurs de ce pays viennent presque tous des ALruzzes (Note d'E. R.).
ment embrassé cette profession. Il faut bien considérer d'ailleurs que le bas monacliisme n'est ici qu'une transformation de la mendicité; le moine, c'est le mendiant vêtu d'une robe grise et d'un capuchon, et présentant son état comme saint et religieux.
Les impressions religieuses ont toujours été en moi très fortes, et, par suite des habitudes de mon enfance, elles se mêlent dans une proportion indéfinissable aux instincts les plus intimes de ma nature. Ces impressions se sont réveillées ici avec une extrême énergie. J'ai toujours admiré le christianisme, et je ne l'ai jamais tant aimé que depuis le jour où j'ai cessé de m'appeler chrétien; mais jamais je n'ai tant regretté d'avoir renoncé à ce titre que depuis que je suis ici. A certains moments fugitifs, à Latran, à l'Ara Cœli, j'ai cru, par une douce illusion, me retrouver à cette époque plus heureuse, dont un abîme me sépare. Oui, si Rome apprend quelque chose, c'est à juger les faits en dehors des hommes et à tout respecter dans la majesté du passé. Si Rome inspire un regret, c'est de ne pouvoir s'agenouiller avec les simples devant ces touchantes
Madones, dans ces églises où l'on aime à s'attarder. J'ai cru longtemps que je reviendrais au catholicisme, la tète haute, et par la voie de la critique. Hélas! j'y reviendrai peutêtre humble comme une petite fille, vaincu par une Madone. Autrefois, je maudissais la souffrance parce qu'en afîaiblissant notre fierté rationaliste, elle fait oublier la critique ; maintenant, je la bénis, car, adoucissant l'âcreté de nos humeurs, elle nous ramène par l'humiliation à des pensées religieuses.
Plut à Dieu que je pusse oublier un instant les impossibilités scientifiques du catholicisme! Tout vient se briser en moi contre le rocher de la science et de la critique, contre ce mot fatal : Gela n'est pas vrai. Car il faut être logique : pour être catholique, il faut admettre tout ce qu'enseigne le catholicisme. Or il y a parmi les croyances obligées du catholicisme des choses absolument inadmissibles. Je donnerais tout au monde pour redevenir catholique : mais, pour être catholique, il faudrait croire que la femme de Loth a été bien réellement changée en statue de sel, que les premiers chapitres de la Genèse représentent
une histoire réelle, que le Pentateuque est bien réellement l'œuvre de Moïse, que le livre qui porte le nom de Daniel est bien réellement de Daniel, que la légende du Christ est vraie à la lettre. Or je parierais vingt fois ma vie et mon salut éternel que la femme de Loth n'a pas été réellement changée en statue de sel, que les premiers chapitres de la Genèse ne sont qu'un mythe, que le livre dit de Daniel n'est pas de Daniel, que tout l'édifice historique du christianisme orthodoxe est inacceptable à la critique. Cela m'est aussi démontré qu'il m'est démontré que la fable de Pandore et de Prométhée n'est pas une histoire réelle, qu'Orphée ou Hermès Trismégiste ne sont pas les auteurs des livres qu'on leur attribue. Est-ce ma faute?
