AU NOM DE LA SECTION DE PHILOSOPHIE
le 13 mars 1842.
Lorsque, il y a plusieurs années, nous conduisions M. Laromiguièrc à sa dernière demeure, j'étais du moins soutenu par cette pensée que mon vénéré maître avait rempli toute sa carrière, et que ce qu'il y avait eu de meilleur en lui vivrait dans un livre consacré. Mais ici toute consolation manque : devant cette tombe qui engloutit tant d'espérances, je demeure frappé moi-même d'un mortel abattement, et j'ai peine à rassembler quelques paroles pour dire un dernier adieu à celui qui nous est sitôt ravi.
Des voix éloquentes viennent de vous rappeler, plus tard le digne historien de notre Académie appréciera les travaux inachevés de M. JoufFroy; je ne puis ici que marquer rapidement les traits distinctifs de ce rare esprit, ce qui, à quarante-
cinq ans, avec un petit nombre d'écrits, l'avait fait illustre.
Lorsque, au commencement de notre siècle, trois hommes supérieurs, Maine de Biran, Laromiguière, Royer-CoUard, renouvelèfrent la philosophie, de jeunes esprits pleins d'ardeur et de talent s'empressèrent siu* leurs traces : parmi eux se distingua de bonne heU^e M. Théodore Jouffroy.
Dans les modestes conférences de l'école normale, il apportait déjà cette précoce sobriété de jugement, euHemie de toute hypothèse, rebelle à toute impulsion étrangère, cet impérieux besoin de s'entendre avec lui-même et de voir clair en toutes choses : qualités éminentes qu'il n'emprunta à personne, et qui, développées par une culture régulière et assidue, et transportées successivement sur de dignes théâtres, lui ont composé une renommée solide, et lui donnent un rang à part et très-élevé dans l'enseignement public et parmi les écrivains philosophiques de notre temps. Il était chez nous le véritable héritier de Laromiguière. Parmi les étrangers, il faut le mettre entre Reid et Dugald Stewart, semblable à l'un par le sens et la gravité, à l'autre par la finesse et par la grâce. Nul ne posséda, nul surtout ne pratiqua mieux la vraie méthode philosophique, la méthode d'observation appliquée à l'àme humaine. 11
àO DISCOURS PRONONCÉ AUX ÏUNÉRMU.ES
interrogeait la conscience avec tant de bonne foi et tant de sagacité, il en exprimait la voix avec une telle fidélité, guW l'écoutant oii en le lisant on croyait enten<lre la é(^scieii|2e elle-même racontant les merveilles dii monde intérieur dé rame dans un langage exqtiis^ pur, lucide, harmonieux. Son style, comme sa parole, éclaircissait, ordonnait, gravait* toutes ses pensées. Il était, sans contredit, le plus habile interprète que la science pût avoir non seulement dans l'école, mais auprès du monde, solide et profond parmi lés doctes, et en même temps accessible à tous. C*^tait là, parmi nous, le véritable rôle, le rôle original, grand et bienfaisant de M. Jouflroy.
Peut-être sa circonspection était-elle portée un peu loin, comme la confiance de quelques autres peut paraître téméraire. De peur de s'égarer, sur les pas mêmes du génie, dans la haute métaphysique, oubliant un peu trop les puissants instincts et le dogmatisme immortel de l'esprit humain, M. Jouflroy se plaisait à demem-er sur le ferm^ terrain de la psychologie, dans ces régions lumineuses et sereines que l'observation éclaire toujours, et où la sagesse peut jeter avec sécurité les foajdçments d'une science qui ne craii^t point les vicissitudes du temps et des systèmes.
Hâtons-nous de le dire rl'âme de tous les travaux de M. Jouffroy, de ceux que vous connais-
DE M. JOUJTIiÔt. 91
sèt et de ceui cjû'îl a laissée et qiie la postëWt^ cotinaîti-a, ëtaît iiii vif sèntliiiëiit de réxcéllétiee et de li dîgrîîte dé là pKllôsojihie. Tràp sage poUr rëciietcîhèf le bràît qù'ôû ftît Cartel la foule, 11 àî- Aàit ptoiànàétÉLeàt U «Science I laquelle 11 avait voué sâ vie, il raîmàft de Cet ambUr fldèlë qui téiiste au màlHëlit* et ^eUt bt-avér là prdspërîtê.
Elèves de l'école nbtmalé, qui àssi Jtëii h. èêtté triste cérémonie, sachei y trduver Uiië leçon salutaire. Ceux qui vous ont précédés 0ht traversé dès épreuves <Jue vous ne connaîtrez poiiit. Ils ti^ont pas toujours rencontré, comme vous, un goiiVerneinent ami, un public favorable, un auditoire pré- -pavé à les comprendre. Ils ont eu souvent à lutter contre le pouvoir niême qui devait les protéger J il leur a fallu conquérir peu à peu le suffrage public. Occupé par une opinion contraire. C'est à cette rude école que s'est formé M. Jouffroy. Vous qui l'avez vu au faîte de nos modestes dignités universitaires, savez-vous bien par on et comûient il y était parvenu? De 1 81 5 à 1830, la route a été longue et pénible. Il a. lentement parcourii tous les degrés de l'enseignemeM, et partout îl a laissé une trace ineffaçable. Aussi lorsque, il y a deux ans, la philosophie eut besoin d'un représentant au conseil de l'instruction publique, si de libres élections avaient eu lieu dans l'université, un suffrage unanime eût désigné M. Jouffroy et