DISCOURS D^OUVERTURE
Grâce k ses succès toujours croissants, la science de l'homme a conquis enfin le rang qui lui appartient parmi les sciences dont s'enorgueillit notre siècle. Mais combien de mauvais jours n'a-t-elle pas traverses pour arriver jusqu'à celui-ci! Pendant combien de siècles ne lui a-t-il pas fallu se cacher sous un vêtement étranger? Les plus libres académies de l'Europe ne l'admettent pas encore pour elle-même : elles lui demandent ou de parler un langage harmonieux, ou de s'allier à une érudition profonde^ ou au génie des sciences mathémathiques. Il était réservé à la révolution française, qui a émancipé l'homme tout entier, d'en émanciper aussi la science, et de créer, au sein de l'Institut de France, une Académie spéciale pour les sciences morales et politiques. Regardez autour de vous : nulle part vous ne trouverez une institution semblable. Partout les sciences morales ne reçoivent qu'une hospitalité clandestine. Ici, et ici seulement, elles paraissent sous leur nom propre et avec les titres qui font* leur gloire. L'existence de cette académie est un fait considérable qui atteste un progrès immense.
Mais vous ne l'avez point oublié : l'Académie des sciences morales et politiques, à peine créée par la révolution française, a été une fois supprimée ; elle if a reparu qu'avec cette seconde révolution, qui est venue consacrer la première, re-
it SÉANCE DE L AGÂDËMIE DES SCIENCES, ETC.
înéttre en honneur ses principes, rétatlir ses Intimes résultats.
Les sciences morales et politiques ont retrouve leurs droits quand le pays retrouvait. les siens; et aujourd'hui, comme la liberté elle-même, cette Académie n'a plus qu'à affermir de plus en plus son autorité par les monuments solide d'un zële r^lé et persévérant.
Nous nous efforçons de ne pas manquer à cette tâche, et, cette année particulièrement, nous pouvons montrer avec quelc[ue confiance les travaux que nous avons exécutés nous-mêmes et ceux qîiè nous avons inspirés.
Le troisième volume de nos Mémoires vient de paraître : chaque section y est représentée par des écrits d'un ordre élevé, et l'histoire de l'Académie, retracée par la plume habile de M. le secrétaire perpétuel^ fait connaître de quelles riches communications le zèle de nos coidBreres n'a cessé d'animer nos séances.
A côté de ce volume en paraît un autre, le premier du nouveau recueil consacré aux ouvrages de savants, étrangers ou nationaux, dont l'Académie a voulu hcMKMrer les travaux en les publiant avec les siens; noble institution que nous avons empruntée à TAcadëmie des sciences, ei qui Eût de la notre le centre et le foyer du mouvement des scknces momies et politiques dans toutes les par-
tièë de là Frahèfe fet de rEurope. Oh tt^uvè ici dès mëiiibijres Yëhus des bords du Rfiiti, de l'Italie, de l'Ecosse, avec des dissèrtatiotis où prôfohdes btl ingëniëusê^ ^Ué nbus devons à de jeUnës bavante de Paris, et même de la province, dont F Académie peut sé féliciter d'aVoir Suscité le talent et efitcbufiigë lé^ premiers efforts. ^
Parmi ces travaux qui se présentent à l'estimé ptiblique, isous là garantie de la vôtre, permettezifioi de distinguer celui d'un jeune Piëlnontàis, M. Palltà) qUe là science vient de perdre, encbré à la fleur -de l'âge, au moment où il poursuivait aVëC ardeiti* ëe^ recherches sur la philosophie Itrabe, et lorsque à peine il venait de tertniner un premier essai sur Algazali, tm des philosophes les plus célèbres de l'école de Bagdad. La tempête politique avait jeté M. Pallia sur cette terre de Fràôce qui autrefois avait recueilli Gampanella atl sortir de sa priêon de vingt-sept années. Plusieurs de Ses amis, qui portaient une épée, la Mirent au service de nobles causes, aujourd'hmi triotnphàntes, alors incertaines. Quelques-uns d'entre eux allèi^ent arroser de leur sang les champs de la Grèce et ceux du nouveau monde; lui, il ëit mort aussi au thainp d'honneur : car il s'efet éteint aU milieu des peines de l'exil supporté aveb dignité, et dans les luttes d'une pauvreté fièrè et laborieuse; L'Académie, qui FaVait entendu
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arec intérêt, a Toula publier ses travaux inachevés, et je crois être llnterprète de ses sentiments en rendant ce modeste hommage à une mémoire <{u'eUe honore et qni m'est particulièrement chère*
Mais c'est surtout dans ses concours annuels que r Académie cherche à donner une impulâon utile aux sciences qui composent son domaine. £lle ne propose que de grands sujets qui puissent produire de sérieux travaux, et elle tient un peu haut êCB couronnes pour exciter une généreuse ambition.