Le temps est venu où le christianisme doit cesser d'être un dogme pour devenir une poétique. Le paganisme avait cessé depuis des siècles d'obtenir la foi des esprits éclairés, qu'il fournissait encore des images et de la poésie aux représentants les plus élevés du rationalisme d'alors et que Proclus écrivait des hymnes à Vénus. De même, le christianisme restera notre mythologie et notre topique poétique,
alors qu'il ne sera plus notre règle de foi. Cela est si vrai que, quand nous voulons revenir un instant à la poésie, à l'image, au symbole, nous sommes obligés de redevenir chrétiens par fiction. iNotre mythologie, c'est le christianisme'. La science aspire à être vraie; la religion tient surtout à être belle. Voilà pourquoi une religion trop exacte et trop simple, comme le protestantisme, bien que plus philosophique, est bien inférieure comme religion. La précision, l'exactitude, la sobriété d'invention^ l'absence de la faculté imaginative peuvent être des qualités dans un livre scientifique, mais jamais dans une épopée. Il ne s'agit pas de la faire vraie, mais de la faire riche et belle. Rien n'égale la grandeur du catholicisme, quand on l'envisage ainsi dans ses proportions
1. C'est surtout à Pise que l'on comprend bien cette façon de prendre la religion comme un thème artistique, sans aucune vue dogmatique. La religion n'est évidemment qu'un prétexte au Dôme, au Baptistère, à la Tour penchée, au Campo-Santo. Un sculpteur ancien ne croyait pas faire un acte de dévotion en sculptant Vénus ou Apollon, comme Fra Angelico en sculptant ses Madones, ou comme Guercino en peignant sa sainte Pélronille. De même, quand Gozzoli historié avec tant de charme sur les murs du Campo-Santo tout l'Ancien Testament, ce n'est là évidemment pour lui qu'un thème à de jolies choses, un sujet à propos duquel il va faire saillir la poésie de la vie humaine (Note d'E. R.).
colossales, avec ses mystères, son culte, ses sacrements, son histoire mythique, ses patriarches, ses prophètes, ses apôtres, ses martyrs, ses vierges, ses saints, entassement immense de dix-huit siècles, où rien ne se perd, montagne toujours grandissante, temple gigantesque, où chaque génération pose une assise. Tout fait nombre dans ces masses colossales : la moindre statue inaperçue, qui décore une des mille niches du temple, a son rôle. Et nous, que faisons-nous cependant, pauvres philosophes? Dresser notre motte de terre chacun à notre guise, aplanir une base, sans espérance que personne vienne jamais y bâtir. Ainsi vont les choses. Il faut de la poésie à l'humanité. Le prêtre n'est pas le philosophe ni le savant; ce n'est pas l'homme du vrai, mais c'est l'homme de ce grand système d'idéalisme confus et mélangé que l'humanité se crée à elle-même sous le nom de relii^rion. Une création si complexe est assurément très critiquable, et la science ne peut l'accepter toute d'une pièce. Mais lorsqu'elle trouve dans ces grandes constructions des éléments divers, de la paille, de la boue, des matériaux de moindre
valeur, elle n'est pas en droit pour cela de condamner l'ensemble de l'édifice, ni de prétendre qu'il n'est pas accommodé à sa destination sociale.
Tel est donc le résumé final de ma pensée actuelle : la religion n'est pas le vrai; elle est l'instrument de la vie idéale de l'humanité. Ce livre, dites-vous, est l'histoire authentique des temps primitifs. Cela n'est pas vrai; ce livre est admirable, précieux, divin; ce livre, je l'adore; mais il n'est pas ce que vous dites. Ce pain est substantiellement le corps de Jésus. Cela n'est pas vrai. Ce pain, je le respecte, je l'adore; si j'osais, je le recevrais sur mes lèvres, et plaise à Dieu qu'un jour, converti et redevenu aveugle, je puisse participer au festin des simples et communier de nouveau avec la femme et l'enfant! Mais ce pain-là n'est pas ce que vous dites. Ce tribunal est un lieu d'opérations surnaturelles, où, à un moment donné, les péchés seront remis : cela n'est pas vrai. Ce tribunal, je voudrais m'y agenouiller et entendre cette parole : Ya en paix, tes péchés te sont remis. Mais les péchés ne sont remis que par l'amélioration du cœur,
et il n'y a pas d'atelier alchimique oîi les âmes, de noires, deviennent blanches. Le rit de cette huile a été établi par Jésus lui-même. Ce n'est pas vrai. Cette huile viendra un jour toucher mes membres, quand ils s'étendront déjà glacés sur ma couche, et il me serait dur de détruire une erreur qui a consolé tant de mourants, et qui, je l'espère, me consolera un jour. Mais il est historiquement faux qu'à un moment donné du temps et de l'espace, le fondateur du christianisme ait établi cet usag'e. Le Galiléen qui a porté le nom de Jésus fut le fils de Dieu. Cela n'est pas vrai. Je reconnaîtrai, si l'on veut, qu'entre les fils de la femme, il n'en est pas né de plus grand. Mais...
