‹ Fragments littéraires (volume 2)Chapitre 54 sur 62 · XXVI · texte numérisé non relu

XXVI

Je n'ai jafmais été moins appliquée que le dernier jour que j'ai communié et si disposée à m'ennu'yer de tout ce que je fais, et cela m'avoit même résolue à vous demander

* Villefore donne ce billet, p. 72, avec quelques phrases en7pruné es à d^autres lettres qui ne sont pas dans notre manuscrit

556 LETTRES CRÉDITES

si je communierois encore jeadi prochain. Xat tend rai votre réponse et je ferai ce que je poarrai pour ne me point laisser aller à la pente qui me fait mal juger de mon état. J ai essayé de la porter devant Dieu comme une punition assez proportionnée au mal que /ai fait de me détourner de lui par la recherche de la joie et du dirertissement, me semblant bien juste qu'on s'ennuie en revenant à lui, quand on s'est diverti en s'en séparant. Comme il £iit la joie des saints qui sont dans le ciel et de ceux qui sont sur la terre, il n'est pas étrangle qu'une pécheresse comme moi ne la trouve pas en lui. Je trouve tout cela si juste que je n'ai rien à y répondre, et pourvu que l'éloignément de mon esprit ne vienne pas de celui de mon cœur, je vous assure que j'en serai contente; mais je crains que ce dernier ne soit pas converti, et que le reste n'en soit une suite. Priez Dieu pour moi^ etc.

Au moment où nous terminons ces extraits, une gracieuse obligeance tire pour nous des riches papiers de la maison deGrammont et met à notre disposition une lettre authographe et inédite de M™* de Longueville, mais d'une époque bien différente de sa vie, du temps où retirée à Moulins, auprès de sa tante, M°* de Montmorency, sortie de la guerre civile , mais n'étant pas encore rentrée en grâce avec la cour, le cœur déchiré mais non pas changé, aspirant déjà à la solitude et toujours occupée d'affaires et presque d'intrigues, son âme, dit un auteur cité par Villefore, s'élançait pour ainsi dire vers le ciel y et le moment d'après retombait en terre. Elle

resta dix mois à Moulins^ dans Tannée 1634; à la fin de ce séjour elle prit son parti et se tourna décidément vers Dieu, Mais dans les premiers mois c'était le monde qui l'emportait encore, et la lettre que nous allons donner appartient à ces premiers mois: elle est du 28 mars. C'est un échantillon du mélange d'intrigue habituelle et de dévotion naissante qui marque alors toute la conduite de M"* de Longueville. Cette lettre a trois pages, cachet armorié et soie. Nous conservons l'orthographe du temps.

A MADAME MADAME LA COMTESSE DE FIESQUE i.

(Il y a un billet dans cette letre^.)

De Moulins, ce S8 mars.

Le panneau est grossier et la pièce est mal inventée. J'en loue Dieu de tout mon cœur; car enffin, outre l'interest de mademoiselle, j'y ay encore le mien, et vous voiez bien que la belle ^ dont est question avoit envie de faire ce qu'on apelle en mécbant proverbe d'une pierre deux coups. Car enffin sy mademoiselle eut escrit de cette manière, on eut pris le courrier asurément et on n'eut gas douté que je n'eusse part à son envoy. Enffin nous

* Dame d'honneur de mademoiselle de Montpensier, que celleci nous peint comme fort intrigante et s* entendant sous main avrr. le cardinal , pendant que son mari seml)lnit êlre à M. le prince dr Condé.

* Ce billet n'est plus.

' Une autre main , mais encore du dix-septième .siècle, a mw cette note : « La belle, madame de ChatiiUon. »

avons là une bonne amie ' qui veille pour nous, (punid nous dormons , et qni songe à nos interests, quand nous |es nesglîg^eons. Vrayment voilà la plus digne histoire que cette dame ait encore fabriquée, et je vous ^trouve bien heureuse de Favoir en vostre voisinage pour estre récréée de temps en temps de ses comédies. «Ten scay quelques unes, et je voudrois fort que celuy > qui en est le principal subject en fut instruit ; car enffin avec touttes ces tracasseries, elle lui gaste ses affaires; car je sçay qu'il {d'y a sorte de sotises quVIle ne dise pour raonsti^cr qu elle en est la maîtresse. Se sera une digne action que d^la servir auprès de luy. Mais il faudroit qu^il rompit avec elle sans esclaircissement. Je m'en vais me mettre en prière pour soutenir par là ce que vous ferez. Je seray ▼ostre sainte en cette entreprise, et se sera moy qui demanderay la bénédiction de Dieu sur vos discours. Je serois ravie d'escrire, mais je n'oserois; car sy le courrier estoit pris, monsieur de Longueville ne me le pardonneroit jamais ; mais faittes mille compliments pour moy, sans me nommer, sy se n'est du nom de son martyr; carenffiu je le suis, le prince de Conty ayant dit h M. le cardinal que sy on me laisse retourner en Normandie, je m'y mettray à la teste des désordres que monsieur mon frère y soulèvera. Enffin monsieur deChenaille sçait mes affaires comme moy-mesme; et comme le bon homme n'est pas mon confident , je voy bien qu'il en eirt instruit par une dame qui a part au secret du ministère par son gallant nouveau , je veux dire par nostre assas-

1 Ce doit être madame la princesse palatine, qui ne manqua à aucun de ses amis, dans quelque parti qu'ils fussent, et se chargea iti intérêts de madame de Longueville auprès de la cour.