Cette année elle avait à juga* quatre concours.
La section de morale avait provoqué l'examen de la question délicate de Yaboliiton de Vesclacage dam no» colonie». Six mémoires lui ont été adressés : elle a distingué les mémoires n^ 4 et n® 5, sans toutefois les juger dignes du prix ; et comme la question proposée est passéc^écemment des régions de la théorie dans les conseils du gouvernenysntt TAcadémie, fidèle à sa mission d'éclairer tous les grands {problèmes à la lumière de la science et de rkistoire, en s'arrétant religieusement sur le seuil des discussioùs législatives, a retiré un sujet qu'elle remercie le gouvernement de lui enlever, et elle le remplace par le sujet suivant, qui intéresse à la fois la morale et Téconomie politique : « Rechercher par quels moyens, sans gêner
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la liberté de l'industrie, on pourrait donner à l'organisation du travail en commun dans les manufactures, et à la discipline intérieure de ces établissements, une influence favorable aux mœurs des classes ouvrières. »
La section de législation, de droit public et de jurisprudence, a été plus heureuse que la section de morale, sans que toutefois ses vœux aient été entièrement remplis. Elle aVait demandé à la science des lois, éclairée pat la morale et par la philosophie, de rechercher quelles réformes l'adoption du système pénitentiaire devait apporter dans celui de nos lois pénales. Dès que la peine, gardant le caractère de châtiment qui lui appartient avant tout, et la terreur salutaire qu'elle doit exercer sur les imaginations et sur les âmes, peut avoir aussi pour eflFet l'amendement du coupable et sa réconciliation avec l'ordre, il est évident que plusieurs points de notre Code pénal ne peuvent subsister. La perpétuité des peines n'est-elle pas en contradiction avec un régime qui se propose d'améliorer le condamné pour le rendre un jour à la société? L'infamie légale, maintenant attachée à des peines afflictives temporaires, peut-elle continuer à dégrader l'homme et à le rendre par cette dégradation incapable de reprendre sa place parmi ses semblables ? L'échelle actuelle des peines peut-elle être maintenue ? Devançant donc
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Véfoqne où nos prisons auront fait place au sys-^ téme pénitentiaire» adopté dé}à dans (dus d'ua pajri et auquel est promis Tarenir» FAcadéaiM, prudemment hardie» avait mis aii concoitfs eetie question :
« Indiquer les moyens de mettre en hatmoiiie le système de nos lois pénales aTee un systtemi |)énitentiaire à instituer» dans le but de dbtmer ^ plus efficaces garanties au maintien de la pant et de la sûreté générale et prirée^ en {vocttram Fa-* mélioration morale des condatnnes. »
De nombreux concurrents ont répondu à nMrè appel • Cependant^ malgré le mérite de plusicim des mémoires qui ont été envoyés» TAcadémif s'est décidée k ne point décerner le prix ; mais elbi partage la somme qui y est attachée» à titre de ré» compense et d'encouragement» entre le mémoirt n* 2 dont l'auteur est M. Alauzet» et le mémmue n« 5 qui appartient h M. Moreau (Christophe)^ inspecteur général des prisons du royaume; Ëlfo accorde une mention honorable au n" 4 qui a pour «tueur M. Lefran» de Golmar. L'Académie à' voulu roconnaltro les recherches exactes et Ve^ prit judicieux dont les auteurs des mémoires n"" i et u^ 5 ont fait preuve, en regrettant de n'avoir pas trouvé dans o6s deux mémoires plus de force dans la pensée» plus de nohloslo et d'élévation dana If Ungage,
DtôCOURS D*OUVERTÇRË. Ki