Si j'avais un esprit moins rigoureux, je jetterais un voile sur ces points épineux, et, adhérant à l'ensemble du système, je pourrais, comme tant d'autres, m'appeler catholique, tout en étant hérétique sur une foule de points de détails. Mais c'est là une illusion que je ne puis réussir à me faire; en sorte qu'aujourd'hui comme autrefois, je reste inébranlable sur l'impossibilité de croire au système historique et critique du catholicisme.
La question est donc posée pour moi dans ces termes : N'y aurait-il pas quelque moyen d'être catholique, sans croire au catholicisme? Car d'une part. J'ai envie de pouvoir m'appeler catholique, et d'autre part, il m'est absolument impossible de croire en bloc tout le catholicisme. Je monterais volontiers la Scala Santa à genoux, si l'on voulait me dispenser de croire à l'authenticité de Daniel ou à l'interprétation messianique de tel psaume.
Lorsque le catholicisme se pose comme un système scientifique, je ne puis être catholique, car ce système scientifique est renversé de toutes parts par le système rationnel et irrécusable de la science moderne. Quand un prêtre vient entasser les paradoxes pour me prouver une théorie historique insoutenable; quand il veut m'expliquer les origines du monde et de l'humanité avec des contes d'enfant, je l'arrête, et sans hésitation, sans restriction, je lui dis : Cela n'est pas vrai. Ces choses sont du domaine de la science et de la critique. Mais quand le catholicisme se pose comme la forme religieuse de la société où je suis né, comme la forme religieuse sinon la
plus parfaite, du moins la plus appropriée à cette société, considérant d'une part que la reli2:ion est un élément nécessaire de toute société, de l'autre, que la religion ne se conçoit pas pour un peuple sans une forme particulière et plus ou moins étroite, d'une autre enfin, que le catholicisme est cette forme, je suis ramené à pouvoir me dire catholique, non pas que je cède un seul des droits imprescriptibles de la science, mais parce que je ne veux pas m'isolerde la société oiile sort m'a fait naître, et qu'après tout nos pères ont ainsi adoré. Les religions sont locales et nationales ; la science ne l'est pas, elle est la même pour tout le genre humain. On ne peut donc lui contester le droit de critiquer les religions locales ; mais elle excède sa mission, si elle transfoi-me ses résultats théoriques en une négation pratique; si, de ce qu'elle a reconnu des points vulnérables dans la religion nationale, elle s'écrie : Cette religion est mauvaise, je ne suis pas de cette religion. C'est comme si l'on refusait de se soumettre à la constitution politique de son pays, sous prétexte qu'elle est défectueuse. Lors même qu'on oserait affirmer que la reli-
gion d'un autre pays est relativement préférable, ce ne serait pas une raison pour l'embrasser, de même que je pourrais croire que la constitution anglaise vaut mieux que celle de la France, sans avoir envie pour cela de me faire naturaliser Anglais.
La religion n'est que la part d'idéal dans la vie humaine. L'humanité a bâti des temples comme l'abeille a construit ses alvéoles, comme l'araignée a tissé ses réseaux. Ainsi envisagée, peut-elle avoir un sérieux contradicteur? Le peuple y mêle une part de fiction et de légendes locales, que nous ne pouvons prendre d'une manière aussi réaliste que la sienne ; mais qu'y faire? C'est sa manière à lui; si elle est moins scientifique, elle est d'autre part plus poétique. Il est donc radicalement impossible de détruire la religion, puisqu'elle tient à l'essence même des facultés humaines, surtout chez les femmes. Une femme qui n'est pas religieuse n'est pas femme. Il lui est aussi essentiel d'avoir des moments de dévotion que de remplir toute autre fonction de sa nature ' : l'un et fautre etrt