* hà même main : a Celuy> Monsieur le prince. »

sinateur ^. Vrayment je suis estonnée de toutes ces fri-^ poQ&eries-là ; c'est le vray nom qu'on peut donner à un| t/d procédé. Vous pouvez ip'escrire par la voie de la poste, et mettre au-dessus de vos letres : A monsieur Genin , à Moulins , et dedans : A madame de Longueville. Mais il faut un chiffre; j'en demande un... * Vous vous en servirez, affîn qu on se parle plus librement, et surtout des pauvres absents; c'est touste ma joie qne de sçavoir un peu de leurs nouvelles et de souffrir pour eux au moins, puisque je qc les puis servir. Faites ma cour auprès d'eux, je vous prie, mais ne me nommez point dans toutes les letres que par des noms de chiffres, si vous en avez; mais sy le porteur des letres est tel que vous dites, vous luy pouvez parler de moy et de mes sentiments nouveaux*; qu'il n'en parle qu'à celuy qui les cause. J'en ai pour vous de fort tendres , n'en doutez point. Mandez-moi comment on vous peut escrire.

La duchesse de Longueville mourut aux Carmélites âgée de cinquante-neuf ans, le 15 avril 1679, Dans ses derniers moments, lorsqu'on lui annonça qu'elle ne devait plus se relever, elle qui avait toujours eu une si grande crainte de la mort

* Je ne trouve point le nom de M. de Chenaille dans les mémoires dt La Rochefoucauld , ni dans ceux de madame de Mottevilie, et toute celle phrase demeure obscure.

* Mot difficile à lire, peut-être une abréviation convenue.

* De qui peut-il être ici question? ce ne peut-èlre La Rochefoucauld. Serait-ce le prince de Conty, son frère, avec lequel elU était alors brouillée et désirait se réconcilier? ou plutôt ne seraitee pas son mari , auquel elle s'attacha de nouveau à la fin de son séjour à Moulins?

avez vue, Monseigneur, aussi bien que sa yï0 et qui en a été la couronne et la perfection, parlent si bien. Cest sur ces témoignages avantageux que tout le monde est prévenu pour madame de Longueville d'une estime et «Tune vénération toute particulière, et que nous vous demandons pour cette grande, pieuse et sainte princesse, les honneurs de la sépulture et les prières ecclésiastiques.

Recevez s'il vous plaît, Monsieur, le cœur de très-haute et très -puissante princesse, madame Geneviève deBourbon, princesse du sang, duchesse douairière de Longuevillle, que nous vous remettons entre les mains. On nous avoit fait l'honneur de nous le confier comme un dépôt très* précieux, et j'avoue que nous aurions peine à nous en défairesi nous n'étions riches d'un autre, qui va faire en cette église une sépulture honorable qui sera pour cette grande princesse la seule sépulture publique exposée à la vue des peuples. Ce sont ses entrailles, entrailles vraiment de charité, qui servent de fondement à cette église qu'elle a bâtie et qui seront un monument à tous les siècles de la bonté qu'elle a eue pour cetle paroisse abandonnée, et de son zèle pour le salut des peuples et pour la gloire de Dieu. Rendez compte, Monsieur, des sentiments de ce grand cœur au lieu saint où il a ordonné qu'il fût mis et oii vous le portez. Dieu l'avoit donné à madame de Longueville tel qu'il le falloit à une personne de son rang et de son mérite, tel qu'il l'avoit promis par son prophète et qu'il l'a donné à ses saints ; un cœur tout de chair, comme parle l'Écriture, où sa loi étoit écrite comme sur des tables vivantes, et qui l'aimoit sincèrement, un cœur droit qui se portoit à Dieu seul, et qui ne lui faisoit prendre que ses règles saintes pour sa conduite; un cœur pur et simple

qui ne cberchoit aucune autre chose; un cœur ferme et înflexil>Ie que rien ne pouvait ébranler ni détourner des résolutions que la piété, la justice et la raison lui avoient fait prendre; un cœur tendre et compatissant qui étoit touché des misères et des peines d'autrui et qui les lui faisoit secourir autant qu^il lui étoit possible : un cœur docile qui lui faisoit recevoir avec joie et avec douceur la parole de la vérité, et qui la soumettoit aux g^ràces de Dieu et à ses épreuves avec une égale reconnoissance et avec une humilité profonde. Cette illustre princesse a voulu que ce cœur reposât dans une secrète solitude, et au milieu des chastes épouses de J.-C; il est vrai de dire, selon la parole de l'Évangile, que là étoit tout son trésor, comme il est aussi très-véritable que par l'assemblage des sentiments les plus vifs de la religion et de la foi avec les vertus les plus solides et les plus éclatantes, elle avoit fait de ce même cœur un bon trésor dont elle tiroit toutes sortes de biens. Allez , Monsieur, dites les choses que vous savez comme nous, que personne n'ignore, qui font toute notre consolation , et toute la gloire d'une des plus grandes et des plus vertueuses princesses du monde.

Nous terminerons par un portrait de M"* de LoDgueville, mais de M"* de Longueville convertie, que donne notre manuscrit (p. 301) sans en indiquer l'auteur. Il est étonnant que Villefore n'ait pas connu ou du moins n'ait pas publié cette pièce.

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