La section de philosophie avait ouvert deux concoure t l'un ^UF le cartésianisme, l'autre sur la philosophie allemande, c'est-à-dire sur les deux pki9 gi'and^s époques de la philosophie moderneu La pensëe de l'Acadéiaîe n'est point douteuse , elle l'a pins d'une fois marquée dans ses diffé^ rents programmes. Non^ elle n'abandonne point la philosophie spéculative, mais elle croit la servir en invoquant les leçons de l'expérience. £i^ face de questions purement abstraites, on peut aisément s'éblouir et se perdre en rêveries stériles, ou recommencer de vieilles erreurs et rentrer dans des voies depuis longtemps condamnées. Mais quand on se place entre Descartes, Spinoza^ Locke et LeibnitZ; ou bien entre le philosophe de Kœnigsberg et ses célèbres disciples, on est assurément au milieu des plus grands problèmes que puisse agiter l'esprit humain^ et en même temps on est déjà en possession de solutions sérieuses qui préviennent les solutions chimériques, et par leur lutte et leur opposition excitent puissamment l'esprit et l'avertissent de ne s'arrêter qu'à des opinions profondément réfléchies, dignes de se soutenir devant celles de tant de beaux génies. Il faut soi-même s'élever bien haut pour faire ainsi comparaître devant son tribunal les héros de la philosophie et leur distribuer le blâme et l'éloge. C'est donc dans l'intérêt de la philoso^
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phie quel' Académie a constamment posé les problèmes philosophiques sous une forme historique. L'an prochain, à pareil jour, elle fera connaître son jugement sur le concours relatif à la philosophie allemande ; aujourd'hui elle se plaît à proclamer la force de celui qu'elle avait institué sur le cartésianisme.
Ce grand sujet a produit six mémoires dont trois sont des ouvrages du plus grand mérite. La section de philosophie n'a point hésité à décerner le prix, et même elle a dii le partager entre le mémoire n® 2 et le mémoire n® 5 ; il lui a paru aussi de la justice la plus rigoureuse d'accorder une mention très-honorable au mémoire n°4, qui, dans un autre concours, aurait pu aspirer à un prix. Le mémoire n'' 2 est particulièrement remarquable par la vigueur et par l'originalité, qualités éminentes qui auraient emporté notre préférence si elles n'eussent été balancées par plus d'un grave défaut que nous n'avons pas voulu autoriser; par exemple, un caractère théologique parfois trop marqué, et quelques jugements injustes en eux-mêmes et durement exprimés sur des hommes de génie dont il n'est permis de prononcer les noms qu'avec une vive admiration et une pieuse reconnaissance. On peut préférer, nous Tadmotions volontiers, Platon à Aristote et Leibnm h Newton; maïs Aristote n'en reste pas moins
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la tête puissante et vaste qui a constitué trois ou quatre sciences : la métaphysique, la logique, la haute critique, l'histoire naturelle; et, malgré quelques faiblesses, Newton est cet esprit perçant et profond qui^ d'inductions en inductions et de calculs en calculs, sans jamais abandonner le fil de l'expérience, a fini par conquérir le système du monde. Le respect, disons mieux, l'amour des grands hommes est une religion aussi, digne d'avoir sa place, dans une âme vraiment philosophique, à côté de la religion de la vérité. Le mémoire n" 5 a des mérites et des défauts tout opposés : loin d'être trop théologien, l'auteur n'a pas toujours, pour cette grande pensée qu'on appelle le christianisme, la vénération que lui doivent tous ceux qu'elle a nourris et élevés ; ne pas professer pour elle un respect sincère, c'est ne la pas comprendre, c'est ne pas être assez philosophe. Nous avons été surpris de rencontrer cette erreur dans un esprit qui paraît si sage ; car d'ailleurs il est difficile de montrer plus de justesse, de raison, de mesure. Le système de Descartes est exposé avec une étendue et une clarté qui ne laissent rien à désirer, et Spinoza est traité pour la première fois avec cette forte équité qui relève le génie de cet homme extraordinaire sans dissimuler les erreurs où l'a précipité sa fidélité téméraire à quelques principes de Descartes.